Titre : Minuit Six
Auteur : Siffly
Rated : K+
Personnages : Durendal – Fossoyeur de Film – InThePanda– Le Visiteur du Futur
Minuit Six
- Vous voulez regarder The Grudge ou The Eyes ?
Le Fossoyeur tourna la tête vers son ami, qui brandissait deux DVD d'une main et allumait le lecteur de l'autre. Il haussa les épaules, et cria en direction de la cuisine :
- Il en dit quoi Panda ?
- OSEF ! répondit l'intéressé en revenant avec trois bouteilles.
- Bon, bah ce sera The Eyes, choisit Durendal en insérant le disque dans la machine.
En ce mois d'Octobre, Panda et le Fossoyeur étant montés à la capitale pour tourner des scènes cruciales d'Unknow Movies, et le critique à lunettes avait accepté de les loger pour quelques jours, le temps de parler cinéma – et de fêter Halloween dignement : un film, un canapé et des bières.
Les trois compères s'écroulèrent sur le divan et ouvrirent leurs boissons d'un même geste, faisant des remarques sur les quelques bandes annonces de Direct To DVD qui étaient tristement diffusées avant le film.
- C'est quand même dingue que seuls les asiatiques arrivent à faire de bons films d'horreur ! commença InThePanda en soupirant devant la bande-annonce d'un énième remake américain.
- Pas d'accord, Ghostbusters 2 était extrêmement effrayant… ne put s'empêcher de commenter le propriétaire de Pupuce.
- Mais t'avais quel âge quand t'as vu ce film ?! rit le lyonnais. C'est d'un kitch pas possible, t'as pas pu avoir peur !
- J'étais encore jeune et innocent à l'époque… Et vous exagérez, ce n'est pas si mauvais que ça.
- C'est sûr que c'est toujours mieux que Spring Breakers… lâcha Durendal, ce qui lui valut un regard noir de l'animal cinéphile.
- Encore une attaque de ce genre et je te jure que tu seras ma prochaine victime!
- Ne t'inquiètes pas, je serais là pour te défendre ! dit le Fossoyeur en prenant une pause héroïque face à Durendal.
- Vu ton efficacité pour le moment, je ne suis pas plus rassuré… répondit le jeune homme, ce qui provoqua l'hilarité de Panda et la désillusion du Fossoyeur.
Bref, vous l'aurez compris, ils passaient une simple soirée entre amis. Le film commença, et la peur s'installa lentement dans le petit appartement parisien. Ils arrêtèrent de parler, et laissèrent l'atmosphère angoissante s'insinuer entre eux. Arriva finalement la scène mythique de l'ascenseur. Les trois amis retinrent leurs souffles, tandis que le fantôme s'approchait silencieusement de l'héroïne… Il s'apprêtait à la toucher, et l'ascenseur ne voulait pas s'ouvrir pour la laisser sortir… Quand tout à coup…
On toqua timidement à la porte.
Les cinéphiles sursautèrent (enfin, ils firent un tel bond que le chat qui s'était paisiblement endormi un peu plus loin se réveilla), puis regardèrent tous en direction de la porte, contre laquelle on redonna quelques coups.
- J'vous jure, si c'est des gosses qui veulent des bonbons, je leur fous le DVD de L'Exorciste dans la gueule… grommela le propriétaire des lieux en s'approchant de la porte.
Mais, alors qu'il tentait la main vers la poignée de porte, une personne apparut.
Littéralement.
Devant lui venait de se matérialiser un homme, ce qui fit instinctivement reculer le critique qui n'en croyait pas ses yeux. Cet homme était sale, de taille moyenne et aux cheveux bruns, du moins les quelques rares qui n'étaient pas collés par le sang. Ses vêtements étaient verts kakis, mais semblaient si usés et couverts de boue que le doute était permis. Il tapota quelques touches sur une une sorte de mini-ordinateur qu'il avait accroché au poignet gauche, puis regarda Durendal et cria :
- Nan, surtout, n'ouvre pas cette porte !
Il y eut trois réactions différentes à l'écoute de cette phrase.
Le Fossoyeur se tourna brusquement vers l'entrée en gueulant « Qu'est-ce que putain de quoi ?! »
Panda se redressa en lâchant un « Florent ?! »
Et Durendal qui restait figé en se contentant de répéter « Putain de merde… »
L'inconnu n'en tint pas compte, et continua son célèbre discours :
- Parce que si tu ouvres cette porte, voilà ce qui va se passer !
Les deux hommes encore sur le canapé rejoignirent Durendal, qui regardait le Visiteur du Futur (oui, c'était bien lui) gesticuler dans tous les sens en parlant de fin du monde, de pingouins et de radioactivité.
- Si l'un de vous a une explication LOGIQUE… lâcha le critique.
- Je t'avoue que là, j'ai pas la moindre idée de ce qui se passe… répondit le pelleteur.
- Moi non plus, mais j'trouve ça fun ! rétorqua le psychopathe en buvant une gorgée de sa bière.
Les deux compères se tournèrent vers lui, de plus en plus interloqués. Cette soirée tournait vraiment au grand n'importe quoi.
- OH ! Vous m'écoutez là ?! gueula le Visiteur, qui détestait quand ses tirades n'étaient pas appréciées à leur juste valeur.
Trois paires d'yeux se posèrent sur lui, et celle cachée par des montures en verre déclara :
- Qu'est-ce que tu fous chez moi ? T'es même pas censé exister !
L'homme en face de lui resta interdit quelques secondes, puis commença à pleurer :
- C'est douloureux c'que tu dis, c'est extrêmement blessant !
- Et merde… lâcha le critique en prenant sa tête entre les mains.
- Mec, t'as jamais regardé la websérie ? Faut pas dire ce genre de choses, il est hyper susceptible ! le réprimanda Panda.
- Non j'ai pas regardé, j'avais un peu autre chose à foutre tu vois ! lui balança son interlocuteur, cette fois-ci franchement énervé.
- Déjà que tu détestes Doctor Who… marmonna Le Fossoyeur, pour le simple plaisir d'en remettre une couche.
- C'est pas le moment-là. Vous voulez pas m'aider à virer ce type plutôt que de raconter des conneries ?! commença à crier le propriétaire.
- J'suis là et j'entends tout hein ! cria l'invité surprise qui se sentait de plus en plus délaissé dans cette histoire. J'vous signale que j'veux juste vous sauver la vie moi, mais si ces messieurs n'en ont rien à foutre…
Les trois vidéastes se tournèrent vers le fauteur de troubles, et celui-ci se sentit déglutir. Il aurait mieux fait de se taire.
- T'as au moins une bonne raison pour te téléporter chez moi comme ça ? Et depuis quand on peut se téléporter ?! Ce n'est pas logique bordel ! recommença Durendal.
Son interlocuteur le regarda et essaya de reprendre d'une voix calme.
- Ecoute, je sais que dis comme ça ça semble étrange, mais si tu ouvres cette porte à minuit ce soir, la fin du monde arrivera dans mon époque.
Panda s'approcha de l'acteur, et posa une main compatissante sur son épaule, en parlant d'un ton qu'il voulait rassurant.
- Florent, je sais que la fin de la série t'a beaucoup affecté, mais il faudrait que tu passes à autre chose maintenant. Tu es allé voir un psy comme Raph' te l'avait conseillé ?
Pendant quelques secondes, le silence se fit dans la pièce.
- T'es qui toi ? Et c'est qui Raph' ?
En entendant la réponse du Visiteur et en voyant la tête qui tirait l'animal cinéphile, Le Fossoyeur éclata de rire, et Durendal leva une nouvelle fois les yeux au ciel. Ce qui lui permit de regarder son horloge murale Cinquième Elément (que voulez-vous, on ne se refait pas), qu'il fixa de longues secondes jusqu'à ce qu'il interrompe ses invités en plein débat sur l'existence de Panda et de Raph.
- Attends, tu as dit que la fin du monde arriverait vers minuit ?
- Euh… Bah ouais, minuit six très précisément, lui répondit le Visiteur en haussant les épaules. J'vois pas le prob…
- Mec, il est seulement vingt-trois heures quarante. Tu t'es gouré d'horaire.
Tout le monde se tourna vers Milla Jovovitch rousse, qui, en tant qu'Être Suprême, affichait bien l'heure indiquée par le cinéphile. Soit vingt-six minutes avant l'heure prévue.
Pour la première fois dans sa carrière, le Visiteur du Futur avait fait une erreur de calcul.
- Bon, bah j'vais rester pour être sûr que vous ne flinguiez pas en l'air le futur.
Et, visiblement, ça ne le perturbait pas plus que ça. Il s'installa sur le canapé et avala quelques popcorns restés sur la petite table (il avait une excuse aussi, ça faisait des années qu'il n'en avait plus mangé), sous les yeux ébahis des trois autres hommes. Son comportement devenait de plus en plus normal – et paradoxalement de plus en plus étrange.
- Bon, vous venez ? leur demanda Renard, la bouche pleine.
A regret, ils s'assirent à distance respectable du jeune homme (à croire que les douches avaient disparues dans le futur…) et s'apprêtèrent à relancer le film (que l'héroïne japonaise sorte enfin de ce maudit ascenseur), quand le Fossoyeur se tourna vers le nouvel arrivé et lui demanda :
- Attends, comment on est censé te croire ? Tu débarques comme ça, soi-disant du futur, et on doit gober ça comme si c'était la routine ?
L'interpelé arrêta de manger quelques secondes, observa les trois têtes plus ou moins surprises (et plus ou moins énervées venant de Durendal), avala son repas et répondit :
- De un, j'ai atterri ici « par magie », pour utiliser une expression du vingt-et-unième siècle…
- On utilise plus cette expression, le coupa le porteur des lunettes, extrêmement en colère qu'on se permette de s'installer ainsi chez lui.
Le Visiteur lui lança un regard las, et reprit :
- De deux, vous n'avez pas le choix de toute façon, car, même si vous ne me croyez pas, vous songez tous à l'infime possibilité que ce que je dise soit vrai. Une fois que l'idée s'est installée dans l'esprit, il est presque impossible de l'éradiquer. Quoique vous pensiez, vous pouvez plus ne pas m'aider à ce stade. Maintenant fermez-là et terminez le film, vous avez largement le temps !
Sur ces sages paroles, il s'adossa et porta son regard sur l'écran figé, attendant visiblement qu'un des trois autres occupants exécutent ses ordres, ce qu'InThePanda fit à contrecœur.
Mais, plus le film se déroulait, plus la tension au sein de la pièce montait : chaque cinéphile regardait l'heure défiler, comme si le Jugement Dernier allait avoir lieu dans ce petit appartement parisien. Comment s'étaient-ils retrouvés là ? Pourquoi eux, alors que des milliards d'êtres humains peuplaient cette Terre ?
Les trois hommes avaient toujours rêvé de faire de grandes choses – on ne se lance pas sur Internet en espérant rester anonyme. Mais ils auraient bien aimé rentrer dans l'histoire autrement qu'en étant ceux qui mettraient fin à l'humanité… Mais qu'est-ce qui leur prouvait que c'était vrai ? Bon, ils ne pouvaient plus reculer, mais quand même… La fin du monde à cause d'une porte ouverte ? Le soir d'Halloween ? On se croirait plus dans une histoire écrite à la va-vite que dans la réalité.
- Il est déjà sorti le remake ? demanda le Visiteur la bouche pleine.
- Ouaip, répondit un de ses trois interlocuteurs, trop plongés dans leurs pensées pour prendre en compte sa remarque ni faire attention à qui avait répondu.
- C'est de la merde hein ?
- Ouaip, répondirent-ils tous en même temps.
Mais le temps s'écoulait, sans se douter des dilemmes intérieurs qui tourmentaient les quatre occupants du canapé. Durendal priait pour que tout ne soit qu'une mauvaise blague, Le Fossoyeur essayait désespérément de comprendre le pourquoi du comment, Panda se remettait lentement de son humiliation, et Le Visiteur se demandait si reprendre encore du popcorns serait bon pour lui.
Minuit six finit par arriver.
Et on toqua à la porte.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Les coups devenaient plus insistants, plus forts, plus pressants à chaque nouvelle série.
Personne ne bougea. Il y avait FORCEMENT une explication logique… Et le meilleur moyen de savoir, c'était d'aller voir, non ? Partagé entre panique et intérêt, Durendal se leva et commença à avancer vers la porte, quand le Visiteur s'interposa de nouveau :
- Non, surtout, ne…
- Oui, je sais que je ne dois pas ouvrir cette porte ! gueula son interlocuteur, sans même chercher à garder son calme.
- Mec, calme-toi, reprit son ami pelleteur d'une voix qu'il voulait apaisante en le rejoignant dans l'entrée. Au point où on en est, mieux vaut l'écouter.
Les coups reprirent contre la porte, si forts qu'elle aurait pu tomber sous le choc. Panda rejoignit ses amis dans l'entrée, et tous regardaient en direction du bruit, de plus en plus apeurés.
- C'est quoi ? C'est qui ? Pourquoi ça tient absolument à rentrer ?
L'homme au courant de la situation resta silencieux, trop silencieux.
- Je ne peux pas vous le dire, finit-il par dire d'une petite voix.
- Tu comprends que ça nous aide pas beaucoup à te faire confiance, ce genre de phrases ! répondit Panda d'une voix ironique. Développe, parce que sinon on ouvre cette putain de porte.
- Si elle ne tombe pas avant… ne put s'empêcher de rajouter le propriétaire de Pupuce en regardant le dit objet trembler sous les coups.
Le Visiteur les regarda tous, un à un. Comment leur faire confiance ? Comment être sûr qu'ils n'ouvriront pas cette porte ? Si, en apprenant l'identité de l'individu qui se cachait de l'autre côté de la cloison, la curiosité devenait trop forte et qu'ils lui ouvraient, ce serait la fin. Et pas de voyage dans le temps possible pour tout reprendre à zéro. Cette fois, l'humanité prendrait fin, définitivement.
Et ça, il ne pouvait pas le laisser faire. Pas pour satisfaire la curiosité de trois humains.
- Je suis désolé, ce sera non.
Les cinéphiles se regardèrent, puis se tournèrent vers la porte. Les coups donnés avaient pris un rythme rapide et régulier, qui semblait cogner à l'intérieur de leurs crânes. Le lyonnais regarda quelques secondes ses amis, puis s'élança vers la porte. Mais, au moment où il posa la main sur la clenche, une violente douleur le saisit à la tête. Alors qu'il s'écroulait contre le mur, il eut le temps de voir Le Fossoyeur et Durendal qui se prenaient un coup de batte de baseball sur la tête, donné par ce traître de Renard.
- Oh l'enfoiré… put-il maugréer avant de sombrer définitivement dans l'inconscience.
Le premier à rouvrir fut Durendal, alors que la lumière du jour perçait à travers la fenêtre et illuminait son salon. Mal réveillé et se sentant écrasé, il chercha ses lunettes à tâtons, les trouva sur le sol et les remit à leur juste place. Il tourna la tête, et vit ses deux amis écroulés sur lui, un filet de bave entre les lèvres.
Question élégance, on repassera.
Soupirant, le parisien les repoussa sans ménagement, les faisant grogner sans retenue. Le Fossoyeur se redressa et se massa les tempes, pris d'un monstrueux mal de crâne.
- Gueule de bois ? questionna-t-il.
- Faut croire, j'me sens pas bien non plus… répondit son acolyte en regardant la table, recouverte d'une jonchée de bouteilles de bière vides.
- Eh les mecs, j'ai fait un rêve hyper bizarre… marmonna Panda, la voix rendue pâteuse par la nuit et l'alcool. En fait y avait Florent Dorin qui débarquait en Visiteur, et il nous racontait que des conneries, mais en fait c'était vrai parce qu'un connard voulait défoncer la porte à coups de poings, même qu'on savait pas qui c'était et…
Il ne put finir sa déclaration qu'il se rendormit aussitôt, sous les regards las de ses compagnons. Aucun des deux hommes éveillés n'osera avouer qu'ils avaient fait exactement le même.
