Bien qu'il ait les yeux fermés, étendu sur son lit, Dwalin ne dormait pas. Il entendit des pas s'approcher et les identifia immédiatement. Il souleva ses paupières à l'instant même où la porte s'ouvrait. Thorin s'approcha de son pas souple et sourit. Un sourire forcé.
- Comment te sens-tu ? demanda-t-il en jetant un coup d'œil inquiet vers le bandage propre et bien serré qui entourait l'abdomen de son ami.
- Raide, répondit le guerrier d'une voix rauque.
Ses lèvres étaient parcheminées et il avait la gorge aussi sèche que de l'étoupe, mais Oïn avait été formel : interdiction de boire avec une plaie au ventre, en tous cas pour le moment. Il n'avait pas caché son soulagement en apprenant que le blessé n'avait absorbé aucun liquide depuis le moment où il avait été blessé (et pour cause). Il venait régulièrement humecter les lèvres de son patient et lui permettait de se rincer la bouche, sans plus.
- Quoi ? fit Thorin.
- Je me sens raide. Mais ce vieux bouc d'Oïn ne veut pas que je me lève et pousse des cris de putois chaque fois que j'essaie seulement de changer de position. Je ne me suis jamais senti aussi ankylosé j'ai l'impression de me changer en pierre, si tu veux le savoir.
Il ne jugea pas utile de répéter les imprécations du guérisseur lorsqu'il avait découvert sa blessure sommairement recousue :
- Qu'est-ce que c'est que ce travail de cochon ?! avait-il finalement hurlé. Qui est le sagouin qui a fait ça ? Je vais être obligé de couper les fils et de tout recommencer !
Cette fois, le sourire de Thorin était nettement plus naturel.
- Tu es de pierre, dit-il. Et j'en remercie les Valars. Un autre que toi serait mort.
- Il faut bien mourir un jour.
- Mais je prie pour ne pas être en cause quand ton heure viendra. Dwalin... merci. Merci pour tout.
- Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, ce sont les garçons. Fili, Kili et même Ori. Ce petit Ori, qui aurait cru ça de lui, hein ?
Thorin eut un sourire plein de fierté.
- Oui, dit-il avec une émotion contenue, ils ont été extraordinaires. Ce sont vraiment de dignes fils de Durin. Et je te remercie pour eux aussi. Surtout pour eux.
Dwalin le regarda sans mot dire, le visage inexpressif.
- Ils m'ont tout raconté, précisa Thorin. Sans toi, tout était perdu. Tu ne me feras jamais croire que tu n'as pas volontairement oublié la clef de leur cachot. Et tant que j'y suis, sache bien qu'ils ne le croient pas non plus. Ne nous prend pas tous pour plus bêtes que nous sommes ! Tu as détruit l'Arkenstone et surtout... tu ne les as pas touchés, même quand je t'en ai donné l'ordre. Tu as menti pour les protéger. Je n'aurais jamais assez de mots pour te remercier et il n'y aura jamais assez d'or dans tout Erebor pour te payer cette dette, Dwalin.
- Ca va ! le coupa le guerrier. Inutile d'en faire une montagne. Je n'ai pas besoin de ta parlote et tu le sais.
Et il regarda son ami d'un air farouche, comme s'il le mettait au défi d'ajouter quelque chose.
- Il n'empêche, insista Thorin tout doucement, il n'empêche. Jamais, JAMAIS je n'aurais pu me le pardonner, si...
- Qu'est-ce que tu croyais ? bougonna le blessé. Que j'allais esquinter des gamins que j'ai vu naître et grandir, des gamins que j'ai personnellement entraînés durant des années ? Je ne leur donnais pas raison, Thorin, pas au début, mais je savais au moins que leurs intentions étaient bonnes et qu'ils croyaient bien faire. Ils en seraient morts, Thorin. Ils n'auraient jamais accepté de se soumettre, ni l'un ni l'autre. Ils n'auraient jamais plié. J'espère que tu t'en rends compte, à présent ?
Dwalin marqua une pause, se composa une mine farouche et ajouta, volontairement agressif :
- Obstinés comme des mules... butés comme seul un nain peut l'être... tout ton portrait ! On voit bien qui les a éduqués. Et comme de ton côté tu ne semblais plus savoir différencier le jour de la nuit...
- Tu as tort sur un point, sourit le roi. Ce ne sont plus des gamins. Mais alors plus du tout, et ils l'ont prouvé.
- Ouais.
Thorin ouvrit à nouveau la bouche mais Dwalin le devina et le coupa d'un ton bourru :
- Je ne veux pas de tes excuses. Je n'en ai pas besoin. Toi et moi, on a traversé trop de choses ensemble pour avoir besoin de mots.
Thorin n'insista pas. Dwalin avait été à l'essentiel, comme toujours, et il n'y avait rien à ajouter. C'était bon d'avoir quelqu'un de si proche, avec lequel les paroles devenaient très vite superflues. Le roi l'avait oublié et le redécouvrait à présent comme une sensation toute nouvelle et incroyablement revigorante.
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Ils étaient huit, réunis à nouveau autour de la table, dans cette salle qu'ils s'étaient peu à peu appropriée. Il n'était pas l'heure de prendre un quelconque repas mais cela ne les empêchait pas de parler avec animation pour commenter les derniers événements et s'échanger les toutes dernières nouvelles qu'ils avaient pu glaner ici et là.
La Compagnie de Thorin était de retour à Erebor.
- Et ils ont tous été libérés ? demanda Gloïn en posant un regard significatif sur Ori, assis parmi eux.
La manche du garçon avait été coupée proprement : le pansement qui entourait son bras était trop volumineux pour tenir sous des vêtements.
- Oui, dit le jeune nain.
- Mais où sont les autres ?
- Balin et Dwalin sont en salle de soins, répondit Oïn, son cornet acoustique vissé à l'oreille pour ne pas perdre un seul mot de la conversation. Ils ne sont pas au mieux de leur forme, c'est le moins que l'on puisse dire, mais leurs jours ne sont pas menacés. Maintenant qu'ils peuvent recevoir les soins appropriés, dans un environnement approprié, je me fais fort de les remettre sur pieds. La blessure de Dwalin est mauvaise mais heureusement, il est solide comme le roc et il était encore temps pour intervenir. Il s'en sortira.
- Et Fili et Kili ?
Il y eut un silence. Ori n'avait pas revu ses cousins depuis la veille, depuis qu'on l'avait conduit auprès d'Oïn. En fait, personne ne les avait vus et aucun des nains présents n'avait aucune nouvelle d'eux.
- Je suis sûr que tout va bien pour eux, assura cependant Ori.
Il y eut quelques hochements de tête sceptiques, voire inquiets.
- Et maintenant ? demanda Dori. Vous croyez vraiment que tout va redevenir… normal ?
- Difficile à dire, soupira Gloïn. Mais on peut toujours l'espérer.
- En tous les cas, renchérit Nori, pratique, Oïn avait raison : nous n'avons pas été arrêtés et nos amis sont libres. C'est plutôt bon signe.
- Balin a parlé avec Thorin hier, informa le guérisseur. Il me l'a dit. D'après lui, il a repris ses esprits. Sans quoi je ne serais pas venu vous chercher.
Le bruit de la porte qui s'ouvrait attira tous les regards. Et le silence se fit immédiatement quand le Roi sous la Montagne entra dans la pièce. Il était seul et vêtu simplement, comme ils l'avaient toujours vu auparavant. Ses cheveux sombres, bien qu'ornés de nombreux anneaux d'or, tombaient librement sur ses épaules. Il s'approcha sans paraître gêné ni par les regards plus ou moins méfiants, plus ou moins hostiles fixés sur lui, ni par le silence pesant.
- Je peux me joindre à vous ? demanda-t-il en tirant une chaise vers lui et en s'asseyant.
Personne ne pipa mot. Le malaise latent était tangible. Thorin balaya sa compagnie du regard et dit gravement :
- Je sais que je vous ai fait du mal et que vous avez toutes les raisons de m'en vouloir. Je ne vous demande ni de m'absoudre ni de me rendre votre confiance. Je veux seulement vous remercier. En mon propre nom et en celui de mes deux neveux.
Dans le silence qui perdurait, Ori se leva gauchement :
- Je suis fier, dit-il, d'avoir pu agir pour mon roi.
Jamais sa voix claire n'avait paru si assurée mais cela ne l'empêcha pas de paraître gêné lorsque tous les regards se posèrent sur lui. Il y eut quelques murmures vite étouffés. Thorin pensa qu'Ori n'était vraiment pas rancunier. On pouvait d'ailleurs en dire autant de Fili, Kili, Balin ou Dwalin. Etrange. Les êtres de leur race ne sont pas vraiment réputés pour ça et lui-même s'en savait incapable, bien que Balin affirme qu'il avait réagi de même à l'époque lointaine de Thror. Avec une moue intérieure, le roi songea que sa soeur Dis ne ferait sans doute pas preuve de tant d'indulgence et qu'elle tenterait probablement de lui arracher les yeux lorsqu'elle apprendrait combien il avait maltraité ses fils, tant en actes qu'en paroles. Heureusement, elle ne serait pas à Erebor avant plusieurs mois... En attendant ce pénible moment, Thorin adressa à Ori un regard plein de reconnaissance mais leva la main :
- Ce n'est pas le roi qui parle, précisa-t-il. C'est seulement Thorin.
Nori toussota, s'éclaircit la gorge, finalement demanda :
- Où sont Fili et Kili ?
Thorin eut un léger sourire :
- Ils dorment, répondit-il, amusé.
- A cette heure ?
Devant les regards incrédules ou étonnés de ses compagnons, le Roi sous la Montagne précisa :
- Nous avons parlé presque toute la nuit et ils n'ont guère pris de repos ces derniers jours. Ils ont du sommeil à rattraper.
Il eut un nouveau sourire et ajouta, sarcastique :
- Quoi ? Tu pensais que je les avais découpés en morceaux ?
Personne ne répondit. Le visage du roi s'assombrit et il fit à nouveau du regard le tour de l'assemblée, s'arrêta sur Bofur et reprit :
- Si tu souhaites toujours t'en aller, avec Bifur et Bombur, vous êtes libres, naturellement.
Nouveau regard circulaire.
- C'est valable pour tout le monde. Mais j'aimerais vous demander à tous de me laisser une dernière chance. Une dernière chance de vous prouver que je peux me montrer à la hauteur et que l'on peut vivre heureux à Erebor.
Les nains se tortillèrent sur leurs chaises, embarrassés. Finalement, Gloïn à son tour se racla la gorge et bougonna :
- Eh bien… tout le monde a droit à une seconde chance, je dirais.
- Ce sera plus que la seconde, je le crains, dit doucement Thorin. Mais ce sera la dernière, je vous le promets.
Bifur émit alors une longue suite de mots incompréhensibles, en gesticulant avec force. Tous les yeux se tournèrent vers Bofur :
- Qu'est-ce qu'il a dit ?
L'interpellé se gratta la tête, ce qui fit tanguer son chapeau, lequel ne le quittait jamais, fit à son tour passer son regard de l'un à l'autre puis, visiblement embarrassé, répondit :
- Il a dit qu'il voulait manger du poisson grillé.
Tous, y compris Thorin, ouvrirent des yeux ronds, puis il y eut un éclat de rire général. Sans se laisser démonter, Bifur y alla d'une nouvelle tirade. Cette fois, Bofur sourit :
- Il dit qu'il veut pêcher dans le grand lac et qu'il veut savoir quel goût a le poisson d'ici.
Il regarda Thorin d'un air un peu embarrassé et conclut :
- Je suppose que cela veut dire qu'il compte rester à Erebor. En tous cas encore quelques temps.
Bombur, une expression réjouie sur son large visage, se frotta les mains d'un air de joyeuse anticipation tout le monde savait que la simple évocation de la nourriture le mettait toujours de bonne humeur. Bofur de son côté ne jugea pas utile de rappeler qu'après tout, ils étaient revenus à Erebor après avoir réussi à en sortir. Oh certes, ce n'était pas pour Thorin qu'ils l'avaient fait, plutôt pour ne pas abandonner les copains, mais enfin, ils étaient revenus.
Au même moment, on frappa à la porte et un garde entra, cherchant visiblement quelqu'un. Son regard s'arrêta sur Thorin :
- Votre Majesté, dit-il, Bard, de Dale, sollicite une audience.
- Dites à Bard que je ne peux pas le recevoir aujourd'hui, répondit calmement Thorin. Dites-lui que de graves événements ont eu lieu sous la montagne, qui nécessitent que je m'y consacre à l'exclusion de toute autre chose. Mais dites-lui aussi que dès demain je me rendrai moi-même à Dale pour parler avec lui.
Le garde s'inclina et sortit. Il y eut un nouveau silence puis Gloïn, à nouveau, se racla la gorge :
- Tu veux qu'on vienne avec toi, demain ? Les hommes ne doivent pas être très bien disposés à ton égard.
Le regard de Thorin se fit ironique :
- Tu penses qu'ils me font peur ?
Puis il ajouta, très calmement :
- Je n'emmènerai que Fili, en tant que prince héritier. C'est sa place et Bard le comprendra. Chaque fois qu'il est venu ici il l'a fait seul, je ne veux pas lui faire l'affront de me rendre dans sa cité avec une escorte, comme si je craignais quelque chose.
Les nains parurent méditer ses paroles puis ils opinèrent. Thorin allait se lever pour s'en aller quand Ori l'interpella d'une voix mal assurée :
- Votre Majesté...
- "Thorin", corrigea l'intéressé. J'insiste pour qu'en privé mes compagnons m'appellent par mon nom.
Les joues du jeune nain rosirent.
- Thorin, répéta-t-il docilement. Je voudrais te demander une faveur.
- Elle est accordée d'avance. Je te dois bien ça.
- Je... je voudrais...
Ori tordait nerveusement ses doigts.
- ... que tu m'autorises à entrer dans la garde.
Thorin cilla plusieurs fois des paupières, stupéfait. La bouche de Dori s'ouvrit toute seule et Nori fit entendre un bruit un peu étrange, les yeux soudain ronds comme des billes.
- Je croyais que tu te destinais à devenir scribe ? fit Thorin, sidéré.
- Oh oui ! répondit le garçon avec feu. Oh oui, c'est toujours ce que je veux ! C'est juste que je pense que je devrais attendre un peu. Je... je suis si emprunté... je ne sais même pas tenir correctement une épée ! Je voudrais... vous comprenez, j'aimerais ne plus être si gauche et si...
Il ne put trouver les mots qui convenaient et ses joues foncèrent pour devenir couleur coquelicot.
- Si c'est vraiment ce que tu veux, dit gravement Thorin, c'est oui, bien sûr. Mais je tiens à te dire qu'en ce qui me concerne tu n'as rien à prouver, Ori. Je ne t'aurais de toute façon pas accepté dans la compagnie si j'avais pensé que tu n'en étais pas digne. Et ces derniers jours, tu as plus que largement prouvé ta valeur.
Cette fois, le visage du garçon vira presque au violet tant il rougissait.
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Accoudé à la rambarde de pierre de la terrasse qui jouxtait les appartements royaux, Thorin regardait songeusement le soleil se coucher derrière Dale. Il était conscient que ses relations avec tous les nains peuplant Erebor étaient encore très fragiles. On ne pouvait pas même dire que les choses étaient en voie de cicatrisation. Pas encore. Comme l'avait dit Balin, il faudrait du temps. Beaucoup de temps, sans doute. Il en serait de même pour les hommes. Dès le lendemain, il se rendrait comme prévu à Dale pour parler avec Bard. Il avait d'ores et déjà donné des ordres pour supprimer les barrières d'octroi qui taxaient les voyageurs empruntant les chemins de la montagne. Il ne l'avait pas fait pour se rendre agréable à ses voisins mais parce que, sa raison revenue, il avait jugé cette idée aussi absurde qu'inutile. Et encore, il pouvait s'estimer heureux que Fili ait eu la présence d'esprit et le courage d'aplanir les choses vis-à-vis des elfes. Son neveu lui avait avoué, avec maintes précautions oratoires, qu'il avait relâché l'elfe capturé non loin de la montagne alors qu'il retournait chez les siens. Il reconnaissait la gravité d'un tel acte d'insubordination, avait affirmé Fili, mais il avait cru devoir agir ainsi pour le bien commun.
- Grmml ! avait grondé Thorin en fronçant les sourcils. Tu aurais pu au moins lui botter les fesses !
Ignorant comment il devait prendre ces paroles, si c'était un reproche ou une plaisanterie, Fili avait attendu sans broncher. Jusqu'à ce que le roi se déride et lui donne une petite tape sur le bras :
- Tu as bien agi, Fili. Tu as fait ce qu'il fallait faire.
- Tu ne m'en veux pas ?
- Eh bien, je dois t'avouer que quelque chose me gêne dans le fait que tu aies décidé de prendre cette initiative, à l'encontre de ce que j'avais dit... Je n'aimerais pas que ça arrive à nouveau. Mais il serait mal venu de ma part de te le reprocher, je suppose, étant donné que ma propre manière d'agir n'a pas été des plus édifiantes ces derniers temps.
- Je suis heureux que tu le prennes comme ça, avait répondu Fili sans cacher le soulagement qu'il éprouvait.
Thorin s'était forcé à sourire pour ajouter, d'un ton faussement enjoué :
- Je peux être tranquille, désormais. Je sais que même si je disparais, si je perds à nouveau la tête, tu seras là pour veiller sur Erebor et sur notre peuple. Ainsi que toi, Kili, avait-il ajouté en regardant le cadet des garçons.
Certes, il s'était forcé. Son sourire lui paraissait vaciller et sa voix manquer de sincérité. C'est que sa fierté en avait pris un méchant coup, durant ces dernières heures. Il n'arrivait pas à comprendre comment il avait pu en arriver à faire et à dire toutes ces choses. Comment il avait pu déchoir à ce point. Malheureusement, les souvenirs étaient très nets dans son esprit, il savait très bien que ce n'avait pas été une illusion, que tout avait été réel. Son cœur saignait à présent tout autant que son orgueil blessé.
Les derniers rayons du soleil, d'un bel orangé lumineux, faisaient miroiter ses bijoux et allumaient des reflets roux dans ses cheveux. Là-bas, hors de vue, au pied du plateau rocheux qui montait depuis le bord de l'eau, on voyait des lueurs d'incendie : c'était le grand lac qui jetait des feux d'or rouge sous la lumière rasante, comme un immense creuset empli d'or en fusion.
Un royaume à reconstruire, un peuple à guider, un héritier à former. Voilà ce qu'avait dit Balin.
Des paroles pleines de sagesse et de bon sens et une lourde tâche à accomplir. Peut-être que s'y consacrer désormais corps et âme lui permettrait d'oublier les remords et la honte qui le tenaillaient. Il pouvait au moins l'espérer. Dans le soir qui tombait, Thorin laissa ses pensées vagabonder sur ce qu'il espérait faire de l'avenir.
Tout au fond de son âme, le vide persistait. Comme si on lui avait retiré une petite part de lui-même. Une part de lui-même qui l'avait fait souffrir et avait apporté nombre de maux, certes, mais dont l'absence à présent pouvait se comparer à une plaie fraîchement cautérisée : elle avait été remplacée par une douleur différente. Il espérait que celle-ci finirait par se muer en une simple gêne, fut-elle persistante, mais elle était et serait toujours présente, de cela hélas, il était certain. Un peu comme si on l'avait amputé d'un membre. Il pourrait continuer à vivre normalement, oui... ou presque. Il apprendrait à faire avec. Mais il n'en ressentirait pas moins à chaque instant l'absence de ce qu'on lui avait ôté et le sentiment de perte.
Oui, l'Arkenstone faisait de lui un monstre, il en était conscient à présent, et il se réjouissait sincèrement d'être redevenu lui-même. Mais il savait d'avance qu'il y aurait un prix à payer et qu'il payerait jusqu'à son dernier souffle. Oh, il ne pensait pas aux souvenirs qui perdureraient parmi les siens (il ne croyait pas Balin lorsque celui-ci affirmait que peu à peu tout cela sombrerait dans l'oubli). Non, pour ce qui était de cela il en avait pris son parti. Bien que son orgueil se rebelle contre cette idée et qu'il se soit juré que même s'il ne pouvait annihiler ces mauvais souvenirs, il forcerait tout Arda à admettre un jour qu'il s'était bien rattrapé. Oui, il leur montrerait à tous ce qu'il en était. Il n'effacerait pas le passé mais ferait de l'avenir quelque chose de suffisamment grand pour obliger tout un chacun à reconnaître que Thorin, fils de Thrain, Roi sous la Montagne Solitaire, n'avait pas eu que des torts ni commis que des erreurs. Un énorme faux pas, oui. Mais qu'il avait su se rattraper ensuite.
N'empêche que nul ne saurait jamais ce qui se cachait derrière les apparences et les actes. Fili et Kili eux-mêmes n'en sauraient rien. C'était bien ainsi : ils avaient suffisamment souffert et suffisamment donné.
Thorin pressentait cependant que le manque qui s'était installé au fond de lui lui mènerait désormais la vie dure et qu'il ne connaîtrait plus jamais la paix. Il pressentait les jours de doute à venir et la douleur lancinante dont il ne pourrait se débarrasser. Les nuits hantées par le désir à jamais inassouvi de "la" tenir à nouveau entre ses mains, de la voir, juste la voir... Ce serait comme un aiguillon qui le tourmenterait sans cesse, une épine empoisonnée plantée dans sa chair, distillant goutte à goutte son venin dans ses veines.
Il y a des voyages dont on ne revient pas indemne et des choses qui vous marquent si profondément que la cicatrice perdure à jamais. Des choses dont on il est impossible de se remettre totalement.
FIN
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Et voilà l'histoire terminée. Je tiens à remercier toutes celles qui l'ont suivie, tout particulièrement StillMyself et Julindy, ainsi que Chiara Cadrich, dont j'ai adoré les commentaires tout du long. J'espère que vous avez vraiment pris plaisir à suivre cette fic.
Il me reste à m'excuser auprès de mes personnages pour tout ce que je leur ai fait voir ici. Tout particulièrement Thorin, avec lequel je n'ai vraiment pas été tendre ! Juré, la prochaine fois je te rends ton véritable rôle et ta véritable personnalité. Sans rancune ?
Quant à moi, je reviendrai très bientôt avec de nouvelles histoires. Des gentilles ou presque (la prochaine notamment) et de moins gentilles, car le drame rôde toujours en Terre du Milieu...
Mille bisous en attendant.
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