Le temps de réaction fut assez long, faute à l'enchaînement des événements de cette soirée.
L'Inspectrice jeta un regard noir à Sara : l'élément perturbateur. Et que comptais-tu faire maintenant ? Nous sommes vingt fois plus, armés jusqu'aux dents, que désires-tu ?
La concernée se leva et se plaça vers l'allée centrale, puis fut immédiatement encerclée par d'autres civils, toujours avec ce même fusil. Le même traitement fut réservé à Don Paulo, à présent à terre.
« Hééé, mais calmez-vous ! J'ai encore rien fait !
-Paul, maintenant. » ordonna Sara.
« Ouais ouais, j'y viens, c'est bon. »
Par crainte de ce qui allait se passer, Layton lança un « oh non ! » et se jeta sur Sara. C'est l'Inspecteur Grosky qui se chargea de le mettre hors d'état de nuire, en le replaquant à terre.
Don Paulo appuya sur un bouton d'une télécommande complexe. Aussitôt, un gros bloc sortit de sa machine, aux motifs détaillés et aux reflets irisés. Il fallut une seconde pour comprendre au Professeur ce qu'était ce pan de mur : un authentique système de protection aslante, celui qu'on pouvait trouver dans des vestiges de leurs temples.
Un ballet de cliquetis mécaniques et d'entrechocs ferreux s'improvisa alors autour de cette relique. Le calme revint lorsqu'une couverture métallique camoufla entièrement le bleu aslante.
« Ceci est un système de défense aslante le plus basique qui soit » commença Layton à la vue des regards perdus des convives. « On peut en trouver à chaque entrée d'un temple. Par refus d'usage de violences dans les lieux sacrés, ce système met hors d'usage toute arme de guerre. »
Les policiers regardèrent leurs mains à présent dénudées. Etrangement, ni Clive, ni Célie ne réagirent, l'un trop perdu dans ses échecs, l'autre en pleine séance de calcul. Un projectile vola de Don Paulo à Sara puis un « A vous, Clive ! » se fit entendre et ce même projectile fut rattrapé au vol, machinalement, par Clive. Naturellement, il jeta un regard désintéressé à l'objet.
Qui n'était d'autre qu'un pistolet, en caoutchouc.
Instinctivement, il tendit le bras en direction de Bill Hawks, le champ de tir assez dégagé pour permettre un impact à moins d'une demi-seconde.
Il tata l'arme. En caoutchouc, pour échapper au système de défense aslante. La sensation était particulière. Cette matière l'étonnait toujours. En caoutchouc, matière si puérile mais pourtant assez puissante pour porter le coup de grâce. Ce n'était pas le moment de flancher. Avec ou sans aide, une vengeance reste une vengeance, qu'importe le discours de cette tarée.
Le silence se fit. Les spectateurs de ce dernier acte, ces acteurs déchus, ne pouvaient lâcher du regard le protagoniste principal. Flora, qui depuis tout ce temps espionnait la scène depuis les coulisses, cacha sa bouche de ses vibrantes mains, en appréhension d'un futur cri. Le visage baigné de larmes, elle ne parvenait pas à savoir si elle devait regretter ses actes ou non. Luke essayait à la force de son regard d'arrêter Clive tandis que Maud et Dimitri se retrouvaient tous deux encerclés. Layton, plaqué par Grosky, ne comprenait plus rien. Célie, Don Paulo, les aslantes, Sara… Sara… Que fais-tu là ? Que fais-tu dans cet univers armé et brut, pourquoi es-tu loin de cette abstractivité qui t'es chère ? Il n'y a pas si longtemps je te voyais planer dans tes douces songeries philosophiques… Est-ce vraiment toi qui viens de lancer… Il trouva ses réponses à ses questions en croisant le regard de Sara, qu'elle détourna immédiatement prise de honte intense.
Pourquoi ?
Pourquoi veux-tu l'aider ?
Non plutôt…
Pourquoi veux-tu la mort de cet homme ?
Tous les spectateurs étaient immobiles, prisonniers d'une stupide superstition que le moindre mouvement ferait appuyer Clive sur la gâchette.
Clive palma et repalma le pistolet, puis se figea dans sa position. Les abysses venaient de céder à l'ire de vengeance. Un réflexe. Certains parleraient de schizophrénie, pour passer de l'inoffensif au meurtrier, lui nommait ça instinct de survie. Il contracta son bras sur Bill Hawks.
Il était là, immobile, seul, nu, à sa merci. Enfin le monde voyait sa véritable nature : un être peureux qui ne souhaitait que sauver sa peau.
Ce si estimé, craint, puissant Premier Ministre transpirait toutes les larmes de son corps tout en laissant échapper un flux nasal. La lèvre tremblante, beaucoup pariaient sur un craquage de nerfs d'ici trois secondes.
Clive hésita à faire un discours dans le but de rendre la scène plus… Théâtrale. On était au dernier acte bon sang ! Après, il n'existera plus, il sera personnage de pages blanches d'une histoire terminée, lui comme les autres d'ailleurs, même la barge. Il n'y aurait plus « rien » après.
Mais les mots ne servaient à rien, l'action devait être. Chacun interprètera ce qu'il va se passer de sa propre manière.
Il regarda une dernière fois le Premier Ministre dans les yeux.
Il avait tué une de ses collègues professionnelles dans un but vénal. Avait détruit au passage le cœur de trois hommes ici présents.
Avec cet argent, il avait accédé au pouvoir.
Avec ce pouvoir, il a fait régner la censure pour sauver l'honneur.
Et bien sûr, il était l'origine de la mort de ses parents.
Papa. Maman. J'ai échoué une fois, pas deux. Vous serez vengés. Clive Dove le Grand Criminel va disparaître. Je redeviendrai ce Clive Dove voué à fuir aux griffes de la police.
Il se concentra, régla le calibre sur la tête du Premier Ministre-mais ne fallait-il pas viser le cœur ? Non, il n'en avait pas.
Il hésita.
Pourquoi ?
Parce que je ne veux pas.
Pourquoi ?
Parce que je serais un meurtrier.
Et alors ? Tu l'es déjà.
Non. Je n'ai jamais tué personne. Je hais les meurtriers, ils réduisent en cendre l'entourage de ceux qu'ils tuent. Je les hais, je les vomis, je les exacerbe, par-dessus tout. Non, non, non, je ne serai pas de cette race-là Clive restera un délinquant, pas le meurtrier du XXème siècle britannique.
Mais tout le monde s'est fait beau pour toi… La Scène te tend les bras…
Un coup de feu. Bill Hawks s'écroula par terre, son sang serpentant sur le royal fauteuil, touché en plein cœur.
« ARRETEZ CET HOMME SUR LE CHAMP ! »
Plusieurs, une masse, une marée de policiers se jetèrent sur Clive pendant que Sara prit la fuite accompagnée de Don Paulo, à bord de la machine volante.
Il ne comprenait pas. Non, il n'avait pas appuyé sur la gâchette… Il l'avait même relâchée… Non… Papa Maman… NON ! Je n'ai pas pu… échouer… Je n'ai pas pu tirer… J'ai échoué ? Moi ? Mais… C'est impossible !
Dans un tumulte silencieux à ses oreilles, il fouilla la pièce du regard, en quête d'indices.
Il croisa le sourire satisfait, complice et charognard de Célie en réponse.
« Je t'ai enfin brisé… »
Derrière l'écran:
Ode : Pour ne pas casser le rythme de ce chapitre, je vais faire un Derrière l'écran court.
*hum hum* R.I.P. Bill Hawks, puisse la lumière de la Justice et de la Sérénité enfin régner sur Londres. Tu n'as que trop détruit, souillé et trahi pour te permettre de fouler cette terre. Que le diable t'emporte.
