Bonsoir et bonne lecture! Ceci est l'avant, avant, avant dernier chapitre du tome 1 de cette fanfiction :) J'espère qu'il vous plaira.


Chapitre 25 : La fin de l'été

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Manuel quitte le doux pays de Morphée et des rêves pour retrouver la dure réalité et le soleil qui tape plus que jamais dans le ciel, transperçant de ses rayons le mince abri végétal dans lequel Alicia et lui ont finalement passé toute la nuit. L'adolescente dort contre lui, gémissant parfois dans son sommeil ou pleurant. Ses bras l'enserrent avec force comme si elle avait peur qu'on la sépare de lui d'un instant à l'autre. Sa tête repose sur la poitrine de Manuel et ses cheveux bouclés viennent chatouiller le nez du fils de William. Leurs jambes sont enlacées, de telle manière qu'Alicia est à moitié sur son ami, qui, même s'il est particulièrement gêné par cette proximité et ses effets sur son organisme, n'a pas le cœur de la repousser. Une des mains de Manuel la presse doucement contre lui au niveau de ses épaules, tandis que l'autre est placée au niveau de sa taille, caressant sa peau d'albâtre. Sans les pleurs d'Alicia et la conscience d'une guerre imminente, Manuel serait très certainement le jeune garçon le plus heureux du monde.

Alicia bouge un peu, montant encore un peu plus sur son ami qui ne sait plus vraiment où mettre ses mains pour ne pas paraître inconvenant. Ilona lui fait confiance, ce n'est vraiment pas le moment de se laisser aller à des élans de romantisme. La jeune vampire finit par donner une réponse convaincante aux questions que se pose Manuel en se mettant à sangloter contre lui. La veille, après quelques longues minutes similaires, Alicia l'avait embrassé, d'une façon qui n'avait vraiment aucun rapport avec leurs précédents et innocents baisers. Le fils de William s'était laissé faire avant de la repousser doucement ayant l'impression de profiter d'un abus de faiblesse de sa part. Il s'est donc mis d'accord : il n'embrassera plus Alicia lorsque celle-ci sera dans un état aussi lamentable qu'à présent.

Les sanglots d'Alicia s'intensifient et Manuel pose doucement son front contre le sien pour savoir de quoi il en retourne. Son cœur se serre et des larmes viennent piquer ses yeux lorsqu'il revoit en songe, pour la énième fois ce mois-ci, la mort de Sonja. Le jeune homme glisse ses paumes sur les tempes d'Alicia en se concentrant, Ilona lui a montré (de façon non conventionnelle) comment procéder pour chasser un cauchemar de la tête de quelqu'un. Et il y a fort à parier que la femme de Viktor savait pertinemment que cette technique lui servirait un jour prochain pour soulager Alicia.

La jeune vampire se détend et remue un peu contre Manuel, emprisonnant une de ses mains. Elle semble osciller entre l'éveil et l'inconscience pendant un moment avant de finalement ouvrir les yeux, sans pour autant quitter l'étreinte protectrice de son meilleur ami. Elle relève doucement la tête, plongeant son regard perdu dans celui, toujours empli de gravité, de Manuel. Semblant se souvenir qu'elle l'a embrassé plutôt fougueusement la veille, la jeune fille se met à rougir. Son ami lui adresse un sourire avant de l'embrasser sur le haut du crâne.

_ Bonjour. Murmure-t-il avec douceur.

_ Bonjour. Lui répond Alicia en tentant de sourire, mais le cœur n'y est pas vraiment. Je suis désolée pour cette nuit. Ajoute-t-elle en baissant la tête. Je me suis vraiment comportée comme une imbécile, j'espère que je ne t'ai pas trop gêné… et… reprend-elle en avisant leur position actuelle. Ça n'a pas du être facile pour toi de dormir avec moi te dormant et te pleurant dessus…

Son ton est coupable. Manuel ressent une certaine gêne devant son amie qui serait capable de s'en vouloir pour tout et n'importe quoi elle qu'elle n'est que la principale victime du fléau qui s'est abattu sur le monde caché. Lorsqu'il prend conscience qu'elle s'excuse également pour le baiser de la veille, Manuel hésite presque à lui dire en plaisantant que n'importe quel homme trouverait son compte en se faisant embrasser par une joli demoiselle comme elle, mais jugeant que cet humour serait certainement déplacé, le jeune homme préfère se taire et lui adresser un sourire qui suffit à lui faire comprendre qu'il n'est absolument pas offensé par sa conduite. Et puis, après tout, lui n'a pas si mal dormi que ça. Le fait de serrer son amie dans ses bras lui a prodigué un sentiment de sécurité qu'il ne connait qu'avec elle, donc il ne songe pas une minute à la blâmer pour l'inconfort subit tout au long de la nuit.

Alicia se sentant un peu rassurée et beaucoup moins désespérée que la veille, Manuel lui propose tout naturellement de se lever afin de reprendre leur chemin. Ils ont beaucoup trop trainé et le fils de William pense avoir besoin de recourir à la transformation pour parcourir plus de distance et ainsi éloigner les vampires et les lycans d'eux. Il cache avec précaution ses craintes, préférant ainsi épargner Alicia de tout souci. La jeune fille hésite un peu avant de tenter de se lever, tant les bras de Manuel lui semblent être une petite bulle de calme dans cette tempête qui gronde au loin, se rapprochant dangereusement d'eux.

Alicia se redresse à l'aide de ses coudes, mais retombe presque directement sur Manuel, ses muscles, complètement endoloris ne répondent plus. Le fils de William a juste le temps de poser ses mains sur les épaules de son amie pour amortir un peu sa chute. Il grimace néanmoins lorsqu'un de ses coudes lui broie une côte au passage. Alicia est de nouveau étendue sur lui et Manuel remarque alors qu'elle est secouée de drôles de spasmes. Pensant qu'elle pleure comme la veille le jeune garçon la retourne avec précaution, en murmurant des paroles apaisantes. Seulement ce qu'il ressent en lui, de la joie ? Ne correspond pas du tout avec ses pensés.

Et effectivement, lorsqu'Alicia se trouve assise en face de lui, il remarque avec surprise que celle-ci rit, un rire très certainement nerveux mais un rire tout de même. Manuel reste médusé, ne sachant que dire face à ce déluge de sentiments plus contradictoires les uns que les autres. Il finit par lui frotter le dos de peur qu'elle s'étouffe car bientôt les éclats de rire se transforment en sanglots déchirants et bruyant. Le fils de William est presque tenter de demander à sa meilleure amie depuis quand elle n'a pas pleuré car à cet instant précis, Alicia lui fait un peu peur.

Manuel serre la jeune fille contre lui en silence. Il a épuisé tout son catalogue de mots rassurants la veille en la berçant. Pour faire du zèle, il lui a même chanté une berceuse. Une chanson enfouie tellement loin, dans un souvenir si pur qu'Ilona en lui révélant que c'était elle qui avait appris cette comptine à Ana avait réussi à arracher quelques larmes au garçonnet qu'il était à l'époque. Il se restreint donc au silence en caressant avec douceur les cheveux d'ébène de son amie. Il se risque à l'embrasser sur la joue en espérant que cela n'incitera pas Alicia à s'emparer de ses lèvres. La jeune fille semble cette fois-ci moins encline à rechercher du réconfort dans une longue étreinte passionnée car elle se contente de prendre la main de Manuel pour la serrer contre elle.

Il faut environ une heure à Alicia pour enfin réussir à se lever sans fondre en larmes. Elle s'excuse une nouvelle fois et Manuel lui répond avec lassitude qu'elle n'a pas à s'en faire pour quelques larmes. Ils quittent l'arbre rapidement et le fils de William propose doucement à Alicia de voyager sur son dos. La jeune fille hésite partagée entre son désir de voyager à dos de loup et l'impression qu'elle se sert de son meilleur ami comme d'une vulgaire monture broutant de l'herbe. Elle finit cependant par accepter et Manuel lui demande avec gêne de se retourner pour qu'il puisse se déshabiller. Alicia obtempère non sans rougir. Cela n'aurait pas été la première fois qu'Alicia aurait vu le jeune homme nu mais ce dernier compte bien mettre un peu de distance entre lui et sa jeune amie.

Moins nous seront proches, plus il sera simple de faire ce qu'il faut au bon moment… un jour viendra où Alicia sera contrainte et forcée de retourner chez les siens pour sa propre sécurit. Et ce jour là, il sera de mon devoir de m'effacer totalement de sa vie, alors il est impératif que je ne m'engage pas dans une trop forte intimité avec elle. Pour le moment toutefois.

Je pense que je n'aurais pas du la laisser m'embrasser, cela risque de vraiment compliquer les choses. Enfin on ne peut pas vraiment dire que j'y mette toute la bonne volonté du monde non plus… En vérité je commence à vraiment haïr Viktor pour m'avoir demandé une chose pareille. Néanmoins je suis forcé de reconnaître qu'il n'a pas tort. Alicia doit retourner chez les siens et se comporter le plus normalement possible si elle veut survivre à ce monde.

Si seulement Lucian s'était tenu tranquille… il aurait suffit de courber l'échine encore quelques années avant de mettre les voiles tous les deux, et tout serait vraiment plus simple.

Entendre Alicia en permanence dans mon esprit n'est pas également d'un très grand secours dans cette situation. En coupant le lien je la ferais souffrir, énormément souffrir, plus qu'elle n'a jamais su endurer. Qui suis-je pour avoir accepté ça ? Même Ilona n'a jamais pu le faire avec Viktor. C'est impossible d'ignorer sa seule raison d'être, la seule personne pour laquelle on pourrait être n'importe qui ou faire n'importe quoi.

Nous ne pourrions même pas mener deux vies séparées car l'autre serait automatiquement au courant des moindres émois de l'un. Ce que beaucoup considèrent comme un don extraordinaire n'est qu'une malédiction. Certes j'aurais pu tomber bien plus mal et ne pas aimer profondément Alicia. Ce qui est très loin d'être le cas, je ferais n'importe quoi pour elle, y comprit disparaître totalement de sa vie.

_ Manuel ? Es-tu certain que tout va bien ? Demande doucement Alicia en posant une main un peu tremblante sur l'échine du loup argenté qui a pris la place du fils de William.

Oui, ne t'en fais pas. Lui ment-il. Grimpe, nous avons une longue route à faire Alicia.

La jeune vampire ne se le fait pas dire deux fois et se hisse sur son ami, s'agrippant comme elle le peut à l'encolure massive de l'animal majestueux. Elle a bien entendu perçu quelques brides du raisonnement de son ami et en est profondément peiné. Elle sait pertinemment qu'il essaye juste de la protéger et de lui procurer une vie la plus simple possible, mais sa vie serait un désert de poussières sans les quelques oasis de paix que représentent chacune des secondes passées avec son ami.

_ Je t'aime. Chuchote-t-elle si bas que Manuel peine à l'entendre.

L'enfant-loup se sent fondre intérieurement se disant que c'est certainement mission impossible que d'oublier la fille de Viktor. Il ne répond rien. Préférant savourer ces petits mots à leur juste valeur, il ne lui restera que ces simples petits souvenirs lorsqu'il s'en ira loin d'elle. Préférant ne pas se torturer d'avantage l'esprit, Manuel accélère le pas et commence à courir. Sur son dos, Alicia étend doucement les bras, savourant la saveur amère d'un souffle de liberté qui ne tardera cependant pas à manquer d'air.

Ils passent de longs sentiers, de vastes clairières ensoleillées, et rencontrent de nombreux animaux avant d'atteindre, au bout de quelques jours de course continue, l'orée de la forêt. Lorsque Manuel s'arrête pour reprendre forme humaine car un village est proche, Alicia dort paisiblement sur son dos, d'un sommeil lisse et sans aucun rêve pour le perturber. Le jeune homme se change, réceptionnant habilement son amie dans ses bras. Alicia ne se réveille pas, se contentant de grommeler quelque chose qui ressemble fortement, à s'y méprendre à un « chante moi une chanson ». Manuel préfère ne pas savoir à qui elle pense à cet instant, espérant simplement que ce n'est pas à lui qu'elle s'adresse. Il est certes bon dans les domaines littéraires mais sa voix n'est pas vraiment coopérative lorsqu'il s'agit d'émettre quelques notes justes et mélodieuses.

Le jeune homme pose avec douceur sa cargaison sur le sol pour se rhabiller, les humains ne réagiraient pas forcément très bien s'ils voyaient un adolescent totalement nu, portant une jeune fille dans ses bras, en pleine nuit. Il enfile donc son pantalon et sa tunique avant de soulever de nouveau Alicia et de prendre la direction du village. Il n'a aucun idée d'où aller, aussi avance-t-il au hasard jusqu'à ce qui ressemble à une grande maison avec une écurie aux dimensions plutôt correctes pour ce qui semble être la maison d'un simple artisan. Un frisson parcourt Manuel lorsqu'il se rapproche de la bâtisse, une peur panique et sauvage s'empare de lui et des images affluent sans prévenir l'obligeant à s'arrêter et à lâcher Alicia, pour se tenir la tête. L'adolescente se réveille en sursaut lorsqu'elle sent que Manuel perd l'équilibre et saute souplement pour atterrir sur ses jambes. Le fils de William est à genoux sur le sol, l'air horrifié, une expression de souffrance indescriptible plaquée sur son visage.

La jeune fille se rapproche de lui avec douceur et se met à sa hauteur, mais son ami la repousse assez violemment, la faisant tomber sur le sol.

Manuel ! Manuel ! S'écrit-elle dans son esprit pour ne pas faire de bruit et être certaine qu'il l'entende.

S'il-te-plait répond moi ! Que t'arrive-t-il ? Que sont toutes ses images ? Demande-t-elle paniquée en posant ses mains sur les tempes de son ami pour en savoir plus.

C'est mon père. Répond Manuel en arrêtant les mains d'Alicia sur leur chemin.

A ces mots, le cœur d'Alicia se fige, comme gelé. Il y a quelque chose qu'elle ne comprend pas : Comment est-ce donc possible que Manuel puisse avoir des « visions » de son père ? William est enfermé et bien trop faible pour communiquer… alors pourquoi ? Et pourquoi maintenant surtout ! Cela à commencer en arrivant devant cette maison… or elle est tout ce qu'il y a de plus banal. Elle est certes un peu plus luxueuse que les autres mais rien de plus. D'ailleurs, elle me dit vaguement quelque chose… C'est assez étrange, j'ai comme l'impression d'être déjà venue ici autrefois.

_ Ça s'est arrêté. Chuchote Manuel en se détendant. Je suis désolé de t'avoir poussée, j'espère ne pas t'avoir fait mal Alicia.

_ Ne t'inquiète pas pour moi, je vais bien. Mais toi en revanche, tu me fais peur, tu n'avais vraiment pas l'air bien ! Qu'as-tu-vu ? Tu m'as bloqué l'accès. Dit Alicia avec une légère pointe de reproche.

_ Rien d'important et rien qui ne te concerne. Grommelle brusquement Manuel. Puis devant l'air agacé d'Alicia (et dieu sait qu'elle ressemble à son père lorsqu'elle prend cette expression faciale là) il ajoute un peu plus doucement : je pense que ce n'était qu'une sorte d'avertissement. Mais ne t'en fait pas, il déraille certainement, l'enfermement doit lui brouiller l'esprit.

_ Ce n'est pas très gentil de dire ça ! Lui fait remarquer Alicia. C'est tout de même ton père, et au contraire du mien, je doute qu'il tuerait un de ses enfants.

_ Je ne crois pas me tromper en disant que tu ne le connais pas. Rien ne te prouve qu'il ne soit pas pire que Viktor. Répond Manuel d'un ton acerbe.

_ Tu admettras que c'est quand même très compliqué de le battre sur cet exploit là ! Ricane Alicia. J'espère que ma mère a réveillé les autres aînés et qu'ils trouveront quelque chose de suffisant pour lui faire regretter ses actes.

_ Tu ne penses pas être un peu dure avec lui toi aussi ? Questionne Manuel avec ironie. Et puis j'ai vu des choses que tu ignores, même si j'ai fortement envie d'arracher la tête de ton père, je dois reconnaître que ta sœur l'avait tout de même mis dans une situation très délicate. Et elle a certainement moins souffert en mourant de cette façon qu'en subissant ce que le conseil aurait certainement prévu pour elle ! Je doute que ce fut une décision prise sereinement.

_ Tu n'étais pas là ! Rétorque Alicia furibonde. Il aurait pu dire non, même pour le geste et il n'en a rien fait ! J'ai tout vu, je l'ai regardé dans les yeux et je n'ai croisé que de la glace. C'est un bloc de pierre sans âme depuis que ma mère est partie.

_ Au moins, toi, tu as des parents ! Grogne Manuel. Et ton père n'est pas un monstre…

_ Oh oui, parlons en ! Tu penses vraiment que mon père est « humain » dans le sens dans lequel tu l'entends ? Tu penses que c'est faire preuve d'humanité d'exécuter une jeune femme devant son amant et sa petite sœur ? Et bien revoie donc ta définition ! Quant à ma mère je te fais remarquer qu'elle a fichu le camp à ma naissance ! J'ai été élevée par ma sœur, avec un père qui semblait constamment être horrifié par ma présence et guetter quelque chose. Hurle Alicia, sans prêter aucune attention aux villageois endormis.

_ Viktor avait de bonnes raisons pour cela crois-moi… et Ilona est dans cet état à cause de mon père et uniquement à cause de lui. Murmure Manuel en tentant de calmer un peu le jeu, mais c'est peine perdue.

_ De bonnes raisons ? Je dois être en train de rêver. Tu le défends à présent ? Qu'a-t-il bien pu te dire pour que tu sois de son côté à présent ? Des choses que je dois ignorer je suppose. Dit-elle sarcastique. C'est vrai, il ne faudrait surtout pas dire la vérité à Alicia, on ne sait pas comment elle pourrait réagir ! Qui sait, elle mettrait peut-être le feu à tout ce qui l'entoure, ou alors elle attirerait les loups-garous, qui sait, peut-être qu'elle se transformerait en animal comme sa mère !

Manuel se tait à l'évocation de cette dernière hypothèse, se pinçant les lèvres. Alicia l'observe avec ahurissement, toute colère s'est envolée, remplacée par une peur sourde et primaire. Elle fixe son ami avec insistance tentant de décrypter ses pensés, mais rien n'y fait. Au moment où elle s'apprête à lui dire quelque chose, un seau d'eau glacé leur tombe dessus. Les deux adolescents lèvent la tête totalement trempés et surpris. Une fenêtre claque dans la nuit, précédée d'une voix leur criant d'aller se disputer plus loin.

Manuel empoigne rapidement Alicia par la main et la pousse devant lui dans l'écurie de la grande bâtisse. La jeune fille tremble de tout son corps, secouée de frissons et brutalement fiévreuse. Manuel la guide avec douceur jusque dans un coin où loge un gros tas de paille sèche et brillante à la lumière de la lune. Il s'y allonge, attirant son amie dans son geste. Alicia se laisse faire, tentant de se maitriser, mais rien n'y fait, les tremblements restent, s'amplifiant même un peu. La jeune fille se dit que c'est très certainement le trop plein d'émotions qui cause ce phénomène, mais le silence de Manuel la perturbe. Le jeune homme, sentant son trouble et ne souhaitant pas s'étendre sur le sujet commence à la bercer en caressant ses cheveux et fredonnant des notes au hasard. Se laissant faire, Alicia commence à se détendre un peu et son corps cesse de s'agiter. Elle pose sa tête contre la poitrine de Manuel, se perdant dans l'écoute des battements de son cœur. Le doute persiste cependant, ça ne peut pas être cela ! C'est impossible. Pense-t-elle, presque pour se convaincre elle-même qu'elle ne devient pas folle. C'est totalement impossible, ce serait déjà arrivé, je le saurais. Non, je suis bien plus vampire que ma mère, il n'y a aucun risque. Et puis elle me l'aurait dit, oui, c'est certain, ma mère me l'aurait dit ! Je me fais très certainement des frayeurs pour rien. Mais Alicia ne parvient pas à oublier le silence éloquent de son ami. Il consistait presque en une réponse. Aussi lui demanda-t-elle une dernière fois avant de se laisser vaincre par la fatigue :

_ Manuel, c'est impossible n'est-ce-pas ?

L'adolescent de répond pas plus que la première fois, se contentant de raffermir son étreinte sur Alicia. En revanche, lorsqu'il est certain qu'elle dort profondément il permet à quelques larmes de s'échapper de ses yeux et dévaler ses joues, se maudissant de ne pas être suffisamment courageux pour lui dire toute la vérité. Il dépose un baiser remplit d'amour sur une de ses tempes avant de se laisser divaguer à son tour, se perdant dans un souvenir enfouit au plus profond de sa mémoire, sans se douter que ces quelques instants d'une nuit enneigée soient les plus beaux et les plus précieux de son existence.

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Le louveteau aux pattes démesurées court innocemment après les flocons de neige. Il est jeune, tellement jeune qu'il ne devrait même pas être dehors. Les enfants de presque deux ans sont habituellement couvés par leurs parents. Mais ce n'est pas le cas de ce garçon, car oui, ce petit loup argenté est un enfant, un tout jeune enfant. Manuel aime sortir dans la neige. Bien entendu son grand-père lui a interdit de se transformer et de s'enfuir à travers champs. Manuel ne comprend pas quel est ce voile triste qui cache ses yeux lorsqu'il agit de la sorte. Il n'apprendra que bien plus tard qu'Alexander a tout simplement peur que son petit fils parte définitivement loin de lui comme son propre père avant lui. Pour le moment, le vieil immortel essaye de pallier au mieux au manque d'amour dont souffre l'enfant aux yeux couleur d'éclairs.

Un lapin se met à courir devant le petit qui le prend en chasse, tout n'est que jeu. Il ne court pas très vite et le lapin file rapidement dans son terrier. Manuel n'est pas triste pour autant et continue sa route, sautant parfois pour gober quelques flocons duveteux.

Lorsqu'il arrive aux abords de la clairière aux coquelicots, il ne remarque pas tout de suite qu'un homme s'y tient également. Il est grand, porte une armure plutôt austère, son visage et grave lorsqu'il descend de cheval en pressant contre lui une petite chose qui remue sans cesse. Une fois la mystérieuse créature posée sur le sol par l'être à la peu aussi blanche que la neige, celle-ci se révèle être une toute petite fille, d'à peine deux printemps tout au plus. L'enfant aux boucles d'ébène se dandine maladroitement en s'enfonçant dans l'épais manteau hivernal. L'homme rit, la fillette est drôle, en effet, elle vient de tomber tête la première dans la poudreuse. Cette personne ne doit pas avoir l'habitude de rire car le son produit est étrange, comme brisé, mais il semble sincère. Ses yeux sont d'un bleu électrique et son visage est grave, sérieux, mais cependant il semble profondément tenir à la petite fille qui se tient à ses côtés.

De l'autre côté de la clairière, une grande louve noir apparaît soudainement. L'homme murmure quelque chose à l'oreille de la fillette, celle-ci acquiesce gravement. Manuel remarque qu'elle a le même sérieux que lui, ce sérieux qui fait si peur aux adultes lorsqu'il est porté par un tout petit enfant. L'animal s'approche, son pas est mesuré et Manuel pense apercevoir de l'anxiété dans ses yeux verts. La louve arrive très vite à hauteur du père et de sa fille (comme le devine Manuel) et avec une timidité qui ne peut être qu'humaine pose son museau contre la joue de la petite fille. Celle-ci semble impressionnée, mais ne recule pas, au contraire, elle enlace avec force la louve.

Lorsqu'une lourde larme roule sur la joue couverte de fourrure de l'animal, Manuel est certain qu'il est en train de voir une scène extrêmement importante. L'homme ne dit rien, néanmoins il fixe la louve avec intensité, et une étrange mélancolie. Il se penche doucement posant une main fébrile sur l'encolure de la louve.

A cet instant précis, un cavalier fait irruption dans la clairière devenue soudainement calme. Une jeune femme saute avec agilité de sa monture et se défait de son casque en se dirigeant vers le trio. Lorsqu'elle aperçoit la louve elle semble sur le point de dire quelque chose, mais l'homme l'arrête d'un geste autoritaire de la main. La jeune femme approche à son tour, ne comprenant pas, l'homme qui semble être visiblement son père également lui adresse alors la parole d'un ton qui implique immédiatement le respect.

_ Ne sois pas ridicule Sonja. Ce n'est qu'un loup.

_ Père. Se défend-elle. Tout le monde vous cherche, vous et Alicia. Je me suis inquiétée moi-même de voir son lit vide ! Ce coin est infesté par les créatures de William.

Mais le vieil homme ne l'écoute pas. Il a retiré sa main de la louve lorsque Sonja est arrivée, de peur qu'elle ne le voie et se doute de quelque chose. Le loup fait alors quelque chose de surprenant, il se libère de la petite fille pendue à son coup, probablement la dénommée Alicia, et se dirige droit vers la nouvelle venue qui reste sidérée. Tremblante elle avance sa main pour la poser sur ce qui pourrait être une joue, plongeant ses yeux dans ceux de la louve. Quelque chose la percute intérieurement, un regard aussi humain, aussi malheureux cache quelque chose. Ses seuls mots sont cependant ceux-ci :

_ Je te reconnais, tu es le loup qui me regardait l'autre jour. Celui qui a hurlé pour attirer les loups-garous lors de ma patrouille. Comment est-ce possible ? Père, je ne comprends pas.

_ Il n'y a rien à comprendre. Tranche soudainement l'homme. Contente toi d'oublier ce que tu viens de voir. Nous rentrons.

Comme si elle comprenait, la louve part en courant vers le bois. Un hurlement ressemblant à s'y méprendre à celui d'un tout petit louveteau retentit alors comme une plainte, faisant se retourner une dernière fois l'animal haut et aussi noir que le ciel. C'est l'enfant qui a poussé ce cri, Manuel en est certain, et il n'est pas le seul. L'homme s'est également tourné vers la petite fille aux yeux émeraude qui salue d'un geste de la main, son regard tellement pénétrant qu'il en est presque effrayant. Sa sœur en revanche semble inquiète, cherchant la provenance du bruit.

L'homme marche dans son jeu et déclare d'une voix pressée qu'il est temps de rentrer. La louve a disparu, la fillette est de nouveau dans les bras de son père qui semble la disputer pour quelque chose d'inexistant. Il creuse un fossé imaginaire, il a peur, cela se voit sur son visage pourtant si sérieux.

Les trois êtres de la nuit repartent en silence. Manuel, ce soir de neige, en rentrant chez Alexander était très loin de se douter que ces minutes aussi brèves que la fonte des flocons tombant sur son museau étaient les plus belles et les plus pures de toute l'existence d'Alicia. Pour la seule et unique fois, sa famille avait été entière.

oOo

Ilona sort, en courant presque, de la salle du conseil. Elle est exténuée et n'aspire qu'au repos. La journée et la nuit ont été épuisantes. Réveiller les aînés n'est pas anodin, les laisser piocher à leur guise dans ses souvenirs n'a rien d'agréable. Elle a du tout leur montrer, ce qu'elle est, ce que Markus et Amélia ignorent à son sujet. Amélia a été surprise de savoir qu'Ilona se transformait en loup, Markus l'a deviné mais semble presque outré de ne pas avoir eu une discussion à ce sujet plus tôt.

Lorsqu'elle a croisé Viktor dans le couloir, la gifle est partie toute seule, sans avertissement, dans un soubresaut de désespoir. Elle le regrette presque, elle ne voulait pas user de la violence, elle s'était promis de se maîtriser face à son mari, mais elle était trop exténuée pour être en mesure de mener un raisonnement correct. Il n'a pas paru offusqué, il semblait même accueillir ce châtiment comme une bénédiction. Ilona a à cet instant compris que Viktor était au moins aussi détruit qu'elle ou Alicia. En y réfléchissant bien, son rôle a été le pire, Ilona le sait, mais la colère et la douleur qu'elle ressent depuis la mort de sa fille aînée l'empêchent de toute compassion envers celui qui a condamné leur enfant.

Elle court à présent, tentant d'empêcher ses larmes de couler, en vain. La douleur au niveau de son flanc revient la tourmenter, ajoutant la douleur physique à celle déjà psychique qui la ronge de l'intérieur. Elle s'arrête, le souffle court, haletante. Les murs tanguent dangereusement, elle a la nausée. Son corps cesse de lui obéir et Ilona s'écroule dans le couloir, se pliant en deux tant la douleur est importante. Elle laisse échapper un sanglot qui résonne contre le haut plafond et se diffuse partout dans la demeure d'Olek. Elle veut mourir, à cet instant, la douleur est telle qu'elle souhaiterait que tout s'arrête. Alors qu'elle commence à supplier le ciel qu'on la laisse enfin en paix, des bras la soulèvent et la relèvent.

Reconnaissant leur propriétaire, Ilona se débat et griffe Viktor qui la laisse choir de nouveau sur le sol.

_ Ne me touche pas. Siffle-t-elle entre ses dents.

_ Ne soit pas ridicule. Tu es blessée. Rétorque l'aîné.

_ Je t'ai dit de ne pas me toucher. Gronde Ilona, ses yeux virant au vert.

_ Comme tu voudras. Grommelle Viktor en s'éloignant. Débrouille toi donc toute seule pour ramper jusqu'à ta chambre.

Le vampire s'éloigne, laissant Ilona sur le sol. Son sang tache abondamment sa tunique blanche et elle sait qu'elle risque de s'évanouir d'un instant à l'autre. Elle fait un effort considérable pour mettre sa fierté de côté et murmure pitoyablement d'une toute petite voix déchirée par les sanglots :

_ Attends Viktor. Ne t'en va pas.

Le vampire jette un regard affligé à la jeune femme et celle-ci remarque qu'elle n'est pas la seule à verser beaucoup de larmes en ce moment. Le terrible Viktor affiche lui aussi un visage ravagé par la tristesse. Alors qu'il se dirige vers Ilona, il chasse cette démonstration de faiblesse avec un simple revers de manche. Une fois à sa hauteur, il glisse un bras sous les genoux de sa femme et l'autre dans son dos pour la soulever. Chose qu'il fait sans grande difficulté, tant Ilona est légère. D'un pas aussi assuré que possible il l'emmène jusqu'à la chambre qu'Olek lui a attribuée et dépose la louve sur son lit.

La jeune femme grimace, et Viktor contemple ses mains maculées du sang de son épouse avec crainte. Ne laissant pas le temps à Ilona de réfléchir il lui plaque son poignet sur la bouche afin qu'elle se nourrisse, la disputant vertement pour l'inconscience dont elle a fait preuve en réveillant les aînés dans son état. Ilona le repousse, refusant de boire son sang. Viktor lui lance un regard d'avertissement qu'elle soutient sans flancher, jusqu'au moment où sa vision se brouille à cause de la douleur et de la perte sanguine, beaucoup trop importante pour que la régénération se fasse correctement.

L'aîné finit par lui empoigner le menton pour l'obliger à boire, et Ilona n'a plus la force de résister. Elle plante ses crocs s'allongeant dans le bras de son mari et se nourrit rapidement, espérant ainsi éviter le flot de souvenirs que Viktor essaye immanquablement de lui envoyer. Lorsqu'elle revoit le jugement et l'exécution de sa fille par les yeux du vieux vampire, elle a envie de hurler et de tout détruire dans la pièce où elle se trouve. Jusqu'au moment où les sentiments de Viktor lui parviennent. Face à son désarroi et son sentiment profond de culpabilité elle sent sa colère diminuer pour devenir un simple et vif désespoir. Un instant elle oublie sa haine entraînée par les actes du l'aîné pour se concentrer sur le fait qu'ils ont tous les deux perdu quelqu'un de cher et que surtout ils sont tous les deux des parents, effrayés.

Lorsqu'elle se détache du bras de Viktor, Ilona est troublée, elle en veut encore beaucoup à son mari mais pour le moment elle ne rêve que d'une seule chose : du réconfort. Et seul Viktor est capable de le lui fournir. Alicia lui en voudrait certainement, mais la jeune femme se doute que d'autres trouveraient la chose normale.

De son côté Viktor essuie du bout des doigts une légère goutte de sang qui perle à la commissure des lèvres de sa femme. Ilona ne dit rien, fermant les yeux lorsque c'est la main de Viktor qui caresse doucement sa joue par la suite. L'aîné prend de nouveau la jeune femme dans ses bras pour la porter jusque dans la salle de bain. Ilona est dans un état de crasse assez inégalable. Il faut dire qu'étant transformée en loup, les bains ne sont pas vraiment sa priorité. Viktor la déshabille sans qu'elle n'émette la moindre protestation. Puis il nettoie avec douceur la plaie ouverte avant de l'aider à grimper dans la baignoire. Cependant alors qu'il semble vouloir rester, Ilona lui demande de sortir. Comprenant son besoin d'intimité Viktor la laisse seule.

Son attente n'est cependant pas très longue et Ilona ressort assez vite de la petite pièce, enveloppée dans une serviette. Elle adresse un regard gêné à son mari qui finit par comprendre au bout de quelques minutes qu'elle souhaite tout simplement des vêtements.

Une fois vêtue, Ilona s'assoit sur le lit à côté de Viktor, jugeant préférable de parler maintenant afin qu'ils puissent tous les deux vider leur sac pour pouvoir se concentrer par la suite sur l'essentiel. L'aîné ne sait pas vraiment comment agir, partagé entre son besoin irrépressible de serrer sa femme dans ses bras et sa honte d'avoir de telles pensées alors qu'elle a tous les droits de lui en vouloir pour ce qu'il a fait.

Viktor décide donc de commencer par une question relativement simple mais qui lui brûle les lèvres.

_ Comment t'es-tu blessée ?

_ Un de nos pièges anti loups-garous, enduit d'argent. C'est pour cette raison que je n'ai pas cicatrisé. Cela ne me réussit toujours pas…

_ Tu savais pourtant où ils se trouvaient. Lui fait remarquer Viktor en fronçant les sourcils.

_ Certes, mais je dois t'avouer que je suis légèrement distraite ces temps ci. Réplique-t-elle avec ironie.

Viktor, sentant l'orage sur le point d'éclater ne dit rien. Ses yeux se voilent de larmes. Il retient sa propre douleur depuis si longtemps, et le fait de voir Ilona lui donne envie de se confier et de montrer ses sentiments sans honte.

Devinant ses pensées, Ilona se rapproche de lui et pose une main timide sur son bras. Ses yeux se plongent dans les siens et elle murmure avec douceur qu'elle est bien trop exténuée et détruite pour se disputer avec lui cette nuit. Viktor acquiesce alors que les premières larmes dévalent ses joues. Elle ajoute en se rapprochant davantage qu'il n'y a aucune honte à oublier l'aîné quelques temps pour devenir juste un homme, un mari et le plus important, un père.

Viktor laisse échapper un sanglot. Sa femme ne l'a jamais vu autant pleurer, il est sincère, sans artifice, tout aussi détruit qu'elle et pire encore, affreusement coupable. Ilona se glisse contre lui, l'enlaçant et le forçant à s'allonger avec elle. L'aîné se laisse faire, rendant son étreinte à sa femme, profitant de cette unique occasion de pleurer ensemble avant de certainement devenir deux étrangers.

Ilona ne lui pardonne pas ce qu'il a fait, elle lui propose juste une trêve d'une journée, quelques heures pour pleurer ensemble, quelques heures pour tout simplement être comme tout le monde.

OoooooO


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à Bientôt!