Un silence sinistre avait envahi la cellule. Les flammes du brasero situé à l'entrée du souterrain étaient presque éteintes et l'obscurité serait bientôt totale. L'on entendait ici et là la course d'un rat dans le noir ou de l'eau qui s'égouttait, et puis la respiration pénible de Balin dont les poumons émettaient un ronflement de mauvais aloi à chaque inspiration. Fili et Kili lui avaient raconté ce que Dwalin leur avait appris à propos d'Ori.

- Le malheureux ! avait murmuré le vieux nain, brûlant de fièvre. Je me souviens à présent avoir entendu parler de cet endroit. Je croyais qu'il ne s'agissait que d'une légende.

- De quoi s'agit-il ?

- Pour ce que j'en sais, c'est un lieu effrayant dans lequel on perd rapidement tous ses repères. C'est une terrible épreuve que Thorin impose à Ori. Il pourrait en effet y laisser son équilibre mental, ou bien avoir les nerfs définitivement détraqués.

Balin fut interrompu par une violente quinte de toux, qui l'empêcha de gémir de douleur : chaque spasme de ses poumons se répercutait douloureusement dans ses os, lesquels le faisaient terriblement souffrir dans ce lieu glacial et saturé d'humidité.

- Mais souvenez-vous qu'Ori a fait un choix, acheva-t-il d'une voix faible. Il aurait pu éviter cela, même s'il ne savait pas ce qui l'attendait.

Il en aurait fallu bien davantage pour remonter le moral des deux princes. L'on entendit soudain dans le noir une sorte de gémissement étranglé. Malgré sa terrible lassitude, Fili se redressa à tâtons, prenant appui contre le sol :

- Tu souffres, mon frère ?

- Non, ça va.

Le ton têtu de Kili. Qui dans le noir essuya ses yeux humides, furieux d'avoir laissé échapper un son et ainsi laissé entrevoir sa détresse. Les autres n'étaient pas mieux loti que lui, alors inutile de geindre ou de se plaindre, n'est-ce pas ?

Le silence retomba, aussi épais que les ténèbres.

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Il avait horreur de ça. Il avait horreur de devoir la quitter des yeux, ne serait-ce que quelques instants. Parfois, lorsqu'il la fixait pendant suffisamment longtemps, il arrivait à éprouver l'illusion qu'il se trouvait à l'intérieur d'Elle. Oh, que n'aurait-il donné pour cela ! Un monde de lumière, de paix et de beauté. Il y avait de la souffrance aussi, bien sûr, mais c'est la vie qui est comme ça, hélas. Avec le Cœur de la Montagne, souffrance et volupté allaient de pair. Il aurait tant voulu ne jamais avoir à en détourner les yeux. Chaque fois qu'il y était obligé, il était saisi par la laideur et la froideur du monde qui l'entourait. Mais peut-être, peut-être un jour finirait-il par gagner le droit de se dissoudre réellement en Elle. Il avait conscience qu'il fallait le mériter. Du même coup, le chemin était long pour pouvoir prétendre à cette félicité suprême.

Thorin cligna des yeux, désagréablement oppressé par la demi pénombre de la salle du trône, le froid qui régnait sous la montagne, la piètre esthétique des lieux (dire que tout le monde s'entêtait à vanter la splendeur d'Erebor, peuh ! Ceux-là n'avaient jamais contemplé l'Arkenstone) et l'atmosphère morne qui l'entourait. Puis, comme toujours, il éprouva ce sentiment de danger latent qui ne le quittait plus dès lors qu'il revenait à la réalité. La mémoire lui revint par la même occasion.

- Dwalin ! jeta-t-il d'un ton acre, cassant.

Le guerrier parut se matérialiser devant lui comme par magie. Le regard sombre, comme toujours. Silencieux, comme toujours.

Dwalin n'était plus le même. Il avait changé. Thorin n'aimait ni son silence, ni son regard. Pourtant, il savait qu'il ne pouvait se passer de lui. Dwalin avait parfois failli, certes, mais il demeurait son plus solide appui.

Rivant son regard farouche dans celui du géant impassible, Thorin demanda, dans un aboiement rauque :

- Tu t'es occupé de Fili et Kili ?

- Oui, répondit le colosse, laconique.

Il n'aimait pas du tout cette expression glaciale, implacable, sur le visage de son roi. Et encore moins ses yeux injectés de sang. Parfois, lorsqu'il détournait les yeux du Cœur de la Montagne notamment, Thorin ressemblait à un hibou en plein jour. Mais le reste du temps, il évoquait désormais un animal sanguinaire prêt à sauter à la gorge du premier venu dans le seul but de se repaître du fluide vital qui courait dans ses veines.

- Bien. Ils ont cédé ?

- Oui, répéta Dwalin, toujours aussi calme, repoussant ses sentiments au plus profond de lui-même.

Thorin le regarda longuement, sans ciller, yeux dans les yeux, mais Dwalin ne broncha pas.

- Bien, répéta enfin le roi. Je les ai beaucoup trop gâtés, par le passé. Et voilà comment j'en suis remercié aujourd'hui ! Il est temps qu'ils apprennent que je ne tolèrerai de trahison de personne. De personne ! Ils apprendront ou ils mourront.

Il fit un geste de la main pour congédier celui qui durant tant de décennies avait été son bras droit et son meilleur ami et Dwalin ne parut pas s'apercevoir de l'affront qu'il lui faisait. Il sortit d'un pas lourd et, une fois à l'extérieur, se laissa aller un instant contre la porte massive. Il avait le cœur bien lourd, Dwalin. Fili et Kili... il revoyait, comme si la scène repassait devant ses yeux, leur attitude... ma foi... autrement plus digne et respectable que celle de leur oncle, il fallait bien l'avouer, même si ce constat était douloureux, tandis qu'il les poussait devant lui et que tous trois atteignaient le bas des escaliers qui menaient aux cachots et aussi, un palier plus haut, aux anciennes salles de torture, qui n'avaient plus servi depuis bien avant que Smaug s'abatte sur la Montagne Solitaire. Pour la seconde fois Fili s'était tourné vers lui, ses yeux clairs aussi durs que la pierre :

- Dwalin, tu as choisi de suivre Thorin quoi qu'il advienne. Soit. Mais laisse Kili en dehors de ça. Au nom de notre ancienne amitié. C'est moi qui aie volé l'Arkenstone. Moi seul.

- C'est nous ! avait aussitôt répliqué Kili, d'un ton sans réplique. A quoi tu joues, Fili ?

Le prince aux cheveux blonds s'était tourné vers son cadet d'un mouvement brusque, les sourcils froncés, prêt à le remettre vertement en place, mais Kili avait été plus rapide que lui :

- On a commencé ensemble et on ira ensemble jusqu'au bout, quoi qu'il advienne !

Tout en jetant à son frère un regard noir, Fili avait une seconde fois ouvert la bouche mais, une seconde fois, Kili l'avait interrompu :

- Je ne suis plus un enfant, mon frère. Inutile de vouloir toujours t'interposer, comme lorsque nous étions petits et que tu cherchais à m'éviter une réprimande.

Puis, levant très haut le menton, fixant Dwalin de son regard sombre il avait conclu :

- Je n'ai pas le moindre regret. Enfin si, un seul : celui d'avoir échoué.

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Il était las. Si las. Il était rentré chez lui, certes, un rêve qu'il avait caressé durant si longtemps et qu'il avait cru impossible à réaliser avant de rencontrer le magicien gris. Et à cette heure, qui aurait dû être heureuse, triomphale même, il n'éprouvait que lassitude. C'était à cause d'eux. Eux tous. C'était si pénible d'avoir à les supporter et de devoir sans cesse se préoccuper de ce royaume. Si épuisant. Si ce n'était pas que l'Arkenstone était indissolublement unie au trône d'Erebor, il aurait sans doute abandonné. Qu'ils se trouvent un autre roi, voilà tout. Mais non, car si cela advenait, il devrait se séparer d'Elle. Et cela, c'était inenvisageable. Il faudrait donc continuer d'endurer, hélas. Endurer l'ennui et la trahison. Se préserver de toutes ces machinations qui tendaient à lui enlever ce qui lui revenait de droit et lui était devenu vital.

Ou alors il faudrait qu'ils partent. Tous. Qu'ils fichent le camp et le laissent seul, chez lui, avec Elle. Oui, ça ce serait idéal. Il n'avait qu'à les jeter tous dehors et barricader les portes.

Pouvait-il, à lui seul, rendre la montagne impénétrable et imprenable ? Car bien sûr, tous ces chiens galeux n'auraient alors rien de plus pressé que de rejoindre ses ennemis. Quoique, ils étaient déjà ses ennemis et avaient sans doute déjà partie liée avec les autres, ceux de l'extérieur, alors...au fond, mieux valait sans doute qu'ils soient dehors que dedans !

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Ses longues jambes étendues devant lui, Dwalin fixait le feu sans le voir. Il devait prendre une décision. C'était impératif. Les choses allaient de mal en pis. Les choses allaient beaucoup trop loin et il commençait à craindre ce qui en découlerait fatalement, plutôt tôt que tard. Peut-être avait-il eu tort. Et pourtant ! Il ne pouvait pas revenir sur sa première décision, qui était celle de soutenir Thorin dans l'espoir de jours meilleurs. Des jours meilleurs... était-il si sûr que cela qu'il y en aurait ? Quand bien même, se dit-il, quand bien même il n'y en aurait pas... cela change-t-il quelque chose pour moi ?

Au bout d'un moment, Dwalin se leva, fit craquer ses articulations et se dirigea vers les cachots. Il avait, estimait-il, une chose à faire. Lourde de conséquences mais indispensable.

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Bien que la voix, qui s'adressait aux gardes, soit assourdie par l'épaisseur des murs et déformée par l'écho, elle était parfaitement reconnaissable.

- Dwalin, fit Kili à mi-voix.

Fili et lui échangèrent un regard sombre et se levèrent. Ils avaient été en sursis depuis l'instant où ils avaient regagné leur cachot, ils le savaient. Celui-ci apparemment avait pris fin.

Ils avaient été surpris lorsque, après leur terrible entrevue avec leur oncle, Dwalin les avait directement ramenés à leur geôle. Ils s'étaient attendus à ce que les ordres du roi soient exécutés immédiatement.

- Je vais revenir ! leur avait seulement jeté le colosse, d'un ton rogue.

Depuis, ils attendaient. De cela, de la sentence de Thorin à leur égard, ils n'avaient pas parlé à Balin. Ni entre eux. A quoi bon ? Entendant les pas de Dwalin approcher, les deux frères se serrèrent brièvement les mains puis ils attendirent, stoïques et fiers, en vrais descendants de Durin qu'ils étaient. Ils ne purent cependant s'empêcher de manifester leur surprise, par un clignement d'yeux ou un regard interloqué, lorsque Dwalin apparut devant leur cellule, portant tant bien que mal trois écuelles pleines de soupe et une cruche qui devait contenir de l'eau claire.

- Euh... fit Kili, tu t'es reconverti ?

Il aurait sans doute mieux fait de se taire mais ç'avait été plus fort que lui. Fili lui adressa un coup d'œil réprobateur, Dwalin fit mine de ne pas avoir entendu. Il déposa son chargement à terre, ouvrit la grille, enfin fit passer aux garçons nourriture et boisson. Puis il referma la porte, donna un tour de clef et s'en alla, sans avoir prononcé un seul mot.

Interdits, les deux frères se regardèrent d'abord sans rien dire, chacun cherchant dans le regard de l'autre confirmation de ce qu'il croyait avoir... Se secouant, Fili ne fit qu'un bond jusqu'à la grille qui fermait leur cachot et le souffle lui manqua :

- Il a oublié la clef... chuchota-t-il.

A nouveau, leurs regards se rencontrèrent. La même question se lisait dans leurs yeux et flottait entre eux, presque tangible. Enfin, les commissures des lèvres de Kili se retroussèrent en un petit sourire :

- Tu crois que...

- Je ne sais pas ! l'interrompit précipitamment Fili.

Mais ses yeux bleus pétillaient.

- En tous les cas, reprit-il, c'est notre toute dernière chance, alors il ne faut pas la perdre !

Il passa son bras entre les barreaux et fit jouer la clef dans la serrure. Kili était déjà à ses côtés. Cependant, alors que Fili amorçait un mouvement vers la sortie, son jeune frère le retint par le bras :

- Fili... et Ori ? On ne peut pas l'abandonner. Il est peut-être déjà trop tard.

L'aîné hésita puis, soudain, son regard s'éclaira :

- Tu as raison, dit-il gravement. Va le chercher. Je m'occupe de l'Arkenstone.

Kili haussa les épaules :

- C'est ça... je ne te quitterai pas, tu devrais le savoir. Je disais seulement que nous devrions...

- Petit frère, dit l'aîné à regret, nous n'avons que très peu de temps. N'importe qui peut descendre et réaliser que nous avons fui. Je regrette, mais nous n'avons qu'une chance infime et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un seul instant.

- Allez-y tous les deux, fit alors une voix rauque, lourde de fièvre. Mahal sait que vous ne serez pas trop de deux. Je m'occupe d'Ori.

L'expression de Fili s'adoucit aussitôt :

- Non, Balin, dit-il en se tournant vers la forme prostrée qui venait de se soulever avec effort. Tu es malade, tu ne dois pas bouger. Si tout se passe bien, nous reviendrons te chercher.

- Tu dis des sottises ! fit Balin avec humeur. Allez, ne perdez pas de temps. Et puisse les Valars veiller sur vous.

Il fit un terrible effort pour se lever de son grabat et ajouta, le souffle court :

- Que vous réussissiez ou non, mes enfants, essayez de fuir d'ici. Quittez Erebor et retournez dans les Montagnes Bleues, auprès de votre mère. N'oubliez pas que rien, absolument rien ne nous permet de croire que Thorin retrouvera ses esprits si l'Arkenstone est détruite. N'oubliez pas que Thror n'a jamais recouvré la raison, même après que Smaug se soit emparé de ce joyau maudit.

- Il a conservé jusqu'à la fin l'espoir de le retrouver, répliqua fermement Fili. Va chercher Ori, Balin, et tâchez, vous, de fuir. Avec un peu de chance, la garde sera bientôt très occupée. Vous pourrez peut-être arriver à la sortie et quitter la montagne. Ne nous attendez pas.

Il amorça un mouvement pour se détourner mais se ravisa et ajouta très vite :

- Dale n'est pas assez sûre, essayez de gagner la Forêt Noire. Dites aux elfes que Fili, Prince sous la Montagne, réclame le paiement d'une dette : j'ai épargné la vie de l'un des leurs, et je demande à ce qu'ils t'apportent les soins dont tu as besoin en contrepartie, Balin. Une fois tes forces revenues, tu aviseras.

Le vieux nain, ainsi que Kili, le regardèrent avec surprise, car aucun d'eux ne savait ce qu'était réellement devenu l'elfe qui avait été condamné à mort par Thorin, mais Fili se détourna aussitôt, bouche cousue, et s'élança d'un pas ferme vers l'escalier qui menait hors des cachots. Kili lui emboîta aussitôt le pas.

- Puisse Mahal vous accorder la vie sauve, murmura Balin en les suivant des yeux.

Lorsque les deux princes eurent disparu à sa vue, il rassembla toutes ses forces, décrocha une torche qu'il alluma auprès du brasero dispensateur de lumière et, se tenant au mur pour se soutenir, se dirigea vers la porte dérobée.

Celle-ci s'ouvrit sans difficulté. Derrière elle s'amorçait, comme prévu, un escalier étroit et très raide qu'il entreprit de descendre péniblement, chaque mouvement se répercutant douloureusement dans tous ses os.

Le froid et l'humidité dont l'odeur alourdissait l'air crûrent d'ailleurs à mesure qu'il descendait et firent redoubler ses frissons de fièvre. Enfin, au bout de ce qui lui parut très longtemps, il sentit un air encore plus froid mais, aussi, plus salubre monter des profondeurs. Enfin, il perçut les cris. Encore lointains, étouffés par l'épaisseur de la roche. Des cris inarticulés exprimant une terreur sans nom.

- Le malheureux ! murmura encore Balin.

Il s'efforça de presser l'allure, bien que la fièvre fasse trembler ses membres, que sa vue se brouille par instant et qu'il éprouve la pénible sensation qu'on était en train de lui scier tous les os. Sans compter que la raideur de l'escalier aux marches suintantes n'était pas faite pour l'aider.

Ori avait depuis longtemps perdu le souvenir du monde extérieur. Il était impossible de garder le souvenir de quoi que ce soit en cet endroit. Ni celui du temps écoulé ni celui de jours meilleurs. Il n'y avait réellement rien ici, rien que les ténèbres absolues, le silence écrasant et la sensation de vide. C'était comme être plongé dans le néant. Comme entrer dans le monde des morts tout en étant encore vivant. Et c'était horrible. Insupportable. Ce n'était pas question de courage ou de résistance, personne, le plus brave des plus braves, le plus dur des durs, n'aurait pu tenir.

Toujours allongé sur le sol (mais était-ce bien le sol ? Ori ne ressentait même plus le froid et éprouvait la sensation nauséeuse de se trouver en état d'apesanteur au milieu du vide), le jeune nain était en proie à la panique la plus totale. Il n'entendait même pas ses propres hurlements, hallucinés, inarticulés. L'horreur. Voilà ce qu'il vivait. Une part de lui-même savait que tout se passait dans sa tête, qu'en réalité il n'y avait rien ni personne autour de lui pour le menacer, rien que l'obscurité et le silence, mais il ne pouvait s'empêcher d'imaginer des bruits, des cris, des frôlements... Thorin ou n'importe qui d'autre serait-il apparu à cet instant, Ori se serait jeté à ses pieds en sanglotant et aurait juré de faire n'importe quoi pourvu qu'on lui permette de sortir de ce lieu d'épouvante. Il aurait renié jusqu'à ses frères, il se serait renié lui-même pour sortir de là. Il aurait vendu son âme pour pouvoir ne serait-ce que s'évanouir. Il en était conscient, hélas, et cela ne faisait que rajouter à l'affolement qui le possédait. La mort n'était rien comparée à cela. Rien du tout. La mort au moins ne vous enlève ni honneur ni dignité.

Ori jeta un nouveau cri et se mit à sangloter éperdument, face contre terre. Il n'était plus capable de parler, ni même de penser. Ses sensations et ses sentiments étaient informes, volatiles, tournoyant autour de lui comme des vautours échappés de lui-même qui le harcelaient et le tourmentaient à l'égal des fantômes imaginaires que son esprit en déroute ne pouvait s'empêcher d'imaginer alentours.

Soudain, comme si un secret instinct l'avait averti, le garçon releva la tête, s'appuya sur un coude, jeta un regard totalement perdu, totalement effaré autour de lui, enfin le vit : le point lumineux qui bougeait dans les ténèbres. Il n'avait pas conscience d'entendre un bruit de pas, ce qui, en fait, l'avait alerté sans qu'il s'en rende compte. Les yeux exorbités, le souffle court, il regardait grossir ce point de lumière suspendu dans le noir. Il n'était plus capable de craindre quoi que ce soit. Lorsqu'on rencontre le pire, le reste, tout le reste devient insignifiant. Lui aurait-on dit que cette lumière qui approchait était son propre trépas qu'il n'aurait rien éprouvé de plus. Enfin, une voix assourdie par l'étrange atmosphère de la caverne s'éleva, déformée, méconnaissable :

- Ori ?! Ori, où es-tu ?

Le jeune nain était incapable de parler. Il regardait, haletant, cette toute petite source de luminosité qui paraissait à chaque seconde devoir être absorbée par les voiles épais de l'obscurité. Il lui semblait que tout ce qui lui restait de vie était désormais concentré en elle. Si elle disparaissait, le néant le dévorerait. Il le savait. Il aurait voulu crier, il aurait voulu aller vers elle, il ne pouvait pas. Il était tétanisé. Ou peut-être déjà mort. Ou peut-être faisait-il d'ores et déjà partie des ténèbres. Il lui semblait n'avoir plus de corps, plus de pensée, plus rien. Il s'était dissout, évanoui dans le grand vide qui l'entourait. La vacuité. Tout cela devait être une illusion, cela n'existait pas...

Soudain, la luminosité parut grandir et envahir tout l'espace. Ses yeux pleuraient malgré eux, blessés par sa vivacité, mais ne pouvaient s'en détourner. Quelque chose le toucha. Quelque chose de chaud, qui paraissait solide :

- Mon garçon, fit une voix désincarnée, inconnue, abstraite. Mon petit. Lève-toi. Sortons d'ici. Puisse Mahal pardonner à Thorin de t'avoir imposé cela. Viens. Viens avec moi. Je vais te ramener à la surface.

Quelque chose s'enroulait autour de ses épaules et tirait. C'était désagréable. C'était brûlant. C'était pénible. Cette voix écorchait ses oreilles emplies du silence absolu. Mais si déplaisant que ce soit, cela valait mieux qu'être livré au vide. Ori ne se rendit pas vraiment compte qu'on le hissait avec peine sur ses pieds, qu'un bras s'enroulait autour de sa taille pour le soutenir, que ses pieds se posaient, l'un après l'autre, sur un sol ferme. Non, tout cela était abstrait, tout cela avait la consistance du rêve. La seule chose qui ait une réalité, c'était cette lumière qui continuait à lutter vaillamment contre l'engloutissement.

Cela dura, dura, presque le temps d'une vie, lui sembla-t-il, puis il trébucha contre un obstacle et faillit tomber. Il lui fallut encore un long moment pour commencer à reprendre ses esprits et réaliser qu'il était en train de remonter, lentement, péniblement, l'escalier menant aux cachots. Il lui fallut encore un bon laps de temps pour réaliser qu'il n'était pas seul et que quelqu'un le soutenait. Quelqu'un qui grelottait de fièvre et transpirait à grosses gouttes, mais qui cependant ne l'avait pas lâché une seule seconde.

- Balin...

- Chht... montons... nous ne sommes pas encore en haut, petit...

Une voix rauque, saccadée, comme prête à se briser. Les poumons du vieux nain sifflaient et ronflaient d'une manière très inquiétante. Encore quelques instants et Ori réalisa soudain que son compagnon était à bout de forces. Il titubait dangereusement et haletait péniblement en se traînant de marche en marche. Ori enroula à son tour son bras autour du corps de Balin et, la sueur au front, s'efforça de l'aider à monter. L'un soutenant l'autre, chancelants mais résolus, tous deux continuèrent difficilement à monter, interminablement, vers le salut et le monde des vivants.