Titre : L'Attrapeur de Rêves
Auteur : Elena Carreira
Rated : M
Personnages : SLG – WTC – 6 OC (Quatre policiers, Angela Sanders et Bérénice Lacrière)
L'Attrapeur de Rêves
NOUVELLE VICTIME DE L'ATTRAPEUR DE RÊVES !
La semaine dernière, Bérénice Lacrière trouvait accroché dans sa chambre l'attrape-rêves indien qui fit frémir tout Paris depuis un mois. L'apprenant, la police déployait tous les moyens de protection possibles et imaginables envers la jeune femme.
Ce matin, on l'a trouvée morte étranglée dans son appartement, où elle vivait seule. Aucune explication de la part de l'inspecteur chargé de l'affaire, tout porte à croire que l'assassin est passé sous le nez de ses hommes.
Son petit ami refuse toute interview, nous respectons l'anonymat qu'il souhaite garder.
Tracés au marqueur noir sur le mur de Mme Lacrière, ces mots :
« Les derniers seront pour Halloween »
On s'accorde à dire que l'Attrapeur de Rêves -comme nous le surnommons- prévoit sa (ses ?) dernière(s ?) victime(s ?) pour le 31 octobre, soit le jour d'Halloween.
Nous envoyons tout notre soutien aux familles des victimes. La police a promis de mettre la main sur le tueur avant le 31. Nous espérons tous qu'elle tienne ses promesses.
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Mathieu lit et relit le petit résumé de l'article de Raphaëlle Bonnati qu'il a trouvé sur Internet. Les mots lui sautent aux yeux, l'agressent.
Bérénice est morte. Son trésor n'est plus.
Les larmes coulent sur ses joues. A cause de la maudite popularité qu'il a acquise, il a préféré rester anonyme.
Il songe au matin. Il est entré chez Bérénice, comme d'habitude, pour l'inviter à aller au cinéma. Elle adorait les films. Et puis il l'a vue, étranglée par son joli collier de perles, étranglée par le collier que Mathieu lui avait offert ! Et il a compris. Compris ce qu'il lui avait fait.
Il prend sa tête entre ses mains. La migraine le gagne à nouveau. A tâtons, il cherche le flacon rouge. Il en boit tout le contenu, à peine conscient que la dose est énorme. Peu à peu, la douleur s'éloigne et une étrange torpeur l'envahit. Une envie de faire du bien au monde, d'aider l'humanité toute entière.
Il lève les yeux. Des filets humides brillent encore sur ses pommettes.
Il rejoindra bientôt Bérénice. C'est certain. Un courant d'air le fait frissonner, un courant qui entre depuis la fenêtre -il y a une dizaine de minutes, quand il a raccompagné Antoine jusqu'en bas, elle était fermée ! C'est lui qui l'a ouverte, c'est certain.
Il est venu chez lui. Il le tuera. Il a laissé sa marque dans le salon.
En face de lui, suspendu au plafond, il y a un attrape-rêves.
Je m'étais endormie.
J'ouvris lentement les yeux sur une pénombre quasi-totale, à l'exception d'un petit filet de lumière jaune qui passait sous la porte. Je caressai les peluches sur lesquelles j'étais allongée, un sourire triste aux lèvres. Je cherchai à l'aveuglette le bouton pour allumer la lampe de chevet.
Lorsque je le trouvai enfin, mon antre secret m'apparut. C'était une toute petite pièce, qui servait auparavant de cagibi à Antoine avant que je ne le mette dehors, dont le sol était jonché de peluches de toutes tailles, toutes couleurs, toutes formes. Les murs étaient couverts de posters, il y avait une lampe qui diffusait une douce lueur rose et tamisée, et une étagère avec des romans. C'était là que je me réfugiais quand Antoine était parti et que j'avais besoin de tendresse et d'amour. Quand j'avais envie de pleurer, aussi.
La mort de Bérénice m'avait anéantie. Je me souvenais du visage décomposé d'Antoine lorsqu'il l'avait appris, par Mathieu, au téléphone. Quand il m'avait balbutié des explications, je l'avais prié de mettre le haut-parleur et j'avais entendu Mathieu pleurer tandis qu'il demandait à Antoine de le rejoindre. Je m'étais aussitôt levée :
« - Je viens avec toi !
- Non, s'il te plaît Angie, avait dit Mathieu, je voudrais parler tout seul avec Antoine. Désolé, je te promets que je te verrai très bientôt mais là … »
Il n'en avait pas dit plus. Antoine avait raccroché, s'était jeté dans la penderie du rez-de-chaussée pour chercher sa veste, m'avait vaguement saluée et avait détalé.
Et moi j'étais montée à l'étage m'enfermée dans mon repaire de peluches et de lumière rose.
Ma montre-bracelet m'apprit qu'il était six heures. Antoine devait être rentré.
Je me mis à genoux, et appelai faiblement :
« - Antoine ? »
Un bruit de pas se dirigeant vers mon repaire m'apprit qu'il était là. Je portais l'unique clé de la porte autour de mon cou, je la pris et ouvris à mon petit ami. Il s'assit à mes côtés, au milieu des peluches, le visage dans l'ombre car il tournait le dos à la lampe.
« - Angie … »
Ce simple surnom me fit éclater en sanglots. Combien de fois Bérénice m'avait-elle appelée ainsi ?
Antoine ne dit rien. Il me prit seulement dans ses bras et commença à me bercer doucement. J'enfouis la tête dans son épaule pour pleurer à ma guise, crispant les mains sur sa chemise et l'attirant contre moi.
« - Et … Mathieu ? Demandai-je au bout d'un moment.
- A moitié mort. Tu le verrais … »
La froideur et le détachement avec lesquels il avait prononcé ces mots me firent frémir.
Halloween était dans trois jours. La date maudite à laquelle l'Attrapeur de Rêves avait promis de faire ses dernières victimes. Il s'était attaqué à une de mes amies. Qui pouvait me dire si Antoine, ou moi, ou Mathieu n'étions pas les prochains ?
Je ne sais pas combien de temps nous restâmes enlacés, dans un silence religieux. Toujours est-il que je finis par lever la tête :
« - Quand est-ce qu'on l'enterre ?
- Mathieu veut que ce soit après Halloween.
- Ma petite sœur voulait que j'aille dans les rues le fêter avec elle … je pourrais pas !
- C'est pas grave, elle comprendra !
- Pourquoi Bérénice ? Qu'est-ce qu'elle …
- Tu crois que je suis en mesure de te répondre ? »
Nouveau mutisme de ma part. Antoine se rendit compte qu'il y était peut-être allé un peu fort.
« - Désolé, Angie. Je suis aussi chamboulé que toi, je te le jure, seulement … voilà, je l'exprime différemment.
- Pas de problème. Dis Antoine …
- Oui ?
- Je voudrais dormir ici, cette nuit. Tu comprends, c'est un peu l'endroit où je suis à l'abri du monde, dans mon univers, et …
- Pas besoin de te justifier, je comprends. Tu veux que je reste avec toi ?
- S'il te plaît. Mais on ne fait que dormir ! C'est un sanctuaire sacré ! »
Il me sourit.
« - D'accord. Est-ce que je vais te préparer à dîner ?
- Non merci, j'ai pas envie de sortir. Dehors, il fait froid. »
Il ferma la porte, s'allongea à mes côtés, tête appuyée sur un gros nounours avec un cœur bleu sur le ventre. Il enleva sa veste, l'étendit sur moi comme une couverture. Puis il m'embrassa le front.
« - Bonne nuit Angela.
- Bonne nuit Antoine. »
Je fermai les yeux.
Il voit.
Il voit Bérénice qui ouvre la porte, qui recule un peu surprise. Il voit sa main qui se tend vers la gorge frêle de la jeune femme, attrape le collier de perles qu'elle porte et commence à le serrer. Il voit les meurtrissures qui apparaissent sur la peau diaphane, les pétéchies rouges et bleues dans ses yeux, il voit les mains blanches, aux ongles longs et manucurés, qui essaient vainement de retirer les mains puissantes de l'assassin, il voit les cris qu'elle tente de pousser s'étouffer dans sa gorge, il le voit refermer la porte d'entrée d'un coup de talon pour n'avoir aucun témoin. Il voit le sang qui coule de la bouche de Bérénice, il voit sa peau, rougie par l'effort, devenir de plus en plus pâle, il voit les efforts qu'elle fait diminuer, puis il la voit s'effondrer, poupée de chiffon sans vie, dans les mains de son agresseur.
Il veut hurler. Il n'y parvient pas. Le contrôle de son corps lui échappe. Et il entend la voix de l'homme, la voix de l'Attrapeur de Rêves qui susurre :
« - J'élimine tous les parasites, Mathieu, c'est bientôt ton tour. »
Il se redresse en sursaut dans son lit, le cœur battant, les pupilles dilatées à l'extrême par le rêve beaucoup trop réaliste qu'il vient de faire.
Un coup d'œil sur le réveil. Quatre heures douze.
Il rejette les couvertures, se rend dans la salle de bains, avale trois comprimés, sans eau ni rien. Ces médicaments doivent l'empêcher de dormir. L'empêcher de rêver.
Il allume son ordinateur et son téléphone portable. Il envoie à tous ses amis, tous les proches à qui il peut se confier, qu'il a besoin de parler. En particulier à Angela Sanders et Antoine Daniel. Personne ne répond.
Saloperie ! Pour une fois qu'ils ont décidé de se coucher à une heure décente !
Il se met à chercher ses vidéos pour le prochain SLG. Ses idées sont embrouillées, il ne prend aucune note, ne voit même pas les vidéos qui défilent devant ses yeux, essaie seulement de s'occuper le cerveau et ne pas dormir.
Seulement il n'y parvient pas. Il a des moments d'absence de plus en plus fréquents.
Une première fois, il ouvre les yeux et l'attrape-rêves accroché au plafond a disparu. La fenêtre est ouverte à nouveau. Il va la refermer, le cœur serré par l'angoisse.
Une seconde fois, le sol de sa chambre est taché de sang et quatre cadavres d'oiseaux, les yeux arrachés et les viscères visibles, sont disposés aux quatre coins de la chambre. Cette fois-ci, c'est la porte d'entrée qui est grande ouverte. Pris de hoquets violents et d'une envie de vomir de plus en plus forte, il enfile des gants de latex, met les dépouilles des oiseaux dans un sac poubelle, puis nettoie le carrelage avec une serpillière. Il lui a fallu pour ça vingt minutes. C'est bien. Vingt minutes durant lesquelles il ne s'est pas endormi. Il verrouille la porte à double tour.
L'autre joue avec lui. Il le rend nerveux, lui fait peur, lui fait comprendre qu'il peut l'assassiner à n'importe quel moment. Mais Mathieu est certain qu'il attendra Halloween.
Troisième fois. Au début, il ne remarque rien. Mais c'est en allumant la lumière qu'il voit, écrit en grandes lettres capitales sur le mur, du même marqueur qui a été utilisé chez Bérénice :
HALLOWEEN -2 JOURS
J'étais un peu mieux en me levant. Plus reposée, les idées plus claires, lovée dans les bras d'Antoine. Nous avions finalement partagé sa veste, même si, pendant la nuit, je l'avais entendu marmonner que je prenais toute la couverture.
« - Réveillé ? demandai-je.
- Mmh.
- Oui ?
- Tu m'as réveillé. »
Je ris. Il passa la main dans ses cheveux, bâillant. Ses lunettes étaient de travers sur son nez, ses cheveux encore plus en bataille qu'à l'ordinaire mais ça lui offrait un côté drôle que j'aimais bien.
Il m'embrassa la joue :
« - Tu viens ? On va prendre le petit-déjeuner.
- D'accord.
- Tu vas mieux, alors. Hier tu ne paraissais vraiment pas décidée à manger. »
Il se leva, me tendit sa main pour m'aider à faire de même. Nous descendîmes à la cuisine.
La première chose que je remarquai fut que tout était en désordre. Pire, tout était saccagé. Les meubles avaient été renversés, de longues traînées de peinture noire barraient les murs, porte et fenêtres étaient brisées.
Je poussai un cri strident. Accroché au lustre, il y avait l'attrape-rêves que j'avais vu sur les photos. Les photos de la scène de crime après le meurtre de Bérénice !
Antoine me rattrapa juste à temps. Je n'étais pas évanouie, mais la peur m'étreignait le ventre tandis que la conclusion fatale s'imposait à mon esprit.
Antoine, moi, ou les deux ? Peu importait. La mort avait décidé de frapper dans cette maison.
« Angie ! s'exclama Antoine. Angie ! J'appelle la police ! »
Il se précipita sur le téléphone. Mais il s'arrêta :
« - Mathieu … il a appelé sept fois. Est-ce que tu veux que j'appelle la police de suite ou que je voie ce qui ne va pas avec lui ?
- La police ! Ensuite on verra avec Mathieu ! »
Il hocha la tête et composa le 17.
Enfin.
Enfin le téléphone sonne. C'est le portable d'Angie. Mathieu se précipite dessus et décroche à la première sonnerie.
« Mathieu ! Pleurniche la jeune femme aussitôt. Il y avait … un attrape-rêves ! Dans le salon ! C'est après nous que l'Attrapeur de Rêves en a ! J'ai peur ! Antoine a appelé la police ! »
Aussi étrange que cela puisse paraître, Mathieu n'est pas surpris. Il s'y attendait.
« Chez moi aussi, répondit-il. »
Angie marque un temps d'arrêt. Puis elle murmure :
« Viens à la maison. Tu n'as pas alerté les flics, tu aurais dû. »
La police. Une aide extérieure. Après son incapacité à sauver Bérénice, il avait totalement oublié sa seule existence.
« Je vais le faire. Je vais les prévenir en arrivant chez vous.
- Oui ! Dépêche-toi ! »
Angie raccroche.
9h12 : Découverte par Angela Sanders et Antoine Daniel de l'attrape-rêves dans leur salon
9h34 : Arrivée de la police sur les lieux
9h40 : Arrivée de Mathieu Sommet sur les lieux
9h47 : La police interroge A. Sanders, A. Daniel et M. Sommet
10h41 : Il est décidé que les trois potentielles victimes seront surveillées par quatre policiers armés
12h08 : La police veut aller chez M. Sommet pour relever d'éventuelles empreintes digitales, empreintes de pas, etc. puisque M. Sommet affirme que l'Attrapeur de Rêves est déjà venu chez lui plusieurs fois
12h10 : M. Sommet dit que les recherches ne serviraient à rien, que le tueur n'est pas bête au point de se faire piéger comme ça
12h16 : Ils partent néanmoins
13h46 : Après de longues recherches, il s'est avéré que M. Sommet avait raison, rien n'a été trouvé
14h05 : Les potentielles victimes décident de rester tous les trois, par prudence. L'escorte considère que c'est une bonne idée
15h57 : Pendant une absence de M. Sommet, on l'appelle sur son téléphone portable
16h01 : Puisqu'on ne répond pas, l'appeleur laisse un message vocal
16h08 : M. Sommet revient et écoute le message :
Je vous aurais tous
On n'a rien laissé d'autre sur le répondeur.
17h59 : La police se retire des lieux et laisse l'escorte sur place
19h25 : Les potentielles victimes dînent avec les quatre policiers
21h46 : Ils vont dormir de bonne heure. A. Sanders et A. Daniel dorment dans la même chambre avec deux des policiers tandis que M. Sommet couche dans la chambre d'amis avec les deux autres
23h59 : Dans une minute il est minuit
00h00 : Il est minuit, c'est le 31 octobre, le jour d'Halloween
Les deux policiers qui dormaient avec nous avaient pour nom Juliette Darfeuill et Thomas Valjean. Comme le personnage de Victor Hugo, nous avait-il dit en souriant.
En pleine nuit, la main de Juliette, que je reconnus aux bagues métalliques qui paraient ses doigts, me secoua.
« Mme Sanders ? »
J'ouvris les yeux. Le faisceau de la lampe de poche de Juliette était braqué sur moi. Aveuglée, je tournai la tête. Valjean s'affairait à réveiller Antoine, qui grognait.
« Il y a du bruit au rez-de-chaussée, dit Juliette. Nous voulions descendre voir sans vous réveiller, mais il est fort possible que l'Attrapeur de Rêves ait une bande, et si c'est le cas ils pourraient profiter de notre absence pour vous égorger vifs. Cependant nous ne pouvons pas descendre seuls, tandis que l'autre veillerait sur vous, ce serait trop risqué également. Venez, nous allons vous laisser avec Victor et Brice, qui surveillent Mathieu. »
Je m'habillai, Antoine fit de même, puis nous suivîmes les deux policiers jusqu'à la chambre d'amis.
Un cri d'horreur s'en échappa brusquement. La porte était entrouverte. Il était venu jusque là ! Et c'était Mathieu qui criait ! Mon Dieu !
Je tremblais. Mon ami était peut-être mort !
Armée de son revolver, Juliette entra en criant :
« Mains en l'air ! »
La fenêtre était ouverte. Il avait filé. Et Mathieu était recroquevillé sur le lit, du sang sur ses vêtements.
Victor Rennie et Brice Xavier gisaient par terre. Morts. Des traits parallèles au couteau, profonds, barraient leurs gorges. Je hurlai sans retenue tandis qu'Antoine se précipitait, retournait tous les oreillers, tous les meubles en balbutiant :
« Mathieu ! Où est Mathieu ? »
Il tremblait de tous ses membres. Juliette et Valjean le rejoignirent pendant que je descendais à l'étage, seule comme une idiote. Mathieu ne pouvait pas être dans la chambre.
Voilà Angie. Elle descend les escaliers en courant et en hurlant le nom de Mathieu. Elle dit que tout va bien. En fait non, tout ne va pas bien. Les policiers sont morts, mais si Mathieu monte ils seront tous en sécurité.
Foutaises. Mathieu ne sera en sécurité nulle part tant qu'il rôdera.
Il est là. Il attend Angie. Elle est terriblement belle, même apeurée. Terriblement innocente, horriblement élégante.
Elle est trop. Trop pour Antoine. Il ne sait pas encore s'il tuera réellement le grand chevelu. Mais ce qui est sûr c'est qu'Angie y passera. Ce n'est pas pour elle qu'Antoine est venu au monde. Pas pour elle.
Il crispe les mains sur son couteau, couvert du sang des deux policiers. Il n'a pris aucun plaisir à les tuer. Ils lui barraient la route, et il s'en est simplement débarrassé. Mais avec Angie, ce sera différent.
Elle arrive. Il tend le bras, prêt à frapper. Elle est à un mètre de lui. Des gouttes de sueur perlent sur son front brûlant. Il est si près de l'avoir … si près … L'excitation déforme presque sa vue.
La lame s'abat. Angie hurle. D'en haut, des cris lui répondent, les cris d'Antoine, qui dit qu'elle est en bas avec le tueur, que c'est impossible, qu'il faut aller l'aider !
L'épaule en sang, Angie s'éloigne à quatre pattes. Le couteau a manqué le cœur. Mais ce rouge … ce rouge magnifique qui tache les vêtements de la jeune femme, cela procure à l'assassin une telle impression de bien-être qu'il en est presque heureux. Tant mieux qu'elle ne soit pas morte tout de suite. Il pourra s'amuser, il pourra profiter au mieux de ces instants délicieux avant qu'Antoine et les deux flics survivants ne débarquent.
Angie suffoque de peur. Elle tente désespérément d'apercevoir le visage de son agresseur dans le noir. Un nouveau coup, cette fois-ci dirigé vers son ventre. Elle se tord de douleur.
Antoine arrive en courant. Il voit qu'il va allumer la lumière. Non ! Laissant là la jeune femme, il se précipite vers son petit ami. Antoine recule, heurte le mur, trébuche, tombe. Maladroit et apeuré. Les deux autres flics arrivent en renfort, les mains crispées sur leur revolver. Mais ils ne lui feront aucun mal. Pendant qu'ils dormaient, il a retiré les balles de leurs armes.
Mais il est pris. Il a laissé la fenêtre ouverte -toujours la fenêtre- dans la cuisine. Il détale. Mathieu y est, dans la cuisine. C'est là qu'ils le trouveront.
Lorsque ses quatre adversaires arrivent, ils ne trouvent qu'un Mathieu mort de peur, qui se convulse et tremble, allongé par terre.
« Mathieu ! »
Antoine se jeta sur lui, vérifia en tremblant qu'il n'avait aucune blessure. Juliette me portait. J'avais tenu à aller voir l'état de Mathieu. Aussitôt, la policière me posa au sol et demanda :
« Vite ! De quoi panser les blessures ! »
Antoine se souvint brusquement de moi et revint s'agenouiller à mes côtés. Je vis passer sur le visage de Mathieu une sorte de tristesse. Il n'était plus le centre d'intérêt.
Juliette examinait mes plaies :
« - La blessure au ventre est superficielle, déclara-t-elle. Celle de l'épaule me donnera plus de fil à retordre mais vous vous en sortirez.
- Il reviendra ce soir, balbutia Mathieu. Ce soir, c'est sa dernière chance. Il s'est raté là, il ne t'a pas eue, Angie. Mais il fera tout pour tenir ses promesses.
- Calmez-vous, ordonna Valjean. Nous allons vous emmener dans un endroit plus sécurisé. Il ne vous aura pas.
- Si !
- Monsieur Sommet, fit doucement Juliette, prenez un calmant. Dormez. »
Le visage de Mathieu se décomposa littéralement.
C'est à cet instant que je remarquai les énormes cernes violacées qui soulignaient ses beaux yeux bleus.
« Je … ne veux pas dormir, murmura-t-il. Je fais des cauchemars. D'affreux cauchemars. Il en est toujours le centre. Je vois ses meurtres. J'ai vu Bérénice.
- Vous avez rêvé de sa mort, corrigea Valjean. C'était un évènement très traumatisant, il est normal que votre cerveau le reconstitue.
- Non, vous ne comprenez pas. J'ai vu la mort de Bérénice. Je peux vous la décrire … dans les moindres détails … »
Juliette finissait de panser mes plaies. De plus en plus intriguée par le discours de Mathieu, elle alla vers lui et s'agenouilla devant lui.
« Racontez-moi.
- Ju ! cria Valjean. Ce n'est pas la peine de l'énerver encore plus après les évènements de la soirée !
- Racontez-moi, répéta Juliette. Ce dont vous avez rêvé. »
Mathieu se tut. Il nous fixait, Antoine et moi. Nous étions aussi attentifs à ses paroles que les deux policiers. La main d'Antoine étreignait la mienne.
« Vous voulez m'en parler en privé ?
- S'il vous plaît. »
Elle se leva et lui tendit la main pour l'aider à se lever.
« Suivez-moi. »
Ils allèrent dans le salon. Juliette notait au fur et à mesure que Mathieu racontait, à mi-voix, ses rêves et ses angoisses. Elle avait le visage calme et neutre. Mathieu, lui, me faisait peur. Au fur et à mesure qu'il racontait, son expression devenait effrayante, mélange de haine, de sadisme, et il s'était même mis à sourire. On aurait dit qu'il devenait le meurtrier au fur et à mesure de son récit. Ses rêves avaient-ils été réalistes à ce point ?
Juliette revint au bout d'un temps qui nous avait semblé s'étendre à l'infini. Elle paraissait perturbée.
« Thomas, fit-elle à Valjean, viens avec moi. »
Valjean n'y croit pas. Mathieu ment. L'assassin ne peut pas avoir deviné précisément le moment où il dormait pour aller jouer au chat et à la souris avec lui en détériorant son appartement. Et ses rêves … ce ne sont que des divagations.
Pourtant, avance Juliette, pourtant, dans les moindres détails, les théories du jeune homme correspondent à ce qui s'est passé chez Bérénice Lacrière. On croirait à une mauvaise plaisanterie.
Ou alors le meurtrier a-t-il filmé et passé les films à Mathieu ?
Il s'en souviendrait. On n'oublie pas ce genre de choses. Il est sûr que ce sont des rêves.
Alors il invente.
Valjean et Juliette en restent là. Mais ils prennent une décision : Antoine, Angie et Mathieu seront séparés. Valjean reste avec Mathieu, Juliette veille sur le couple.
Juliette avait jugé plus prudent d'éloigner Mathieu. Elle avait dit que l'assassin serait déstabilisé si ses trois victimes étaient séparées.
Nous étions allés au poste de police. Juliette m'offrit un café, que je sirotai avec anxiété. Antoine passa son bras sur mes épaules, en un geste qui se voulait protecteur. Mais il n'en menait pas plus large que moi.
Nous étions assis sur un canapé. Il était dix-sept heures. La nuit tombait. Valjean nous téléphonait régulièrement pour nous rendre compte de la situation, pour nous dire que Mathieu allait bien.
Pour nous dire qu'il refusait de dormir.
Antoine déposa un baiser sur mes cheveux emmêlés.
« - Angie …
- Oui ?
- Je t'aime. Je ne sais pas si j'aurais encore l'occasion de te le dire, après cette nuit. Je t'aime plus que ma vie. »
Les instants de lyrisme et de romantisme d'Antoine étaient rares. Je n'en accordai à celui-ci que plus d'importance. Je le serai dans mes bras.
« - Je t'aime aussi. »
Juliette nous regardait, attendrie.
J'ouvris les yeux. Je m'étais encore endormie. Antoine aussi sommeillait. Juliette était sur ordinateur. D'autres policiers faisaient des aller-retours dans le couloir, surveillant. A intervalles réguliers, Juliette téléphonait à Valjean, tournait le regard vers moi et me disait que tout allait bien.
Dans le lointain, une cloche sonna onze heures. J'avais tant dormi que ça !
Une heure. Une heure avant minuit. Avant que le jour d'Halloween ne soit achevé. J'entendais des gamins rire et crier :
« - Farce ou friandise ! »
Dans la rue.
Ce n'était pas juste que j'ai aussi peur dans une nuit qui était censée n'apporter que joie et sucreries.
Antoine bougea légèrement.
« - Quelle heure il est ?
- Onze heures, répondis-je.
- Plus qu'une heure à tenir. »
Il me prit la main, la serra avec un sourire faible. Juliette porta la main à son arme, crispa les doigts sur la gâchette.
Halloween.
Les derniers seront pour Halloween.
Le silence le plus total s'installait. Nous étions à l'affut du moindre bruit, le moindre claquement de dents nous faisait sursauter.
Il y eut un très léger bruit de froissement de plumes. La policière bondit sur place, courut dans le couloir. Presque en même temps que moi, Antoine se leva, et nous courûmes après la jeune femme. Mais il nous fallut quatre secondes pour arriver dans le couloir, quatre secondes qui lui suffirent.
« Il fallait s'y attendre, murmura une voix derrière nous. »
Un bruit métallique. Une lame de couteau. Je n'osai pas me retourner. En face de nous, il y avait Juliette, la gorge serrée par le fil d'un attrape-rêves.
« Mathieu ! Balbutiai-je. Vous …
- Il n'y a plus de Mathieu. Il n'y a plus que moi … et vous deux ! »
La main toujours dans la mienne, Antoine la pressa légèrement.
Une fois.
Deux fois.
L'Attrapeur de Rêves s'approchait de nous. La lame de couteau devait refléter la lumière des néons.
Trois fois.
« Cours ! hurla Antoine, et il détala en m'emmenant avec lui. »
Il n'y avait plus personne dans les couloirs. Comme dans un film d'horreur, nous étions seuls, seuls avec ce psychopathe qui nous poursuivait.
La porte d'entrée se rapprochait de plus en plus. C'était la sortie !
Antoine l'atteignit le premier, tourna fébrilement la poignée.
Il fallait s'y attendre. Il fallait s'attendre à tout.
Verrouillée.
Le couteau se planta à deux centimètres de mon visage. Il nous avait rattrapés ! Une main m'attrapa à la gorge, commença à serrer. Je fermai les yeux, tandis que certains sons se faisaient plus distants et que des taches colorées dansaient dans le noir de mes paupières fermées.
Ne pas finir comme Mathieu ! Ne surtout pas finir comme Mathieu !
Il me lâcha. Venue d'un autre monde, la voix d'Antoine m'ordonna de m'enfuir pendant qu'il essayait de maîtriser l'Attrapeur de Rêves. Vacillante et nauséeuse, j'obéis.
Il devait bien y avoir une sortie de secours ! Il devait bien y avoir quelqu'un encore en vie !
Je trébuchai dans les escaliers.
Je heurtai les murs.
Mais je finis par atteindre une porte ouverte. Je la poussai, reprenant un peu mes esprits au contact de l'air frais de la rue.
Je me mis à crier à l'aide. Les gens sortaient, curieux, venaient voir.
« Mon petit ami est à l'intérieur avec l'Attrapeur de Rêves ! balbutiais-je. Je vous en prie ! A l'aide ! »
Ils étaient surpris et intrigués. Ils ne comprenaient pas !
« Il va mourir ! Pitié ! »
Ils me prenaient pour une folle. L'Attrapeur de Rêves, à l'intérieur du poste de police !
Certains anges émettaient néanmoins l'hypothèse que je dise la vérité.
« Mademoiselle …
- Je vous en supplie ! Allez chercher de l'aide ! »
Une femme aux yeux secs et aux cheveux gras prit les devants :
« Allons voir !
- Sans armes ! Objectai-je. Mais vous …
- Ecoutez, je veux bien vous croire, n'exigez rien ! »
Réduite au silence, encore titubante, je menai la mêlée à la porte d'entrée, passant par la sortie de secours que j'avais laissée ouverte.
Première constatation que je fis : Antoine n'était pas mort.
J'eux l'impression d'une cascade d'eau chaude sur mes épaules. Les larmes commencèrent à couler. Je me jetai dans les bras de mon petit ami, tremblant comme une feuille et parlant comme une toute petite fille.
Seconde constatation : Mathieu était étendu par terre, le corps meurtri, respirant avec difficulté.
Troisième constatation : L'Attrapeur de Rêves était parti !
« On va le retrouver ! Promis-je à Antoine.
- Retrouver qui ?
- Le tueur ! »
Le regard hagard d'Antoine croisa le mien, un regard où je lisais une horreur et une incompréhension inimaginables. A quatre pattes, écartant la foule qui observait Mathieu, il m'amena à côté de lui. On aurait dit qu'il n'osait plus le toucher.
« Angie … c'est lui ! »
La première chose qu'il aperçoit est un visage penché sur lui. Un homme à lunettes, avec la blouse blanche d'un médecin. Un mal de crâne horrible l'assaille. Il veut porter la main à sa tempe, elle est bloquée. Même essai avec la main gauche, même échec.
Il est revenu dans cette foutue camisole de force.
Le médecin constate qu'il est réveillé. Lui dit qu'il a fait une rechute de bipolarité. Que cette personnalité sombre et tueuse qu'il avait réussi à refouler est remontée. Qu'il paraît qu'il a hurlé, pendant une de ses périodes de pseudo-sommeil où c'est l'autre qui possède son corps, faire tout ça par jalousie, parce que la personne qu'il aime n'est pas à lui. C'est Antoine Daniel qui a entendu ça, Antoine qui s'est, par miracle, défendu à temps et remis du choc qu'il a eu en découvrant le visage de son agresseur. Autrement Antoine serait à présent enterré six pieds sous terre avec une lame de couteau dans le ventre.
Le médecin dit d'autres choses. Il dit qu'on va le soigner. Qu'on trouvera cette fois un traitement qui annihilera définitivement l'autre. Parce que cette fois-ci la folie a dépassé les bornes. L'autre est allé jusqu'à faire des mises en scène pour effrayer Mathieu, comme les oiseaux morts ou le message sur le répondeur. C'est allé trop loin.
Foutaises. On ne trouvera rien.
Mathieu a fait tout son possible pour ne pas se laisser tuer par cette face sombre, pour garder le contrôle de son corps, mais rien n'y a fait. Il a fait semblant d'aimer Bérénice pour oublier, oublier Antoine, mais l'autre voulait qu'il tue Angie, l'autre voulait Antoine pour lui, l'autre a tué Bérénice et a voulu se débarrasser d'Angie.
Cette dernière va bien. Mathieu respire.
Le médecin dit qu'il faudra qu'il reste encore longtemps à l'asile. Il prend Mathieu par la nuque, lui fait avaler trois comprimés blancs avec un verre d'eau. Mathieu obéit sans broncher.
Le patient rechute toujours. Et il le sait.
Mais pour l'instant, il va profiter du sommeil sans rêves et sans autre que lui procurent les comprimés blancs.
