Les soldats nains s'étaient rués sur Thorin et s'efforçaient tant bien que mal de le maîtriser. Tant bien que mal, car le roi sous la montagne se débattait comme un forcené, l'injure à la bouche, et frappait aveuglément autour de lui de sa dague rouge de sang.
- Au nom de Durin, enlevez-lui cette arme ! cria Gulnir, le capitaine de la garde.
Il ne donnait pas cet ordre sans réticence ni répugnance mais il n'y avait rien d'autre à faire. L'un des soldats finit par réussir à arracher la lame des mains du roi, non sans y gagner une vilaine balafre au visage et avoir manqué de peu perdre un doigt.
Blanc. Blanc. Blanc. Rouge.
Fili et Kili rejoignirent leur oncle aussi vite que possible, sans que personne ne s'y oppose, mais réalisèrent aussitôt que Thorin ne connaissait, ou reconnaissait plus personne. En proie à une terrible crise de démence, torturé, obnubilé par son désir de l'Arkenstone, il ne pensait plus qu'à la récupérer, à n'importe quel prix. Kili et Ori, instinctivement, allèrent se placer devant la bouche incandescente, barrant résolument le passage.
- Ecartez-vous, ordonna Fili. J'ai dit : écartez-vous !
Les hommes d'armes hésitèrent, l'interrogeant du regard et échangeant entre eux des coups d'œil furtifs, comme s'ils ne savaient plus à qui ils devaient obéir dans ce chaos. Finalement, lentement, comme à regret, ils refluèrent. Avec un cri étranglé, les yeux roulant dans leurs orbites, Thorin voulut poursuivre sa course. Mais il se heurta à son neveu, solidement planté devant lui.
- Thorin !
Blanc. Rouge. Feu. Mort. Brûle.
Le jeune nain empoigna son oncle par les épaules. Thorin ne parut pas s'en apercevoir, ni l'entendre d'ailleurs. Ses yeux complètement fous toujours braqués sur le four, il tenta de bousculer le prince héritier pour passer. Alors, dents serrés, dos raidi, rassemblant tout son courage, Fili le gifla par deux fois, de toutes ses forces.
Il y eut un silence de mort et tout le monde, même Thorin, se figea.
- ….
Fili ravala un sanglot. Jamais, jamais il ne se serait cru capable d'un tel geste. D'un tel manque de respect envers celui qui l'avait élevé comme son fils et que lui-même aimait comme un père. C'était à l'encontre de toutes les traditions, de toute la civilisation et de toute la culture des nains. Profitant de ce que Thorin, momentanément sous le choc, paraissait tarder à reprendre ses esprits, Fili s'approcha encore, se pencha à son oreille et dit à voix basse, quoique très fermement :
- Pour l'amour de Mahal, reprends-toi ! Cesse de te donner en spectacle, je t'en prie. N'oublie pas QUI tu es.
- Toi... bégaya Thorin. Toi !
- Je t'en conjure, Thorin, reviens-nous. Redeviens toi-même. Je t'en supplie. Mon oncle !
Mais Thorin, l'expression égarée, poussa brusquement Fili de côté et marcha droit sur le four. Kili et Ori déglutirent, tous deux en même temps, et se raidirent d'un même mouvement, bien déterminés à ne pas bouger de là où ils se trouvaient (bien que la fournaise derrière eux commence à leur rôtir le cuir et que la sueur leur ruisselle abondamment le long du dos).
Fili voulut se précipiter mais fut devancé par Dwalin ; le visage de craie, une large tache de sang s'élargissant à une vitesse terrifiante sur ses vêtements à hauteur de l'abdomen, le guerrier se dressa soudain de toute sa taille entre les deux garçons et son roi.
- Ne les touche pas ! gronda-t-il. J'ai été aveugle, mais c'est fini. Mon frère et les petits avaient raison depuis le début.
- Toi aussi ! fit Thorin, amer, le regard flamboyant.
- Nous sommes tous prêts à mourir pour toi, gronda Dwalin. Et si tu n'étais pas obsédé par cet objet, tu le saurais. Mais je ne te laisserai plus toucher un cheveu des garçons.
- Je vous ferai tous jeter vivants dans les fours ! menaça Thorin d'une voix sifflante. Ecarte-toi, Dwalin !
- Jamais.
Une main pressée sur sa blessure, le guerrier réprima une grimace de douleur et poursuivit :
- Vas-y, tue-moi si tu veux. Mais je ne m'écarterai pas. Et je te jure que si tu fais le moindre mal à Fili ou Kili, tu pleureras des larmes de sang que rien ni personne ne pourra jamais tarir. Je te le prédis.
A ce moment, Fili se glissa silencieusement aux côtés de Thorin. Ses mains tremblaient, il allait prendre un énorme risque, mais il lui semblait que c'était la seule chose à faire. La dernière chose à tenter.
- Thorin a raison, dit-il d'une voix égale. Ecarte-toi, Dwalin. Vous aussi, Kili, Ori. Laissez-le approcher.
Dwalin le regarda sans comprendre puis son regard se fit dur, mais Fili lui adressa une mimique suppliante. Titubant, comprimant à nouveau sa blessure à deux mains, le guerrier fit deux pas de côté. Kili, à son tour interrogea, désemparé, son frère du regard. Fili fit un signe affirmatif et le jeune nain s'écarta, aussitôt imité par Ori. Thorin s'approcha d'un pas d'automate. Fili le suivit, les muscles tendus, prêt à intervenir. Prêt à retenir Thorin si, possédé par sa folie, il faisait mine de se jeter dans le brasier à la suite de son trésor.
Le Roi sous la Montagne s'approcha, près, très près, se dévissant le cou, sondant, l'air désespéré, la fournaise ardente.
Fini. Tout est fini. Ecrasé. Peux plus respirer.
- Plus rien... chuchota-t-il.
- Plus rien ! répéta-t-il dans un gémissement.
Il chancela. Fili le retint, aussi délicatement et discrètement que possible.
- Mon oncle, répéta-t-il. Mon oncle, nous sommes là. Tous là.
Thorin tomba à genoux et ploya les épaules. Jamais Fili n'aurait cru éprouver un tel déchirement, un tel chagrin : ce n'était PAS Thorin ! Thorin ne pliait jamais.
- Je t'en prie, relève-toi, murmura-t-il, des sanglots plein la voix. Thorin, je t'en supplie !
Le Roi sous la Montagne releva brusquement la tête. Ses yeux n'étaient plus qu'un gouffre noir, sans fond apparent.
Si mal. Tellement mal.
- Arrêtez-les ! cria-t-il d'une voix rauque que personne ne lui connaissait. Qu'ils soient maudits à jamais ! Arrêtez-les !
Les gardes bougèrent mollement. On les sentait partagés, indécis.
- Ne suis-je entouré que de félons et de parjures ?! rugit Thorin d'une voix qui révélait des abîmes de désespoir, en se relevant et en les foudroyant d'un regard presque aussi ardent que le brasier dans lequel avait disparu l'Arkenstone.
Personne ne bougea. Fili sentit, intuitivement, qu'en cet instant il n'aurait eu qu'à dire un mot, lever un doigt pour qu'Erebor lui tombe dans la main. Il savait que s'il disait un seul mot, il serait obéi. Mais il ne voulait pas que son oncle soit humilié de la sorte. Aussi se contenta-t-il de tourner la tête et d'adresser un regard éloquent à Gulnir, qui lui-même le regardait avec une gravité toute nouvelle.
- Obéissez, grommela le capitaine des gardes, comprenant ce que voulait dire le jeune nain.
Lentement, de mauvaise grâce, les soldats entourèrent à nouveau les quatre francs-tireurs. Gulnir se rapprocha de Fili et chuchota :
- S'il veut vraiment vous jeter dans les fours, Votre Altesse, nous ne le ferons pas, vous avez ma parole.
Mais Thorin semblait avoir oublié sa menace. Il s'approcha de Fili et son regard torturé, empli d'un inexprimable tourment, fit terriblement mal au jeune nain. L'espace d'une seconde, le garçon regretta presque la destruction de l'Arkenstone, si cela signifiait faire souffrir son oncle à ce point.
- Tends ta main droite ! jeta âprement Thorin.
La main qui l'avait frappé… il tourna la tête et cria :
- Amenez-moi mon épée !
- Non ! cria Kili en se jetant en avant. Non, pas ça !
Ses gardes l'empoignèrent solidement par les bras.
- Restez tranquille, grogna l'un d'eux.
Bien loin d'obtempérer, Kili se débattit de toutes ses forces :
- Lâchez-moi !
Frapper le roi était un crime de lèse-majesté et le châtiment classique en pareil cas était le même que celui des régicides : on leur tranchait la main avant de les mettre à mort.
- Pour l'amour de Mahal, jeta un soldat à voix basse, à Kili qui ruait comme un forcené sous la poigne de ses gardiens, ne vous en mêlez pas, prince. Les choses sont assez graves comme ça. Voulez-vous subir le même sort ?!
- Thorin ! hurla le jeune nain en réponse. Thorin tu ne peux pas être fou à ce point ! Ne fais pas ça !
Ils étaient cinq autour de lui, à unir leurs efforts pour l'immobiliser tant la panique mortelle qui avait envahi le garçon décuplait ses forces.
- Laissez-moi ! Laissez-moi ! s'époumonait-il. Fili, non ! Fili !
Un peu partout alentours les soldats nains murmuraient entre eux, mécontents, protestant à voix basse. Aucun d'eux n'avait encore fait mine de ramasser Orcrist pour l'amener à Thorin et les regards qu'ils échangeaient ne laissaient planer aucun doute sur leur état d'esprit : la révolte commençait à gronder, l'insurrection viendrait fatalement et dans un avenir probablement proche.
- Tu as vraiment perdu l'esprit, constata Dwalin, lui aussi sous bonne garde, en hochant tristement la tête et d'une voix faiblissante dans laquelle le chagrin se mêlait à la réprobation. Mais n'oublie pas ce que je t'ai dit, Thorin : fais couler ton propre sang et tu n'auras pas assez de ta vie pour le regretter, même si tu vis encore dix mille ans.
- Votre Majesté, dit à son tour Gulnir en faisant un pas en avant. Ce qui s'est passé ici est terrible, mais ne devriez-vous pas prendre le temps d'y réfléchir, avant de commettre un acte irréversible ?!
- Gardez vos conseils et contentez-vous d'obéir ! Où est mon épée ? écuma Thorin, ses yeux fous bondissant sans arrêt de côté et d'autre.
Sans rien ajouter, le capitaine des gardes alla ramasser Orcrist et la lui tendit, posée bien à plat sur ses deux mains :
- Vous êtes notre roi, dit-il. Nous vous avons prêté serment d'allégeance…
Il attendit que la main de Thorin se soit refermée sur la garde de l'épée pour se placer entre Fili et lui.
- … mais je ne vous laisserai pas agir ainsi, sous le coup de la colère, ajouta simplement Gulnir en soutenant le regard tourmenté du roi. Vous le regretteriez plus tard.
Fili admira très sincèrement le courage de ce nain, qui risquait ainsi sa propre vie pour le sauver alors qu'il le connaissait à peine. Thorin n'avait qu'un geste à faire pour le tuer et l'autre le savait parfaitement. Le prince héritier cependant poussa fermement le capitaine des gardes de côté.
- Ecartez-vous, dit-il. Je ne peux pas accepter de vous laisser prendre ce risque pour moi.
Puis il plongea ses yeux clairs dans ceux de son oncle :
- Thorin, même si tu ne le crois pas, nous l'avons fait pour toi. Pour libérer ton esprit de cette obsession qui le ronge. Nous sommes de ton côté, mon oncle. Depuis toujours.
Il jeta un regard noir de rancœur vers le four :
- J'espérais tant que tu redeviendrais toi-même ! soupira-t-il.
Tout était vain. Tout était inutile. Seul le néant l'attendait désormais. Il était donc vrai que ce sont ceux que vous aimez le plus qui vous infligent les pires blessures et vous font le plus souffrir.
La folie meurtrière qui brûlait dans les yeux du roi s'estompa pour céder la place à une expression totalement désespérée. Un réprouvé ayant vu périr toute sa famille devant lui n'aurait pas eu un autre visage. Comme terrassé par le poids qui l'écrasait, Thorin chancela et la pointe d'Orcrist émit un bruit métallique lorsqu'elle heurta le sol, au moment où son propriétaire tomba sur un genou et s'appuya sur la garde de son épée comme sur une canne.
- Emmenez-les ! souffla le roi d'une voix chargée de souffrance. Emmenez-les, ramenez-les à leur cachot, tous. Qu'ils y restent, sans eau ni nourriture, jusqu'à la fin.
- OBEISSEZ ! hurla-t-il soudain d'une voix terrible, faisant sursauter la moitié des nains présents.
Gulnir parut hésiter et vouloir ajouter quelque chose, finalement fit seulement un signe d'assentiment puis se tourna vers ses hommes :
- Vous avez entendu ?
A moins d'être sourd, personne ne pouvait ne pas avoir entendu. Fili, Kili, Ori et Dwalin ne résistèrent pas. A quoi bon ? Deux d'entre eux étaient blessés, Dwalin perdait ses forces à mesure que son sang s'échappait de sa blessure et chancelait dangereusement sur ses jambes, il n'y avait plus rien qu'ils puissent tenter désormais. Avant d'être entraînés hors des forges, ils purent encore entendre la voix de Thorin, brisée, presque méconnaissable :
- Que nul ne prononce jamais plus leurs noms devant moi.
