Chapitre 2 : L'impossible est possible

Root l'avait enfin retrouvée. Évidemment, elle ne s'attendait pas à la revoir ce soir à New York. Pas ici, pas dans ce sous-sol humide et froid. Est-ce que la Machine savait que Shaw y serait ? Était-ce juste un merveilleux coup du hasard ? Qu'importe ! Shaw était là.

Elle avait tant de fois rêvé de ce moment et avait imaginé de nombreux scénarii. Bien entendu, dans la plupart, Sameen ne lui sautait pas à gorge, enfin pas immédiatement ! Au moins Shaw semblait en forme, même si elle avait un peu maigrie. Alors qu'elle eût prévu des dizaines de répliques pour cet instant, elle n'eut que la présence d'esprit de susurrer son prénom.

À ce murmure, Shaw desserra progressivement sa prise. Root, sans la quitter des yeux, prit alors une profonde inspiration. Son cerveau avait cruellement besoin de cet oxygène afin de pouvoir réagir à la situation. La main de Sameen tremblait contre sa gorge. À mesure que Shaw relâchait son emprise, Root glissait le long du mur. L'interface finit par être à genoux face à l'ancienne espionne.

Shaw rompit le contact visuel en fermant délibérément les yeux. Non ! Root la retrouvait à peine que cette dernière s'éloignait de nouveau ! Quand bien même, si c'était parfaitement prévisible de sa part, Root ne pouvait pas l'accepter. Elle avait le besoin viscéral de se noyer dans ces grands yeux ébène qu'elle avait tant de fois recherchés.

Le poing de l'ancienne espionne s'était contracté. Shaw se mordit la lèvre puis s'éloigna d'un pas. Son trouble était parfaitement visible. Root réagit immédiatement elle ne pouvait laisser son amie mettre davantage de distance entre elles. Elle se releva vacillante, le plus vite qu'elle put, afin de la serrer dans ses bras. Sameen ouvrit les yeux et le cœur de Root s'emballa à nouveau. Ce regard resterait gravé à jamais dans sa mémoire.

Shaw ne lui laissa pas le temps de se redresser, elle s'avança et s'inclina légèrement. Rayonnante et toujours chancelante, Root lui octroya alors un fabuleux sourire d'une authenticité rare. Shaw lui rendit son sourire, mais le sien était empli d'une tristesse clairement palpable. Root ne comprenait pas et l'interrogeait du regard. Sameen se rapprocha encore, elle n'était plus qu'à une dizaine de centimètres. Dix centimètres de trop ! Root allait enfin pouvoir la serrer dans ses bras. À l'exception du baiser de la Bourse, c'était la première fois que Sameen s'avançait vers elle, pour l'étreindre, pour l'enlacer, pour amorcer une sorte de câlin. Ce n'était pourtant pas faute de l'avoir encouragée. L'interface ne s'en plaignit pas, mieux valait tard que jamais.

Concentrée sur le regard de la petite brune, Root ne vit pas immédiatement le poing de cette dernière se lever. Elle ne le remarqua que bien trop tard c'est-à-dire quand celui s'abattît brutalement sur sa pommette gauche. Aussi surprise et désappointée que sonnée, elle finit une nouvelle fois au sol et sombra dans les limbes. Inutile de préciser que ce ne fût certainement pas le contact qu'elle avait espéré.


Bien plus tard, une vive douleur à la joue la réveilla. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser ce qu'il c'était passé. Étourdie, elle se demanda un instant si elle n'avait pas simplement tout imaginé. Cependant, la douleur au visage, au cou et au ventre était bien réelle ! Root se réjouit, jamais des contusions ne lui parurent si plaisantes et pourtant elle était experte en la matière !

Elle chercha sa camarade du regard. Shaw était assise par terre, contre le mur d'en face. Elle l'observait silencieusement. À cette vision, le sourire de la hackeuse apparut et s'élargit comme celui d'un enfant qui découvre le cadeau tant souhaité au pied du sapin de Noël. Sameen ne portait certes pas de ruban, mais elle était la plus belle surprise qu'elle eût pu espérer.

Shaw avait récupéré l'arme de Root. Cette dernière vit aussi à côté de Sameen son propre taser. Apparemment, l'ancienne doctoresse l'avait fouillée pendant son 'sommeil'. Root n'était néanmoins pas en colère contre son amie. Comment pourrait-elle l'être à un moment pareil ?

Elle essaya alors de se relever pour la rejoindre. Elle n'y parvint pas. Ses mains étaient liées au-dessus de sa tête, attachées ensemble à un vieux radiateur par une menotte en plastique. Suspendue à ce maudit radiateur en fonte, elle tenta une nouvelle fois de se redresser en forçant de toutes ses forces sur l'attache. Elle retomba lourdement au sol, le dos plaqué contre le chauffage. Un léger filet de sang coulait le long de ses bras tant elle avait tiré sur son lien. Elle était cependant trop frustrée pour s'en rendre compte.

Désenchantée, elle soupira longuement. Ses lèvres tremblaient toujours. Ce n'était pas comme cela qu'elle imaginait leurs retrouvailles. Elle inclina son crane contre les barreaux métalliques qui la retenaient. Ce contact glacé l'apaisa, mais elle ne lâcha pas sa geôlière du regard. Shaw n'avait pas bougé d'un millimètre depuis son réveil. Elle se contentait de la dévisager silencieusement. Root ne comprenait pas la situation. Pourquoi être aussi cruelle ? D'accord, Sameen n'était pas un modèle d'affabilité, mais cela n'expliquait en rien son comportement actuel.

Combien de temps au juste s'était-il écoulé depuis que Shaw l'avait assommée ? Apparemment elle était toujours dans le sous-sol, dans la pièce où elle s'était cachée. Que faisait Shaw ici ? Qui était l'homme qui l'accompagnait ? Root ne le vit nulle part. Où était-il à présent ? Si Sameen était libre, pourquoi ne pas être revenue ? Pourquoi ne pas les avoir prévenus ? L'avoir prévenue ? Les questions comme autant de supplices se bousculaient dans sa tête, des questions qu'elle n'arrivait pas à formuler à haute voix. Elle interrogea donc Sameen du regard, à l'affût de la moindre indication de sa part.

Shaw avait retrouvé son calme habituel. Elle se maîtrisait parfaitement. Son regard était si noir, si imperméable, dénué du moindre trouble que Root se sentit de plus en plus perdue. L'interface de la Machine prit une profonde inspiration. Sans quitter Sameen du regard, elle brisa le silence qui s'était installé. Son ton espiègle était bien plus affectée qu'elle ne l'aurait voulu.

« Si tu étais si impatiente de me passer les menottes mon cœur, tu n'avais qu'à me le demander. C'était inutile de m'assommer. »