Warning ! Ames sensibles s'abstenir, certains passages sont violents, sanglants et peuvent éventuellement heurter.

Ceci est l'avant-dernier chapitre du premier tome...


Chapitre 27 : Le froid brûlant de l'hiver

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Le loup au poil d'un gris presque métallique court aussi vite qu'il le peut, suivant celui au pelage mimant des grains de sable. Celui-ci va trop vite, beaucoup trop vite. Il ne sait pas où il va, il a peur, il veut s'enfuir loin sans vraiment que la destination ne soit importante. Seule compte la distance qu'il mettra entre lui et ses poursuivants. Un cheval piaffe, le loup argenté accélère, pestant intérieurement contre celui qui, très certainement le monte. Le froid est vif, il lui brûle les pattes. Cependant il continue sa course, il le faut, il est hors de question que le petit loup perdu ne disparaisse.

Enfin, il semble s'immobiliser. Le loup clair s'arrête à son tour, le cavalier l'imite, il pose pied à terre, il cherche ses mots. Un grondement d'avertissement lui indique de se taire. Le petit loup égaré émet une plainte et regarde devant lui : le vide, la falaise, la mort, le repos. Puis regarde derrière lui : l'autre loup, la vie, le cavalier, les chaînes, le sang, la guerre. Et sans un mot il fait son choix.

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Viktor s'éveille en sursaut. Son cauchemar était plutôt effrayant, et totalement incompréhensible. Il se tourne vers l'autre côté du lit, désespérément vide. Ilona n'aura dormi avec lui qu'une seule nuit. Depuis l'affaire avec Markus, elle l'ignore superbement, sauf durant le conseil où elle tient son rôle d'une façon irréprochable. Mais en dehors de la petite pièce circulaire, leurs rapports sont glacés. Elle ne lui parle pas, le regarde à peine, la colère est perceptible sur son visage, autant que la douleur. Il lui faudra certainement des années avant de pouvoir lui pardonner ce qu'il a fait, surement même des siècles avant qu'elle n'accepte le fait qu'il ait fait exécuter leur fille aînée pour le bien commun.

Viktor s'habille, il a quelque chose à faire. Une tâche qui le répugne mais qu'il est dans l'obligation de mener à bien. Si Lucian ne s'était pas échappé il aurait pu en être tout autrement, mais malheureusement le lycan a pris la tête d'une véritable petite armée, leur portant des coups féroces chaque jour, les affaiblissant au fur et à mesure. Si seulement il n'en avait pas un morceau en sa possession… ce serait tellement plus simple. Mais le collier de Sonja et son terrible secret sont entre les mains du rebelle. Ilona le détestera encore davantage lorsqu'il aura fait ce qui doit être. Au point où ils en sont cela ne changera certainement pas grand-chose.

Il se débat avec les sangles de sa cuirasse lorsque sa femme rentre, de façon totalement inattendue, dans sa chambre. Son visage est grave. Ilona a deviné où il allait, elle va certainement lui demander d'épargner les enfants, et elle aura raison, comme toujours.

_ Il y a certainement une autre solution. Murmure-t-elle.

_ Non, aucune. Ils sont les seuls avec toi, Amélia et moi à savoir où elle se trouve. Réplique-t-elle.

_ Les deux plus jeunes ont six ans. Tu ne peux pas faire ça… L'implore Ilona.

_ Si je ne le fait pas, personne ne le fera. Tu sais très bien que si Lucian ne s'était pas enfuit, rien de tout ceci ne serait. C'est lui qui tue cette famille, je ne suis que le médiateur.

_ Que d'hypocrisie ! Tempête-t-elle. Il y a quelques années tu n'aurais jamais fait une telle chose ! Il y a certainement un autre moyen ! Mettons les à l'abri, ils sont mortels après tout, cela ne serait pas très long avant qu'ils ne décèdent de causes naturelles.

_ Juste sous le nez de Markus ? C'est lui donner directement la clef. Rétorque Viktor en bouclant sa ceinture et prenant son épée.

_ Les deux filles ne s'en souviennent certainement pas… S'il-te-plait, épargne les enfants ! Et sache que je les ai observés, ils sont bons, honnêtes, si tu leur disais de se taire, ils le feraient.

_ Tu es encore bien trop naïve Ilona. Lui dit Viktor sur le ton de la leçon. Je pensais qu'après avoir vu ce que Lucian était capable de faire, tu serais plus raisonnable et comprendrais qu'il faille faire des sacrifices pour remporter la guerre.

_ Comme pour Sonja je suppose ! S'emporte la femme de l'aîné. Ça c'était un sacrifice pour le bien commun c'est certain ! Grâce à cela nous sommes en guerre, affaiblis et plus monstrueux que jamais ! Tu veux faire passer les lycans pour des monstres ? A ton aise. Mais montre toi au moins suffisamment intelligent pour ne pas en être un aussi !

La seconde suivant, Ilona tombe à genoux sur le tapi, se tenant la joue, incrédule. Viktor ne l'avait jamais frappée auparavant. La louve reste sonnée, incapable de dire quoi que ce soit et son mari en profite pour la relever, l'empoigner et emprisonner ses mains dans son dos, il les attache d'un geste sec avec une ceinture posée sur un rebord du lit. Ilona se débat contre lui, mais il est beaucoup plus fort qu'elle. Il l'oblige à monter sur le lit, soutenant son regard de plus en plus hargneux. Lorsqu'il sent qu'elle risque de se transformer en loup, Viktor la plaque sous lui et place son poignard en argent contre sa gorge, l'avertissant. Ilona se débat à nouveau, tentant de la faire tomber du lit et Viktor descend la lame pour entailler l'épaule de la jeune femme. Elle tressaille, sentant l'argent la brûler, avant de s'immobiliser, lançant à Viktor le regard le plus meurtrier qu'il ne lui a jamais vu arborer.

_ Ne fais pas ça… Le supplie-t-elle.

_ Tu sais que c'est nécessaire. Tranche-t-il. Puis retirant la lame de la peau d'Ilona, ajoute d'un air navré. Désolé mais tu ne me laisses pas le choix.

Ilona l'observe incrédule, ne sachant ce qu'il prépare. Viktor caresse avec douceur la joue de sa femme avant d'appuyer sur un point bien précis de la nuque de la jeune femme. Celle-ci sursaute avant de sombrer dans l'inconscience. L'aîné soupire et relâche la pression sur le corps de son épouse. Il vérifie sa respiration, s'assurant bien qu'il ne lui a pas fait de mal et lorsqu'il est certain qu'elle ne risque rien, défait les liens qui retiennent ses poignets et l'allonge de façon plus confortable. Viktor dépose un baiser sur son front et murmure une deuxième fois qu'il est désolé, avant de sortir de la pièce et de s'engager dans les longs couloirs du château d'Olek. A cette heure, tout le monde vaque à ses occupations, il est donc certain que personne ne sait qu'il vient d'assommer Ilona. Satisfait, il prend la direction des écuries.

Soren et Kraven l'attendent avec quelques hommes, leurs visages ne laisse deviner aucune émotion. Ils sont froids, cruels. Viktor enfourche son cheval et donne l'ordre de départ dans le silence. Les trois vampires se mettent en route avec leurs serviteurs pour accomplir leur funeste destin et Viktor se retourne une dernière fois vers le château, pensant à Ilona et au fait qu'elle ne lui pardonnera pas de si tôt et son attitude et ce qu'il s'apprête à faire.

oOo

Sélène pousse un hurlement lorsque l'un des loups qui l'a pris en chasse lui attrape la jambe. Alicia accourt et réussi tant bien que mal à faire partir la bête. Mais celle-ci n'en démord pas et lacère de ses dents le bras de la jeune vampire qui lâche un gémissement plaintif. Jamais ils n'ont été aussi agressifs. Et jamais Alicia n'a eu si peu de contrôle sur eux. Elle serre son membre meurtri contre elle et un grondement s'échappe du fond de sa gorge. Les animaux l'observent, incertains, avant de finalement reporter leur dévolu sur la cargaison des deux jeunes filles. Puis tout d'un coup, pris d'une frayeur inattendue, ils prennent la fuite. Alicia reste un instant les bras ballants, ne sachant que faire. Leurs chevaux ont fuit depuis longtemps, elles sont à pied et la nuit ne va pas tarder à tomber. Tout cela pour une simple histoire de livraison de serrures. Simon ne pouvait pas s'en charger et le château étant à quelques heures à peine, il avait envoyé Sélène et Alicia.

Lorsque la fille de l'artisan la tire par le bras, celui qui n'est pas blessé, elle ne réagit pas immédiatement. Le visage de Sélène arbore une terreur sans nom. La jeune fille se décide alors à lever le nez du sol enneigé sur lequel son sang goutte, lentement. Elle croise alors le regard d'un loup-garou d'un peu plus de deux mètres qui se tient face à elles. Alicia déglutit, Sélène est à deux doigts de s'évanouir. La créature semble indécise. La fille de Viktor commence à reculer calmement, entraînant sa sœur adoptive dans son sillage, tremblante.

Le loup s'avance, l'adolescente s'immobilise. Il louche sur son bras meurtri avec férocité, Alicia a un sentiment de nausée. Elle reste immobile, priant pour qu'il se décide à partir. Sa tête est vide, elle ne parvient pas à pénétrer dans l'esprit de son adversaire. Lucian doit certainement y être pour quelque chose. La bête se penche en lèche la blessure d'Alicia sous le regard dégoûté de Sélène. Il ne s'affaire pas très longtemps cependant et comme s'il venait de commettre un sacrilège, se retire lentement, s'inclinant presque devant la fille de Viktor.

Lorsqu'il disparaît enfin, Alicia sent sa tête lui tourner et perd connaissance en s'affaissant dans la poudreuse. Lorsqu'elle les rouvre, elle est allongée, de nombreux regards inquiets sont tournés vers elle. Son bras est enveloppé dans un linge propre et plaqué en écharpe contre sa poitrine. Elle se sent brûlante. Eugénia lui éponge le front avec une serviette humide, elle semble très anxieuse.

Alicia tourne un peu la tête et se rend compte qu'elle est allongée sur son lit, sa tête repose sur les genoux de Manuel qui lui sourit doucement, lui massant les tempes. Sélène prend doucement la parole d'une voix craintive que la fille de Viktor ne lui connait pas.

_ Après que tu te sois évanouie, la grosse bête est revenue, accompagnée… L'humaine tremble. Elles ne m'ont pas approchée mais en revanche l'une d'elles t'a prise dans ses bras et t'a portée jusqu'à l'orée du bois, tout près de la maison. J'ai juste eu à vous suivre pour retrouver mon chemin. Après elles sont juste parties, en s'inclinant… c'était effrayant… Qu'est-ce-que c'était que ces bêtes ? Je n'avais jamais vu de loups aussi terrifiants et gigantesques.

Alicia ne dit rien, incapable d'aligner deux pensés cohérentes tant son corps semble se consumer. Elle n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Mais elle devine à la tête de Manuel que cela doit être grave. Son ami se force à sourire, elle en est bien consciente. D'étranges images dansent dans sa tête sans qu'elle ne parvienne à savoir d'où elle les tient.

Elle rassemble toute sa volonté et réussit faire un peu partir la chaleur, étonnant Eugénia. Elle murmure avec autant de douceur que possible à l'égard des humains des paroles qu'elle est certaine de regretter.

_ C'était des loups-garous.

La famille observe l'adolescente comme si elle était soudainement devenue totalement folle. Cécilia grommelle que ce n'est pas très malin de rire de ce genre de choses et Alicia lui indique qu'elle ne plaisante pas. Manuel pose son regard sur Simon qui a pali. L'humain sait exactement ce qu'est un loup-garou et si l'une de ses bêtes a vraiment ramené Alicia jusqu'ici ce n'est certainement pas bon signe pour la jeune fille. La voix de Manuel le sort de ses pensés. Le garçon s'est levé, reposant avec douceur la tête de son amie sur l'oreiller. Il entraîne l'humain dans la pièce du dessous, souhaitant lui parler. Les femmes de la maison restent avec Ottó au chevet de la jeune vampire qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer.

Manuel indique une chaise à Simon et lui dit dans un souffle.

_ Il y a quelque chose que vous ne savez pas sur Alicia.

_ Elle… est-elle comme toi ? Je veux dire, elle a également un lien avec les loups ? Demande-t-il en chuchotant. Manuel soupire, l'explication risque d'être plus longue que prévu.

oOo

Manuel était concentré sur sa tâche lorsque Simon fit tomber un lot de parchemins usés. Plein de bonne volonté, l'adolescent délaissa la clef qu'il était en train de finir pour aider son hôte à ramasser ses documents. Simona le remercia en se maudissant pour sa maladresse qui ne s'arrangeait pas avec l'âge. Manuel rassembla les feuilles et les tendit à l'humain, il allait les lui laisser lorsque celle du dessus reteint son attention. Il s'agissait d'une cage, aussi sophistiquée qu'effrayante, conçue pour retenir un être d'une force surhumaine et d'une taille inégalable.

Un sentiment de nausée s'empara de lui et les avertissements de William lui revinrent en mémoire. Il savait exactement ce qu'était cette cage et qui elle était sensée accueillir, son père, son propre père. Et lorsqu'horrifié il reconnu le collier de Sonja comme étant un des morceaux de la clef destinée à l'ouvrir ou la fermer il manqua de défaillir, tout se mettaient en place dans son esprit et il se mit à trembler bien malgré lui. Pour la première fois de sa vie il était vraiment terrifié par quelque chose.

La main de Simon se posa sur son épaule. Il le conduisit vers un siège et le força à s'assoir. Après quelques instants à fixer le jeune garçon il lui demande avec douceur.

_ Alors ce que Janelle disait était vrai ? Cette créature a vraiment eu un fils ?

Manuel trembla. Il ignorait ce que Janelle avait dit à l'homme à son propos et il ignorait ce que Simon pensait de tout cela. Il était un monstre à ses yeux très certainement. Mais si l'humain pensait cela, il n'en laissa rien paraître, se contentant de fixer Manuel d'un air apitoyé. Il reprit devant son manque de réaction :

_ Je ne sais toujours pas pourquoi elle m'en a parlé. Murmure-t-il. Mais plus je te vois, plus j'ai l'impression de te connaître. J'ai vu cette chose tu sais, elle était folle, avide de sang, elle n'avait rien d'humain.

_ Je sais. Dit juste Manuel, les yeux rivés au sol.

Simon resta interdit. Il avait deviné depuis un moment que le garçon savait quelque chose, et à présent il se maudissait qu'il soit tombé sur les plans de la prison de son père.

_ Tu sais, je ne sais absolument pas comment c'est possible. Je ne préfère pas me mêler de vos histoires d'immortels. Il prononce le dernier mot avec crainte. Janelle m'en a parlé… Chuchote-t-il. Elle pensait que je devais savoir ce dans quoi je mettais les pieds. Alors elle m'a tout dit. Ma femme ne sait rien. Mes filles non plus. Je suis le seul tu comprends. Alors je ne dirais jamais ce que toi et Alicia êtes, ni que vous ne devriez pas être ensemble sur les routes. Je ne sais pas ce qui s'est passé chez vous.

Il marque un temps de silence.

_ Seulement, vois-tu après qu'elle m'ait dit que cette créature, ce William avait eu un petit garçon, cela m'a fait réfléchir. Je me suis interrogé sur ce petit et ce qu'il ressentirait s'il me rencontrait, moi le responsable des chaînes de son père. Je ne pensais pas que tu viendrais. A la minute où j'ai croisé ton regard j'ai su. J'ai su qui tu étais, parce que vous avez le même regard, la même rage, la même douleur dans les yeux. Ce regard glaçant qui vous fait vous sentir minuscule et cette haine indescriptible.

_ Je ne suis pas comme lui. Dit Manuel d'une voix brisée, plus pour ce convaincre lui-même que son interlocuteur.

_ Je le vois bien. C'est pourquoi je voudrais m'excuser face à toi. Et je… Il lui tendit les plans de la prison de William. Je veux tu prennes ça. Depuis que je connais ton existence mon acte que je pensais juste me parait abominable. Alors fais-en ce que tu veux.

Manuel s'empara des parchemins avec lenteur et les jeta d'un geste brusque dans la cheminée. Simon ne dit rien mais pressa l'épaule du garçon. Manuel lui demanda alors, curieux :

_ Comment pouvez vous être aussi sur de qui je suis ?

_ Une femme me l'a montré autrefois, il y a des années, maintenant que j'y pense, c'était il y a exactement quinze ans. Elle était belle, très belle et froide. Ton amie lui ressemble beaucoup, c'est même son portrait je dirais. Elle portait un enfant, son ventre était arrondi. Elle a juste posé ses mains sur mes tempes et je t'ai vu alors que tu n'existais pas encore. Elle n'a rien dit mais j'ai su à cet instant précis que nos chemins se croiseraient. Alors j'ai attendu, et te voilà, un matin, dans ma grange, avec cette jeune fille. Je ne veux pas savoir ce que vous êtes exactement. Mais je veux cependant être sur de ne pas avoir rêvé cette femme et ce qu'elle m'a transmis.

_ Vous n'avez pas rêvé, cette personne existe vraiment. Et je crois qu'elle tenait absolument à ce que nous allions vous trouver pour une raison bien précise. J'ignore cependant laquelle.

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_ Alicia est différente. Explique Manuel. En vérité je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un dans ce monde capable de dire ce qu'elle est. Mais le fait que le loup-garou l'ait emmenée ne me surprend pas, elle peut les contrôler. Il insiste bien sur ce dernier mot et Simon frissonne. Il n'a plus vraiment envie de savoir la vérité sur Alicia finalement.

_ En revanche leur présence si près d'ici est un très mauvais signe. L'homme dont je vous ai parlé, qui nous cherche Alicia et moi, il est certainement tout près. Il faudrait partir, pour votre sécurité. J'ignore comment mais il doit se douter de ce que vous avez fait pour le peuple d'Alicia. Il a certainement du consulter les archives des missions et comprendre que vous étiez important.

Simon hoche négativement la tête, ne croyant pas Manuel lorsqu'il prononce ses avertissements. Il a l'air profondément désolé, croyant certainement que c'est de sa faute si les humains se trouvent en danger. L'artisan lui indique qu'ils ne bougeront pas d'ici pour quelques loups et Manuel grommelle que ce ne sont pas ces montres là qui l'inquiètent. Il se lève prestement indiquant qu'il va faire une ronde dans les environs pour s'assurer qu'il n'y a aucun danger à proximité.

L'humain hoche la tête, mécontent de voir partir le jeune homme alors qu'Alicia est dans un triste état. Manuel ne perd cependant pas de temps et sort de la maison.

Simon remonte voir Alicia. Sa femme lui indique alors que l'adolescente s'est endormie, puis en baissant le ton car elle ne souhaite pas que les plus jeunes entendent, elle murmure que la plaie de la jeune fille s'est refermée toute seule. Simon lui dit de ne pas s'inquiéter et l'invite à aller se coucher.

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La créature s'approche de sa proie qui ne se méfie pas. L'homme regarde les chevaux, cherchant la cause de leur agitation. L'immortel saute habilement sur le sol, faisant face quelques secondes à l'humain avant de se jeter avec bestialité sur sa gorge tendre. Le sans goutte sur la neige et le corps sans vie de Simon tombe, inerte, ses yeux exorbités de terreur.

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Alicia se réveille en hurlant. Cette fois-ci elle en est certaine, ce n'était ni un rêve, ni un souvenir. Elle secoue énergiquement Sélène qui dort à côté d'elle, lui criant de se lever et de s'enfuir. La jeune femme la regarde abasourdie, puis lorsque les marches se mettent à craquer, elle se pétrifie. Elle entend sa mère sortir sur le palier pour s'enquérir de ce que fait son mari, mais aucune réponse ne lui parvient. Alicia retient son souffle et tire doucement le rideau, faisant signe à l'humaine de ne pas bouger. Elle sent une présence, elle en est certaine, et ce n'est ni un lycan, et encore moins un loup. C'est un vampire, et il est là pour tuer.

Elle plonge la main sous son lit, sentant le froid rassurant d'une lame qu'elle a dissimulé il y a maintenant quelques mois. Son bras mordu par le loup ne lui fait plus mal, mais la fièvre ne l'a cependant pas quittée, elle agit à l'instinct, sans se poser de questions. Elle empoigne l'épée fermement et saute hors de la chambre. Ses yeux s'habituent à la pénombre et elle cherche Eugénia du regard. Ne la trouvant pas, elle s'inquiète, elle n'a pourtant entendu aucun bruit depuis qu'elle lui a fait signe de ne pas se mouvoir.

Un bruit de succion trouble le silence suivant de celui plus mat d'un corps qui tombe. Sélène sort également malgré les hurlements d'Alicia qui lui ordonne de ne pas regarder. L'humaine laisse échapper un cri de pure horreur devant le corps désarticulé de sa mère et ses sanglots se mêlent bien vite à ceux d'Alicia.

Soudain, la fille de Viktor sent qu'on la tire en arrière. Elle fait volte-face et tombe nez-à-nez avec un garde vampire qui vraiment l'air très surpris de la voir ici. Cette seconde d'hésitation lui coute sa tête qui roule sur le sol avant de tomber dans l'escalier, dévalant les marches dans un bruit macabre. Sélène est tétanisée, incapable de bouger, le sang a giclé sur ses vêtements. Elle est maculée du liquide rouge vermeille et se cramponne au bras de la plus jeune.

Alicia sent monter une colère immense en elle. Elle est certaine que son père est derrière tout cela, Manuel lui ayant parlé des plans découverts dans l'atelier de Simon. Alors elle se tient prête à le voir apparaître lorsque les marches craquent une nouvelle fois. Sauf que la personne qui monte les escaliers n'est pas son père, non, car ce n'est pas même un vampire. Lucian l'observe avec un sourire narquois. Alicia ne comprend plus.

Un hurlement en provenance du lit de Cécilia lui fait relever la tête. Le cri est vite interrompu, brutalement, trop brutalement. Alors que Sélène est sur le point de s'évanouir en sanglotant qu'elle souhaite se réveiller de ce cauchemar qu'elle est en train de vivre. Des bruits de lutte captent l'attention aussi bien de Lucian que d'Alicia. Ils proviennent de dehors et l'adolescente comprend. Son père et Lucian ont eu la même idée, au même moment. Et à présent les deux races s'affrontent.

Lucian lui fait un signe de la main, lui indiquant d'avancer vers lui, ajoutant en riant presque qu'elle lui a bien facilité la chose en tuant le garde de son père. Ce qui l'intéresse ce sont juste les plans de la prison de William, ceux que Manuel a fait brûler. Ceux qui n'existaient plus que dans la mémoire de Simon. Ceux qui n'existent plus car Simon est mort. Elle en est certaine. Enfin, ce n'est pas réellement tout ce qui l'intéresse, Alicia est bien consciente qu'il souhaite la récupérer, elle et ses capacités hors normes.

Lorsque les pleurs des jumelles résonnent dans la pièce, interrompus à leur tour par des bruits de guerre, Alicia sent la fureur prendre le dessus. Son corps est brûlant, malade de colère. Lucian l'observe et susurre doucement que son père lui a bien facilité la tâche également en se chargeant des humains. Sélène n'entend pas ses paroles, trop effrayée et au bord de la défaillance.

Lucian fait un pas en avant et Alicia enflamme les rideaux, qui à leur tour enflamment le reste de la maison. En quelques secondes, la demeure de Simon devient un vrai brasier. Il n'y a plus personne à sauver de toute façon. Profitant de la surprise elle tire Sélène vers l'autre bout de la pièce et brise la vitre de la fenêtre, se servant de sa force surhumaine elle saute en portant son amie. L'atterrissage est rude et l'humaine est complètement sonnée. Mais elle se reprend assez vite et son apathie se transforme assez vite en hystérie. Elle prend conscience de ce qui se passe, des siens qui ont été tués par des gens qu'elle n'a jamais vu de sa vie mais qui semblent connaître Alicia.

Cette dernière la gifle, calmant immédiatement ses soubresauts. Elle s'excuse rapidement et reprenant son épée l'entraîne plus loin. Elle ne tarde cependant pas à se retrouver de nouveau face à Lucian qui ne semble pas avoir apprécié les talents de pyromanie d'Alicia. Il l'empoigne, l'adolescente lui transperce la jambe avec sa lame. Lucian la relâche avec fureur et mute, sous les yeux horrifiés de Sélène. La fille de Viktor lui hurle de fuir et l'humaine obéit sans réfléchir, le temps de la réflexion est révolu depuis longtemps de toute façon.

Le lycan se rue sur l'adolescente qui tremble tellement de rage qu'elle se demande comme elle fait pour tenir encore debout. Alors que l'amant de Sonja est à quelques centimètres d'elle, un loup-garou au poil argenté le percute de plein fouet. Alicia reconnait Manuel et laisse échapper un cri de surprise en tombant sur le sol, elle ne l'a jamais vu sous cette forme, elle déteste se transformer de cette manière. Les deux anciens esclaves se toisent avant de commencer à se battre, sans aucune pitié l'un pour l'autre. C'est alors qu'Alicia remarque quelque chose, en fait, elle entend quelque chose. C'est extrêmement faible, mais son ouïe surdéveloppée lui permet de percevoir tout de même un gémissement. Son regard se porte vers la maison en flamme et lorsqu'elle voit une petite main s'agiter derrière une fenêtre son sang ne fait qu'un tour.

Elle bondit sur ses jambes et prend la direction de la porte, évitant au passage les vampires et les lycans qui se battent. Elle remarque Sélène un peu plus loin. Elle fronce les sourcils. Viktor se tient près de la jeune femme, la rassurant visiblement, alors qu'il est grandement responsable de la mort de la famille de celle-ci. Alicia défonce la porte bloquée à cause d'une poutre tombée durant l'incendie.

La chaleur est insupportable mais la jeune vampire s'engouffre tout de même à l'intérieur. Elle cherche l'escalier au milieu du brasier. Il ne reste pas grand-chose de ce dernier. Lorsqu'elle le trouve enfin, quelqu'un l'empoigne par le col de sa tunique la forçant à reculer. Alicia se débat et se retrouve face à son père. Viktor a le visage sévère mais c'est bien de la peine qui brille dans ses yeux. Il avait, suivant le vœu d'Ilona, demandé à ses hommes d'épargner les fillettes. Ceux-ci, assoiffés de sang n'avaient pas tenu compte de ses propos et l'un d'eux était entré dans la chambre de Cécilia, massacrant cette dernière et son mari. Viktor ne s'était pas attardé, pensant que les jumelles avaient subit le même sort et il souhaitait épargner la vue des deux petits corps ensanglantés à sa fille.

_ Lâche-moi ! Lui hurle d'Alicia. Ne me touche pas ! Ajoute-t-elle en se dégageant vivement.

_ C'est trop tard ! Lui crie l'aîné pour couvrir le bruit des flammes. Alicia c'est fini, il n'y a plus rien là-haut !

_ Tu te trompes ! Lui dit-elle avec férocité, sortant les crocs, prête à le mordre s'il ne la lâche pas.

Et comme pour appuyer ses propos, un faible cri retentit dans la maison. Viktor relève la tête et attrapant Alicia par la taille la propulse à l'étage, la rejoignant d'un saut souple. L'adolescente n'en croit pas ses yeux, Viktor l'aide, cela n'a aucun sens. Sauf si… sauf s'il n'a jamais eu l'intention de tuer les jumelles… devine-t-elle.

Les deux vampires avancent entre les flammes, se soutenant mutuellement et toussant. Alicia songe avec horreur qu'elle est entièrement responsable de cet incendie. Un grognement plaintif suivit d'une vive douleur mentale la renseigne que Lucian doit avoir pris l'avantage sur son cousin. Elle tente d'oublier Manuel pour se concentrer sur sa tâche mais la fumée commence à l'étourdir. Lorsqu'enfin, ils parviennent au lit des filles de Cécilia, l'odeur âcre du corps d'un vampire étendu sur le sol en train de se consumer induit en elle une nausée sévère qu'elle peine à réprimer. Elle remarque juste que sa gorge arrachée indique que c'est un lycan qui lui a réglé son compte, certainement Manuel.

Le sol émet un dangereux craquement et Viktor n'a que le temps de tirer Alicia par un bras pour l'empêcher de tomber. Au même moment un cri de terreur retentit et en voyant Vilhelmina se cramponner à un bout de poutre en hurlant le prénom de sa sœur, que Viktor et sa fille aperçoivent, inerte sur le plancher, Alicia se raidit et précipite vers la première des fillettes, celle qui risque de tomber dans les flammes d'un instant à l'autre. Viktor s'agite de son côté en direction de Aida. Il soulève la petite fille en priant pour qu'elle soit encore en vie, il ne se le pardonnerait jamais sinon, et sa fille et sa femme non plus.

Par miracle la poitrine de l'enfant se soulève péniblement. Il la serre contre lui et jette un œil du côté d'Alicia. Celle-ci a rejoint Vilhelmina et est parvenue à la remonter. Elle la serre à présent dans ses bras. Elle adresse un signe à son père et Viktor a à peine le temps de répondre que le plancher s'écroule.

Alicia se jette par la fenêtre la plus proche, priant pour que son père ait la même idée, en serrant la nièce de Sélène contre son poitrine. Elle atterrit sur le sol avec rudesse, une de ses côtes se brise sur le coup, s'enfonçant dans sa chair et lui coupant, durant quelques secondes, le souffle. Elle n'aperçoit pas son père. Mais s'il était mort elle le saurait. Vilhelmina s'est évanouie, Alicia se fait la réflexion que c'est très certainement mieux pour elle car sur le sol à l'origine immaculé, des rivières de liquide de vie tracent de sanglants canyons, marquant la poudreuse et souillant la pureté de la neige.

Des corps jonchent le sol, méconnaissables. Les membres séparés de leurs corps sont éparpillés en un macabre arrangement. C'est une horreur, la définition même de la violence. Aucun mot n'est suffisamment fort pour décrire l'intensité du combat que se livrent les immortels. Alicia avance, marchant parfois sur un viscère ou un autre organe éclaté. La neige rouge saigne sous ses pieds, autant que son cœur, violenté par tant d'horreur.

Elle arrive auprès de Sélène en tremblant. La fièvre disparue pendant l'action est revenue, plus forte que jamais. Elle dépose Vilhelmina sur le sol. Viktor arrive également, portant Aida. Le visage de l'aîné est maculé de sang et de suie, lui donnant un aspect terrifiant. Il murmure en direction de sa fille qu'elle ne doit pas bouger. Et il repart au combat après avoir déposé un baiser dans ses cheveux. Alicia tente de reprendre son souffle mais rien n'y fait, son cerveau a cessé de fonctionner, elle est incapable de quoi que ce soit. Alors elle attend, impuissante, à côté de Sélène qui pleure tout ce qu'un humain est capable de pleurer. Elle n'a aucune idée d'où se trouve Manuel.

Cette information lui arrive assez vite lorsque Viktor donne l'ordre de cesser le combat. Lucian se tient victorieux devant lui, tenant Manuel, à demi assommé, par les cheveux. Il ne menace pas l'aîné, non, il est tourné vers elle. Dans son regard brûle une rage folle, il pourrait tuer Manuel et même tuer tout le monde s'il le souhaitait, elle en est certaine, elle sent les loups-garous qui sont tout proches.

Les créatures de William sortent de derrière les derniers arbres de la forêt et Alicia sent la chaleur de son corps s'accentuer. A cet instant précis, elle sent les loups dans son esprit avec une précision troublante. Elle tend la main, mécaniquement, Manuel, toujours sur le sol l'imite et les loups cessent d'avancer. Tous les regards se tournent vers elle. Celui horrifier de Viktor qui voit ce qu'il a toujours craint sur le point de se produire et celui, plus qu'intéressé de Lucian, qui relâche subitement Manuel. Le garçon tombe sur le sol en gémissant.

_ Choisis Alicia ! Tonne la voix de Lucian. Préfères-tu les chaînes des vampires ? Ou bien la liberté que je peux t'offrir si tu te joints à moi ? Nous pourrions venger ta sœur, venger Sonja à nous deux. Rien ne pourrait entraver nos actions et justice pourrait être faite !

Alicia hésite, l'idée de venger sa sœur est très séduisante, mais elle ne souhaite pas tuer, elle ne souhaite plus se battre. Elle n'a pas quinze ans et la vie lui pèse déjà comme si elle avait plusieurs siècles de blessures derrière elle. Son regard s'égare, avant de rencontrer celui de Viktor dur, impassible, elle sait qu'il n'hésitera pas à la tuer si elle se range du côté de Lucian. Alors elle se tourne vers Manuel, totalement perdue. Sa tête la brule et elle a l'impression qu'elle menace d'exploser. Le garçon ne dit rien mais elle sent qu'il lui indique mentalement d'éloigner les loups avec lui. C'est ce qu'elle fait. Prenant une grande inspiration elle parvient à pénétrer l'âme même de la meute qui se tient prête à bondir. La violence du choc qu'implique cette intrusion la fait vaciller. A cet instant précis, Viktor voulant la rattraper fait un pas en avant, imité par Lucian qui lui souhaite juste mettre la main sur elle.

C'est le pas de trop.

Manuel a à peine le temps de crier le prénom de son amie que celle-ci lâche les loups sur les immortels sans distinction de race. Alicia sent la nuit tourner autour d'elle, sa vue se floute, son corps enfle douloureusement, ses os donnent l'impression de se consumer. Son audition lui joue des tours amplifiant des sons qu'elle ne percevait jusqu'alors que très peu. Elle tombe à genou, abandonnant la lutte contre le loup qui vit en elle depuis sa naissance.

Au même moment, Manuel parvient à récupérer suffisamment de force pour reprendre le contrôle des créatures de son père, empêchant par la même occasion Viktor de mourir dévoré par l'une d'entre elle. L'aîné lui adresse un bref regard avant de se tourner vers sa fille. Il se fige, terrifié.

Manuel achève son travail en renvoyant les loups le plus loin possible. Lucian a profité de l'attaque pour s'enfuir. Le bilan des morts a considérablement augmenté. Seule trois vampires ont survécu à l'ensemble de l'attaque. Seulement trois car le quatrième vampire présent, une jeune fille d'une quinzaine n'a plus rien d'un vampire à cet instant précis.

Un loup au pelage sablonneux a pris la place de l'adolescente aux yeux verts. Ces mêmes yeux qui fixent Viktor avec terreur. Alicia est tétanisée, comprenant à présent pleinement ce que tout le monde lui cache depuis qu'elle est enfant.

Je suis un monstre.

Ce mot résonne dans sa tête inlassablement, telle une litanie. Alors, adressant un regard à Manuel et son père elle part en courant. Sans se retourner.

Le fils de William n'attend pas et mute à son tour, Viktor à peine remis de sa surprise enfourche son cheval et se lance à la poursuite des deux enfants.

Alicia court le plus vite possible, faisant voleter la neige scintillante autour d'elle. Elle court sans savoir où elle va, elle fuit parce que c'est sa seule issue, son seul échappatoire. Après deux heures de course effrénée elle s'arrête. Un bruit d'eau lui fait dresser les oreilles. Elle se trouve au bord d'une falaise. Les eaux du Danube sont loin sous ses pattes. Elle juge la hauteur, puis se retourne vers Manuel et Viktor qui viennent de la rejoindre. Son cœur se serre devant leurs visages horrifiés. Son père murmure son prénom en descendant de cheval lui demandant de ne pas faire de bêtise. Manuel reste immobile, terrifié, la suppliant de s'éloigner du bord.

La louve se recroqueville, et Alicia réapparait sous les yeux des deux immortels. Ses lèvres forment le mot « Adieu », et l'instant d'après elle fait un pas dans le vide.

OoooooO


Prière de ne pas me tuer merci...