A pas de loup, rasant les murs et se faisant aussi silencieux que possible, Fili et Kili gagnèrent le haut de l'escalier. La porte était fermée mais la clef se trouvait avec celle que Dwalin avait oubliée sur la porte de leur cellule. Fili l'introduisit dans la serrure en essayant de ne faire aucun bruit et la tourna avec mille précautions. Le pêne joua, le battant s'entrouvrit. Coup d'œil prudent. Il n'y avait aucun garde.

- Fili... dit Kili.

- Je sais.

- Tu crois que...

- Je ne crois rien. Silence.

Immobiles, blottis derrière la porte entrouverte, ils tendirent tous deux l'oreille pendant un bon moment. Tout était calme et silencieux. Fili prit une longue inspiration.

- Kili, dit-il d'une voix dont il ne sut cacher la fêlure, en regardant son frère avec intensité. Thorin est fou, tu le sais. Ça m'arrache les tripes de le reconnaître mais c'est vrai.

- Justement. C'est pour le sortir de là qu'il faut détruire cette chose, non ?

- Oui, mais ce que je veux dire c'est que… il est capable de tout, dorénavant. Vraiment de tout. Tu l'as vu et entendu, comme moi. Je ne pense pas que tu devrais…

- … venir avec toi.

Kili haussa les épaules :

- On ne t'a jamais dit que tu es parfois vraiment prévisible, mon frère ? Bien sûr, que je viens avec toi. On ne sera pas trop de deux, si tu veux mon avis.

- Ca peut finir très mal. Dans le sang et les larmes. On peut se tourner comme on veut, c'est de la haute trahison. Est-il bien raisonnable de nous exposer tous les deux ?

Le regard de Kili se teinta d'ironie :

- C'est vrai que risquer de perdre ma place confortable au cachot, c'est risqué. J'y suis si bien ! Assis à même le roc, dans le froid, à périr d'ennui.

Fili ouvrit la bouche mais son cadet poursuivit avant lui :

- Autant périr tout court, si ça doit continuer comme ça. Et que tout finisse. De toute façon, je ne sais même pas pourquoi je discute : je ne te laisse pas faire ça tout seul, c'est tout. Je te l'ai déjà dit, on a commencé ensemble et on terminera ensemble. Si ça doit être notre fin, eh bien ! On aura au moins fait de notre mieux.

- Mais si nous échouons, mieux vaudrait que Mère ne perde pas ses deux fils à la fois, tu ne crois pas ?

Kili haussa les épaules et ne répondit pas. Fili connaissait l'entêtement de son frère et comprit qu'il ne le convaincrait pas. Il y eut un petit silence.

- Kili… dit encore Fili à voix basse.

Kili le regarda et l'aîné sourit :

- Je suis content de t'avoir à mes côtés, petit frère. C'est peut-être la toute dernière chose que nous ferons dans notre vie et le fait que Thorin soit aussi impliqué me… enfin… je regrette que tu sois aussi têtu mais en même temps, si je devais faire ça tout seul…

Kili lui dédia son sourire le plus chaleureux et, spontanément, tous deux se saisirent par les mains, avant de tomber dans les bras l'un de l'autre et de s'étreindre avec force.

- Si je n'ai plus l'occasion de te le dire, chuchota encore Fili, sache que je suis heureux de t'avoir eu pour frère. Ça a été un beau coup de chance pour moi, je n'aurais pas voulu être privé de ça.

- Moi encore moins. Tu comprends, maintenant, pourquoi je ne peux pas te laisser agir seul ?

- Tête de mule ! dit affectueusement Fili en le lâchant et en lui donnant une bourrade amicale.

Tous deux s'écartèrent d'un pas l'un de l'autre et leurs deux visages prirent la même expression déterminée. Tout était dit, ils ne reviendraient plus en arrière.

- Allons-y, dit Fili. Pour Thorin.

- Pour Thorin, approuva Kili.

Ils se glissèrent dans le couloir, côte à côte, et avancèrent silencieusement, sans faire plus de bruit que deux souris, sans croiser âme qui vive.

- Où allons-nous ? murmura Kili au bout d'un moment.

- Il faut trouver Thorin. Nous trouverons l'Arkenstone du même coup.

- Tu as un plan ?

- Oui. On va faire ce qu'on aurait dû faire la première fois, et je ne suis qu'un fichu crétin de ne pas y avoir pensé plus tôt. Dès qu'on a la pierre, on file jusqu'aux forges et on la jette dans l'un des fours. Il n'en restera rien. Si on avait fait ça la première fois, tout serait terminé.

- Mais comment va-t-on la prendre ?

- Je ne sais pas encore.

- Fili, tu réalises que nous n'avons pas une seule arme sur nous ? Rien, absolument rien qui puisse en tenir lieu ?

- Tu veux tuer quelqu'un ?

Choqué par ce que sous-entendaient ces mots, Kili s'immobilisa et lança à son frère un coup d'œil réprobateur.

- Je refuse de faire couler le sang d'un seul nain, précisa Fili. Pour rien au monde.

- Ben, ne le dis pas trop haut. Je suis d'accord avec toi mais parfois, faire semblant peut aider.

- Nous n'avons pas la possibilité de faire dans la subtilité, mon frère. Nous n'avons que peu de temps.

Tous deux se dirigèrent vers la salle du trône. Si Thorin ne s'y trouvait pas, c'était qu'il était encore enfermé dans ses appartements, seul avec sa fichue pierre brillante. La salle du trône était plus proche et plus facile d'accès, alors autant commencer par là. Naturellement, les lieux devaient être gardés, mais les deux garçons se dirigèrent vers l'escalier dérobé qui menait à la galerie aérienne. Une fois seulement ils durent se coller à la paroi en retenant leur souffle pour laisser passer quelqu'un. La cité était immense et n'abritait pas encore beaucoup de nains. Heureusement pour eux car du temps du roi Thror, les galeries grouillaient de monde à toute heure du jour et de la nuit et ils n'auraient pas pu mettre leur plan à exécution.

Silencieux, ils se glissèrent dans le passage secret et gagnèrent discrètement les hauteurs avant de jeter un coup d'œil vers le bas. Thorin était bien là, avachi sur son trône, une main plongée dans sa poche (sans doute celle qui contenait le Joyau du Roi), un masque de fureur froide sur le visage. Et dire qu'il était seul ! Son état d'esprit ne paraissait guère s'améliorer.

- Et maintenant ? souffla Kili très bas.

- Je ne sais pas.

Ils se rapprochèrent de l'escalier pour mieux réfléchir. Ils savaient à présent où se trouvait l'Arkenstone. Mais le problème numéro un, celui auquel ils s'étaient heurtés dès le départ persistait : comment s'en emparer, surtout sans blesser Thorin d'une manière ou d'une autre ?

- La Compagnie, dit soudain Kili. Ils nous aideront.

- Non.

- C'est la seule chose à faire.

- Je ne veux pas les impliquer là-dedans, Kili. Eux moins que quiconque. Est-ce que tu réalises la chance que nous avons eue jusqu'à présent ? Et encore. Quand je pense à ce que Dwalin a dit à propos d'Ori, je n'ai plus très envie de parler de chance. Je suis en tous cas certain d'une chose : si cette fois nous échouons, nous y laisserons nos têtes. Tous tant que nous sommes. Et je doute que nous repassions par les cachots : Thorin nous tuera ou nous fera exécuter sur place. Alors je ne veux pas que nos amis prennent des risques. Je ne veux pas être celui qui les mènera à la mort.

- Oui, répondit Kili avec un grand sourire, mais en fait, à part pour l'un d'entre eux, je ne pense pas leur faire prendre des risques, tu vois. Au contraire : ils vont nous dénoncer à Thorin. Ils vont jouer leur rôle de loyaux sujets.

- Quoi ?! Mais qu'est-ce que tu racontes ?

- Et puis de toute façon, ils ne sont pas idiots. Nous parlons de Thorin et de l'Arkenstone. Tu crois vraiment qu'ils ne comprendront pas tout de suite ce que ça implique ? S'ils refusent, eh bien ! Ce sera leur droit. Mais je crois qu'ils accepteront.

- Tu me parais bien optimiste, Kili. Pourquoi voudraient-ils faire quoi que ce soit pour Thorin, qui les traite fort mal depuis quelques temps ? Je crois que tu rêves, mon frère.

Kili arbora un sourire convaincu :

- Ils le feront pour nous, assura-t-il.

- Je ne le crois pas.

- Eh bien, nous ne risquons rien à le leur demander.

- De toute façon, Kili, que veux-tu qu'ils fassent ? Qu'ils attaquent Thorin et lui prennent l'Arkenstone de force ?

- Ne dis pas n'importe quoi. Je te l'ai dit : ils vont nous dénoncer.

- Et donc ? Ça va nous aider ?

- Oui, je pense.

Kili exposa son idée. Fili réfléchit un instant. Il n'aimait pas ça du tout. Il n'avait pas envie de mêler quiconque à cette sordide affaire. S'il n'avait tenu qu'à lui, même Kili serait resté en dehors. D'un autre côté, c'était vrai que personne n'obligeait leurs amis à accepter. Et puis surtout, il n'avait absolument aucun autre plan à proposer. Il regarda son frère et lui sourit :

- Depuis quand es-tu devenu si intelligent, petit frère ? demanda-t-il. Déjà la première fois que nous avons cherché comment subtiliser l'Arkenstone à Thorin, tu m'as épaté. Je ne m'en sortais pas. J'ai l'impression d'être devenu un parfait idiot, quand je t'entends.

Kili lui dédia un sourire volontairement suffisant.

- Tu es loin d'être idiot, dit-il en reprenant son sérieux. Mais tu te focalises sur l'idée d'agir seul, sans compromettre personne. Du coup, tu ne vois pas plus loin.

- Tu n'es qu'un gamin écervelé qui s'imagine toujours que tout va s'arranger selon ses désirs, dit Fili avec un sourire affectueux. Que je me sens vieux à côté de toi !

- Ouais, un véritable ancêtre, le taquina Kili. Allons-y, ne perdons pas de temps. Il y a seulement un problème, ajouta-t-il soudain en se renfrognant. Et de taille.

- Un seul ? Tu me rassures ! Lequel ?

- Dwalin. Si nous tombons sur lui, tout est fichu.

Fili se rembrunit à son tour.

- Tu as raison. Et encore une fois, même si nous avions des armes je refuserais de l'affronter. Ce n'est pas un ennemi. Il fait ce qu'il estime être juste. Sans compter que... peut-être...

Ils échangèrent un long regard, se comprenant comme toujours sans avoir besoin de parler.

- Bon, décida finalement Fili. C'est un risque à courir. Allons-y.

OO00OO

Dans la journée, tous les nains travaillaient à la reconstruction de la cité. Remettre en état l'immense forteresse n'était pas une mince affaire. Rien que donner une sépulture décente à tous ceux qui avaient péri soit d'inanition, soit asphyxiés par les vapeurs de souffre et les fumées de l'incendie déclenché par Smaug, dans des salles ou des galeries trop étroites pour que le dragon ait pu s'y glisser, avait pris des jours. Fili et Kili devaient se montrer prudents et ne pas se faire remarquer : à cette heure ils étaient non seulement des traîtres mais encore des prisonniers évadés. Ils parvinrent à trouver Bombur, dans les cuisines auxquelles il s'était de lui-même affecté, désertes à cette heure à l'exception de leur ami. Les lieux étaient encore loin d'avoir retrouvé leur splendeur et leur fonctionnalité d'antan mais Bombur faisait de son mieux pour assurer l'intendance, avec l'aide de quelques volontaires lorsque venait le coup de feu.

Le gros nain ne parlait pas mais son étreinte chaleureuse et son air réjoui valait tous les discours. Les deux frères lui demandèrent d'aller chercher tous leurs amis, exception faite de Dwalin. Bombur opina et déguerpit. En attendant son retour, Kili chercha quelque chose à se mettre sous la dent et s'assit pour se restaurer mais Fili se mit à tourner nerveusement en rond, devant l'immense cheminée dans laquelle aurait pu entrer un arbre entier.

- Tu me donnes le tournis ! lança Kili, la bouche pleine. Qu'est-ce que tu as à t'agiter comme ça ? Tu ferais mieux de conserver ton énergie pour tout à l'heure : les choses sérieuses n'ont pas encore commencé.

- Je suis inquiet. Pour nos amis, pour toi, pour Thorin... nous n'avons pas droit à l'erreur cette fois. Et ça me fait peur.

- Tu es très encourageant.

- Et toi, toujours insouciant. Tu ne vois jamais les difficultés qui...

Il fut interrompu par l'arrivée de Bofur et Bifur. Peu à peu, l'un après l'autre, les autres arrivèrent. Pas un ne manquait à l'appel. Ils se rassemblèrent en silence, arborant des expressions à la fois surprises, inquiètes et, d'une manière générale, très graves.

- Où est Ori ? demanda Dori dès qu'il aperçut les deux frères.

Fili ne souhaitait pas lui dire ce qu'il savait, aussi éluda-t-il la réponse en passant directement à la conclusion :

- Balin s'occupe de lui.

Il jeta un coup d'œil inquiet vers la porte et ajouta :

- Il vaudrait mieux que quelqu'un fasse le guet.

Ce fut Bofur qui se dévoua et se glissa près du battant entrouvert pour surveiller l'extérieur, sans pour autant perdre un mot de ce qui allait se dire. Fili regarda longuement autour de lui, arrêta à dessein son regard sur chacun en particulier, inspira profondément et se lança :

- Vous connaissez tous la situation. Thorin n'est plus lui-même et cette fois c'est bien plus grave qu'à notre arrivée ici, avant la bataille. Les choses se détériorent de jour en jour.

Le jeune prince fit une pause. Tous avaient les yeux rivés sur lui et attendaient la suite dans un silence absolu.

- Nous pensons... enfin, c'est Balin qui croit que tout cela n'a qu'une seule raison d'être : l'Arkenstone. Il pense que cette pierre a une influence maléfique sur Thorin, comme autrefois sur Thror. C'est pourquoi Kili et moi avons décidé de la détruire, en espérant que cela le libèrera. Et en espérant aussi qu'il n'est pas trop tard pour ça.

Fili guettait les réactions de ses amis ; tous s'agitèrent nerveusement. L'Arkenstone... ils savaient tous ce qu'elle représentait. Et puis, leurs cœurs de nains se révoltaient à l'idée de détruire une telle splendeur, possédant une telle valeur à la fois marchande et spirituelle. Cependant, aucun ne protesta.

- Nous avons fait une première tentative qui s'est soldée par un échec, poursuivit Fili. Aujourd'hui nous devons absolument réussir. Il en va de notre avenir à tous, y compris Thorin.

Il ne manqua pas de remarquer que les visages se fermaient brusquement à la seule mention du Roi sous la Montagne.

- Kili a imaginé un plan. Nous vous ferons courir le moins de risque possible. Aucun risque, en fait, ou quasiment, à moins que nous ne soyons découverts ici tous ensemble. Sauf pour l'un d'entre vous, s'il accepte.

Le regard de Fili se posa sur le nain concerné par cette partie du plan et il fut rassuré de voir qu'il ne paraissait pas outre mesure effrayé ou réticent. En fait, bien que l'autre ne laisse rien paraître, une petite lueur naquit dans ses yeux, comme une secrète anticipation.

- Je sais, poursuivit Fili, que vous estimez tous ne plus rien devoir à Thorin. Mais je vous demande de nous aider. En souvenir de ce qu'il a été et dans l'espoir qu'il le redeviendra. Et si vous ne le faites pas pour lui, que ce soit pour Erebor et tous les nôtres.

L'orateur reprit son souffle et poursuivit :

- Vous n'êtes pas sans savoir que le premier convoi en provenance des Montagnes Bleues est sans doute déjà en route. Ils se réjouissent tous de l'aboutissement de notre quête, ils sont heureux de penser que nous avons repris le royaume de nos pères. Voulez-vous qu'ils arrivent ici pour trouver la situation présente ?

Cette fois, Fili regarda plus précisément Gloïn, car il était certain que son épouse et son fils feraient partie de ce premier convoi. Il vit à son expression que le nain aux cheveux roux avait déjà pensé à cela.

- Je n'ai rien à exiger de vous, conclut Fili. Et je ne vous cache pas que j'aurais préféré vous laissez en dehors de cette histoire. Je vous demande de nous aider parce que je n'ai aucun autre choix, tout simplement.

Il y eut un nouveau silence. Les nains s'agitèrent un peu, se regardant les uns les autres, comme hésitant. Sauf Gloïn qui demanda simplement :

- C'est quoi, le plan ?

Fili regarda son frère. Après tout, c'était son idée. Kili exposa donc le stratagème qu'il avait imaginé pour subtiliser l'Arkenstone à Thorin. La suite, dit-il, Fili et lui s'en chargeraient.

- Nori, dit enfin le jeune nain en tournant les yeux vers l'intéressé. Ne crois pas que j'ignore ce que je te demande. Fili et moi nous comprendrons si tu refuses. Même si je ne sais pas ce que nous pourrons faire dans ce cas, ajouta-t-il dans un soupir. Tu es le seul à pouvoir réussir. Mais si Thorin se rend compte de quelque chose...

- Après la manière dont Thorin a traité Ori, sans la moindre raison, ça ne me pose aucun problème ! répliqua Nori, le visage dur.

Nori n'était pas plus poltron qu'un autre, bien au contraire. Certes, c'était un nain pragmatique qui, s'il avait l'alternative, préférait toujours éviter le danger. D'une manière générale Nori préférait toujours contourner les difficultés plutôt que foncer dans le tas. Mais lorsque cela ne s'avérait pas possible, il faisait face avec le plus grand sang-froid. Il avait écouté sans mot dire Kili exposer son plan et n'avait même pas tressailli lorsque son nom avait été prononcé.

- Il faudra parvenir à attirer Thorin ailleurs que la salle du trône, précisa Kili, qui le regardait toujours.

- Ne t'en fais pas, répondit Nori d'une voix qui avait quelque chose d'implacable. Nous allons le convaincre de bouger son royal postérieur de son trône. Ne t'en fais pas.

Fili tressaillit. Il regarda Nori et son regard déterminé, puis chacun des autres, silencieux, unis, décidés... Il éprouva une certaine gêne à l'idée des mots qu'il allait prononcer à présent : tous ceux-là étaient ses amis, ses compagnons, ils avaient mille fois prouvé leur bravoure, leur attachement et leur loyauté. Mais hélas, en l'état actuel des choses... En cet instant précis, la Compagnie évoquait au jeune guerrier une meute prête à se mettre en chasse. Il avait besoin de ces nains et n'ignorait pas qu'il demandait beaucoup, mais il ne pouvait faire autrement. Alors, bien que d'une voix douce, il prit une nouvelle fois sur lui pour brider leur ardeur :

- Je sais que vous avez tous des raisons de détester Thorin, désormais. Mais je voudrais vous demander quelque chose : promettez-moi que vous ne toucherez pas à un cheveu de sa tête. Promettez-moi que vous ne vous en prendrez pas à lui. Je veux dire : personnellement à lui, même si vous en avez l'occasion.

Puis il répéta :

- Il n'est pas responsable de tout ça. Ce n'est pas sa faute, il ne sait plus ce qu'il fait. C'est cette chose, cette chose immonde qui lui embrume le cerveau et le prive de sa lucidité.

Il se fit un grand silence. Un silence qui donna à Fili la chair de poule et des sueurs froides tandis que le regard de Kili se faisait très grave. Enfin, Gloïn s'approcha du prince héritier et lui posa sa grosse patte sur l'épaule :

- Ne t'en fais pas, mon garçon. Ne t'en fais pas. Quoi qu'il arrive nous nous en tiendrons au plan et exclusivement au plan. Je comprends. Quoi qu'il fasse ou ait pu faire, il demeure ton oncle.

Il adressa aux deux frères un sourire rassurant, paternel, et ajouta :

- S'il devait un jour m'arriver la même chose qu'à lui, je serais fier que mon fils agisse comme vous.

Il regarda les autres, prenant le temps de s'arrêter sur chacun tour à tour, puis conclut :

- Et Thorin reste notre roi. Nous voulons tous le voir redevenir ce qu'il était.

Fili était certain qu'après "il reste notre roi", Gloïn avait été sur le point d'ajouter (ou du moins avait pensé) : "pour l'instant". Il lui fut reconnaissant de ne pas avoir formulé ces mots à voix haute. Cette fois, tous acquiescèrent.

- De toute façon, conclut Bofur, pratique, en abandonnant son poste près de la porte, Thorin est toujours armé, désormais. Et nous savons tous ce qu'il vaut au combat. Inutile que tout cela termine en boucherie. Vous je ne sais pas, mais moi je n'ai pas très envie de sentir sa lame elfique me passer à travers le ventre !

- Je sais bien que c'est risqué, renchérit aussitôt Fili, plein de remords. Je ne peux malheureusement pas vous garantir que tout se passera bien... je...

- Je plaisante, mon gars, le coupa Bofur. Ne t'inquiètes pas, on va le faire. Oui, on va le faire.

- Une dernière chose, dit encore Fili en faisant à nouveau du regard le tour de la Compagnie. Dès que Kili et moi aurons l'Arkenstone, essayez de trouver Balin et Ori ; normalement, ils doivent tenter de s'échapper, mais Balin est très mal en point. Après quoi sauvez-vous, tous. Si nous ne parvenons pas à détruire la pierre, et même si nous réussissons mais que ça n'a pas l'effet que nous en attendons, mieux vaut que vous soyez à l'abri, parce que les conséquences seront sans nul doute possible terribles !

- Mais où veux-tu que nous allions ? demanda Dori, stupéfait.

Fili secoua la tête.

- J'ai conseillé à Balin de se réfugier chez les elfes le temps de récupérer. Il n'est pas en état de voyager. Quant à vous, une fois que vous serez hors de la montagne, si vous entendez sonnez l'alarme, fuyez. Aussi vite et aussi loin que vous le pourrez. Allez jusqu'aux Monts de Fer. Dain vous donnera asile.

- C'est que... commença Bofur en se frottant la nuque d'un air indécis. C'est que Thorin a dit qu'il nous accuserait de trahison si nous quittions Erebor...

- Et s'il comprend que vous nous avez aidé à nous emparer de l'Arkenstone, répondit Fili, que crois-tu qu'il fera ?

La grimace que ces paroles arrachèrent au nain au chapeau fut parfaitement éloquente.