Bonsoir et bonne lecture! :)
J'espère que vous apprécierez ce chapitre assez calme car le prochain chapitre sera assez fort en émotions!
Sur ce je vous souhaite une bonne lecture.
Chapitre 26 : Les couleurs de l'automne
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La jeune fille se dirige d'un pas endormi vers les écuries, maudissant son père de l'envoyer nourrir les bêtes si tôt le matin. Sa chemise de nuit blanche vole légèrement à cause du petit vent frais balayant les premières feuilles mortes. Les arbres sont parés des plus belles couleurs, et la nature, même si elle semble mourir, n'a jamais été plus belle qu'en ce premier jour d'automne. Les cheveux bruns de l'humaine fouettent un peu son visage et elle regrette de ne pas les avoir attachés pour effectuer ses corvées. Son père est déjà parti à son atelier, il semble avoir énormément de travail ces temps ci. Sa mère et sa sœur s'occupent des nièces de la jeune fille, deux petites jumelles de presque six ans qu'elle adore par-dessus tout. Leur père est parti de bon matin travailler dans les champs, la période des récoltes bat son plein et le labeur est parfois pénible. Seulement son beau-père ne souhaite pas survenir à tous les besoin de son aînée, déjà mariée, déjà héberge-t-il le jeune couple, celui lui semble bien assez.
La jeune femme entre dans le bâtiment en soupirant, pensant au fait qu'elle va bientôt devoir se mettre aux fourneaux pour préparer le repas de toute la famille. Cela ne l'enchante pas vraiment, mais son père tient à ce que tout le monde participe aux corvées. Elle saisit deux seaux en grimaçant, ses mains sont couvertes d'ampoules à cause des ses travaux aux champs de la veille. Ottó, l'époux de sa sœur aînée Cécilia, l'a emmenée avec lui, pour semble-t-il lui changer les idées. Il faut tout de même avouer que la jeune fille de raffole pas des tâches dédiées uniquement aux femmes. Cependant, on ne peut pas dire que passer la journée courbée à couper le blé ou juchée sur une échelle pour ramasser les fruits soient des activités passionnantes. Mais comme dirait son père : « Je ne tolère aucun bon à rien dans ma famille. Il faut se démener à la tâche pour espérer obtenir le fruit de son labeur. La réussite ne vient pas seule. »
L'humaine distribue la nourriture et l'eau aux chevaux qui piaffent sur son passage, tentant de lui attraper ses vêtements par la même occasion. Elle passe devant chaque box, donnant des caresses aux animaux, tout en rêvant à des choses futiles. Elle passe devant le dernier cheval lorsqu'elle heurte une jambe, étendue sur le sol. La jeune femme manque de pousser un cri de surprise en trébuchant. Elle tourne vers le tas de paille présent dans le coin le plus proche de sa position et devant le propriétaire de la jambe en question, laisse tomber ses seaux avec grand fracas.
La jeune fille et le jeune garçon enlacés et jusque là endormis se réveillent en sursaut, Sélène lâche une petite exclamation traduisant son étonnement et les deux enfants l'observent avec des yeux remplis de crainte. La jeune fille observe alors avec attention Alicia et Manuel. La jeune fille est dans un état de crasse plutôt prononcé, comme son compagnon, ses joues sont écorchées, ses vêtements en lambeaux, et ses pieds dépourvus de chaussures. Le jeune garçon a l'air épuisé, il ne semble pas blessé mais son visage est grave, tellement grave qu'il parait porter des siècles de tristesse sur ses épaules, une étrange marque au fer rouge présente sur une de celles-ci arrache un frisson à Sélène. Il n'y a que les esclaves que l'on marque de cette façon. Songe-t-elle. Son regard se pose alors sur Alicia qui a relevé la tête vers elle. Ses yeux verts se plantent dans ceux de l'humaine, la faisant frissonner. Sélène connait ce regard, la seule différence entre celui d'aujourd'hui et celui d'hier semble résider dans le fait qu'Alicia ne semblait pas aussi malheureuse dans son souvenir.
Un bruit de porte tire Sélène de sa contemplation. Sa mère vient de pénétrer à son tour dans les écuries, certainement inquiète de ne pas la voir revenir plus vite. La femme brune d'une quarantaine d'années a les cheveux noués soigneusement en un chignon serré, son regard est autoritaire, mais le léger sourire qui se dessine brièvement sur son visage lorsqu'elle aperçoit sa cadette indique qu'elle sait faire preuve d'une grande bonté. Eugénia rejoint Sélène rapidement se demandant ce qui peut ainsi captiver sa fille. Lorsqu'elle aperçoit Manuel et Alicia une ombre passe sur son visage. Ses yeux passent rapidement sur eux, scrutant tout de même leurs visages enfantins, barrés de rides de soucis. Elle frissonne en voyant le sceau de Viktor apposé sur la peau de Manuel mais ne fait aucune réflexion, se contentant de s'exclamer.
_ Mon dieu, mes pauvres enfants, mais que vous est-il arrivé ?
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Alicia ne sait pas vraiment quoi faire de son corps, comment se positionner face à des humains. Les vêtements qu'Eugénia lui a donnés après l'avoir aidée à se laver sont trop grands pour elle. Elle s'est considérablement amaigrie en un mois de mauvais traitement. La mère de Sélène pose devant elle une assiette remplie de céréales en tout genre, mélangées dans du lait. Alicia se dandine un peu sur son banc, elle n'a jamais consommé de nourriture humaine, elle ignore donc si elle peut en prendre sans risque. Ilona lui a confié pouvoir toujours en manger sans que cela soit vraiment une nécessité absolue. Ce mode d'alimentation lui permet néanmoins de moins se nourrir de sang, lui conférant également une plus grand retenue et une plus grande résistance à la soif. Le banc craque un peu, Manuel vient de rejoindre son amie, nageant dans les vêtements d'Ottó. Ceux-ci sont à la bonne taille au niveau de la longueur car le fils de William est déjà très grand, en revanche, ils sont beaucoup trop larges pour l'adolescent. Eugénia pose également une assiette devant lui et l garçon en avale une bouchée en remerciant chaleureusement leur hôte. L'estomac de Manuel émet alors un grondement mécontent et celui-ci se rend compte d'à quel point il est affamé. Le contenu de l'assiette disparait rapidement alors qu'Alicia n'a toujours pas touché à la sienne. Eugénia ressert Manuel qui engloutit une deuxième portion en remerciant tout les cinq minutes l'humaine qui a accepté de les garder avec elle dans sa demeure.
Sélène observe Alicia, visiblement intrigué par le fait qu'elle ne mange pas. Sa mère le remarque également et vient s'assoir à côté d'elle, posant doucement une main sur l'épaule de la jeune fille. Alicia sursaute et recule comme si elle craint de recevoir un coup. Le sourire de l'humaine disparait, elle semble être vraiment peinée pour la jeune vampire, imaginant le pire. La fille de Viktor s'excuse, reprenant sa place originelle sur le banc.
_ Il faut manger ma petite. Ça te fera du bien. Murmure doucement Eugénia.
Alicia acquiesce, touchée par autant de bonté. Elle prend sa cuillère et porte timidement une bouchée à ses lèvres. L'odeur est plutôt agréable, très différente de celle du sang frais dont elle a l'habitude. La jeune vampire ouvre la bouche et vide le contenu de l'ustensile. Le goût est étrange, sucré, la texture, plutôt solide, est inhabituelle, mais ce n'est cependant pas désagréable. Alicia mâche pour la première fois de sa vie, lentement, savourant cette expérience nouvelle, avant d'avaler les céréales. Elle déglutit difficilement, avant de porter une autre cuillère à sa bouche. Son estomac se manifeste en grognant et une légère douleur se fait sentir. Seulement le bienfait que lui procure le fait de manger, véritablement, quelque chose lui fait oublier ce petit désagrément.
Son assiette se vide également, sous le regard ravi d'Eugénia et celui scrutateur de Sélène. La jeune femme ne l'a pas quittée des yeux depuis tout à l'heure et Alicia devine sans peine qu'elle lui demandera des explications sur sa présence dans son village une fois qu'elles seront seules.
La plus âgée des humaines propose alors aux deux adolescents de se reposer un peu avant que ne vienne le repas du midi et le retour de son mari de son atelier. Alicia frémit, elle espère que l'artisan sera aussi généreux que sa femme et les laissera en paix. Manuel lui prend doucement la main sous la table, couvert par le regard attendri et maternel d'Eugénia. Alicia se détend un peu, rassurée par ce petit contact bienvenu. Ils se lèvent et Sélène les guide à l'étage, gravissant habilement l'étroite échelle de meunier qui y monte. Là haut, les pièces sont séparées par de simples mais riches et lourds rideaux. Les deux immortels aperçoivent de nombreux lits. La jeune femme en indique un à Manuel qui embrasse Alicia sur la joue avant que celle-ci ne soit emmenée plus loin par leur hôte.
Sélène guide la jeune vampire jusqu'à son propre lit et l'invite à s'allonger. Alicia accepte et s'étend sur les couvertures avant de se rouler en boule comme un petit animal perdu. L'humaine glisse une main dans les cheveux de la plus jeune en esquissant un sourire. Sélène est loin d'être aussi froide qu'il n'y paraît, Alicia la peine terriblement. Alors que l'adolescente commence à sombrer dans une léthargie prononcée, Sélène demande avec une curiosité et une tristesse non dissimulées :
_ Où est donc ta sœur ?
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Amélia fait les cent pas dans sa chambre, tentant de donner un sens aux souvenirs transmis par Ilona. Apprendre que sa seule amie se transforme en loup a été un choc plutôt rude, mais cependant, et cela l'étonne, elle ne ressent pas, pour elle, le dégoût habituel qu'elle réserve aux créatures de William. L'hybride était dans un état pitoyable, Amélia ne se souvient pas l'avoir vu en si mauvaise posture, et pourtant Ilona s'est mise de nombreuses fois en danger pendant son règne, et maintenant qu'elle sait toute la vérité, elle réalise que la femme-loup à pris bien plus de risques que l'aînée ne pouvait l'imaginer à cette époque. La vampire peste intérieurement contre Viktor qui prend visiblement tout son temps avec son épouse, si Markus avait fait du mal à Janelle ou Liam, il ne resterait certainement que des cendres de l'aîné, or, Amélia n'a pas entendu tant de hausses de ton que cela lorsqu'elle est passée dans le couloir pour aller dans sa propre chambre.
A bout de nerfs, la jeune femme pousse résolument la porte. Elle hésite à passer à l'infirmerie pour voir sa fille, mais elle devine que cette dernière aurait certainement préféré qu'elle s'occupe d'abord de son amie, c'est donc cette option qu'Amélia choisit. Elle marche rapidement jusqu'à la porte des appartements de Viktor, puis hésitant à frapper, pose sa main sur la poignée en veillant à ne pas faire trop de bruit.
Viktor est réveillé, il semble avoir retrouvé un peu de tenue depuis la veille. Amélia le salue froidement avant de poser son regard sur Ilona. Son mari recouvre prestement son corps nu avec la couverture et Amélia a d'abord une grimace de dégoût avant de se faire la réflexion qu'elle aurait cependant, très certainement, eu la même réaction qu'Ilona face à son époux, tout aussi coupable soit-il. L'hybride dort toujours, visiblement plutôt apaisée. Elle tourne le dos à son mari qui lui caresse la joue avec douceur. Viktor se perd dans la contemplation du visage d'Ilona lorsqu'Amélia se racle la gorge.
_ Markus te cherche. Il a l'air plutôt remonté contre toi. Je crois qu'il n'a pas vraiment apprécié le fait que tu lui caches que ta femme est une sorte de chimère. Dit-elle d'un ton ironique.
Viktor ne relève pas, puis au bout de quelques minutes se décide à se lever, tendant le bras pour attraper son pantalon, tombé sur le sol. Amélia l'observe faire sans sourciller, la nudité ne lui pose pas vraiment de problème, au contrario de Viktor qui semble gêné d'avoir une spectatrice autre que sa femme.
_ Il le saurait s'il faisait autant attention aux soucis des autres qu'aux siens. Rétorque Viktor en enfilant rageusement sa tunique, peu heureux de devoir répondre aux questions du premier vampire.
_ Cela ne concerne que lui, pour ma part j'ignorais qu'Ilona avait été mordue par William. Dit Amélia en haussant les épaules. Et j'étais très loin de m'imaginer qu'elle subissait des transformations. En vérité je dois t'avouer que je suis plutôt peinée pour elle, ce doit être lourd à porter comme secret. Qu'en est-il de ta fille ? Demande-t-elle.
_ Alicia ? Questionne faussement Viktor.
_ Parce que tu en as une autre ? Je veux dire, une autre que tu n'as pas tuée. Dit Amélia, acide.
Viktor soupire, mais ne s'énerve pas. Ilona a le don de le calmer et la serrer dans ses bras toute la nuit lui a redonné suffisamment de courage et de contrôle pour ignorer les remarques acerbes de l'aînée.
_ Ilona pense qu'Alicia aura une vie plus normale que la sienne. En vérité je crois bien qu'elle ignore totalement ce qu'il en est et qu'elle dit juste cela pour me rassurer.
_ C'est trop bon de sa part. Réplique Amélia. Ainsi donc tu ne sais pas si ta fille risque de se transformer un jour ? Et je suppose qu'Alicia est au courant de tout cela bien sur ?
_ Elle l'ignore. Dit Viktor d'une voix blanche.
_ Bien entendu. J'espère au moins que ce n'est pas pour cette raison que tu lui as montré à quel point elle était malvenue lorsqu'elle était petite.
Devant le silence éloquent de Viktor, Amélia s'autorise un hoquet de dégoût. Le fait que Liam devienne un lycan ne l'avait jamais empêché d'aimer son fils autant que sa jumelle. Alors que Viktor s'éloigne d'Alicia par crainte qu'elle se transforme en loup l'offusque au plus haut point.
_ C'est vrai qu'il est toujours plus simple d'éloigner le problème plutôt que d'y faire face. Reprend-elle sur un ton de reproche.
_ Je ne crois pas t'avoir demandé ton avis ! Grommelle Viktor. Et puis, j'aimerais bien savoir ce que tu fais ici, je ne crois pas t'avoir donné l'autorisation de rentrer ! Je pense avoir le droit à un peu d'intimité avec Ilona, la situation est déjà suffisamment compliquée comme cela !
_ A qui la faute ? Demande Amélia en haussant le ton. Personne ne t'a poussé à condamner Sonja que je sache.
Viktor s'apprête à gifler Amélia lorsque la jeune femme endormie dans le lit émet un gémissement avant de s'éveiller haletante. Le mari d'Ilona devine qu'elle a fait un cauchemar et s'approche doucement. Ilona se laisse d'abord faire avant de se rentre compte qu'elle est complètement nue et que son attitude de la veille ne lui revienne en mémoire. Elle repousse Viktor fermement, veillant cependant à ne pas lui faire de mal, et tire le drap sur sa poitrine afin de la masquer. L'aîné affiche une mine peinée avant de juste glisser une main sur la joue de sa femme, la caressant avec tendresse, et de prendre la direction de la porte sous le regard courroucé d'Amélia.
Une fois la porte close. Ilona défait un peu la pression sur le drap, se moquant que son amie la voit aucunement vêtue. Amélia s'assoit sur le bord du lit, adressant un sourire sincère à Ilona. La jeune femme le lui rend puis se penche pour récupérer la tunique et le pantalon, que Viktor lui a donné la veille, sur le sol. Elle s'habille rapidement en restant sur le lit, la tunique trop grande lui faisant presque une robe tant elle est menue. Lorsqu'Ilona semble prête, Amélia la serre dans ses bras avec force, s'autorisant une unique larme trahissant sa joie de revoir son amie.
_ Je suis heureuse que tu sois en vie. Murmure-t-elle avec sincérité. Je n'arrivais pas à croire Viktor lorsqu'il me disait que tu étais décédée des suites de ton accouchement. Tu as toujours été quelqu'un de solide. Ajoute-t-elle.
Ilona répond à son étreinte, soulagée que quelqu'un prenne enfin de façon positive le fait qu'elle soit en vie. Elle serre l'aînée contre elle avant de lui répondre avec sincérité qu'elle est heureuse de constater qu'elle ne la considère pas comme un monstre.
_ Je ne vois pas pourquoi cela changerait quoique ce soit. Dit-elle. Pour moi tu restes la petite rebelle qui m'en avait mis plein la vue avec son épée et son arc et qui avait donné une bonne leçon à quelques jeunes nobles trop surs d'eux. Plaisante-t-elle. Quoique, tu as un peu grandi depuis cette époque. Rit-elle.
_ Je vois de qui Janelle tient ses engagements féministes. Répond Ilona avec malice.
Amélia éclate de rire en ajoutant que sa fille l'étonnera toujours, avant de se rappeler, en voyant le visage défait de son amie, que cette dernière porte justement le deuil de son aînée. Elle s'excuse pour sa maladresse, mais Ilona lui indique d'un geste de la main qu'elle n'a rien dit de mauvais. L'aînée lui propose doucement d'aller découvrir sa chambre afin qu'elle puisse enfiler des vêtements à sa taille. Ilona lui sourit et se met péniblement debout, prenant appuis sur le lit. Elle suit Amélia jusqu'à la porte, puis le long des couloirs du château, croisant parfois les regards méprisants des nouveaux membres du conseil vampirique. Elle les ignore superbement, comme à son habitude et se laisse guider jusqu'à une grande porte en bois. L'aînée l'invite à y rentrer en murmurant qu'elle l'attend dans la moitié d'une heure dans la salle d'entraînement, au rez-de-chaussée.
_ Cela te changera les idées. Ajoute-t-elle en lui ouvrant la porte.
Ilona la remercie et se glisse à l'intérieur, refermant derrière elle. Après la simulation de sa mort, Olek a emmené un certain nombre de ses affaires dans sa demeure, c'est donc dans un environnement familier qu'Ilona se retrouve après quatorze longues années d'errance. Elle s'approche de son lit, y découvrant son journal posé en évidence sur la couverture, Helén s'en est emparée dans la chambre d'Alicia avant de repartir. La jeune femme s'assoit sur son lit en prend avec nostalgie le document à la couverture usée et maintes fois recousue. Elle tourne doucement les pages, riant parfois de la naïveté des certains de ses mots avant de se faire la remarque qu'elle a vraiment perdu très tôt toute innocence.
Ilona pose le livre sur sa table de chevet et s'allonge sur son lit concentrant ses pensés sur sa fille, en sécurité dans une maison humaine. Elle songe avec tristesse, que la vie d'Alicia n'est pas beaucoup plus douce que la sienne.
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Simon observe avec attention les deux adolescents qui se tiennent devant lui. Eugénia le supplie du regard de les garder, mais le père de Sélène ne sait que trop bien qui sont ses deux hôtes imprévus. Le fait d'avoir chez lui un esclave appartenant à l'un des maîtres du Château ne l'enchante guère, et la jeune fille qui l'accompagne ressemble bien trop un l'un des enfants de ce même maître. Cependant, les deux petits ont vraiment l'air exténués et il n'a pas le cœur de les renvoyer. Après tout, on n'a jamais suffisamment de main d'œuvre, et Manuel lui semble suffisamment bien bâti pour l'aider dans ses travaux. Quant à Alicia, elle saura certainement se rendre utile aux champs. Après tout, moyennant salaire, il y a moyen de s'arranger pour loger les deux enfants. Simon donne son accord, en enfournant sa cuisse de poulet dans sa bouche. Alicia n'ose pas manger, trop anxieuse et son estomac commence à lui faire vraiment mal. Il n'y a d'ailleurs pas que son estomac qui soit douloureux, son ventre entier semble irradier. Par politesse elle finit tout de même par manger péniblement un tubercule d'origine indéterminée avant de demander timidement si elle peut aller se reposer un peu.
Simon acquiesce espérant qu'il ne fait pas trop peur à la jeune fille et qu'il n'est pas la cause de son soudain malaise. Alicia se lève de table et se dirige vers l'étage chancelant un peu. Elle réussit à monter l'échelle et regrette que Manuel ne l'accompagne pas. Son ami lui a bien fait comprendre qu'ils risquaient de ne pas pouvoir dormir ensemble durant leur séjour chez les humains car ce serait mal vu. Elle marche donc jusqu'à son lit, se hissant avec difficulté. Elle pose à peine la tête sur l'oreiller qu'elle s'endort, vaincue par la fatigue et la douleur.
Alicia se réveille en sursaut quelques heures plus tard, une impression de souillure marquée dans son esprit. Elle tire doucement les couvertures pour ne pas réveiller Sélène en se levant lorsqu'elle remarque qu'il y a un problème. Une petite tâche de sang est apparu sur les draps blancs et lorsqu'elle se rend compte de qu'elle en est sa source, elle manque de s'évanouir. Une nouvelle crampe dans le bas de son ventre lui arrache un gémissement, elle n'a jamais ressentit de douleur si humaine.
Sélène se réveille en grommelant quelque chose d'incompréhensible avant de se rendre compte du trouble de sa nouvelle petite sœur. Alicia est prostrée, regardant ses jambes avec horreur. L'humaine comprend assez vite de quoi il en retourne et se retient d'éclater de rire tant ce qui arrive à Alicia est normal pour une jeune fille de son âge. Cependant lorsqu'elle voit qu'elle semble vraiment ignorer quel est ce phénomène elle lui frotte tendrement le dos en lui murmurant de ne pas s'inquiéter, que rien de grave n'est en train de lui arriver.
Elle se lève et se dirige vers le lit de ses parents, quelques rideaux plus loin. Eugénia arrive assez vite au chevet d'Alicia, lui souriant doucement.
_ Viens avec moi, je vais t'aider à te nettoyer. Mais voyant que l'adolescente observe toujours le sang avec crainte, elle insiste plus fermement. Allez viens Alicia. Et ne t'inquiète pas, Sélène s'occupe des draps, personne n'en saura rien demain matin.
La jeune vampire se lève avec gêne. Eugénia passe doucement son bras derrière ses épaules et la guide vers la salle d'eau, au bas de l'échelle. Elle remet l'eau du bain à chauffer grâce à une chandelle et rempli une cuvette d'eau. Alicia hésite à se déshabiller, mais devant l'air autoritaire de son hôte obtempère en rougissant. Une fois nettoyée l'adolescente se sent un peu mieux mais totalement honteuse de sa réaction face à une chose aussi anodine que les menstruations. Janelle lui en a touché un jour deux mots pensant, à raison, que Sonja ne lui en parlerait surement pas, ne percevant pas sa petite sœur comme une future femme, mais comme une éternelle petite fille. Alicia avait totalement oublié cette conversation avant qu'Eugénia ne lui explique avec amusement ce qui est en train de lui arriver.
_ Ta mère ne t'en a jamais parlé ? Lui demande-t-elle surprise.
Alicia hoche négativement la tête avant d'avouer à mi-voix qu'elle n'a rencontré sa mère pour la première fois qu'il y a quelques mois. Et que cette dernière ne vit pas avec elle. Eugénia esquisse un petit sourire triste en lui faisant savoir qu'elle comprend parfaitement qu'elle puisse être un perdue. L'humaine se rend compte que l'on a jamais appris à Alicia, à être une femme. Repensant à ce que son mari lui disait quelques heures auparavant elle demande avec douceur.
_ Et ta grande sœur ? Elle ne t'a jamais rien dit sur le sujet ?
A l'évocation de Sonja, Alicia sent les larmes monter à ses yeux. Elle réussit à articuler qu'elle est décédée il y a un peu plus d'un mois, et Eugénia porte sa main à ses lèvres, épouvantée. Tout commence à se mettre en place dans son esprit et elle devine qu'Alicia et Manuel ont certainement fuit le château pour une raison qui demeure cependant inconnue aux yeux de l'humaine. Ressentant un fort besoin de réconforter la petite jeune femme qui se tient complètement gênée devant elle, Eugénia prend doucement Alicia dans ses bras, à l'identique de ce qu'elle faisait avec Sélène et Cécilia lorsqu'elles étaient plus jeunes. L'adolescente se laisse bercer dans cette étreinte bienvenue et laisser échapper quelques larmes en remerciant son hôte pour sa bonté et s'excusant pour sa naïveté. La femme ne répond pas à ses mots, se contentant de fredonner une berceuse au son de laquelle Alicia se sent mieux et s'endort, totalement apaisée.
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L'épée d'Ilona vole un instant dans les airs avant de retomber à plusieurs mètres de sa propriétaire qui ne tente même pas d'esquisser un geste pour la récupérer. Amélia ne prend pas la peine de poser sa propre arme contre la gorge de son amie, sachant pertinemment qu'Ilona accepte sa douzième défaite consécutive aussi bien que les onze précédentes. L'aînée soupire en faisant remarquer à sa partenaire de joute qu'elle pourrait au moins faire l'effort de faire semblant d'être heureuse d'être là. Ilona hausse les épaules et va ramasser son épée à l'autre bout de la salle d'entraînement, l'air maussade.
_ Tu es plutôt douée d'ordinaire. Lui fait remarquer Amélia. Tu me bats même assez souvent…
Nouveau haussement d'épaules d'Ilona qui se baisse pour attraper son arme.
_ Tu ne vas pas me faire croire que ces quelques quatorze années sans entraînement t'on rendues aussi maladroite qu'une petite paysanne de dix ans. Enchaîne Amélia en l'observant avec une pointe de tristesse.
_ A dix ans je savais déjà me battre Amélia. Grommelle Ilona. J'ai commis mon premier meurtre à sept, je suppose que tu t'en souviens. Ajoute-t-elle avec une expression de dégoût de sa propre personne.
_ On en a déjà parlé des centaines de fois ! Dit Amélia sur un ton agacé. Ce n'était pas de ta faute.
_ C'est moi qui tenais l'épée. Notifie la femme de Viktor.
_ Certes, mais je ne pense pas que tu l'aie attaqué. C'était de la légitime défense ! S'exclame Amélia, profondément ennuyée que son amie ressorte de vielles histoires.
_ Ce n'est pas ce que vous aviez pensé à l'époque. Répond Ilona avec sarcasme.
Amélia se tait, incapable de répondre quoique ce soit. Il est vrai que le conseil avait été terriblement sévère avec la fillette qu'était Ilona à cette période. Tout cela pour sauver sa sœur… Songe la vampire en faisant négligemment tourner son épée dans sa main. Lui faire oublier chaque instant de bonheur pour un meurtre involontaire… ce n'était pas tendre. Enfin nous n'avions pas vraiment d'autre choix pour qu'elle puisse rester en vie. Il fallait qu'elle nous oublie. Quand j'y repense je me demande si ce n'est pas pire que mourir de ne plus savoir qui l'on est vraiment. Se faire voler son existence est certainement plus rude que de la voir s'achevée…
Ilona repose son arme sur le portoir prévu à cet effet et annonce qu'elle va se reposer. Amélia acquiesce, encore perdue dans ses pensés. Ce n'est que lorsqu'elle entend que Markus apostrophe Ilona pour lui demander des comptes qu'elle réagit en s'avançant vers son ancien compagnon d'un pas décidé et furieux.
_ Je pense que tu me dois un certain nombre d'explications Ilona ! Rage Markus.
_ Pas maintenant, attend ton tour comme tout le monde. Grommelle Ilona en tentant de passer. Mais Markus lui bloque le passage et l'empoigne par les épaules.
_ Tu aurais au moins pu me dire que tu parlais toujours à mon frère à tes moments perdus ! Rétorque-t-il avec colère.
_ Cela ne te regarde pas ce que William et moi faisons. Et puis il faut bien quelqu'un pour penser à lui puisque tu es trop occupé pour cela. Grogne-t-elle.
_ Ah oui ? Vraiment ? Ironise Markus. Et Viktor le sait-il ? Sait-il que mon frère t'a déjà …
_ Oui, je suis au courant. Le coupe la voix de l'aîné qui fait son entrée dans la salle. Ilona et moi avons coutume de nous cacher peu de choses. Et je suppose que ta prochaine question concerne mon opinion sur le sujet. Sache que je n'enchaîne pas ma femme, elle est libre de faire ce qu'elle souhaite. Ce qui m'aurait dérangé c'est qu'il fasse cela sans son autorisation, ce qui ici n'était pas le cas. Tu as d'autres questions pour ma femme, ou bien elle est libre de prendre du repos ?
Markus grommelle quelque chose de très déplacé et Amélia le reprend en le disputant pour ce manque de respect envers Ilona et Viktor. La jeune femme n'a pas parlé depuis que Markus lui rappelé un souvenir qu'elle aurait préféré oublier pour son propre bien. C'était avant que William et Ana ne se rendent compte qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre et Ilona était déjà mariée depuis longtemps. Ce n'était qu'un volontaire accident sans suite et sans gravité. Le genre de choses auxquelles Markus ferait mieux de ne pas faire attention. Se sentant tout de même honteuse d'avoir eu besoin de l'intervention de Viktor pour se sortir de sa situation délicate, elle lui adresse un regard noir signifiant qu'elle aurait pu parfaitement bien se débrouiller seule. L'aîné ne relève pas, lui cédant la place pour qu'elle puisse passer.
_ Je ne t'ai pas dit que tu pouvais partir Ilona. Dit la voix de Markus.
_ Je n'ai pas d'ordres à recevoir.
_ Je suis toujours ton aîné que je sache, ce n'est parce que tu te transformes en animal que tu échappes à nos lois. Clame le vampire avec une certaine satisfaction.
Amélia lui répond avec véhémence qu'il ferait mieux d'éviter de se lancer sur des sentiers aussi glissant que la nature d'Ilona. Cette dernière serre les dents, renonçant à gifler Markus, sachant pertinemment qu'il a raison. Elle observe son ami avec dédain en lui demandant ce qu'il souhaite.
_ T'étudier. Dit-il avec simplicité. Déclenchant un hoquet outré chez Amélia et un grincement de dents chez Viktor.
_ Dans tes rêves. Lui répond-elle en haussant le ton visiblement choquée par l'emploi du terme « étudier ».
_ Tu devrais te montrer un peu plus reconnaissante envers nous. Lui dit Markus d'un ton doucereux. Le conseil aurait pu choisir de te faire exécuter suite à la révélation de ce que tu es. Et comme c'est Viktor qui est également en parti responsable de la survie de Lucian, je commence à me demander s'il n'éprouve pas une certaine pitié envers les monstres.
_ Tu dépasses les bornes Markus ! S'écrit Amélia. Tu sais très bien que ce sont deux cas très différents !
_ Laisse. Grogne Viktor en direction de la guerrière, en serrant les dents pour éviter de commettre un geste malheureux. S'il y a bien une chose qu'il n'apprécie c'est que l'on inclue son épouse dans le même panier que le premier des lycans.
Ilona quant à elle, prend une grande inspiration avant de faire demi-tour dans la salle au haut plafond en scandant aux trois aînés que Markus a parfaitement raison.
_ Tu veux que je me transforme c'est bien cela ? Questionne-t-elle profondément énervée. Et bien tu vas être servi ! Clame-t-elle en commençant à se déshabiller sous les regards désapprobateurs de Viktor et Amélia. Ne viens cependant pas te plaindre, il parait que les louves peuvent vite devenir plutôt hargneuse. Je te suggère de songer à l'éventualité que je puisse, avoir, dans une minute de bestialité, l'idée de te mordre.
Markus esquisse un sourire narquois pensant qu'elle plaisante. Viktor ne dit rien et Amélia s'apprête à se placer entre les deux immortels lorsque le mari de la louve ne la retienne par un bras, lui adressant un sourire qui en dit très long sur la suite des évènements.
Ilona laisse tomber son pantalon et lance sa tunique sur le sol avant de se défaire de ses sandales et des ses sous-vêtements. Markus l'observe sans se décontenancer devant l'air provocateur de l'hybride. Attendant le bon moment elle mute avec une grâce que le vieux vampire est bien obligé de lui reconnaître. Le loup noir ne fait pas sa taille mais il est tout de même imposant. Elle jette un regard vers son mari et son amie qui hochent la tête, semblant répondre à une question silencieuse. Markus est fasciné par l'immense animal qu'est devenue Ilona en l'espace d'un instant, se demandant comment il a fait pour ne jamais se rendre compte de la véritable nature de son amie. Il s'approche prudemment la main tendue, mais Ilona l'esquive avec adresse. Elle lui tourne autour pendant quelques minutes comme le ferait un prédateur jaugeant sa proie. Markus a un petit rire amusé par l'attitude de la jeune femme. Il perd néanmoins son sourire lorsqu'elle lui fonce dessus. Le vampire l'évite de justesse et pestant. Ilona ne lui laisse cependant aucun répit et repart à l'attaque. Après un quart d'heure de cette petite danse, elle décide qu'il est temps de passer à la vitesse supérieure. Après tout l'aîné souhaite avoir un aperçu de ses capacités, il va être servi.
Ilona repasse momentanément sous forme humaine entraînant un mouvement de surprise de Markus qui n'a aucune idée de ce que la femme-loup peut bien pouvoir préparer. Lorsqu'il scrute le regard de son adversaire il voit cependant que c'est la vampire qui lui fait face et non l'humaine habituelle. Les yeux d'Ilona luisent d'un vert émeraude très prononcé. Elle esquisse un sourire avant de lui foncer dessus. Markus l'évite de nouveau et s'apprête à lui servir une réflexion désobligeante lorsqu'il voit qu'elle a eu le temps de prendre deux lames. Le vampire grommelle que cela ne lui servira à rien contre lui, après tout Ilona ne l'a jamais battu, Viktor si, deux fois, mais il se garde bien d'en parler. Ilona reprend sa danse, sauf que cette fois-ci elle change constamment de forme, passant du loup au vampire, des griffes et des crocs aux lames toutes aussi acérées. Il se rend très vite compte qu'il ne sait pas vraiment où donner de la tête. Reprenant contenance et décidant qu'il s'est suffisamment fait ridiculiser comme cela, Markus empoigne le poignet d'Ilona et le tord pour lui faire lâcher une arme. Elle se laisse étrangement faire avant de se dégager facilement. Le vampire comprend très vite pourquoi lorsque le manche en métal devient incandescent. Cette fois-ci c'est l'humaine qui se trouve en face de lui. Trop surpris par la douleur et ayant oublié ce détail concernant les capacités de la jeune femme, Markus se fait désarmer facilement et se retrouve dans la même seconde cloué au sol par un animal qui est loin de peser les quarante cinq kilos d'Ilona.
La jeune femme se relève demandant avec ironie si Markus est satisfait de son numéro de chien savant. Le vampire ne dit rien encore sous le choc de sa défaite. Ilona reprend ses affaires rapidement et prend la direction de la sortie. Amélia lui adresse un petit sourire et ajoute en riant qu'elle se doutait bien qu'Ilona l'avait ménagée durant leur entraînement. Viktor ne dit rien se contentant d'effleurer la main de sa femme au passage.
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Alicia se laisse tomber sur le lit de Sélène, totalement exténuée. Le travail dans les champs est très pénible et malgré le fait que l'automne soit déjà bien engagé, il fait encore une chaleur insupportable en milieu de journée. Sa robe est poussiéreuse, tout comme son visage, et les ampoules de ses mains commencent à persister malgré la régénération tissulaire. Heureusement les moissons touchent à leur fin, le rythme devrait devenir plus paisible dans quelques semaines. Elle songe à Manuel qui aide Simon dans son atelier. Le père de Sélène n'est plus aussi jeune et sa vue commence à devenir moins bonne, ses gestes moins précis. Il a environ une dizaine d'années de plus que sa femme et cela se ressent assez. Manuel lui est d'une aide très précieuse, surtout pour lire certains plans ou apporter les finitions à ses ouvrages.
Sélène pousse le rideau et adresse un petit sourire impatient à Alicia qui bougonne qu'elle aimerait plutôt se reposer et que son entraînement peut bien attendre le lendemain. En effet, Sélène a réussi à convaincre la jeune fille de Viktor de lui apprendre à manier l'épée. Celle-ci n'y voit pas vraiment d'inconvénient hormis le fait que Simon n'aimerait certainement pas savoir que sa fille cadette se livre en secret à des activités d'hommes. Mais Sélène est très loin de se conformer à toutes les normes qui régissent les humains, n'ayant par exemple, pas une peur extrême de se promener dans les bois qui bordent le village. Ces mêmes bois qui regorgent pourtant de loups. Alicia se dit parfois qu'elle aurait fait une bonne guerrière vampire. Mais elle chasse très vite cette idée de sa tête lorsqu'elle s'y invite, préférant voir son amie heureuse avec les siens.
Sélène accepte en répliquant que de toute manière ils vont bientôt partir pour la place du village où a lieu la fête annuelle annonçant la fin prochaine des récoltes. Alicia ne dit rien, se contentant de fixer le plafond d'un air las. Sélène récupère cependant toute son attention lorsqu'elle lui annonce qu'elle va lui prêter une robe pour l'occasion. La jeune fille rétorque qu'elle n'enfilera jamais le vêtement.
Elle rend cependant les armes quelques minutes plus tard lorsque c'est Aida, la plus grande des jumelles de Cécilia qui vient lui apporter la robe en question. Et comme Vilhelmina, son double, insiste pour la coiffer, Alicia se voit dans l'obligation d'accepter de se rendre à la fête avec le reste de la famille. Elle se traine jusqu'à la baignoire au rez-de-chaussée, les deux petites sur ses talons. L'adolescente pense avoir la paix pour se laver mais elle se trompe, Aida se déshabille et saute dans la grand cuve d'eau, très vite imitée par sa sœur qui tire Alicia par la main. La jeune fille soupire avant de rejoindre les deux fillettes qui sont aux anges.
_ Fais disparaître l'eau ! Demande Vilhelmina en babillant, toute excitée par l'idée qu'Alicia puisse réaliser l'un de ses habituels « tours de magie ».
La fille de Viktor avait d'abord caché ce qu'elle savait avant de faire s'évaporer de l'eau par inadvertance devant les jumelles. Depuis ce jour les enfants gardent le secret mais réclament souvent qu'Alicia se serve de ses capacités, ce qu'elle fait plutôt de bon cœur.
La jeune fille prend un peu d'eau dans le creux de ses mains et en se concentrant légèrement la fait s'évaporer créant une grande quantité de vapeur. Les deux petites applaudissent et le bruit attire leur mère qui se prépare elle-même dans une pièce adjacente. Cécilia rentre dans la petite pièce baignée d'eau bruineuse.
_ Oh excuse moi Alicia. Dit-elle en l'apercevant avec ses filles. Je ne savais pas que tu étais avec Aida et Vilhelmina. Elles ne t'embêtent pas au moins ? Demande la jeune mère inquiète.
_ Non, ne vous en faites pas. Lui dit Alicia avec un sourire amusé. J'aime bien m'occuper des enfants de toute façon.
_ C'est vrai. Murmure Cécilia avant de rajouter. D'ailleurs je pensais à cela l'autre jour. Tu pourrais peut-être te présenter à l'instructeur du village, il serait certainement ravi d'avoir un peu d'aide. En plus tu sais très bien lire.
_ Ils n'écouteront jamais une jeune fille. Rétorque Sélène en passant la porte de la petite pièce à son tour.
Cécilia n'ajoute rien, préférant éviter une longue discussion avec sa sœur. Elle indique à Alicia de se dépêcher avant de ressortir, Sélène sur ses talons. L'adolescente sort de l'eau et enveloppe les deux petites filles dans des serviettes avant de se sécher à son tour. Elle avise les robes atteintes pour les deux petites et les apprête avec soin. Elle enfile sa tunique et remonte à l'étage afin de se préparer également. Sur le chemin elle croise Manuel, juste en pantalon qui descend pour profiter de l'eau chaude. Les deux adolescents rougissent de concert, avisant leurs tenues légères et Aida ne parvient pas à retenir un petit gloussement. Sa jumelle lui donne un coup coude et attrape la main d'Alicia pour la tirer de sa léthargie.
Une fois la rode enfilée et ses cheveux noués en un chignon dont s'échappent quelques mèches bouclées, Vilhelmina et Aida déclarent Alicia parfaite. Et la plus espiègle des deux ajoute que Manuel la trouvera certainement très jolie. Son double se met à rire et Alicia esquisse un sourire un peu embarrassé en repensant au jour où Sélène lui avait demandé s'il y avait quelque chose entre elle est le fils de William. Eugénia l'avait déjà deviné le premier jour mais son mari avait mis autant de temps que Sélène avant d'arriver aux mêmes conclusions. Il fallut qu'elle surprenne une étreinte assez étroite pour se faire à l'idée que les deux adolescents nourrissaient de purs sentiments l'un envers l'autre. Simon avait juste dit lorsqu'il avait été mis au courant qu'ils avaient plutôt intérêt à ce qu'ils ne les surprennent pas dans le même lit. Cette remarque avait eu le mérite de faire rougir aussi bien Alicia que Manuel. Ce dernier avait ajouté en bégayant, ce qui est très inhabituel chez lui, que ce n'était pas dans ses intentions de partager la couche d'Alicia si tôt. L'adolescente n'avait rien dit. Cécilia avait sourit et Aida avait demandé à sa mère ce que Manuel insinuait. Ottó s'était mis à rire. Eugénia avait du faire sortir Alicia de table tant elle était gênée par la tournure que prenait la discussion.
Alicia se presse dans la salle à manger et Eugénia l'observe avec un sourire maternel qui réchauffe le cœur de la jeune fille. A vrai dire, elle trouve cette famille particulièrement attachante. A l'autre bout de la pièce, Manuel est en pleine discussion avec le mari de Cécilia qui semble lui expliquer le fonctionnement d'une machine plutôt complexe servant à compter le blé. Son attention est cependant vite détournée lorsqu'il aperçoit son amie. En vérité c'est la première fois qu'il la voit avec une robe, et il doit bien avouer qu'elle est plutôt jolie.
Lorsque tout le monde est fin prêt ils prennent la direction de la place centrale. La musique parvient aux oreilles d'Alicia qui demeure interdite. Personne ne joue d'un instrument au château, il n'y a jamais de musique, jamais de chants, jamais de danse, jamais autant de joie. Au contraire, Manuel lui le lui a expliqué, Olek organise assez régulièrement de petits rassemblements festifs de ce genre. Le fils de William lui a voué que c'est Helén qui lui a appris à danser durant son court séjour chez la tante de son amie.
Alors qu'Alicia reste émerveillée devant les lanternes multicolores qui illuminent la place et les grandes tables sur lesquelles sont disposés de nombreux plats, Manuel lui propose galamment son bras, l'invitant à se joindre à Cécilia et Ottó au milieu des danseurs.
_ Tu sais bien que je ne sais pas danser. Lui répond Alicia en se tortillant sur place.
_ Ça ne fait rien. Réplique le garçon. Laisse toi guider, cette danse est assez lente, cela devrait être facile.
Alicia hésite, puis, devant le regard instant de Manuel et le petit clin d'œil lancé par Sélène, se décide à accepter. L'adolescent pose doucement une de ses mains sur la taille de son amie et s'empare de sa main avec l'autre. Alicia glisse la sienne, encore libre, dans le dos de Manuel et se laisser attirer contre le garçon. La danse se révèle être une épreuve beaucoup moins terrible qu'il n'y paraissait au premier abord et Alicia se rend compte qu'elle y prend même du plaisir.
La musique suivante sonne le début d'une farandole et Alicia quitte les bras protecteurs de son ami pour se retrouver à tourbillonner sans cesse, jusqu'à en avoir le tournis. Elle finit par aller s'assoir à une table, ivre de joie au milieu des hommes souffrant d'une ivresse toute autre. Manuel la rejoint un peu essoufflé, et Eugénia les regarde d'un air bienveillant. Alicia lui sourit en retour. Et ce sourire est vrai, entièrement vrai. Le deuil est très loin d'elle à cet instant précis, seules résonnent les notes et les rires autour d'elle. La nuit est chassée par les petites lumières dansantes de la fête de l'automne et les feuilles colorées égayent le sol encore sec.
Un ménestrel s'avance, chantant d'une voix claire les aventures d'un vieux sage à la recherche d'un pays lointain. Alicia se laisse porter par ses mots, filant aux grès des mélodies, loin, très loin des immortels et de leurs conflits, pour la première fois de son existence, Alicia goute enfin à la vie et au bonheur. Ses pensées s'égarent, ses yeux se voilent et la jeune fille s'endort contre Manuel qui a passé un bras autour de sa taille, la pressant contre lui. Le verre de vin qu'elle a bu est sans doute impliqué dans sa léthargie, et alors que sa respiration s'apaise, une larme d'émotion glisse le long de sa joue, se perdant dans son sourire.
Alicia se rend à peine compte que la musique s'arrête et que Simon la prend dans ses bras comme le ferait un père. Il la dépose sur son lit avec précaution et l'embrasse sur le front, finalement très attendri par ce petit bout de fille très étonnant et bouleversant. Sélène la rejoint et lui souhaite une bonne nuit. Elle sourit à nouveau dans son sommeil avant de se retourner pour trouver une position plus confortable. Son dernier souvenir de la soirée est un léger baiser que Manuel dépose sur ses lèvres avant de lui-même rejoindre son lit.
Pour la première fois depuis la mort de sa sœur, Alicia passa une nuit sereine qu'aucun cauchemar ne vint troubler.
OoooooO
Plus que deux chapitres avant la fin du premier tome! :)
Bonne nuit!
