Les rapides enjambées du Professeur Layton l'avaient beaucoup servi dans ses enquêtes. Il avait cette manière de combiner le mouvement des bras et le balancement régulier des jambes de façon à faire preuve d'une rapidité à toutes épreuves, sans même prendre la peine de courir. Luke, à force d'entraînement et animé par la fougue de son jeune âge, s'était accordé sur son pas, même si l'élégance de son mentor n'y était pas encore.

Mais Flora, elle, peinait parfois à suivre le chapeau haut de forme. Elle n'eut que le temps d'apercevoir la silhouette longiligne de son mentor et de repérer la bosse de son couvre-chef, avant de le voir disparaître devant et de s'apercevoir qu'elle avait quelques pas de retard sur lui.

Sa courte période de solitude lui fit ressentir d'autant plus violemment le bourdonnement ambiant. En entrant dans la Fondation d'Art moderne, elle fut contrainte de suspendre sa marche, assaillie par l'étrange tiédeur de la salle.

Puis se remit en route.

C'est à ce moment-là que la fanfare entama un nouveau morceau. La musique était juste assez sourde pour qu'on s'entende encore penser, mais avec l'impression de nourrir des idées hautement supérieures que les sons venaient illustrer. Un hymne laissa place à une étrange valse avant-gardiste.

Quatrième jour d'exposition et les stands ne désemplissaient pas, gravitant tous autour d'un Hawks hautain et muet, calé dans son fauteuil surélevé.
Flora contourna le coin des Arts et Métiers, où elle manqua marcher sur une maquette de pont.

Elle n'osait pas avancer trop vite, de peur de piétiner les pieds d'une aristocrate ou les pattes de son chien. Quelques mètres plus tard, après avoir dépassé l'espace consacré à la chimie, elle loucha pour voir un modèle réduit d'avion à réaction passer sous son nez.

Elle remontait ainsi les stands comme un ruisseau, avec une impression de douce impuissance, sans cesse repoussée comme par le contre-courant, ses forces peu à peu réduites à néant. C'est alors qu'elle repéra le Professeur.
« Flora ! » s'écria Luke. Layton se retourna.
« Flora ? Je commençais très sérieusement à m'inquiéter ! » s'exclama-t-il. Au son de sa voix, quelques personnes levèrent la tête. Le féru d'énigmes faisait partie des personnes que la foule repérait facilement, et les illustres connaissances qu'il était allé saluer ajoutaient encore à son prestige aux yeux des badauds.

Hershel Layton croisa le regard brillant de la jeune femme. « Allons, allons. Faisons un tour des stands, pour nous remettre de ces émotions. J'ai une petite idée de ce qui pourrait t'intéresser. » Il lui sourit.

Le système de contrôle d'entrées et de sorties était toujours aussi douteux : à mesure qu'ils avançaient, ils repérèrent dans ce haut lieu un joyeux mélange de voleurs, d'honnêtes gens et d'aristocrates cultivés - assortis des quelques bourgeois prêts à délaisser leurs comptoirs pour se tenir au courant. Les plus hauts placés, quant à eux, formaient un cercle restreint, endimanchés comme pour un bal, paradant en bavardant, fiers de pouvoir se dire « habitués de la Scène » et d'indiquer aux nouveaux venus les emplacements d'un air important.

L'attention fut soudain détournée par l'intervention de l'archéologue Alan Wicker. « Mesdames et Messieurs, bonjour. » L'orchestre se tut.

En dehors d'une légère barbe, Wicker n'avait pas de signe distinctif, si ce n'est la courbe de son dos, qui témoignait de longs après-midis penché sur des fossiles. Il était virulent mais assez discret pour que, une fois le retentissement de son appel retombé, seuls les spécialistes prennent encore la peine de l'écouter.
Monsieur Wicker se présentait comme un haut diplômé d'archéologie, spécialisé en manuscrits anciens : de quoi fasciner le Professeur Layton. C'était un homme qui souriait assez peu, mais parlait en quantité.

En dehors de Sir Wicker, le public le mieux informé retenait deux noms de la Scène : celui de Rose Spencer, une jeune peintre, et de Demian Salisbury, qui venait de publier un volume passionnant.

Quand la petite cloche suspendue entre les deux portes sonna un, deux, trois coups : treize heures, les visiteurs se divisèrent progressivement en trois groupes pour voir l'auteur, la peintre ou cet archéologue évoquer son domaine de prédilection à renfort de mots savants et de démonstrations grandioses.
Les trois érudits mobilisaient la foule par des qualités différentes. L'archéologue était une curiosité, l'écrivain se montrait cultivé et mordant, haranguant les visiteurs et interpellant sans vergogne ses admirateurs, tandis que Rose, peu loquace, préférait peindre sous l'oeil ébahi des Londoniens. Chacun se dirigeait instinctivement vers les moyens oratoires auquel il était le plus sensible. Miss Reinhold s'approcha timidement des toiles ; le Professeur Kelly, de son côté, se surprit à écouter Wicker d'une oreille attentive.

Seul un nom manquait à l'appel, celui du Docteur Stanhgun.

« Nom de Dieu, mais que fait-il ? Nous a-t-on au moins correctement renseignés ? Rah, cette police ! Pour nous faire sortir, elle est rapide... mais dès qu'on a besoin d'une information, pouf ! plus personne ! » lança un couple gallois, exprimant le mécontentement général.

Layton, tourné du côté de l'écrivain, lançait des regards fixes vers l'archéologue. Il souhaitait depuis quelques jours avoir une discussion avec Dimitri au sujet de leur plan. Au fur et à mesure qu'il l'anticipait, des questions cruciales apparaissait. Mais il était bel et bien introuvable.

A dix-sept heures, le Docteur Stanghun monta les marches par volées, pressé. Devant lui s'avançait une Maud pensive qui, le temps de son apparition, fut minutieusement détaillée, faisant fuser les commentaires. Une fois le scientifique à son niveau, il lui prit le bras avec fermeté et l'aida à zigzaguer parmi les curieux.

Comme la veille, Célie prit le haut-parleur pour convier les curieux à sortir. Comme la veille, la masse bourgeoise, mêlée à quelques chapardeurs, se dirigea vers les doubles portes en chêne verni, grandes ouvertes, dans un tumulte qui traduisait l'admiration suscitée par les différents ateliers.

Miss Warrione inspecta le professeur Layton, puis le professeur Kelly, Maud, Dimitri Allen et enfin Flora. D'un pas rapide, elle attrapa le bras de Dimitri et, de manière furtive, le poignet de Miss Reinhold, avant de le relâcher, l'invitant discrètement à rester à sa portée.

« Docteur Stahngun, allons, ne partez pas si viiiiite ! M. Hawks a beaucoup insisté pour que vous animiez les conférences privées de la Scène !... Si cela ne vous dérange pas, bien entendu » ajouta Célie d'une voix mielleuse.

Dimitri chercha rapidement les autres d'un coup d'œil. Seul lui répondit le regard étonné de Maud.

« A la condition que mes humbles connaissances puissent enrichir l'assemblée de la Scène, je me ferais une joie d'y participer.

- Oh, parfait, mon bon ami ! Vous en voyez tous les cerveaux de l'Angleterre honorés ! Allez donc vous asseoir lààààà...bas, au premier rang, vous voyez ? Quant à vous... »

Célie profita du départ de Dimitri pour ressaisir Flora au poignet.

« Quant à vous, j'aimerais que vous me rendiez un petit service : apportez-moi le maximum d'informations concernant la relation Layton-Kelly. Soyez naturelle, ne soulevez aucun soupçon, mais n'hésitez à suivre l'un ou l'autre. Compris, Miss ? »

Flora hocha la tête en signe de compréhension, se massa hâtivement le poignet et courut rejoindre son tuteur en lui expliquant qu'elle l'avait perdu de vue dans cette gigantesque marée humaine.

Comme la veille, une fois les visiteurs disparus, l'inspectrice présenta ses courtoisies aux membres de la Scène et s'approcha de l'urne, une sphère transparente, piochant au hasard un petit papier qui servirait de sujet de conversation. Elle déplia le bout pioché et en annonça le thème :

« La torture ! »

Aussitôt, une vague de réprobation envahit la Scène.

« Quelle holleul ! Je n'ai noullement l'intention de dibattle soul ce soujet ! » s'indigna la diva.

« Vous avez réuni les plus grands esprits de Londres pour discuter d'une pratique sur laquelle nous sommes tous du même avis ?! » s'énerva l'historien.

« Tous d'accord, tous d'accord, c'est vite dit. A mon avis, vous seriez surpris de certains points de vue... » lui répondit sarcastiquement l'écrivain Demian Salisbury.

« Repiochez immédiatement un autre sujet et qu'on en finisse ! » ordonna un pianiste de renom.

Dimitri lança des regards surpris autour de lui. La brillante mais jeune peintre Rose Spencer semblait aussi perdue que lui, tandis que l'archéologue Alan Wicker, la tête reposant sur sa main, était déjà en pleine réflexion sur le sujet. Katia ne savait pas vraiment comment réagir pour sa première séance et Célie, immobile, semblait très contente de l'ampleur de la discussion, ne s'intéressant qu'à la forme au détriment du contenu.

C'est Bill Hawks qui, d'un simple mouvement de la main, stoppa le chahut.

« La torture ? Eh bien... Difficile sujet, mais soit. Pourquoi n'essayerions-nous pas de concilier nos avis, qui semblent unanimes ? Qu'en pense notre cher doyen ? »

Vladimir, doucement, se leva pour faire entendre sa voix essoufflée par l'âge, soutenu par Katia.

« Comme le dit notre bon Premier ministre, le sujet est certes difficile mais il serait lâche de notre part à nous, savants, de nous concentrer sur des sujets futiles et anodins. La torture, dites-vous ? Cela est un vrai problème, toujours actuel, malheureusement. Pourquoi, puisque nous sommes tous de la même opinion, ne chercherions-nous pas des solutions, plutôt que d'en débattre ? »

Les applaudissements de Hawks retentirent dans la salle.

« Bien parlé, bien parlé, duc Van Herzen. Suivons vos conseils, si personne n'y voit d'inconvénient...

- Moi si, je refouse de palticiper. »

La diva se leva brusquement et se dirigea vers la sortie.

« Vous permettez... »

Le champion national de golf ainsi qu'un économiste lui emboîtèrent le pas.

« Inspecteur Grosky, raccompagnez ces gens jusqu'à la sortie, je vous prie. » ordonna le Premier ministre.

Une fois les indignés partis, Bill Hawks reprit la parole.

« Hmm... Bon. Eh bien, commençons. Duc Van Herzen, voulez-vous ouvrir l'assemblée ?

- Grand-père, Mr. Hawks vous demande d'ouvrir le débat. » lui murmura Katia, par précaution.

« Oh ? Hum… Merci. Eh bien... Pourquoi ne commencerions-nous pas évoquer ses origines ? »

Après un débat assez lisse sur les origines et les actes de torture pratiqués au cours de l'histoire de l'humanité, la discussion s'orienta doucement mais sûrement vers le cœur du problème.

« La torture ne se justifie en aucun cas ! » clamaient une bonne partie des acteurs.

« Vous tous, avec vos utopies en coton, vous n'êtes pas mécontents qu'un meurtrier ne coure pas les rues. Vous êtes même bien contents que des suspects aient fourni d'importants indices à la police, quitte à être torturés. Cessez donc de vous comporter de manière aussi... Hypocrite. »

La tirade de l'écrivain, au lieu de raviver la flamme du débat, avait ouvert de nouvelles perspectives, que chacun méditait à présent silencieusement.

« Il se trouve que la torture laisse tout de même des séquelles à vie » rajouta timidement Rose Spencer.

L'assemblée se retourna vers elle, désirant en savoir plus.

« Par exemple, comme vous le savez tous, le peintre Nomes a été torturé pendant son adulescence. Ses toiles pré et post-torture sont radicalement différentes, les dernières étant criantes de violence, d'une souffrance qu'il fait ressortir à l'aide d'un procédé d'estompe à l'huile, couplé à... Hum, je veux dire que quiconque regarde l'œuvre est frappé par l'évidence de l'horreur du supplice.

- Enfin, ce ne sont là que des tableaux... remarqua Demian Salisbury.

- Peut-être, mais en art, les refoulements les plus profonds transparaissent nécessairement dans l'oeuvre elle-même, que l'artiste le veuille ou non » expliqua Alan Wicker. « Auriez-vous l'amabilité de développer votre pensée, Mlle Spencer ? » reprit-il.

Rose, peu habituée à être le centre intérêt, réprima un sursaut et décida d'aller au bout de son raisonnement, d'un ton hésitant et soumis.

«Oh, euh... Oui. Si un artiste peut nous faire ressentir autant de violence à travers ses œuvres, pouvez-vous imaginer ce qu'il a enduré tant physiquement que psychologiquement ? Est-ce humain de s'autoriser à traiter quelqu'un de la sorte ? A-t-on seulement le droit de rabaisser, humilier, profiter de quelqu'un dans une simple optique de profit et parce qu'on est détenteur du pouvoir ? Quel genre de personne pourrait regarder un être hurler à la mort, les membres déformés par différents instruments, souffrant le martyr sans ne serait-ce que cligner des yeux ?! Et, une fois l'information obtenue, l'abattre, et se débarrasser de son corps comme on se débarrasse d'un paquet, tantôt dans un fleuve, tantôt dans une décharge publique, laissant famille et amis dans l'ignorance et la démence de l'inquiétude ?! Est-ce digne de notre civilisation que d'engendrer de tels monstres, je vous le demande ?! »

Venait-elle de trouver ses mots ou était-ce le résultat de l'expérience ? Quoi qu'il en soit, elle se tenait debout, les joues rosies par l'effort, le regard fou, pénétrant, prenant pour cible le premier opposant à sa pensée. De par la hauteur de son siège, ce ne fut que Bill Hawks que son regard put croiser, lequel la méprisa de ses yeux mi-clos.

« Allons allons, calmez-vous, nous sommes là pour discuter, enchaîna Salisbury. Je ne dis pas défendre la torture, je prétends juste que la blâmer tout en profitant d'elle est hypocrite.

- Vous sous-entendez que la torture est utile, alors ? lui répondit l'archéologue.

- Si je peux me permettre, interrompit Vladimir, je pense qu'il existe d'autres possibilités pour faire parler quelqu'un que cette odieuse pratique. Qu'en dites-vous ? »

Enfoncé dans son fauteuil en velours, Dimitri ne savait que dire. Ses connaissances scientifiques n'avaient aucun rapport avec ce sujet ou ses conséquences, son avis ne pouvait être que subjectif. Il en profita pour regarder autour de lui : la plupart des savants n'osaient plus participer suite à la prise de parole de l'écrivain et c'était principalement le trio Salisbury-Wicker-Spencer qui animait la discussion, même trio vedette que durant les horaires publics de la Scène. Il fixa Bill Hawks, qui semblait songeur.

« Peut-on dire que je pratique la torture ? » se disait-il. « Non, bien sûr que non. Je fais travailler ces pauvres personnes secrètement afin qu'elles me rendent quelques services... Administratifs. Je les traite bien et, si je me permets quelques fois des excès de conduite... Je ne me permets rien du tout, cela reste bénin. Et puis... Je les rémunère, correctement, même. Non, personne n'ira croire qu'il s'agit de torture, ça n'en est même pas ! Je dirige simplement un pays d'aliénés.

Au même moment, Flora, qui avait suivi à la lettre les « nouveaux génialissimes conseils de déguisement de Miss Warrione », était assise à la table voisine de celle d'un couple distingué qui semblait très absorbé dans une discussion méticuleuse. L'un portait un haut de forme, l'autre une robe des plus étranges, d'un puritanisme extrême.


Derrière l'écran...

Ode : Bonsoir blabla cocos, et excusez-nous pour ce retard... Justifié.

MissM : Parfaitement, justifié. Si vous ne vivez pas sur une autre planète, vous devez savoir que nous sommes en plein...bac ? (oui, toi là-bas, retourne à tes révisions au lieu de traîner ici !) et en rush de production pour Ode.

Ode : C'était la semaine dernière pour moi. J'ai fini les cours et je suis fraîche et dispo pour vous B) Sachez que j'ai aussi fini mes corrections ! :D TOUTES

MissM : Ne vous enjaillez (verbe non identifié) pas trop mes loulous, Ode a relu mes parties et il semblerait que ce soit une catastrophe x)

Ode : N'exagérez rien. Disons qu'il y a... beaucoup à réécrire. Mais bientôt, vous aurez du temps. Et plus d'excuse. Bref, à vous les publications TRES régulières d'ici peu de temps.

MissM : D'ailleurs, vous n'avez rien remarqué à propos de ce chapitre ?

Ode : Il est vide. Et c'est volontaire. Il n'a aucun intérêt scénaristique direct, ne fait pas avancer l'histoire. Sauf que...c'est entièrement voulu.

MissM : Eh oui, les prochains chapitres seront ceux du dénouement final ! è.é Et ça va envoyer du lourd, mes chéris ! Peu de temps morts, beaucoup de manigances... Alors il nous fallait une phase plus calme, pour préparer le terrain, installer l'ambiance. Comprenez, Scène, Scène, Fin, c'est épuisant à suivre.

Ode : Par ailleurs, ne voyez pas ce chapitre comme de la provocation, ni comme l'expression notre point de vue. Je, et MissM avec moi, ne me positionne pas sur l'usage de la torture. Les arguments cités dans ce chapitre sont ceux des personnages, pas les nôtres. Si j'ai choisi la torture, c'était tout simplement pour rendre ce chapitre intéressant sans partir dans des choses très compliquées.

MissM : Et on se retrouve dans (je l'espère !) peu de temps avant le début... de la fin ! Portez-vous bien, et bonnes révisions à tous les étudiants et bacheliers !