Chapitre 4 : Tomber amoureuse, c'est d'abord tomber

Quelque part, enfermée dans une pièce souterraine, une jeune sociopathe d'origine iranienne faisait elle aussi d'étranges songes. Toujours les mêmes. Toujours sur une grande brune insupportablement facétieuse. Par moment, elle ne distinguait plus la réalité de son imaginaire. À vrai dire, Sameen ne faisait pas que de simples rêves elle était hantée.

Hantée par une voix espiègle et joyeuse.

Hantée par un regard cajoleur plein de promesses.

Hantée par un éblouissant sourire carnassier.

Hantée par des lèvres qu'elle n'avait que trop peu goûtées.

Hantée par un visage Ô combien subtilement expressif.

Hantée par un cou délicieusement long.

Hantée par une chevelure virevoltant librement dans le vent.

Hantée par une odeur qu'elle ignorait pouvoir reconnaître.

Hantée par des mains d'une dextérité inégalée.

Hantée par une silhouette élancée qu'elle n'avait que trop peu étreinte.

Son fantôme avait progressivement pris le contrôle de ses songes. Au départ, Sameen était furieuse de cette intrusion dans son subconscient. Le fantôme, au début, se contentait de l'observer en silence, une pomme rouge à la main et un taser à la ceinture. Ce maudit spectre l'énervait il aurait au moins pu lui montrer un steak ! Il était toutefois discret, elle pouvait donc facilement l'ignorer et regarder ailleurs. Elle ne voulait absolument pas voir ces grands yeux chocolat la dévorer.

Au fur et à mesure, le fantôme se fit de plus en plus présent, mais il restait toujours silencieux. Si au début, il ne lui apparaissait qu'en rêve, la nuit, quand elle dormait, à présent, la drogue aidant, il se manifestait même en plein jour. Shaw se souvenait parfaitement de la première fois où elle l'avait vu ainsi apparaître. C'était, il y avait bien longtemps déjà, lors d'une séance d'interrogatoire particulièrement pénible. Le spectre était là, juste derrière Martine. Celui-ci rayonnait tellement que Shaw en fût comme hypnotisée. Elle en oublia la douleur et n'entendit plus la blonde la menacer. Son fantôme resta immobile de longues minutes, il lui souriait simplement.

C'était contradictoire : elle détestait sa présence autant qu'elle espérait sa venue. Elle ne voulait pas que son magnifique spectre la vit si vulnérable. Il était en même temps un véritable réconfort dans cette triste geôle. La seule bouffée d'oxygène de tout le complexe à vrai dire.

Lorsque cela devenait trop difficile, le fantôme s'approchait doucement d'elle, la contournait et la serrait dans ses bras. Elle pouvait facilement sentir son souffle contre sa nuque. À mesure que la douleur s'intensifiait, le fantôme resserrait son étreinte. Plus elle avait mal, plus il était proche d'elle. C'était son seul soulagement : à chaque fois qu'elle commençait une nouvelle séance d'interrogatoire toujours plus cruelle, elle savait que son fantôme lui rendrait visite. Évidemment, jamais elle n'en parlerait à ses geôliers.

Le fantôme la hantait de plus en plus souvent et maintenant il lui parlait aussi. La plupart du temps elle se contentait de l'écouter. Elle s'était trouvée un compagnon de cellule qu'elle trouvait particulièrement trop loquace à son goût. Pourtant parfois, lorsqu'elle était seule, elle lui répondait. À ces rares occasions, le fantôme s'enthousiasmait et la taquinait de nouveau.

Ce fantôme avait aussi un côté suicidaire. De temps en temps, il s'asseyait sur le rebord du lit attendant que Shaw l'invitât dans ses bras. Il avait un regard de chien battu qui rivalisait avec celui de Balou. Sameen était sûre qu'il s'était entraîné pour y parvenir. Pourquoi avait-il fallu qu'elle tombe sur un esprit si collant ? Au début, ce regard n'avait aucun effet sur la sociopathe qu'elle était. Elle refusait alors fermement. Le fantôme persistait et Shaw finissait par céder. Elle ne lui aurait jamais avoué, mais son sommeil était bien plus paisible lorsqu'il était là. À présent il n'hésitait plus à venir la réveiller quand elle dormait et à se blottir contre elle. À chaque fois, Shaw levait les yeux au ciel en signe d'agacement, mais le laissait finalement faire. Elle avait pris l'habitude de ses visites nocturnes. À chaque réveil, pendant un bref instant, elle tâtait désespérément son lit à la recherche du fantôme. Malheureusement, il devait être plus matinal qu'elle.

Le fantôme repoussait sans cesse les limites que l'ancienne espionne avait dressées. Il lui déposait maintenant, lentement en guise de bonne nuit, un baiser sur le front. Il prenait un malin plaisir à jouer avec ses cheveux, avec ses mains. Il ne fallut pas longtemps pour que le fantôme ne s'attaque sans préavis à ses lèvres. À la première tentative de son libidineux spectre, elle fut totalement prise au dépourvue. Son corps s'électrisa et elle n'eut pas la présence d'esprit de repousser cette attaque kamikaze. Une main caressant son cou, le fantôme agrippa finalement doucement sa lèvre inférieure puis força l'accès à sa bouche. Le spectre l'explora alors avec une lente espièglerie qui déstabilisa l'aguerrie sociopathe.

Ce n'était qu'à bout de souffle que Shaw mit fin à ce baiser volé. Sameen était autant énervée, que son fantôme jubilait. Celui-ci tenta alors un second round. Shaw l'arrêta immédiatement faisant fi de toutes objections en lui posant la main sur la bouche. L'esprit, le regard toujours pétillant de malice, soupira et se blottit finalement contre l'épaule de Shaw. Cette dernière avait gagné une nuit de répit avant sa prochaine tentative.

Sameen Shaw ne faisait pas ce genre de choses. Le fantôme devait pertinemment le savoir, alors pourquoi s'obstinait-il ? Celui-ci continua son petit jeu de séduction par la suite. Shaw lui résista autant qu'elle le put, mais elle devait admettre que les lèvres du spectre étaient ensorcelantes, qu'elles avaient dans cet enfer, le goût du paradis. Sameen s'était trompée, ce n'était pas un simple spectre, mais une véritable sorcière. Ces journées, ses souffrances se répétaient inlassablement. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle était aux mains de Samaritain. Après une séance particulièrement difficile de 'rééducation', comme l'appelait son gardien, elle n'avait plus la force de résister à ce dangereux et enivrant fantôme ensorceleur. À croire que sa vie actuelle était trop simple et qu'elle avait décidé de la compliquer encore avec cet épouvantable esprit aguicheur!

Elle se savait pertinemment ridicule. Elle ne pouvait pas donner à ce maudit fantôme enchanteur ce qu'il voulait. Shaw ne faisait pas dans la tendresse, dans le romantisme. Elle en était simplement incapable. Pour elle, tomber amoureuse c'était invraisemblable. C'était avant tout tomber. Une perte totale de contrôle. Une perte intolérable, parce que le contrôle de soi était la base sur laquelle Shaw avait bâti toute sa vie. Elle avait beau essayé de chasser le spectre de son esprit, son cœur ne cessait de crier son nom. Comment était-ce possible ? Elle n'avait jamais ressenti ce genre trouble avant. La colère, la tristesse, elle connaissait. Elle avait maintenant appris le désarroi, mais là c'était autre chose. À croire que son cœur avait perdu la tête. Qu'il était pénible à gérer, à battre si fort et à s'affoler ainsi !

Elle ne pouvait se permettre une telle faiblesse ici. Shaw devait prendre sur elle. Ce n'était pas son cœur qui devait perdre la raison. Pour survire, son esprit devait oublier son cœur. Mais pour l'instant, juste pour cette nuit, elle laisserait ce maudit cœur au pouvoir. Exceptionnellement, elle autoriserait son fantôme à la hanter jusqu'à en perdre la tête.


Pour le moment, je compte arrêter cette histoire à ce chapitre.

J'espère que cela vous a plu.