Le geste de l'inspectrice Warrione resta en suspens. Elle déglutit discrètement, et releva les épaules, pour mieux dominer la situation de toute sa hauteur. Pourquoi croire cette jolie gamine, quand le Professeur était capable de tout ? Miss Reinhold aurait pu être un messager, et réciter un rôle appris par ce satané Layton. Tout était encore à envisager.

D'un doigt aristocratiquement replié, elle saisit son porte-cigarette, et l'alluma à l'ampoule d'une lampe avec un naturel étonnant.
De l'autre main, elle tourna cette lampe vers le visage de Flora - un réflexe policier. La jeune femme la regarda avec effarement, éblouie.

« Et qu'est-ce qui m'oblige à vous croire, Miss ? » déclara Célie.
Elle ne fixait plus son interlocutrice, mais la cendre qui tombait par paquets sur le bureau et menaçait de brûler son sous-main.
C'est à ce moment-là que Flora réalisa que cette femme ne fumait pas sa cigarette, mais la regardait se consumer avec un plaisir impatient.

Sous son charme, la jeune Reinhold se décida à fournir des détails. L'absence du regard d'aigle de Célie facilitait les aveux. Elle rappela ses souvenirs.

Les rues défilèrent plus vite que d'habitude alors qu'elle rentrait chez le Professeur.
Sur la porte, elle trouva une note : celui-ci avait une « urgente étude à poursuivre » dans son bureau, et rentrerait plus tard que de coutume.
Pas plus surprise de ce retard parmi tant d'autres, exténuée, elle se laissa doucement glisser dans son lit. Elle se sentait incapable de revoir Sara ou Dimitri avant quelques heures.

Flora dormit d'un sommeil long et sans rêves, fort éloigné de la nuit entrecoupée de cauchemars des traîtres.
Elle croyait tant, au plus profond de son cœur d'enfant, avoir pris la bonne décision que même l'idole, le sage, le sauveur qu'était le Professeur Layton pour elle perdait un peu de son autorité.

Layton, après une entrevue tendue avec ses deux alliés, ouvrit son bureau, s'accorda quelques bouffées d'air et tendit l'oreille auprochain vrillement de la sonnette.

Il ouvrit à son visiteur, qui s'était annoncé quelques heures plus tôt par le biais d'une missive aux lettres trèsbien formées.

Sur le pas de la porte, une brusque rafale de vent achevait d'ébranler Sara, qui, si fine et si maladroite, ressemblait à une branche, songeait Layton, lui-même tenu au chaud par le feu qu'il avait lancé peu de temps auparavant.

La bourrasque suivante, violente et glacée, emporta le filet qui ordonnait les cheveux de Miss Kelly :
« Non, Professeur, ne vous inquiétez pas ! S'il s'envole...eh bien ! tant pis ! Je m'en procurerais un autre ! »

Mais déjà le gentleman courait dans la direction imprimée au minuscule accessoire par les éléments capricieux,et le laissa tomber dans les mains de sa collègue, avant de pousser le battant du coude.
« Bienvenue...comme toujours, bien entendu », précisa-t-il avec un gai sourire.

Le feu avait malheureusement subi la bourrasque, et ne consistait plus qu'en une unique flammèche. Le reste de la pièce, pourtant, tirait grand profit de l'âtre, qui lui donnait un aspect doux et accueillant, loin de la sévérité d'une salle de classe.
A cette vue, l'agrégée esquissa un sourire. Le temps était passé, depuis qu'elle avait posé le pied dans cette étude de célibataire.

Les fauteuils joufflus, le canapé au motif tartan, ni même une des deux chaises disposées face au plan de travail encombré de notes du professeur ne surent s'attirer les faveurs des enseignants réunis.
Dans un même mouvement, ils échangèrent un premier regard hésitant. Rongée par la peur de hâter ses confidences, Sara ne pouvait prendre place, agitée. Son coéquipier, lui, avait instinctivement ressenti une trop grande gêne quand elle était entrée, et l'avait jusque-là regardée sans la voir, sans oser s'attarder sur son visage.

Le silence, après ces quelques mots, s'installa presque naturellement dans le cabinet de travail. Comme pour faire croire à une soirée ordinaire, il marchait à travers son bureau tout en feignant d'ordonner des bouquets de documents.
Puis, quand il s'aperçut enfin que Miss Kelly, elle, cherchait à attirer son attention, Layton finit par s'impatienter - autant qu'il est imaginable qu'Hershel Layton s'impatiente : « Souhaitiez- vous me parler de quelque chose, Miss ? »

Elle lui tendit une tasse de thé, qu'elle venait de remplir elle-même, dans un oubli de la politesse au profit de la gêne qu'elle sentait s'étendre comme une honteuse gangrène.
Mais quand, la portant à ses lèvres, elle en constata le goût douteux d'un thé trop peu infusé, elle n'avait plus d'autre choix. Tenue de répondre, elle prononça avec un étrange calme, réarrangeant d'une main son chignon : « Merci de votre-

- Merci de 'ton', d'ailleurs », corrigea-t-il calmement. S'il avait appris quelque chose de Luke et Flora, c'était que la familiarité pouvait être un vrai recours face à la détresse.

« Merci de ton accueil, Layton. »

« Dites, euh, dis-moi. T'ai-je déjà parlé de Bill Hawks ?

- Je ne crois pas, non, ajouta-t-il, curieux. Sauf quand tu m'as annoncé le sombre projet de Clive...

- Et, Layton, est-ce que...

- Je crois que tu peux passer à 'Hershel'. »

La conversation accélérait progressivement.

« Il me semble que je ne t'ai jamais parlé de ce que je faisais avant d'intégrer Gressenheller, un an après toi. D'autre part, tu sais à quel point, Hershel, je te tiens en haute estime. T'importuner de ce long récit de ma vie n'a jamais été nécessaire. Pourtant, je crois que l'honnêteté devrait régner entre nous...

- Oui, et c'est bien une valeur que j'estime », confirma Layton, qui gagnait peu à peu en gravité.
L'éloquence de la diplômée de Philosophie servait soit une grande joie, soit une profonde peine, voire, la pire des mauvaises nouvelles. Il croyait reconnaître le ton qu'elle avait pris pour annoncer le meurtre à venir, mais la voix, étirée, grinçante,
traduisait une tristesse d'autant plus alarmante.

- ...et elle ne règne plus depuis quelques temps. Les derniers événements me l'ont assez rappelé. Ah, par où commencer ? La première chose à dire est sûrement que j'ai travaillé pour Bill Hawks ! »

Miss Kelly, les yeux levés vers lui, s'assit enfin, et commença à pianoter des doigts sur le bord de la table la plus proche.

Layton, un peu surpris, retomba sur ses pieds en se souvenant : « Pas étonnant. Je crois savoir qu'il est un important générateur d'emplois dans la région. »

Cette fois, c'est lui qui prit place à côté d'elle sur le long canapé.

« Oui, nous étions employés en grand nombre, et, c'est vrai, le hall ne désemplissait pas. Pourtant, ma section était celle du secrétariat et de l'assistance au ministre. Notre groupe était donc plus limité. Je suis entrée comme dactylo, et mon humbleconnaissance du monde du journalisme m'a fait monter quelques échelons. J'ai fait partie d'un cercled'autant plus restreint. J'étais donc amenée à fréquenter... » Elle s'arrêta, hésitante.

« Le Premier Ministre ? Je n'ai jamais douté de tes compétences, ma chère ! rit légèrement Layton, qui commençait à prendre toutes ses précautions pour de la modestie maladive.

- C'est cela, » conclut-elle sans abandonner son ton d'outre-tombe. « Tu ne devrais pas tarder à comprendre où je veux temener.

Il resta silencieux, attendant probablement la suite de son discours. Le feu acheva de s'éteindre. Dans le silence, les paroles de la jeune femme semblaient résonner, et prenaient une signification mystérieuse. Le Professeur réalisa à quel point il la connaissait mal.

« Bill était un patron très capricieux. Il pouvait envoyer valser une affaire, faire perdre un poste à l'un de ses plus proches employés sans y repenser à deux fois – souvent sans même prendre la peine de prévenir le concerné. Ces années ont été d'étranges années pour nous tous. Un risque planait au-dessus de nos têtes : celui de se retrouver à la porte sans vraie raison, et de perdre la situation qui allait avec un emploi au ministère. Ce qui était un enjeu de taille : la plupart de mes collègues, si talentueux qu'ils soient, avaient été tirés de la misère par une proposition d'embauche. Quand Bill Hawks n'aimait pas, il haïssait ; et quand il aimait... »

Sara reprit sa respiration. « ...il adorait. » « Un beau jour, il m'a fait annoncer par un collègue que dorénavant, je serais son assistante. Cela revenait non seulement à obéir à ses ordresde loin, ce que je faisais déjà, mais à m'installer dans la même pièce que lui, et à délaisser toute tâche aussitôt qu'il appelait.
'Sara', me disait-il, 'je vous apprécie beaucoup, beaucoup...' Depuis le jour où il m'a fait cette déclaration, il ne m'a plus laissée libre d'un geste. Un jour il verrouillait la porte et volait ma paire de clefs, l'autre il me demandait de l'accompagner par simple caprice. Une semaine suffit à ce qu'il me donne le vrai motif d'une telle nomination. »
Elle se mit à chercher une tournure qui affaiblirait un peu la vérité de ces heures en tête à tête avec Bill, de gestes qu'elle parvenait tout juste à fuir, de souffles tièdes sur sa nuque. « Il en voulait à mon intégrité féminine. », conclut Miss Kelly sur le ton de l'observation. Ses yeux baissés en disaient plus long.

« Mais alors, comment as-tu réussi à te tirer de ses griffes ? l'interrogea Layton, préoccupé.

J'ai résisté aussi longtemps que j'en ai été capable, mais c'était sans compter sur ses menaces. Pour m'inciter à accepter de lui donner tout droit sur moi, y compris sur mon corps, il a prétendu renvoyer mes collègues les plus vulnérables. Et l'a mis à exécution devant mes yeux. Oh, ne me méprise pas, s'il te plaît !

Je ne vois pas comment on pourrait faire une telle chose...

Il a fini par devenir insistant, et j'ai cru voir le jour où il arriverait à ses fins. Je l'ai repoussé, en le frappant. Je ne sais pas si tu comprendras mon geste, mais... Qu'il s'attaque à moi était quelque chose que je pouvais endurer. Que d'autres, et d'autres si chers, paient pour ma faiblesse, je ne pouvais le supporter.

Les cris d'orgueil, les grands gestes du bras qu'avaient lancé Bill Hawks, meurtri pas tant physiquement que dans sa fierté, revinrent à Miss Kelly, mais elle n'osa pas les partager avec Layton. Raconter la honte de sa propre mise à la porte, les poches vides du moindre penny et dépouillée de tout effet personnel, faisait partie des choses qu'on ne pouvait confier.

Elle soupira doucement.

« Mais s'il n'y avait eu que cela.

- Que veux-tu dire ? l'encouragea son collègue.

- Mon prétendant a été suivi de plusieurs autres hommes.

- Tout aussi...virulents ? »

Un doute lui traversa l'esprit.

Un vouvoiement choqué émergea sur ses lèvres : « Miss, ne me dites pas que vous avez été... »

Le Professeur parcourut tout son être des yeux. Elle se protégea instinctivement du bras.

« Mais...

-Ah! Je comprends enfin ce que tu sous-entends, Hershel. Non ! Personne n'a jamais atteint ma physionomie, ou qu'en surface !Non, non, personne n'a levé la main sur ce corps, Dieu merci ! Non. Si je suis faible, profondément faible, ce n'est pas seulement parce que que l'on à cherché à me violenter ce n'est pas pour cette raison que j'ai aujourd'hui à me faire grande violence pour te parler de ces choses-là. Oh, mais je vois que l'imagination t'a fait pâlir. Dans ce cas, il faut que je m'en aille.

- Sara, mais qu'est-il arrivé ? »

Elle fit mine de sortir, suspendit son geste dès qu'elle entendit ses mots, statufiée. Un très léger sourire, mais des yeux désespérés se gravèrent sur son visage. L'orage qui démarrait lança un éclair glacial sur sa joue. Dans le mouvement trop brusque, son chignon avait à nouveau cédé, et des mèches d'un noir de jais glissèrent follement tout le long de ses épaules.

« Je ne recevrai jamais d'amour...

La nature m'a donné », elle désignait avec répugnance chacun des éléments, « un corps formé, un buste indécent, des yeux enchanteurs, des cheveux d'une teinte rare : je suis un objet d'envie, et je n'y peux rien. Ceux qui posent les yeux sur moi sont condamnés à voir un corps, pas une âme. Et...Hersh...HERSHEL ! »

Elle se projeta hors du canapé, comme pour refuser de se laisser abattre, les yeux rivés au sol par la détermination. Pourtant, quand elle releva la tête, il croisa ses yeux ahuris. Elle tituba.

« Tu leur es semblable, toi aussi, que tu le veuilles ou non...Hershel, à ces hommes! »

Doucement, il s'approcha d'elle, et chercha un geste de soutien qui ne la blesserait pas. Elle comprit immédiatement, et dit avec une moue de pitié : « Ne me touche pas, s'il te plaît. »

« Sara ? » Un air triste.

« Hershel ? » Un sourire timide.

Leurs lèvres se répondirent.

S'installant de nouveau dans le canapé, ils se séparèrent, mais la main de Layton implora un second baiser.

« Hershel ?

- Sara ?

- Sais-tu que ceci est impossible ?

- Pour...pourquoi donc, Sara ? Je...

Regarde. Là. » Sara désigna une chaise placée près de lacheminée. « Il n'y a pas si longtemps, Claire était assise ici.»

Elle avait fait la connaissance de Claire pendant un dîner organisé par Sir Schrader. Si elle n'avait pas fréquenté le professeur d'archéologie autant qu'Hershel, puisqu'elle s'était vite lassée de cette matière, il avait la gentillesse de l'inviter aux dîners étudiants, auxquels Claire était fidèle. Elle avait immédiatement apprécié et admiré cette jeune femme, qui savait se faire aimer pour ce qu'elle était. Nul besoin, avait prouvé Claire ce soir-là, sollicitée de toutes parts par ses amis au point qu'elle arrivait difficilement à finir un plat, d'une apparence hors du commun pour attirer la sympathie il suffisait d'être soi.
A cette époque, Sara n'avait pas encore rencontré Layton. Pourtant, les regards langoureux que sa nouvelle amie adressait à un coin précis de la table ne lui avaient pas échappé. Les deux complices en avaient discuté en gloussant, et Sara avait ressenti une grande joie pour elle,
même sans connaître le jeune homme concerné.
Sara en appela à toute la force de sa raison pour lui laisser le privilège d'être celle qui serait à tout jamais assise près d'Hershel Layton. Claire l'avait aimé plus qu'elle ne l'aimerait jamais.

« Et je ne pourrais poser la main sur toi sans avoir l'impression de réveiller le souvenir de Bill », reprit un Layton amer.

Sans même l'effleurer, il parvint juste à temps à poser une couverture sur ses épaules secouées par les frissons. « Bonne soirée, Hershel ! » Elle bondit hors du bureau, la couverture serrée autour de son joli visage.

À présent, il maudissait sa conduite de gentleman. Elle haïssait son titre de professeur qui la rendait si distinguée. Ils voulaient s'émanciper pour se jeter l'un vers l'autre, oubliant leur humanité, s'exprimant dans un langage bien plus doux. Mais l'orgueil, la pudeur et le deuil dictaient leur conduite, et après le départ précipité de Sara, il prit la décision de rentrer lui aussi pieusement de son côté.

Hershel ouvrit avec lassitude la porte d'entrée de sa résidence. Il passa discrètement par la chambre de Flora pour la regarder dormir. Qu'il y ait encore de l'innocence dans ce monde le rassurait. Il referma soigneusement la porte et se glissa dans son lit.

Pourquoi ? Quel intérêt à cette histoire ? Même si son corps la réclamait, même si son cœur la désirait de plus en plus, jamais, ô grand jamais, son esprit ne l'accepterait. Les deux étaient belles, intelligentes et de parfaites ladies, les deux avaient souffert de Hawks mais, seulement, Sara avait raison. Une y était restée.

Celle qui aurait dû devenir sa femme.

Avait-il vraiment le droit d'en aimer une autre après tout cela ?

Un nouveau jour se leva. Suivi de son gai assistant, Layton arpentait les rues en direction de Scotland Yard, en quête d'informations sur Clive - ou le futur plus grand criminel du XXème siècle. Poliment, il demanda à rencontrer Chelmey pour que ce dernier lui donne accès à la réserve sacrée du bâtiment. A peine eût-il descendu l'escalier dans un concert de craquements qu'il aperçut Célie, pour une raison mystérieuse munie d'une ombrelle. Le tout assorti d'une pile de dossiers bloqués sous le bras.

« Aaaaaah ! Mon bon Professeur Layton, vous tombez à pic ! J'espère qu'aujourd'hui, vous allez m'expliquer le pourquoi du comment de cette affaire ! Je souhaiterais la boucler au plus vite pour en revenir au lovely détraqué ! »

Maintenant assise sur la pile qu'elle tenait quelques minutes auparavant, elle fixa Layton, prête à écouter son raisonnement.


Derrière l'écran…

Ode : Pour une fois qu'on avait un bon rythme… Et il a fallu que MissM tombe malade… Eh bien !

MissM : *kof kof* bonjour mes… Co… Cos *s'effondre*

Ode : Votre partie est vraiment bien ! Vous l'avez améliorée et rendu très intéressante ! Satirique comme vous savez si bien le faire !

MissM : zzzz

Ode : Et après c'est moi qu'on veut mettre à la porte… Au niveau des anecdotes, je vous en ai promis de MissM et les voici ! Savez-vous d'où vient le prénom de Sara ?

MissM : De ma tête.

Ode : Vous, retournez dormir. Sara vient de l'œuvre Princesse Sarah, un dessin animé et un livre marquants pour nous deux (enfin surtout le livre, le dessin animé crache sur le livre). Et que MissM aime ce nom.

MissM : *reprend des forces* La scène Sara x H vous plaît-elle ? Rassurez-vous, ce sera la seule scène de romande de toute la fanfic. Gnéhéhé.

Ode : Oui enfin je travaille sur un Célie x Barton en parallèle. Tout comme Célie, Sara s'exprime de façon particulière… Son langage est marqué de part sa profession et de son amour de la langue, mais aussi pour faire ressortir son côté détonant et décalé.

MissM : Je suis morte… A la prochaine mes loulous !