Chapitre 5 : un jour pour rêver

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Après une longue nuit de chevauchée, les deux sœurs arrivent au refuge alors que le soleil menace de pointer le bout de ses rayons.

Alicia est épuisée, elle n'a pas l'habitude de chevaucher aussi longtemps sans pause, et l'excitation premièrement ressentie fait de plus en plus de place à la fatigue, elle traîne un peu, sachant son aînée loin de l'astre mortel pour ceux de son espèce. La fillette est heureuse, heureuse d'être là, avec Sonja, la seule personne à lui avoir vraiment appris ce qu'est l'amour et la plupart des sentiments humains, celle qui lui a tout appris, celle qui lui est indispensable.

Elle a ressentit tout le long du trajet, l'étrange mélancolie qui règne parmi les loups, pourtant restés, comme l'intuition de Lucian le présageait, à une distance respectable des deux voyageuses.

La petite vampire, sentant la fatigue s'emparer d'elle de manière exponentielle, rejoint rapidement sa sœur dans les profondeurs de la terre, où se trouve l'une des nombreuses cachettes des vampires.

« _ J'en connaît une qui va bien dormir ! Fait Sonja en apercevant sa sœur descendant à tâtons.

_ Sûrement. Répond Alicia. Mais j'aimerai tellement passer ma journée dehors... Et non sous terre, maintenant que j'ai vu le soleil une fois, je n'ai envie que de le revoir encore et de sentir ses rayons me réchauffer.

_ Si Lucian était là pour garder un œil sur toi, j'aurai volontiers accepté ta demande, mais il n'est pas là, et je ne veux pas prendre le risque de te laisser toute seule dehors, on ne sait pas ce qui peut arriver. Le monde n'est pas le même le jour, il est plus vivant parait-t-il.

_ Et j'ai tellement envie de vivre... Une vraie vie, Sonja, pas une où je ne peux penser de moi-même, une vraie où je serai libre... Soupire la fillette.

_ Je te le promets, Alicia, un jour, tu auras la vie à laquelle tu aspires, la vie que tu mérites. Une vie à la lumière. » Dit doucement l'aînée en serrant tendrement sa jeune sœur dans ses bras.

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Sonja se réveille en sursaut, son rêve était vraiment éprouvant, encore le même, sur sa petite sœur, celle-ci court, court pour échapper à quelque chose qui la terrifie, ou peut-être quelqu'un... Elle a peur, la personne lui veut vraiment du mal.

C'est idiot. Pense-t-elle, personne au château ne ferait de mal à une fillette.

C'est à ce moment qu'elle remarque que la fillette en question ne dort plus à côté d'elle. La jeune femme se lève d'un bon, et court jusqu'à la sortie de la cachette, elle a de la chance, le soleil se couche et le temps est très couvert. Elle aperçoit assez vite la petite vampire, cependant, elle n'est pas seule, un jeune garçon se tient en face d'elle, ils se toisent.

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Alicia s'était réveillée quelques minutes avant Sonja, elle était sortie et était tombée sur la personne qui partage ses pensées depuis sa naissance : Manuel.

Aucun des deux n'a encore prononcé de mot, ils s'observent et leurs yeux parlent d'eux même, ceux émeraude de la vampire dans ceux argent du lycan.

La fillette a l'impression que ses pieds vont quitter le sol, elle se sent juste bien à ce moment précis, avec l'irrésistible envie de courir, courir très loin avec ce garçon qui lui ressemble.

Manuel, lui tend la main, une main plutôt invitante, sans trop réfléchir, elle la saisie, non, sans un regard préalable vers sa grande sœur qu'elle aperçoit dans la pénombre. Au moment où sa main entre en contact avec celle du garçonnet, un frisson parcourt tout son corps, et elle voit, elle revoit tout ce qu'il a pu lui montrer depuis sa naissance, et lui aussi voit, ils communiquent, et il paraît à Alicia, qu'ils se sont toujours connus. Elle lui montre sa sœur, Lucian, son père qui la déteste car elle n'est pas comme il le souhaite, elle lui montre son désir d'aventure, de voyage, de liberté, de lumière. De son côté, Manuel lui montre, sa vie, la forêt dans laquelle il court pieds nus, la verdure, la chaleur, son grand-père qui essaye tant bien que mal de la comprendre, mais qui est tellement préoccupé par ses propres fils, qu'il ne sait comment s'y prendre.

La fillette sursaute quand il lui montre son grand-père, elle le regarde assez étonnée, il hausse les épaules. Mène nous à lui s'il-te-plaît. Demande-t-elle par ce lien si unique qu'ils partagent.

Puis-je faire confiance à ta sœur ?

Oui. Elle lui montre Sonja et Lucian comme elle les a vus deux nuits auparavant.

Parfait, je vais pouvoir dire à mon grand-père qu'il se trompe sur le compte des filles de Viktor.

Manuel lâche la main d'Alicia et se tourne vers Sonja :

_ « Je vais vous mener auprès de celui que vous cherchez, mais la route est encore longue, je pense que vous auriez du dire à votre père que votre voyage serait un peu plus long, Dame Sonja.

_ Qui es-tu exactement ? Manuel, qui es-tu ? Comment connais-tu Alexander Corvinus ?

_ Vous le saurez en temps utile, sachez juste que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour aider votre sœur et vous même.

_ Soit, mène nous donc à lui ».

Le jeune garçon sourit puis les invite à le suivre. Les deux sœurs emballent rapidement leurs affaires et se remettent en selle. Manuel, mute, mais non pas en lycan, mais en un loup, un loup argenté, un loup magnifique, majestueux. Je peux aussi adopter une forme de ce que vous appelez des lycans, Dame, mais je préfère celle-ci. Lui répond mentalement le garçon.

La jeune femme ne peut s'empêcher de sursauter, puis se fait la réflexion que ce voyage ne va pas être de tout repos avec ces deux enfants extraordinaires. Devant elle Alicia est aux anges, elle semble si heureuse, Sonja ne peut s'empêcher de sourire, qui que soit Manuel, avec lui, sa sœur est radieuse. Le retour au château va être dur. Pense-t-elle.

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Alicia a de l'eau jusqu'aux genoux, elle rit. Elle n'aurait jamais cru que Sonja lui laisserai passer la journée dehors, mais Manuel connaît le coin comme sa poche et elle lui fait confiance. En même temps, il faudrait être vraiment très méfiant pour douter de la bonne fois du garçon, il met facilement en confiance avec ses grands sourires francs et il est capable à une dizaine d'années seulement de converser sur tout et n'importe quoi. La petite vampire ne s'est jamais sentie si heureuse, non seulement elle passe la journée dehors sous un soleil radieux, mais en plus il y a quelqu'un avec elle pour jouer et discuter.

Les affaires trempées, après une vive bataille d'eau au bord de la rivière des deux enfants, sèchent tranquillement sur une basse branche d'un séquoia. Ils sont tous les deux dans le cours d'eau à continuer de s'arroser.

« Heureusement que personne ne passe par là, pense Alicia, parce que étant donné le bruit que nous faisons, nous pourrions être facilement repérés ». Elle a à peine le temps de rabattre ses boucles noires en arrière que Manuel lance une nouvelle offensive aquatique. Il court vers son amie et lui saute dessus, les deux compères tombent rapidement et se laissent porter par le courant sur une vingtaine de mètres. Malgré la chaleur, la petite vampire commence à claquer des dents, le garçon rit puis la hisse avec aisance sur la berge. Ils se laissent sécher en profitant du soleil encore bien haut dans le ciel.

« _ J'aimerai que cette journée soit le seul et unique jour de l'éternité. Murmure Alicia.

_ J'en conclue que tu ne dois vraiment pas t'amuser souvent au château ! Dit Manuel.

_ Non, en effet, les journ... je veux dire les nuits, se ressemblent toutes, enfin, maintenant, Sonja m'entraîne en plus donc je m'ennuie un peu moins. Répond la fillette d'un ton las.

_ Tu sais, je n'ai pas le droit de faire grand chose non plus, mon grand-père ne tient pas à se faire remarquer, au vu de ce qui s'est passé avec mon père et mon oncle. Mon oncle est au château, n'est-ce pas ?

_ Oui, mais on ne les voit guère lui et dame Amélia, Viktor les a réveillés il y a quelques temps mais ce temps ils l'ont passé tous les trois dans l'ombre, à l'abri des regards. J'ai une question, sur... sur ton père. Bredouille la petite vampire.

_ Je t'en pris, pose la. Ça ne me gène pas.

_ Comment est-ce possible que tu sois le fils de William Corvinus ? Il a été arrêté pendant l'enfance de ma sœur, or, tu as mon âge...

_ Hum, je doute que l'on vous dise tout au château.

_ Comment cela ? Demande Alicia.

_ Ils s'y sont pris en plus d'une fois pour l'enfermer, en fait, ils ne l'ont sous contrôle que depuis seulement une dizaine d'années...

_ Tu ne l'as jamais vu ?

_ Non, jamais, mais je n'en souffre pas, il ignore mon existence, c'est tant mieux, j'ai du mal à supporter d'être le fils d'un monstre. J'ai peur d'en devenir un, moi aussi, un jour. Mon grand-père aussi a peur de cela, je le vois en lui, même s'il ne m'en a jamais touché un mot.

_ Je suis désolée...

_ Ne le soit pas. Je m'en porte bien, ne t'en fait pas.

_ Je... je suis certaine que toi, tu ne seras jamais un monstre ! C'est impossible !

_ Tu es gentille, tu es lumineuse, tu n'as aucun rapport avec le monde dans lequel tu vis. Tu mérites mieux.

_ Tu parles comme So'...

_ Certes, mais elle a raison là dessus, Alicia, tu es différente.

_ Toi aussi, tu es différent. Tu ne devrais pas avoir à vivre caché.

_ Pourtant nous vivons tout deux dans ce monde souterrain et froid, nous qui pourtant rêvons de clarté. ».

Sur ces mots, les deux enfants se regardent, il est vrai, songe Alicia, que ce mode de vie qu'on lui impose ne lui correspond pas. Mais a-t-on le choix ? Sonja, lui dit toujours, qu'un choix est toujours possible, cependant pour la fillette il est quasi-inexistant, tout comme pour Manuel, elle devra obéir aux ordres de son père sans poser de questions, elle devra commettre des meurtres et réussir à ne pas avoir de cas de conscience, en somme, son avenir est tout tracé. Le garçon, lui, devra toute sa vie se cacher pour échapper à l'esclavage, s'il est attrapé, pour lui, la vie ne sera que servitude. Où est donc le choix là dedans ? se demande-t-elle.

Tu peux très bien choisir de ne pas obéir à ton ''père''.

Et être tuée ? Causer du tord à ma sœur ? Hors de question !

Pourtant, tu n'es pas heureuse...

Certes, mais je suis patiente, je sens qu'il va se passer quelque chose un jour prochain, les loups grondent de colère contre les vampires, c'est un équilibre très fragile que ce monde.

Manuel observe Alicia, et ils échangent un sourire, la fillette se blottit contre le jeune garçon et ils restent juste là, à profiter de cette unique journée de calme qui leur est accordée.

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Le soleil se couche, rendant multicolores les reflets dus aux pierres du cour d'eau.

Les deux enfants ont renfilé leurs habits, redevenus secs.

Ils se préparent à rejoindre Sonja, quand un éclat au fond de l'eau attire l'attention de Manuel. Le lycan se penche et saisit l'objet émetteur, il s'agit d'une petite pierre plate de forme ovoïde et de couleur verte, le garçon la nettoie et remarque alors l'étrange symbole formé dans la pierre, par transparence, de l'air ou autre chose présent au moment de la création du minéral s'est trouvé enfermé dans celui-ci dessinant un huit couché. Manuel prend une autre pierre très pointue et travaille un petit trou dans sa trouvaille, il détache la petite chaîne argentée qu'il porte autour du coup et enfile la pierre comme une perle.

« _ Tiens !, dit-il en la tendant le tout à Alicia. Connais-tu ce symbole ?

_ Oui, répond la fillette, c'est celui de l'infini, cette chaîne t'appartient, je ne peux pas accepter...

_ Si ! C'est un cadeau, et cette chaîne elle t'ira beaucoup mieux, en plus la pierre est de la couleur de tes yeux ! Tu n'auras qu'à dire que c'est Sonja qui te l'a offert.

_ Je... merci.

_ Tu vois, ça, moi, j'appelle ça un signe ! Le signe que tu auras l'éternité pour être libre de tes choix. ».

La fillette observe le collier, si ça pouvait être vrai, un signe... Elle le glisse autour de son coup, il y trouve parfaitement sa place, comme s'il avait toujours été là.

Les deux enfants lient leurs mains et convergent vers l'endroit où les attend une grande sœur plutôt inquiète.

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