Gloïn surgit devant les gardes postés devant la salle du trône comme un diable sortant de sa boîte :
- Laissez-moi passer ! jeta t-il d'un ton excédé. Je dois parler au roi immédiatement. C'est urgent !
Les soldats parurent hésiter.
- Si vous voulez conserver vos têtes sur vos épaules, menaça Gloïn, écartez-vous de là. Si Thorin n'est pas prévenu à l'instant de ce qui se passe à cause de vous, vous le regretterez, croyez-moi.
Son expression autant que le ton de sa voix convainquirent les nains, qui s'écartèrent. Gloïn remonta toute la longueur de l'immense salle au pas de charge.
Noir et rouge. Nuit et sang. L'univers entier se déclinait dans des tons de noir et de rouge, parfois solide, parfois liquide, parfois gazeux. Traversés, presque effacés par moment par des doigts de lumière si vifs qu'ils blessaient les yeux. L'apocalypse. Le monde tournait sur un nouvel axe. Et des choses bougeaient. Des choses le plus souvent informes, étranges. Il n'aimait pas ça. Heureusement Elle était là. Et au fond cela seul comptait.
- Thorin ! Je veux dire : Votre Majesté. Fili et Kili...
Thorin, qui le regardait approcher avec cette expression figée qui paraissait désormais être la sienne, les lèvres retroussées en une sorte de rictus, donna l'impression qu'une décharge électrique parcourait son corps lorsqu'il entendit les noms de ses neveux ; il se redressa d'un coup de reins, les mains crispées comme des serres sur les accoudoirs de son trône, et le regard de ses deux prunelles fixes, au fond desquelles se tapissait la folie, plongea dans celui de Gloïn qui, essoufflé, venait de s'arrêter au pied des marches.
- ... ils se sont échappés ! ajouta-t-il d'un ton précipité. Envolés !
Arraché. Ca faisait mal. Jeté hors de lui-même. Nu. Peau à vif. Froid. Obligé. Revenir ? Les mots faisaient plus mal encore. Il haïssait ceux à cause de qui ça arrivait. Mal. Danger. DANGER !
Le voile de l'illusion se déchira (chair ouverte, sang qui coule, neige rouge, douleur). Un grondement sourd s'échappa de la poitrine de Thorin :
- Quoi ?!
- Et ce n'est pas tout, Thorin, reprit Gloïn, son épaisse barbe rousse tressautant d'indignation. Si je le sais, c'est parce que je suis chargé des finances et de la gestion des fonds, alors on m'a prévenu immédiatement : on les a vus voler de l'or dans la salle du trésor.
C'en était trop pour Thorin. Momentanément arraché aux hallucinations qui peuplaient son cerveau, il bondit sur ses pieds comme si un ressort invisible venait de se détendre sous ses fesses. Certes, depuis la fin de la bataille des cinq armées, depuis qu'il avait récupéré l'Arkenstone, l'or ne revêtait plus autant d'importance à ses yeux. Qu'était-ce que de l'or à côté du Joyau du Roi ? Pour autant, il n'était pas devenu soudain totalement indifférent à son immense trésor.
- Cette fois, rugit-il en se ruant en avant, en dévalant les marches et en bousculant Gloïn au passage, cette fois la mesure est comble ! C'est la toute dernière fois que ces deux serpents osent me défier ! J'ai voulu leur laisser une chance... j'ai été trop tendre, avec eux ! Cette fois, je vais écraser pour de bon leurs velléités de rébellion et rincer le sol d'Erebor avec leur sang !
Gloïn avait beau s'attendre à une vive réaction de la part du Roi sous la Montagne, il n'en eut pas moins une sueur froide en pensant que, désormais, la machine était lancée et que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il pensa même, durant un instant, qu'il aurait peut-être mieux valu trouver autre chose pour attirer Thorin à un endroit où il serait possible de l'approcher de près, ce qui était impossible tant qu'il siégeait sur le trône d'Erebor. Mais Fili et Kili voulaient être certains qu'il réagirait aussitôt et ils voulaient aussi que leur oncle soit trop obnubilé par ses pensées pour être très attentif à ce qui se passerait autour de lui. Il fallait un très, très bon prétexte, avaient-ils dit, d'autant qu'ils avaient déjà utilisé une fois un mensonge pour l'attirer ailleurs et qu'ils craignaient qu'il se méfie.
Il n'y avait plus qu'à espérer que ces deux jeunes fous savaient ce qu'ils faisaient, songea Gloïn en s'efforçant de ne pas se laisser distancer par le roi, lequel fonçait comme l'ouragan en direction de la salle qui abritait l'immense trésor de la montagne, son long manteau volant derrière lui comme une nuée d'orage.
Thorin s'aperçut à peine que presque tous les nains qui avaient constitué sa compagnie se trouvaient dans la salle du trésor, arborant des mines de circonstance (que font-ils là ?Ils devraient partir. Plus tard). Il ne prit absolument pas garde à eux et s'avança à travers les amoncellements de richesses entassées par Thror, ses yeux sautant sans arrêt de part et d'autre comme si, dans cet énorme tas d'or, il pouvait voir d'un coup d'œil ce qui manquait et combien (à moi, c'est à moi, voleurs, échafaud, déserter, soyez maudits). Les affres de la possession bafouée lui tordirent les entrailles (l'or des nains. L'or des nains. L'or d'Erebor). Les autres, d'une manière très naturelle, s'étaient regroupés autour de lui, proches à le toucher, et affectaient également de fouiller des yeux les alentours. Thorin ne faisait pas attention à eux. Et Nori était suffisamment habile pour pouvoir glisser sa main dans sa poche et lui subtiliser l'Arkenstone sans que le roi s'en rende compte. En matière de vol à la tire Nori n'était pas novice, mais jamais sans doute il n'avait été aussi concentré sur sa tâche, conscient des enjeux et conscient également que si Thorin s'apercevait de quelque chose, lui-même ne pourrait sans doute pas respirer plus d'une fois avant que sa tête roule sur le sol… ou que ses entrailles s'y répandent, au choix !
Il fit totalement abstraction des imprécations et des injures que lançait le roi, collant comme une ombre à chacun de ses mouvements, ce qui du reste constituait la partie la plus difficile de son entreprise : Thorin allait et venait tout en fulminant et vitupérant, alignant des mots souvent vides de sens, et cela rendait l'opération particulièrement délicate. Mais Nori était déterminé et possédait une grande dextérité. Un petit moment plus tard, l'Arkenstone reposait au fond de sa propre poche. Le voleur s'éloigna alors en souplesse de Thorin. Pas trop, pour ne pas donner l'éveil. Dori se trouva soudain juste derrière lui. Nori lui fit discrètement passer la pierre et Dori à son tour s'éloigna, faisant mine de chercher (chercher quoi ? Mais l'important était de faire semblant) autour de lui. La gemme passa ensuite entre les mains de Bofur, qui déglutit et se hâta de la passer au suivant. Nori quant à lui s'était éloigné l'air de rien, tout doucement pour ne pas donner l'éveil, et avait disparu derrière une énorme pile d'or et de joyaux qui le dissimulait entièrement. Ainsi caché aux regards, il se dirigeait vers la sortie sur la pointe des pieds, passant de cachette en cachette. Thorin savait qu'il était le seul à avoir l'habileté nécessaire pour lui faire les poches et le voleur n'avait aucune envie de se trouver à proximité immédiate lorsque le roi se rendrait compte du larcin. Il n'était pas encore à la porte que Bifur sortait en gesticulant et baragouinant tant et plus. Personne ne prit garde à lui. Le nain se hâta de s'éloigner, jusqu'à la petite galerie, très peu empruntée, dans laquelle Fili et Kili l'attendaient, tapis dans l'ombre. Il leur remit le joyau accompagné une longue tirade totalement incompréhensible.
- Merci, dit Fili. Vous avez été formidables. Surtout, ne traînez pas dans les parages. Tout particulièrement Nori. Viens, Kili. Nous avons peu de temps.
Les deux frères partirent en courant.
- L'idéal, lança Kili sans s'arrêter, ce serait qu'il ne se rende compte de rien avant que tout soit terminé.
- Je sais, mais ça m'étonnerait que nous ayons cette chance.
- Mais il ne sait pas ce que nous voulons faire, n'est-ce p...
Un hurlement lointain mais néanmoins audible leur gela le sang dans les veines :
- VOLEURS !
- Eh bien ! fit l'aîné en accélérant. Ca n'aura pas tardé. Pourvu que les autres...
- Cours ! cria Kili en prenant ses jambes à son cou. Ce n'est plus le moment de se poser des questions, cours !
OO00OO
Heureusement pour la Compagnie, Thorin ne s'était pas encore aperçu du vol dont il venait d'être victime. Poings serrés levés vers le ciel, il hurlait sa rage à tous les échos en pensant à l'or qui avait été (croyait-il) subtilisé :
- VOLEURS !
Suivit une litanie d'insultes qui n'épargnèrent pas même Dis, coupable, braillait Thorin, d'avoir mis au monde ces deux pourritures qu'il avait eu l'immense tort de ne pas noyer à la naissance et qui n'avaient grandi que pour porter le fer dans le flanc de leur propre peuple et devenir ainsi la honte de toute la nation naine !
Quoi qu'il en soit, ses anciens compagnons estimèrent qu'il était grand temps de prendre le large, avant que les choses n'empirent encore. En fait, Thorin ne prit pas garde à eux, il était trop occupé à adresser à ses neveux, présents ou non, les injures les plus atroces de son répertoire et dans toutes les langues de lui connues ! Lorsqu'il reprit un peu ses esprits, il se rendit compte qu'il était seul au milieu de multiples tas d'or et de joyaux et que tous les autres paraissaient s'être évaporés. Sa paranoïa monta aussitôt en flèche : pourquoi s'étaient-ils enfuis, sinon parce qu'eux aussi avaient puisé à son insu dans les richesses de la montagne ?
Décidément, comment avait-il pu un jour, un seul jour, avoir confiance en ce ramassis de bandits, de menteurs, de misérables félons et d'infâmes voleurs ? En ces canailles engendrées par des putains ! Il n'y en avait pas un, pas un seul qui vaille seulement la corde pour le pendre. Oh, mais du premier jusqu'au dernier, ils allaient payer cher leur forfaiture !
Thorin se rua vers la sortie et instinctivement, parce que c'était devenu un geste machinal chez lui, il plongea sa main dans sa poche, juste pour toucher l'Arkenstone, comme il le faisait cent fois par jour désormais. Il lui semblait que la toucher revitalisait son corps et son esprit quand tout se délitait autour de lui. Elle seule lui permettait de se sentir en vie. Elle seule avait le pouvoir de l'apaiser, d'apaiser les tourments de son cœur souffrant, de lui insuffler le courage de continuer. Continuer à quoi ? A supporter. Oui, à supporter d'être régulièrement arraché de ce monde éthéré dans lequel il glissait dès que sa pensée ne se focalisait plus sur rien de précis. Un monde silencieux et quasiment immobile, terne sous Sa lumière, mais dans lequel il était seul avec Elle. Elle…
Il s'arrêta brutalement et fouilla plus profondément sa poche vide. Puis les autres, tâtant la doublure de ses vêtements au cas où... hélas, l'odieuse, l'épouvantable vérité était là... "ils" avaient osé... "ils" avaient été jusque-là... le cœur de Thorin se mit à battre avec violence, son sang cogna dans ses veines et dans ses tempes, la fureur le submergea avec une telle force qu'il en perdit un instant le souffle.
Alors les choses en étaient là. Il s'agissait bien d'une conspiration visant à le renverser et il n'y avait pas une seule âme, dans tout Arda, à qui il puisse se fier. Mais il les exterminerait tous ! TOUS ! Ainsi s'exaucerait son vœu de rester seul à jamais, avec Elle. Elle lui suffisait. Lorsqu'il n'y aurait plus personne pour respirer autour de lui, tout serait bien. Il serait bien. Dans le vrai monde. Il n'aurait plus besoin de l'autre, celui de l'illusion. Et il serait heureux. Enfin. Mais avant tout, il fallait la retrouver. LA RETROUVER !
Titubant sous l'impact de ses émotions exacerbées, Thorin se rua hors de la salle, le meurtre au fond des yeux et l'écume à la bouche, feulant comme un tigre en colère. Une fois dans le couloir il s'arrêta un instant, cherchant autour de lui. Ils devaient vouloir fuir, bien sûr, n'est-ce pas là ce que font les lâches et les voleurs ? Thorin courut vers l'entrée d'Erebor mais un garde surgit soudain devant lui :
- Votre Majesté, fit-il, essoufflé, on a vu les princes Fili et Kili courir vers les forges. Faut-il que...
- Vous les avez VUS ? hurla Thorin. Et vous n'avez rien fait ?
- Nous ne savions pas ce qu'il fallait faire, Sire. Nous avons pensé que peut-être...
Ils avaient pensé que les garçons avaient pu être libérés. Après tout, quoi de plus normal pour les neveux du roi ? L'aîné n'était-il pas le prince héritier ? Et puis, ils ne cherchaient pas à fuir, ils étaient loin de la sortie. Aucun nain n'avait voulu prendre la responsabilité de s'en prendre à Fili, ni à son frère d'ailleurs, sans avoir reçu des ordres précis à ce sujet.
- PAUVRES IDIOTS ! hurla Thorin.
Son poing partit tout seul. Le nain sentit ses lèvres éclater et son nez se briser, puis il fut projeté contre le mur et sa cuirasse rendit un son métallique. Encore avait-il eu de la chance que son roi ne prenne pas le temps de dégainer son épée pour le décapiter sur le champ.
- Donnez l'alerte ! Arrêtez-les ! cria encore Thorin en faisant demi-tour et en se précipitant à son tour vers les forges. Tout de suite ! brailla-t-il encore de toute la puissance de sa voix.
A quoi pouvait bien rimer cela ? Les forges ? Pourquoi diable les forges ? Là, il devait s'avouer qu'il ne comprenait pas. Qu'est-ce qu'ils allaient faire là-bas, surtout maintenant qu'ils étaient parvenus à s'emparer d'Elle ? (mais pas pour longtemps ! Elle ne serait jamais à eux, jamais, jamais, jamais !).
N'empêche, qu'est-ce qu'ils allaient faire là-bas, par tous les démons ? Il n'y avait aucune issue pour quitter Erebor dans les forges de la montagne.
Un embryon de compréhension naquit dans l'esprit du roi mais il le repoussa. Non, c'était absurde. Et surtout, bien trop monstrueux ! Impensable. Même pour ces deux ignobles traîtres.
Fili et Kili avaient une bonne avance sur lui mais le malheur, pour eux, fut qu'ils ne connaissaient pas encore très bien Erebor et qu'ils s'égarèrent dans le dédale des galeries et des couloirs. Tant et si bien qu'ils perdirent un temps précieux à trouver le bon chemin, d'autant qu'ils s'efforçaient toujours de se faire remarquer le moins possible. Lorsqu'ils parvinrent enfin au but, à bout de souffle, ils comprirent qu'ils n'étaient pas au bout de leurs peines : fort heureusement, les grands fours étaient allumés et chauffaient de toute leur puissance. En contrepartie, il y avait un certain nombre de nains tout autour.
- Tant pis, dit Fili. Nous n'avons pas le choix. On fonce.
Ils se ruèrent donc en avant. Il y eut quelques cris, quelques appels : les cheveux blonds de Fili étaient aisément reconnaissables et il n'y avait personne, dans tout Erebor, qui ignorait que les deux princes avaient été emprisonnés. Profitant tant de l'effet de surprise que de leur élan, les garçons bousculèrent coup sur coup deux nains qui avaient eu la mauvaise idée de se mettre sur leur chemin et ils voyaient déjà se profiler l'aboutissement de leur entreprise lorsque la voix puissante de Thorin s'éleva dans leur dos :
- Arrêtez-les ! Immédiatement !
Les nains qui travaillaient près des fours se dressèrent aussitôt face aux deux frères, leur coupant la route. Hors de lui, Orcrist à la main, Thorin se précipita vers eux. Et manque de chance, la moitié de la garde d'Erebor paraissait arriver derrière lui.
- On ne peut pas échouer maintenant ! haleta Fili. Il faut réussir, à tous les prix !
Il empoigna son frère par le bras et s'élança sur la gauche. Certes cela les éloignait du four le plus proche, mais il fallait avant tout échapper aux autres. Les deux garçons sentaient la peur les gagner : ils savaient tous deux que c'était là leur ultime chance de détruire l'Arkenstone, mais les choses ne pouvaient pas se présenter plus mal. S'ils étaient capturés avant d'avoir pu mettre leur plan à exécution, ç'en était fait de Thorin. Et d'eux aussi. Ils entendirent, partout autour d'eux, le cliquetis des armes que l'on dégainait.
- Essai de les attirer de l'autre côté ! lança Fili.
Kili changea aussitôt de direction, échappa de justesse à l'un de ses poursuivants -être jeune, souple et rapide avait du bon- et courut au hasard. Un certain nombre de nains se ruèrent sur ses traces. Quant à Fili, Thorin était sur ses talons, l'impérieuse nécessité qu'il éprouvait de reprendre son bien lui donnant des ailes. Son instinct sauva la vie du garçon qui se baissa brusquement : l'épée de son oncle déchira l'air au-dessus de lui dans un sifflement vindicatif, à l'endroit précis où s'était trouvée sa tête une seconde auparavant. Une mèche de cheveux blonds, sectionnée net, tomba mollement à terre. Fili boula en avant, fauchant les chevilles d'un nain au passage, se releva et voulut reprendre sa course. Hélas, les autres le cernaient et son oncle, écumant de rage, se tournait à nouveau vers lui.
- Kili ! hurla Fili.
Il chercha fiévreusement son frère des yeux, capta son regard lorsque Kili, alerté, se retourna, et sortit précipitamment l'Arkenstone de sa poche : avant que Thorin ne se jette sur lui, il la lança de toutes ses forces.
Les poursuivants de Kili s'étaient détournés une brève seconde de lui en le voyant tourner la tête en direction de l'appel : le jeune nain en profita pour en jeter deux à terre puis il sauta, les bras tendus, et parvint à cueillir le Joyau du Roi au vol. Il détala aussitôt.
- Abattez-le ! vociféra Thorin.
Fili blêmit, priant pour que personne ici n'ait ni un arc ni une lance sous la main.
- Et emparez-vous de celui-là, ajouta le roi en jetant à l'aîné de ses neveux un regard qui promettait de terribles représailles. Je n'en ai pas fini avec lui !
Il se précipita lui aussi à la poursuite de Kili, qui avait tenté de se rapprocher du four mais avait été obligé de faire un crochet pour éviter plusieurs gardes. Serré de près par des nains armés qui le menaçaient de toutes parts, Fili paraissait hors-jeu... il profita cependant de l'inattention de ceux qui l'entouraient, lesquels ne pouvaient se tenir de regarder ce qui se passait du côté de Kili, pour se glisser entre les lames brandies -il y gagna une longue estafilade au bras et une autres le long des côtes-, bouscula ses gardiens et repartit de plus belle, s'efforçant à son tour de s'approcher du four. Les choses se passaient mal pour Kili : il était agile, mais l'un des nains ramassa à terre un lourd marteau et le lança dans les jambes du jeune prince qui trébucha, perdit l'équilibre et s'affala sur le sol, sans lâcher l'Arkenstone, avant de rouler sur lui-même. Les autres accouraient, il comprit qu'il n'aurait pas le temps de se relever avant d'être rejoint.
- Kili ! cria à nouveau Fili.
Kili reproduisit les gestes de son frère un moment plus tôt et lui lança la pierre. Le prince héritier la rattrapa de justesse -le tir était un peu court- mais comprit aussitôt que cela ne changerait plus rien et qu'ils avaient perdu la partie : ceux qu'il avait bousculés un instant plus tôt n'étaient pas restés plantés là à ne rien faire et l'encerclaient à nouveau, leurs armes brandies. Kili était à terre et Thorin, fou de rage, arrivait à sa hauteur.
- Tu vas le payer, sale vipère ! siffla-t-il.
La fin de la phrase fut couverte par le cri de douleur que poussa Kili lorsque son oncle lui lança un violent coup de pied dans les côtes. Les os craquèrent. Le garçon eut le mauvais réflexe de se recroqueviller autour du point d'impact, si bien que le second coup l'atteignit dans le ventre et le troisième en pleine figure.
- Thorin, non ! cria Fili.
Il eut un mouvement pour se précipiter vers son frère mais les armes qui le tenaient en respect l'en empêchèrent.
- Regarde-moi, ordonna Thorin d'une voix sifflante, en glissant la lame de son épée sous le menton de Kili et en regardant, avec une étrange délectation, la peau se fendre et le sang couler de part et d'autre du fil aiguisé, se mêlant à celui qui coulait de son nez. Je veux que tu me regardes faire, petite charogne ! Je veux que tu n'en perdes pas une miette. Et l'autre aura son tour ! ajouta-t-il en lançant, derrière lui, un regard meurtrier à Fili.
Tout était terminé, se dit ce dernier. Si près du but ! Cette maudite gemme n'aurait pas été si grosse, pensa le prince, désespéré, je l'aurais avalée ! Cela dit, Thorin m'étriperait pour la reprendre, ça ne changerait donc rien... Au même instant, alors qu'il réfléchissait fébrilement à une issue ou une solution qui n'existait pas, il entendit une voix terrifiée :
- Fili, je suis là !
Ori. Que faisait-il là ? Fili fut simultanément soulagé de voir qu'il paraissait aller bien, terrifié par le risque qu'il prenait en venant ici en cet instant et animé d'un regain d'espoir : tout n'était peut-être pas encore fini, après tout. Ori se tenait à quelques mètres derrière les soldats nains. Son visage était pâle, ses yeux terriblement cernés paraissaient encore hantés par des visions d'épouvante, toute sa personne exprimait à la fois la terreur et la résolution.
- Attrape ! cria Fili.
Il lança l'Arkenstone au-dessus de la tête des gardes et Ori la rattrapa. Sans demander son reste, il fonça tout droit vers le four. Quand et comment avait-il appris ce que ses cousins avaient résolu de faire ? se demanda Fili. Ah mais oui, bien sûr. Ils avaient du réussir, Balin et lui, à retrouver les autres, ou l'inverse, et la Compagnie avait dû les mettre au courant.
Etait-il possible qu'ils veuillent…. ?! Qu'ils aient résolu de… ? NON ! Rien ne les arrêtait donc, pas même le plus abject des sacrilèges ?! Le sang d'Azog, si justement dit "le profanateur" avait du passer en eux après la bataille. Et il ne s'était rendu compte de rien. Etait-ce là l'ultime ruse de son ennemi ? Ou sa vengeance ?
- NOOOONNNN ! beugla Thorin, qui venait de comprendre. TUEZ-LE !
Il se détourna de Kili qui ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement : il avait bien cru qu'il allait mourir là, égorgé par son oncle sur le sol des forges : un filet de sang rapide coulait le long de son cou et la coupure le brûlait. Ori était intervenu à l'instant précis où Thorin s'apprêtait à enfoncer sa lame dans la gorge de son neveu. Cela étant, songea Kili en se relevant, surveillé de près par les soldats, ce n'était sans doute que partie remise, car aucun d'eux ne pourrait plus s'enfuir désormais, quoi qu'il arrive.
Comment des nains pouvaient-il avoir une âme aussi vile ? Et comment avait-il pu, lui, ne rien voir auparavant ? Pourquoi ne les avait-il pas tués depuis longtemps, avant que les choses aillent si loin ? Non seulement ils s'étaient tous ligués contre lui mais encore étaient-ils déterminés à commettre l'acte le plus ignoble, le plus abominable qui se puisse concevoir. Ils avaient donc bel et bien ourdi sa mort. Car si l'Arkenstone était détruite, ce serait aussi sa fin. Tous deux n'étaient-ils pas liés, ne faisaient-ils pas qu'un ?
Ori n'était plus qu'à quatre mètres du four quand une dague fendit l'air dans sa direction, lancée par l'un des soldats. Fili jeta une exclamation horrifiée et voulut se précipiter au secours de son cousin ; cinq ou six épées pointées vers lui l'en empêchèrent.
La lame acérée, lancée d'une main sûre, toucha le jeune nain au bras et le sang gicla aussitôt. Ori poussa un cri, fit un faux pas... et lâcha l'Arkenstone, qui s'en alla rouler sur le sol. Le garçon reprit son équilibre et voulut se précipiter pour la ramasser, sans souci de sa blessure, mais il laissa échapper un petit cri de détresse lorsqu'une silhouette massive se dressa soudain devant lui : Dwalin.
- Arrête ça, petit, lança le guerrier. Je n'ai pas envie de te faire du mal, alors ne m'y oblige pas.
Il se pencha et ramassa le Coeur de la Montagne.
- Je t'en prie ! cria Ori d'une voix angoissée, une voix qui montait dans les aigus. Je t'en prie, aide-nous !
C'était inutile, songea Fili, accablé. Dwalin avait choisi de suivre Thorin jusqu'au bout, quoi qu'il arrive. Cette fois, tout était vraiment terminé. Pourtant, malgré cette certitude, le prince héritier ne put s'empêcher de crier à son tour, avec l'énergie du désespoir :
- Dwalin ! Si tu as de l'affection pour Thorin, détruis cette chose ! Ou c'est elle qui le détruira !
Il ne vit pas les soldats d'Erebor se regarder. Il ne vit pas que certains paraissaient indécis, n'entendit pas ceux qui chuchotaient entre eux. Il voyait seulement son oncle s'approcher à grands pas de Dwalin, immobile à quelques pas du four, le Joyau du Roi dans sa main.
- Jette-la au feu, hurla Kili à son tour. Fais quelque chose, Dwalin ! Tu ne comprends donc rien ?!
Ori de son côté, serrant les dents, avait arraché de son bras la dague qui y était demeurée enfoncée. La blessure saignait beaucoup mais n'était ni très grave ni excessivement profonde. Le jeune nain ne songea même pas à se servir de l'arme qui l'avait blessé et la laissa tomber à terre, comme une chose insignifiante et inutile :
- S'il te plaît, s'il te plaît ! implora-t-il en regardant Dwalin et en désignant la gemme étincelante qu'il tenait en main. Rends-la moi, vite ! Si tu ne veux pas le faire, moi je le ferai. Tu ne vois pas que tout est perdu, Erebor, Thorin, nous tous, si nous ne la détruisons pas ?!
Dwalin ne daigna pas répondre. Il se détourna, en direction de Thorin qui accourait vers lui, le visage dévasté par la peur, cette colère toujours croissante qui le consumait et une aversion dévorante envers tout ce qui n'était pas le Cœur de la Montagne. Ses yeux se posèrent sur le joyau et ne le quittèrent plus, ses mains se tendirent d'anticipation. Il n'avait vraiment plus rien de Thorin Ecu-de-Chêne, vainqueur d'Azog le Profanateur, le prince qui avait si bien su guider son peuple aux heures les plus sombres de son histoire. Même son visage paraissait différent désormais, tant la violence de ses sentiments marquait ses traits. Et tout se joua en une fraction d'instant : Dwalin leva les yeux vers lui et l'évidence s'imposa à son esprit :
- Ce n'est pas Thorin. Enfin, ce n'est plus Thorin.
Il chercha Kili du regard, vit son visage pâle, tendu, ses yeux bruns noyés de chagrin. Il tourna la tête et vit Ori, son bras valide tendu vers lui dans un geste de supplique, enfin il jeta un coup d'œil vers Fili, immobilisé par des gardes qui désormais le surveillaient étroitement et qui ne s'en souciait guère : toute la vie du jeune prince paraissait s'être concentrée dans son regard, fixé sur lui.
- Donne-la moi ! cria Thorin.
C'était insupportable. Il détestait ça. La voir dans les mains d'un autre, c'était... PERSONNE ne devait la toucher. Elle était à LUI ! A lui SEUL !
Tout cela n'avait duré que quelques secondes. Dwalin parut se secouer. Il jeta un bref coup d'œil à l'Arkenstone dans sa main et, d'un geste précis, déterminé, la jeta dans la gueule béante du four à métaux.
- Que Mahal me pardonne, murmura-t-il.
Thorin se trouvait encore à quelques mètres de lui. Il poussa un hurlement inhumain. Un hurlement à glacer le sang, qui fit dresser les cheveux et les poils de tous ceux qui se trouvaient là.
Eclats de lumière qui déchirent et qui brûlent. Bruit infernal qui arrache les tympans. Et mal, mal, mal... atrocement mal. Il sentait, il sentait les flammes ardentes se refermer sur lui et dévorer son corps de mille langues avides, embraser ses cheveux tandis que sa peau se boursouflait et craquait.
Thorin porta les deux mains à sa poitrine et hurla de douleur, un hurlement prolongé, exprimant une souffrance indicible.
Son cœur venait de se transformer en une torche vive. Ô Mahal, quelle douleur, les flammes dans ma poitrine, autour de moi, que ça s'arrête, que ça s'arrête !
Sa chair brûlait dans la fournaise et ses yeux aveuglés ne voyaient plus, tout autour de lui, que l'incandescence du brasier. Ce supplice était au-delà des mots, au-delà de tout. L'Arkenstone et lui étaient liés, ils ne faisaient qu'un… ils ne faisaient qu'un !
Les yeux révulsés, le roi lâcha son épée et se rua comme un dément vers le four. Il ne discernait plus rien, plus personne, ne savait, ne voulait qu'une chose, une seule… Kili eut un hoquet de terreur, tenta un impossible mouvement pour se jeter en avant. Fili, lui aussi, avait compris :
- Empêchez-le ! hurla t-il. Il va se tuer ! Arrêtez-le !
Ce fut sans doute la terreur qui perçait dans sa voix qui fit réagir les hommes d'armes. Ils lâchèrent subitement les trois garçons, Fili, Kili et Ori, et se ruèrent vers leur roi. Dwalin se dressait déjà sur son passage, terriblement imposant. Mais Thorin, possédé par la folie, se jeta sur lui ; un éclair d'acier brilla.
- TRAITRE ! vociféra le roi d'une voix gutturale qui écorchait les tympans.
- Non ! Thorin ! gémit Fili en voyant le guerrier s'effondrer, les bras crispés sur l'abdomen, une expression d'intense surprise sur son visage aux traits burinés.
- DWALIN ! cria Kili, horrifié.
- Mahal, pitié ! gémit Ori.
