Et voilà le chapitre décisif, un peu sans dessus dessous. Ne vous étonnez pas si vous avez l'impression qu'il manque quelque chose dans le milieu : c'est normal, flash-back final oblige.
Bonne lecture.
OOOO00OOOO
- J'aurais bien voulu que tu évites de le gifler, bougonna Kili, les sourcils froncés et l'expression inquiète.
- J'aurais préféré ne pas avoir à le faire, qu'est-ce que tu crois ? répliqua Fili, un tantinet acerbe. Ça m'a sûrement fait plus mal qu'à lui.
- Il a la tête si dure que ça ?! ricana Kili.
L'aîné ne répondit pas. Il y eut un silence puis, sans transition, le prince héritier se mit à sourire… puis à pouffer de rire. Kili le regarda, interloqué.
- Je peux rire aussi ? demanda-t-il au bout d'un instant. Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
- Je suis en train de penser… c'est par rapport à ce que je viens de dire. Tu te souviens, quand nous étions enfants ? Mahal sait que nous en avons fait voir de toutes les couleurs à Mère et à Thorin, sans parler de Balin.
- Oui et ? C'est ça qui est drôle ?
- Non. Je pense à toutes les fois où Thorin nous a punis, toi et moi. Que ce soit ensemble ou séparément. Je viens seulement de réaliser que ça devait être pénible, pour lui. Sans doute plus que pour nous. Nous, nous lui en voulions un peu, pas longtemps, mais nous n'avons jamais compris ce que ça lui coûtait de se montrer sévère.
Fili se rembrunit tout à coup et regarda sa main droite presque avec rancœur :
- Je viens de comprendre que ce n'est pas facile de s'opposer à ceux que l'on aime. Même quand c'est nécessaire.
- Eh bien, soupira Kili, je donnerais cher pour qu'il le comprenne aussi. Tu n'aurais quand même pas dû, Fili.
- Je n'ai pas eu le choix. C'est notre roi, je ne pouvais pas le laisser continuer à…
- … se donner en spectacle, je sais, tu l'as dit. Tu as raison, bien sûr, mais est-ce que lui l'a réalisé ?
Kili émit un petit rire contraint et ajouta, malicieux :
- S'il met aussi longtemps que toi à comprendre !
- Dis donc, effronté !
Fili soupira et ajouta :
- Kili, nous avons détruit l'Arkenstone. A côté de ça, tu crois vraiment qu'une paire de gifles pèse lourd ?
- Je ne sais pas, répliqua Kili, taquin, ce n'est pas moi qui l'aie reçue.
OO00OO
- Bon, ça suffit, dit Oïn.
Il se leva.
Les nains campaient à peu de distance de Dale, côté lac et non côté Erebor. Ils n'avaient pu se résoudre à aller plus loin dans l'immédiat et avaient donc établi un campement de fortune à peu de distance de la ville, dissimulé par un repli de terrain. L'alarme d'Erebor n'avait pas sonné et ils étaient dans l'ignorance totale de ce qui se passait à l'intérieur de la montagne. Cela faisait des heures qu'ils discutaient de ce qu'il convenait de faire à présent. Leurs avis étaient très partagés.
Le vieux guérisseur, qui demeurait silencieux depuis un long moment tandis que tous se tenaient assis autour de leur feu de camp, se dressa sur ses pieds et regarda ses compagnons.
- Je retourne à Erebor, dit-il.
- Tu deviens fou, toi aussi ? protesta Gloïn. Nous sommes déjà en danger ici.
- Et depuis quand fuyons-nous le danger, mon frère ? Il y a, je le crains, des nains qui ont besoin de mes soins, là-bas. A commencer par Balin.
- Tu ne les aideras pas si tu es enfermé dans un cachot. Encore moins si tu es mort.
Oïn ne répondit pas et rassembla ses affaires, à dire le vrai peu nombreuses.
Dori à son tour regarda son frère :
- Ori est toujours en danger. Je ne sais pas où il est mais s'il avait pu s'enfuir il nous aurait rejoint depuis longtemps.
- Restez tous ici, intervint Oïn. Je vais y aller seul. De deux choses l'une : ou bien Fili et Kili ont réussi et tout s'est arrangé, auquel cas je viendrai vous chercher. Ou bien…
Il parut réfléchir à cette seconde hypothèse et finit par conclure :
- Si je ne suis pas de retour à l'aube, fuyez comme convenu loin d'ici.
Puis il enfonça résolument son cornet acoustique dans sa poche, histoire de bien montrer qu'il refusait de discuter plus avant et qu'il était inutile de chercher à le faire changer d'avis.
OO00OO
Thorin n'avait même pas cillé. Cependant, avec lenteur, il baissa son bras armé puis demanda :
- Qu'est-ce que tu fais là ?
La respiration sifflante de Balin, à quelques pas derrière lui. Comment avait-il fait pour ne pas l'entendre plus tôt ? Mais après tout, cela non plus n'avait aucune importance.
- J'ai pensé que tu aurais peut-être envie de parler.
- Tu t'es trompé. Va-t'en.
Le vieux conseiller ne broncha pas. Il attendit.
Toujours avec lenteur, Thorin posa son arme ensanglantée sur le bord de la fenêtre et pivota pour faire face à son visiteur nocturne. Celui-ci avait une mine épouvantable, nota le roi, il ne paraissait pas bien du tout.
- Qu'est-ce que tu veux, Balin ? demanda-t-il. J'ai tout perdu, vous m'avez tout pris. Laisse-moi au moins le semblant de dignité qui me reste. Sors d'ici.
- Appelle tes gardes, si tu tiens à te débarrasser de moi, fit le vieux nain avec un geste évasif de la main. Thorin, tout cela ne rime à rien. Cesse de t'obstiner. Tu as tout ce dont tu as toujours rêvé, au contraire de ce que tu dis. Ceci n'est pas une fin, c'est un début. Tu as repris Erebor et nous avons remporté la victoire sur nos ennemis. Tu as un royaume à rebâtir, un peuple à guider, un héritier à former.
- Je n'ai rien de tout cela, murmura Thorin.
- Peut-être ne regardes-tu pas où il faut.
- J'ai perdu la face devant tous.
Contre toute attente, Balin sourit. Un sourire tiré dans son visage aux traits marqués par la fièvre et la douleur :
- Ah ! fit-il. Voilà qui ressemble déjà plus au «vrai » Thorin.
Il fit encore un pas en avant et poursuivit :
- Tu n'as rien perdu que tu ne puisses retrouver. Mahal est avec toi, il faut croire, car dans toute cette folie, ce chaos, rien d'irréversible n'a été commis. Il te faudra du temps pour réparer, certes, mais du temps tu en as. Tu ne vas pas laisser une piqûre d'orgueil décider de ton destin. Cela ne te ressemblerait pas. De même que songer à mourir de ta propre main. Ce n'est pas toi, Thorin : aussi loin que je me souvienne, tu n'as jamais accepté la défaite. Tu t'es toujours relevé, quoi qu'il arrive. Tu le feras cette fois encore. Tu t'es perdu, Thorin. Egaré très loin. Maintenant il est temps de revenir. Et tu verras que je dis vrai.
- Laisse-moi tranquille, répliqua Thorin d'un ton très las. Emmène ton frère si tu veux et fiche le camp. Disparaissez. Je ne veux plus voir personne.
- Et les autres ?
Balin n'avait l'intention d'aller nulle part, certain que son devoir était d'être là où il se trouvait en cet instant précis et que c'était là qu'on avait besoin de lui, mais il voulait voir comment réagirait son interlocuteur. Le roi eut un geste fataliste, désabusé :
- Fais ce que tu veux. Partez. Ca m'est égal. Partez. Vous ne pouvez plus rien contre moi, à présent.
- Thorin...
Avec lenteur, comme s'il approchait un animal sur le qui-vive, Balin fit encore quelques pas vers son ami et, avec une lenteur délibérée, comme pour ne pas l'effaroucher, il posa sa main, moite de fièvre, sur son bras. Le Roi sous la Montagne fit aussitôt un pas en arrière :
- Ne me touche pas !
OO00OO
Des heures s'étaient écoulées. La torche laissée par Gulnir s'était éteinte depuis longtemps, ainsi que les braseros. Les prisonniers ne parlaient pas. Ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire et il n'y avait rien à ajouter. Les blessés souffraient en silence et tous commençaient à ressentir la soif. Personne ne se plaignait : à quoi bon ? Dans le silence, ils entendirent tous grincer la porte du haut des escaliers, puis les pas de plusieurs personnes qui descendaient.
Une lueur diffuse finit par apparaître et les quatre captifs, assis de part et d'autre de leur cachot, levèrent la tête d'un air morose pour regarder qui arrivait. Peut-être Thorin avait-il accepté de voir Fili, ainsi que celui-ci l'avait demandé ? Gulnir apparut à la grille, flanqué de plusieurs gardes.
- Mauvais signe, songea Fili.
La porte fut déverrouillée.
- Venez, dit le capitaine des gardes. Le roi souhaite vous voir. Tous les quatre.
Fili et Kili aidèrent Dwalin à se relever et échangèrent un regard sombre lorsque les jambes du guerrier le lâchèrent et qu'il manqua s'effondrer. Les deux garçons le soutinrent et passèrent chacun l'un de ses bras sur leurs épaules. La blessure de Dwalin était grave. Quelle que soit sa force, il ne tiendrait pas longtemps sans des soins appropriés. On a beau être solide, il y a des limites à tout. Ils suivirent les soldats et furent un peu surpris de constater que ceux-ci ne prenaient pas le chemin de la salle du trône.
- Où nous emmenez-vous ? demanda Kili, surpris.
- Le roi souhaite vous voir dans ses appartements privés, répondit Gulnir.
- Ah ?
Le jeune nain hésita un instant et demanda encore :
- Comment est-il, aujourd'hui ?
Gulnir le regarda avec sympathie.
- Je ne saurais vraiment dire, avoua-t-il, embarrassé par la question.
Dès qu'ils furent parvenus à destination et qu'ils eurent reçu l'autorisation d'entrer, quatre paires d'yeux cherchèrent l'occupant des lieux avec une incertitude teintée de curiosité, sans trop savoir ce qu'ils devaient exactement espérer ou redouter.
Pour la première fois depuis des semaines, notèrent-ils, Thorin avait retiré sa couronne. Cela paraissait presque étrange, tant ils s'étaient accoutumés à toujours le voir avec elle. Et cela l'aurait fait paraître plus jeune sans la marque bleuâtre qui marbrait sa pommette gauche. Un souvenir de la veille, lorsque Fili l'avait giflé. Il n'y était pas allé de main morte ! Le prince héritier en aurait éprouvé des remords s'il n'avait pas tourné la tête vers Kili : son nez avait doublé de volume, l'arcade sourcilière était fendue et la moitié de son visage était mangée par un hématome énorme, résultat du coup de pied qu'il avait reçu dans la figure. Apparemment très calme, le regard lucide, le roi hocha la tête en direction de Gulnir :
- Merci, vous pouvez nous laisser. Attendez dehors.
Les captifs se sentirent tiraillés entre espoir et résignation. Ils comprenaient ce qu'avait voulu dire Gulnir : il paraissait difficile de se faire une idée de l'état d'esprit de Thorin, même s'il semblait que se trouver seul en compagnie de quatre « traîtres » libres de leurs mouvements ne gênait pas ce dernier. Oh bien sûr, deux d'entre eux n'étaient plus vraiment en état de se battre, mais il semblait cependant y avoir progrès.
La porte se referma derrière les soldats et Thorin passa lentement devant les quatre prisonniers qui se tenaient sagement alignés, l'un à côté de l'autre. On aurait entendu une mouche voler.
- Pourquoi ?
Le ton était bref. Le silence perdura durant un instant puis Fili se dévoua pour répondre au nom de tous :
- Pourquoi nous l'avons détruite ? Parce que cette chose, malgré sa grande beauté, était un monstre. Un monstre qui te dévorait le cœur. Qui faisait de toi un...
- Non !
Fili et ses amis sentirent le petit espoir qu'ils avaient tous conçu disparaître en poussière.
- Je n'invente rien, répondit cependant le prince héritier. Tu n'es plus le Thorin de jadis. Tu es...
- Non, je ne veux pas parler de cela. Je te demande : pourquoi vous êtes encore là... tous ?
Cette fois, Fili, désemparé, demeura sans voix. Il ne savait que répondre. Il n'était même pas certain de bien comprendre la question. Dans le silence revenu, le roi alla se planter devant Ori, le plus influençable des quatre. Ori rougit jusqu'aux oreilles mais ne broncha pas et refusa de baisser les yeux.
- Toi entre tous, murmura Thorin. Je n'aurais jamais cru cela de toi.
De rouges les joues du garçon devinrent cramoisies, mais il ne changea pas d'attitude. Lentement, Thorin passa au suivant, puis au suivant, plongeant à chaque fois son regard bleu dans les yeux de son vis à vis. Pas un ne broncha, mais ce n'était pas cela qu'attendait Thorin, dont l'expression se modifia au fur et à mesure : il cherchait de la colère, de la haine peut-être, voire du dégoût. Ou pire que tout, de la pitié. Or il ne trouvait que chagrin. Et peut-être, derrière la peine, une affection voilée, qui tentait tant bien que mal de persister.
- Mon oncle, risqua Fili, oubliant que Thorin lui avait interdit de lui donner encore ce nom. Laisse-nous t'aider.
- Pourquoi ? répéta encore Thorin en se tournant vers lui. Pourquoi voudrais-tu m'aider ?
Sidéré, le jeune nain ne trouva rien à répondre : comment, pourquoi ? Ce fut Dwalin qui, quoique très affaibli par sa blessure (Fili et Kili, qui le soutenaient toujours, sentaient ses membres trembler sous l'effort qu'il faisait pour demeurer debout), prit la parole :
- Parce que nous ne voulons pas que tu finisses comme Thror, répondit-il de sa voix rocailleuse. Et parce que nous voulons encore croire qu'il n'est pas trop tard et que cette pierre maudite étant détruite, tu pourras redevenir celui que tu étais. Celui que nous aimions.
Thorin le regarda droit dans les yeux, le visage sans expression.
- Celui que nous avons suivi à travers toute la Terre du Milieu, continua Dwalin d'une voix lente, rauque de douleur, jusque dans l'antre du dragon, et celui que nous aurions suivi jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive.
- Celui-là est mort ! répliqua sèchement Thorin.
- Non, répondit Dwalin lentement, je ne crois pas. J'ai même l'impression qu'il est de retour. Ou en tous les cas, qu'il n'a jamais été si proches de nous qu'aujourd'hui.
Thorin continua à le regarder sans rien dire et ne parut pas s'apercevoir que ses "prisonniers" bougeaient lentement, se rapprochaient et faisaient plus ou moins cercle autour de lui, proches à le toucher. Fili et Kili se regardèrent, sans encore oser sourire mais sentant l'espoir renaître. Ce qui n'empêcha pas le cadet d'avoir un mouvement de recul (secoué par son geste, Dwalin grimaça de douleur et son visage devint livide, comme s'il allait perdre connaissance) lorsque son oncle se tourna vers lui et leva la main en direction de son visage. Main qui retomba aussitôt tandis que le roi faisait un pas en arrière.
- Je suis désolé, dit-il. Je ne comptais pas te faire de mal. Mais je comprends. Pardonne-moi, Kili.
- Si tu peux, ajouta-t-il à voix très basse.
Il avait agi sans réfléchir, machinalement, pour passer ses doigts sur la joue tuméfiée de son neveu, révulsé de penser que c'était à lui que le garçon devait cela. Mais bien sûr, après ce qui était arrivé, il était bien normal que ce dernier se méfie ! Kili se détendit et sourit :
- Je ne t'en veux pas, assura-t-il. Je sais que tu ne te rendais pas compte de tes actes. Tu n'étais pas toi-même. Mon oncle, le vrai, n'agit pas ainsi. Envers personne.
Fili eut un sourire attendri ; son petit frère ne changerait jamais. Le coeur sur la main, aussi généreux qu'impétueux et toujours prêt à oublier les mauvais moments. Kili possédait le don du bonheur : la joie paraissait jaillir en lui comme une intarissable fontaine, qui emportait systématiquement tout ce qui un temps avait assombri le ciel si clair du jeune nain. Le prince héritier reconnut en cet instant combien son frère et lui-même étaient à la fois proches et différents. Non, lui non plus n'en voulait pas à Thorin de tout ce qu'il lui -leur- avait fait endurer, mais pas pour la même raison. Lui, il avait vu sa souffrance. Il avait entendu son âme hurler de douleur, il avait vu dans ses yeux l'enfer qu'il vivait et il avait aussitôt tiré un trait sur tout le reste : celui qui se débat dans des tourments sans fin n'a pas à justifier des actes désespérés qu'il commet dans l'espoir de se libérer ou de soulager, si peu que ce soit, la géhenne qu'il endure. Kili se réjouissait de retrouver son oncle. Fili était heureux de l'avoir soulagé du fardeau d'épines qui était le sien.
Bien loin de toutes ses considérations apparemment, Thorin regarda tour à tour ses neveux, puis ses amis. Ses yeux s'assombrirent, il tourna la tête vers la porte et appela :
- Gardes !
La porte s'ouvrit immédiatement.
- Conduisez Dwalin et Ori en salle de soins, ordonna Thorin.
Il se tourna vers ses neveux et ajouta :
- Oïn est revenu. Il s'occupe déjà de Balin, qui est assez mal en point.
- Oh, Thorin ! murmura Fili tandis que le sourire de Kili s'épanouissait lentement. Dwalin a raison : toi aussi, tu es de retour !
Libéré du poids de Dwalin, il leva les bras et enlaça son oncle, qui ne fit pas un geste pour l'en empêcher mais ne rendit pas l'étreinte. Kili s'approcha d'eux et, faute de trouver une petite place, passa simultanément ses bras sur les épaules de son frère et sur celles du roi. Les deux garçons ne furent toutefois vraiment soulagés que lorsqu'ils sentirent, enfin, les bras de Thorin se refermer sur leurs tailles respectives.
- Dès qu'Oïn aura fini avec Ori et Dwalin, dit enfin Thorin en les lâchant et en s'écartant de deux pas, tout en les détaillant l'un et l'autre d'un regard auquel rien ne paraissait échapper, vous irez le voir aussi, tous les deux. Vous devez en avoir besoin également.
- Pour quelques bleus et quelques bosses ? fit Kili, insouciant, bien que ses côtes lui fassent encore mal depuis la veille (il avait tout le flanc noir et bleu) et qu'il éprouve encore par moment des élancements douloureux dans le ventre. Peuh !
Thorin ne parut pas convaincu. Fili portait toujours les marques des coups qu'il lui avait assénés après sa première tentative, le jour où son frère et lui avaient tenté de jeter l'Arkenstone au fond du lac. Quant à Kili, outre son visage abîmé il portait une longue estafilade encore sanguinolente sous le menton et le long du cou, là où la pointe d'Orcrist avait fendu sa peau. Et cela, songeait Thorin, rongé par la culpabilité, ce n'était que la partie visible des blessures qu'il leur avait infligées !
- Relève tes vêtements, dit-il au plus jeune de ses neveux, comme lorsque celui-ci était enfant et qu'il rentrait en boitillant après une séance d'entraînement particulièrement intense ou des jeux trop brutaux. Laisse-moi voir.
- Inutile, je vais très bien, assura le jeune nain. Rien de méchant, crois-moi.
- Et ton dos ?
Le garçon adressa à son oncle un regard surpris :
- Qu'est-ce qu'il a, mon dos ? C'est Balin qui a mal dans tous les os. Les cachots d'Erebor sont vraiment très humides, tu sais, et à son âge...
- Je sais, dit Thorin, le regard noyé de remords. Mais ce n'est pas à ça que je pensais. Vous deux...
Il les regarda alternativement.
- ... Dwalin vous a fouettés. Sur mon ordre, ajouta-t-il, la gorge serrée.
- Ah ! fit Kili. C'est ça. Non, il ne l'a pas fait.
- Non ? fit Thorin d'une voix gonflée d'espoir.
Fili secoua négativement la tête et confirma :
- Non. Tu connais Dwalin : il refuse de l'admettre mais je suis persuadé qu'il a délibérément "remis à plus tard". Et qu'ensuite, eh bien ! Comme pour la clef : il a "oublié".
- La clef ?
- Oui, la clef qu'il a « comme par hasard » laissée sur la porte de notre cachot. Sans compter que « comme par hasard », il n'y avait plus aucun garde nulle part après son passage. Un peu trop de hasards pour que ça n'ait pas été fait exprès, tu ne crois pas, mon oncle ? Je pense qu'il ne voulait pas intervenir personnellement, puisqu'il avait décidé de te soutenir quoi qu'il arrive. En tous cas, pas jusqu'à ce qu'il y soit forcé. Peut-être pensait-il que nous quitterions Erebor et peut-être pas, il ne l'avouera jamais, mais il n'empêche que sans lui…
- Je ne mérite pas un tel ami, murmura Thorin, le cœur empli de gratitude.
Avec toute la spontanéité de sa jeunesse, Kili lui saisit la main :
- Bien sûr que si ! Nous avons tous les amis que nous méritons. Et les nôtres...
Il engloba d'un regard rapide son frère et son oncle.
- ... les nôtres sont formidables ! Pas un ne s'est défilé, ils ont tous été là pour nous aider quand nous avons eu besoin d'eux.
Thorin parut songeur un instant mais ses pensées étaient ailleurs. Il prit une longue inspiration.
- Ecoutez, dit-il. Quoi qu'en dise Balin, je ne pense pas que vous oublierez ce qui s'est passé, et je ne vous le demande pas. Ce serait d'ailleurs impossible. Je voudrais seulement vous dire à quel point je suis navré pour les paroles que j'ai pu prononcer et pour tout ce que vous avez eu à souffrir à cause de moi. Et je tiens à vous dire encore ceci, les garçons : je suis terriblement fier de vous. Déjà pour tout ce que vous avez fait, et aussi pour avoir été jusqu'au bout en dépit de toutes les difficultés. Erebor a de la chance de vous avoir. Et moi aussi.
- Nous voulions te retrouver, mon oncle, dit doucement Kili. Tu ne pensais pas que nous allions te laisser tomber, quand même ? Toi aussi tu as toujours été là pour nous. Toujours. Tu ne nous as jamais abandonnés, quoi qu'il arrive.
- Ce n'est pas comparable, Kili ! protesta Thorin. Vous êtes les fils de ma soeur.
- Et toi, répondit Fili du tac au tac, tu es le frère aîné de notre mère.
- C'est supposé être drôle ? grogna le roi.
- Je t'accorde que toutes ces dernières semaines, tu étais...hors de toi-même. Durant quelques temps tu as été quelqu'un d'autre, Thorin. Quelqu'un dont personne n'a envie de garder le souvenir, je l'avoue.
- Justement. Rien ne vous obligeait à... quand je pense à ce qui aurait pu arriver ! J'aurais pu vous tuer ! J'ai failli vous tuer...
- Rien ne t'obligeait à t'occuper de nous après la mort de notre père, coupa Kili. Rien ne t'obligeait à nous supporter et à nous éduquer alors que tu avais tant de soucis et tant de responsabilités par ailleurs. Rien ne t'obligeait à risquer d'être tué à Ravenhill, au moment de retrouver enfin ton héritage, quand Azog nous a coincés dans la tour, Fili et moi, et que tu es arrivé comme une furie pour le défier. Alors nous n'allions pas te lâcher quand pour la toute première fois c'est toi qui as eu besoin de nous.
Il y eut un long silence. Thorin regardait fixement son neveu.
- Ce que Kili veut dire… commença Fili.
Thorin sourit et l'interrompit :
- Tu as raison, Kili. J'avais fichtrement besoin de vous !
Il serra à nouveau son neveu dans ses bras, avant de se tourner vers l'aîné :
- Et toi ! dit-il, d'une voix vibrante de fierté, oh, toi ! Tu seras un jour un très grand roi, Fili. Peut-être bien le plus grand de tous. S'il n'y a qu'une chose dont je sois certain aujourd'hui, c'est bien celle-là.
Fili sourit à son tour :
- Le plus tard possible, si tu veux bien, mon oncle, répondit-il. Je dois dire que pour l'heure, après tout ce qui s'est passé ces derniers jours, je n'aurais rien contre être seulement Fili, un nain ordinaire menant une vie ordinaire dans un endroit ordinaire.
- Ce serait dommage, sourit Thorin. Tu as bien trop de valeur pour ça.
Kili sourit également, fier de son frère et heureux des paroles de son oncle, puis il reprit, à l'adresse de ce dernier :
- Tu nous as fait peur, tu sais. Nous essayions de garder espoir, mais c'était dur. Quand est-ce que tu as repris tes esprits pour de bon ?
- Cette nuit, répondit Thorin, l'air sombre. Mais ça ne s'est pas fait tout seul. Là encore je ne m'en serais pas tiré si je n'avais pas reçu de l'aide, je dois l'avouer.
Il passa sous silence le fait qu'il avait été sur le point de s'ôter la vie, tant il se sentait désorienté et tant il était persuadé qu'il ne pourrait jamais surmonter la perte du Joyau du Roi. Il raconta en revanche comment Balin était soudain apparu à ses côtés.
- J'ignore comment ce vieux furet a pu entrer ici et depuis combien de temps il s'y trouvait, ajouta Thorin sur un ton plein d'affection. Je dois devenir gâteux, car je ne m'étais pas aperçu de sa présence. Il n'empêche...
A sa manière, expliqua le Roi sous la Montagne, le vieux nain avait lui aussi livré une rude bataille, jusqu'aux premières lueurs du jour levant, refusant de s'en aller malgré les rebuffades de celui qu'il s'évertuait à considérer comme un ami. Et en dépit desquelles Thorin n'avait rien fait, concrètement, pour chasser son visiteur. Bien qu'il se sente agacé par sa présence et ses paroles, celles-ci lui faisaient du bien : cela lui permettait d'oublier un tant soit peu l'atroce sensation de vide, de perte, qu'il éprouvait. Avec patience, Balin l'avait ramené sur le chemin de la raison, démontant ses arguments un à un et lui démontrant la réalité des choses. Oh bien évidemment, sans la destruction de l'Arkenstone, cela n'aurait pas été possible puisqu'elle accaparait entièrement et totalement l'esprit du roi. Cela avait été étrange. Un peu comme si lentement, doucement, quelque chose bougeait en lui et reprenait sa place. Un peu comme un navire qui se serait couché sur le flanc, précipitant tout ce qu'il contient sans dessus dessous dans tous les sens, avant de reprendre lentement son équilibre. Cependant, tandis que peu à peu Thorin revenait à une plus juste vision des choses, son esprit ne s'était pas apaisé, bien au contraire : à mesure que sa lucidité lui revenait, il sentait l'horreur l'envahir au souvenir de tout ce qu'il avait dit et fait.
- Thror lui-même n'a jamais agi ainsi, avait-il dit, anéanti.
- Tu te trompes. Il a fait des choses affreuses, avant la bataille de la Moria.
- Je n'en ai aucun souvenir.
Balin avait eu un sourire triomphant :
- Je sais. Tu as occulté ces souvenirs parce qu'en dépit de tout, tu l'aimais. Tu réprouvais ses actes mais il restait ton grand-père. Et dis-toi que ça va se passer de la même manière pour nos amis et pour Fili et Kili. Surtout eux.
- Ne parle pas d'eux !
Le ton était tranchant. D'une voix plus calme, Thorin poursuivit :
- J'ai honte, Balin. Je ne crois pas que je pourrai jamais les regarder à nouveau et croiser leurs regards. Je me souviens de chaque mot que j'ai prononcé. De chaque geste que j'ai fait. Fili et Kili ! Ils sont tout, pour moi. Depuis que leur père est mort, je les considère comme mes enfants. C'est avant tout pour eux que j'ai voulu reprendre Erebor. Pour leur rendre tout ce à quoi ils avaient droit. Et vois ce que je leur ai fait ! Je les ai traité plus mal que…
Les vieilles mains de Balin s'étaient, à nouveau, posé sur ses bras mais cette fois, le roi avait accepté le contact.
- Je sais que tu les aimes. Mais plus important que tout, eux le savent. Et ils t'aiment aussi, Thorin. N'en doute pas. C'est... c'est... teuh ! teuh ! teuh !
A ce stade le vieillard s'était courbé en deux sous l'effet d'une quinte de toux qui lui arrachait les poumons.
- Balin !
Instinctivement, Thorin avait enroulé son bras autour des épaules du malade pour le soutenir.
- Mon vieil ami... Oïn va te soigner. Viens avec moi. Je vais moi-même te mener en salle de soins. Le reste peut attendre.
- Oïn a quitté Erebor, fit Balin avec peine, d'une voix coassante, entre deux quintes de toux.
- Qu'est-ce que tu dis ?!
- Ils sont tous partis... tu leur as... teuh ! teuh ! teuh !
Un grand froid avait envahi le roi.
- Partis, avait-il murmuré. A cause de moi. Mes amis, mes frères... Mahal... qu'est-ce que j'ai fait ?! Que suis-je devenu ? Mes amis... Dwalin ! Mes neveux...
- Fili et Kili sont prêts à croire encore en toi, Thorin, avait murmuré Balin en s'étouffant presque dans les mots, tant ses poumons se contractaient de douleur. C'est même l'unique raison pour laquelle ils ont agi depuis le début, pour laquelle ils ont fait tout ce qu'ils ont fait, sans se décourager ni se laisser rebuter par aucune difficulté. C'est par... teuh ! teuh !.. par amour pour toi qu'ils ont enduré tout cela. Tu les dédommageras de toutes leurs peines en leur... teuh ! montrant simplement qu'ils ont réussi et que tu as échappé à cette obsession qui te rongeait. Teuh ! Teuh ! ... Crois-moi, ils oublieront les mauvais souvenirs, comme de ton côté tu as oublié pour... teuh ! … pour Thror.
- Moi, avait seulement soufflé Thorin à voix très basse, je n'oublierai pas !
00OO00
Chers amis lecteurs... vous pensez que l'histoire est terminée ? Que nenni ! Il reste l'épilogue.
Questions : Fili, Kili et les autres (surtout les autres, en fait) vont-ils pardonner ? Mais SURTOUT... tout est-il VRAIMENT terminé ?
Réponses la semaine prochaine.
