« Il laissera... »
Sa voix s'étrangla. Le célébrant s'étouffait. L'on attendit, encore attentifs, mais le flot de paroles s'était arrêté et, le temps d'une quinte de toux, la gêne et la haine avaient entamé leur réveil.
« ...de grands regrets derrière lui, et aura marqué notre cœur à tous », « tous » il insistait avec le plus grand sérieux « d'une peine immense. » On approcha le microphone de ses lèvres, et le son, qui portait davantage, donna un nouveau poids à ce qu'il énonça :
« Bill Thomas Hawks, l'Angleterre te salue.
Bill Hawks fut le corps de la paix, de la justice et de l'harmonie. » Puis, plus menaçant : « De l'amour, et de la réconciliation. Un hommage général doit être rendu à cet homme ; à la fois dans le silence de nos cœurs, dans l'apaisement de nos foyers, et dans la parole, cette parole qui, sortie de sa bouche, a appelé ce pays à s'élancer sur les chemins d'un monde meilleur. »
Les hommes de l'assistance, à ces mots, relevèrent les yeux avec un frisson. L'homme de foi qui dirigeait cette cérémonie, criblé de regards, se sentit rappelé à la partie du sacrement qu'il allait aborder (de telles occasions étant rares, il avait du en apprendre le déroulement le soir même de la mort de l'officiel), et baissa définitivement les yeux. Il ne les releva qu'en s'extirpant de la cathédrale.
Un envol de la musique dans les aigus lui rendit un semblant d'énergie, et il y puisa ses dernières forces pour les interpeller tous : son ton avait tourné aux graves : « Amis du peuple anglais, il est donc de notre droit, de notre responsabilité, et de notre devoir les plus fondamentaux d'accepter cette mort et de la commémorer, aujourd'hui et à jamais, dans le respect et la reconnaissance les plus nobles et les plus vrais. »
Le chant se fit plus bas, la lumière envahit la cathédrale. « Passons ensemble au rite douloureux de la mémoire. Notre digne souverain va maintenant évoquer le souvenir du défunt. Nous procéderons ensuite », et sa voix n'arrivait pas à retrouver un son neutre, dénué de peur, « en appelant les membres de sa famille proche à témoigner.
Les autres membres de l'assemblée seront enfin invités, s'ils le souhaitent, à rappeler le souvenir de leur bien-aimé Premier Ministre, et à s'approcher du tombeau. »
« Bonjour, Bill. »
Son regard glacé tomba obliquement, droit sur la dépouille.
La charge du regard public l'agaçait plus que tout. Cette combinaison : cette mort, cette interrogation, ces visites chez elle et, à présent, ce faisceau de pitié collective braqué par tous sur sa figure la tendaient à un tel point, qu'elle en précipita dangereusement ses gestes. La piqûre de la honte la raidit : sa tête encore inclinée se releva et Caroline Hawks, toute libre, comme veuve officielle, de faire ses adieux, passa son chemin sans un salut, par grandes enjambées pleines de bruit qui allèrent frapper contre la voûte. Un murmure de scandale accompagna aussitôt cette fuite.
Célie s'était appuyée à une colonnade et suivait les mouvements du public avec l'ironie rêveuse d'un félin. Cette cérémonie en grande pompe était à ses yeux enfouie sous une telle couche d'hypocrisie et de basses passions politiques, qu'elle ne présentait pas plus d'intérêt que le déplacement du roi pour l'occasion. La présence même de l'Inspectrice ne faisait que prouver son mépris de l'autorité. Mais elle avait une idée précise de la manière dont elle devait profiter de cette jolie mascarade.
Le souverain arrivait à sa conclusion, luisante de sobriété, comme tout ce qui venait de s'échapper de sa bouche respectable. Il avait bien imaginé un discours qui tirerait une larme à ceux qui avaient jugé bon de se déplacer, ceux qui devaient donc être des proies potentielles à une émotion aussi forte et aussi universelle que celle de la mort, mais la prudence et l'ennui l'en avaient bien gardé. Même les envolées lyriques du requiem, que le chef d'orchestre en titre avait stratégiquement ordonnées pour l'arrivée du roi près de l'autel, ne suffirent pas à émouvoir la foule de curieux.
Il s'éclipsa après avoir reçu les respects dus, mais rien de plus. Les longs cierges que le célébrant ordonna d'allumer entourèrent le visage du souverain d'un cercle de lumière jaune, mais sans lui procurer plus de dignité. Leur dirigeant retourné dans l'ombre, les hommes et les femmes dans la masse attendaient le prochain divertissement.
La lumière chaude, bien que vacillante des bougies dispersées aux quatre coins du dernier lit de Bill Hawks, et qui dessinaient les contours des bancs en bois près de l'autel, rétablit une ambiance plus paisible. La « pompe » dont se moquait Célie, ce personnel engagé bien trop largement et endimanché dans des livrées étincelantes, fit passer des cierges plus courts aux participants. Les citoyens, tenant droit leurs petits bouts de cire, furent submergés par l'impression de jouer un rôle réel dans ce moment qui allait faire l'Histoire.
Les paroles touchantes d'une lointaine cousine du Hawks rassuraient une partie d'entre eux : peut-être qu'on l'avait un peu diabolisé, après tout. La presse exagérait si souvent ! Et toutes ces protestations au dehors, ce cercle des « On nous a menti – SCANDALE SOUS LA MORT DU PREMIER MINISTRE », est-ce qu'elles ne se moquaient pas des pauvres et braves citoyens en les encourageant à crier : « Mensonge ! » quand un homme malheureux se faisait tuer comme une bête ?
L'enterrement touchait à sa fin. La chorale d'enfants était devenue un bourdonnement lointain, et chantaient une marche triste proche de la Marche Funèbre, pour accompagner les dernières prières des religieux et les saluts de l'assemblée, qui, au signal, avaient à s'incliner trois fois en direction de l'autel de la cathédrale.
Le monument resterait ouvert encore deux semaines, et le cercueil au centre - béant les 3 premiers jours, selon le rite, puis fermé, pour permettre les dernières prières et hommages individuels. Les journalistes y auraient accès les premiers jours, gagnés après une négociation difficile avec la sainte communauté, mais ensuite y seraient laissés dans le silence les derniers pieux et la famille la plus éloignée.
Le suivant, qui était la suivante, se fit annoncer par un long bruit à la fois sourd et imposant qui, après la stupeur générale née de l'attitude de la Première Dame, aurait tout aussi bien pu détourner durablement l'oeil de cyclope du public du cercueil officiel. Bien au contraire ; ce profil, enroulé dans une longue cape noire, profita de l'anonymat qui traînait derrière la sortie remarquée de la veuve pour atteindre à une vitesse incroyable le centre de l'édifice, à ce moment où toute manifestation semblait devoir cesser, où les femmes se levaient déjà pour atteindre la porte imposante et mettre fin à la cérémonie. Son profil en ombre chinoise se détachait sur la clarté de l'ensemble.
Les spectateurs de l'enterrement s'emparèrent immédiatement de l'impression glacée habilement instaurée autour du pas de l'inconnue, et y virent l'accomplissement d'un présage mystérieux : sur le passage de cette femme, puisque la finesse de sa silhouette la trahissait, un homme avait même risqué un sifflement : « La Mort ... »
La figure noire traversa avec assurance les allées. Arrivée au cercueil, elle fit le signe d'usage, et s'effondra à ses pieds dans un froissement d'étoffe. La masse retint son souffle, et tendit le cou à la recherche du visage qui se cachait sous les plis noirs, incapable de distinguer s'il était incliné vers le sol ou faisait face à la boîte en bois. L'anonyme resta longtemps immobile dans cette posture de désespoir, puis sembla s'essuyer les yeux d'un mouchoir immaculé, pliée en deux par l'affliction.
Miss Kelly fit tomber du mouchoir le rectangle de tissu qu'il contenait, avant de l'enfouir dans le creux de sa main, qu'elle fit disparaître dans un recoin de la cape. Elle jugea bon de demeurer quelques instants encore en position agenouillée et, de peur d'être démasquée des pieux installés sur les côtés, feignit de s'abandonner dans la prière. Les mains rassemblées, elle se joignit à l'assemblée pour le « Notre Père », les yeux clos, comptant les secondes avant de se relever et d'accomplir ce pour quoi elle était venue.
« Notre Père, qui est aux cieux... » Elle se leva.
« Que ton nom soit sanctifié... » Elle rangea le mouchoir.
« Que ton règne vienne... » Elle fit un pas vers le cercueil.
« Que ta volonté soit faite, sur la Terre... » Ses yeux atteignirent le visage cireux de Hawks. Elle frissonna.
« ...comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour, et pardonne-nous... » Ses lèvres se scellèrent. Elle ne pouvait pas réciter la suite. Pas face à Bill Hawks.
Les croyants poursuivirent sans elle : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé. »
Elle reprit avec force la fin de la prière : « Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. » Elle lâcha le bout de tissu dans le cercueil, et observa le morceau de jupon déchiré voleter, puis tomber sur le poing fermé de Bill, qu'on devinait en transparence. Sara avait vengé Myrtle Spencer, sœur de la célèbre peintre, victime de pêché charnel, et assuré que les méfaits de cet homme le suivraient jusqu'à la tombe. « Amen. » Elle quitta silencieusement la cathédrale.
« Ah, ce qu'on peut dire, c'est qu'on est toujours mieux chez soi, n'est-ce pas, Professeur ? »
Celui-ci était silencieux, apparemment perdu dans ses pensées. Luke eut quelques instants l'illusion d'en connaître le contenu.
« Clive... Professeur, Clive Dove doit vous être vraiment reconnaissant. Je suis sûr qu'il l'est. »
Layton s'était assis, les mains jointes. Il construisait lentement un nouveau plan.
Il restait tant de choses à dire à Dimitri. Ces dernières semaines les avaient bien trop séparés, et il avait trouvé son ami affreusement marqué par la fatigue à l'occasion de leur dernière entrevue, pour la Scène. Il avait lui-même connu d'autres préoccupations à ce moment-là, et Dimitri le respectait, mais Hershel ressentait depuis cette dernière et funeste rencontre une peur que leur amitié n'ait souffert des derniers événements. Alors qu'ils auraient dû leur permettre de s'allier. De coopérer.
De garder intact ce lien parfois fragile, fondé autour de beaucoup de non-dits, mais aussi d'un attachement mutuel évident. Cet ami, plus que tous les autres, aurait besoin d'assistance pendant les mois à venir, et n'oserait peut-être pas appeler le Professeur à son secours.
Après avoir été ébranlé par les circonstances, tiré entre différents intérêts, poussé sur la Scène, il se trouverait seul et désœuvré - seul face à lui-même. Cette tristesse évidente, cet air d'égarement profond et auto-destructeur n'avait pas échappé au gentleman.
Maud Dove aussi occupait son esprit avec persistance. Son visage était un autre des fantômes qui, au cours de cette affaire, et plus que tout au moment de son dénouement, le pointaient du doigt et le rappelaient à ses responsabilités, à l'attention et au secours qu'il aurait dû leur apporter.
Et Clive...Clive...Clive !
« M-mais ! Mais où est passée Flora ? J'ai fini par entrer dans sa chambre, et il n'y avait
personne ! »
Luke arpentait le bureau en tous sens.
« Est-ce que vous croyez qu'elle aurait pu... Je veux dire, pu...
- Partir ? continua Layton. Cela ne ressemblerait pas à Flora... Et même dans ce cas : nous nous devrions de la laisser libre de ses mouvements, tu sais, Luke ? Même sous ma protection, elle reste une jeune fille libre ! » fut son dernier sermon, qu'il prononça avec peu de conviction dans la voix.
« Mais Flora peut être imprudente ! s'exclama Luke en rougissant de colère et d'impatience.
- Ça...c'est certain... » osa son mentor – intérieurement. Mais son absence d'instinct paternel finit par laisser place à une certaine inquiétude. Ses hypothèses le dirigèrent vers son bureau.
Aucune note de la main de Flora, ni sur les meubles, ni sur les piles de documents amassées dans la pièce et, à moins, remarqua le Professeur, qu'elle n'ait été prise de l'idée saugrenue de glisser un indice entre deux dossiers épais de la commission universitaire...
Elle n'aurait jamais osé les fouiller, cela ne faisait aucun doute.
Retourner l'ensemble de l'appartement ne semblait ni judicieux, ni efficace.
L'éminent membre de l'Université de Gressenheller, confronté à une énigme en la personne d'une jeune femme, prit la résolution, avec sérieux et gaieté, tout autre préoccupation oubliée, d'appliquer ce qu'il avait appris : qu'on n'était jamais aussi bien servi que par la personne elle-même, et que, pour accéder à ses déductions, il n'y avait rien de mieux que de reproduire son propre cheminement mental. En un mot, il fallait devenir Flora Reinhold, la brune à jupons pastel et à la pensée ingénue.
« Où Flora Reinhold, hum, où aurais-je placé une note pour qu'elle soit le plus visible possible ? Probablement dans un lieu de passage ? »
Luke était occupé à inspecter le sol à l'aide de sa loupe de poche.
La réponse était là, dans la casserole de prédilection de Miss Reinhold, celle dont le métal avait enduré les plus surprenantes facéties de Flora.
La jeune fille paraissait pourtant y avoir associé un sens plus subtil :
« Très cher Professeur Layton,
Au moment où vous lirez cette lettre, je serai déjà loin.
Mon père, que j'ai beaucoup chéri, me disait souvent qu'il faut savoir ne pas s'imposer à ceux qui sont vraiment ses amis. Il ajoutait toujours qu'il aurait voulu ne jamais me quitter, mais qu'un beau jour, je devrais assumer mes responsabilités et me prendre en charge, loin de lui et de toute assistance, « quitter le nid ». Il utilisait souvent cette expression – quitter le nid.
Alors voilà, je m'envole même !
Voici mon adresse : chez Mrs G. Fischer, Cottage 5, Clark Road 67, Surrey. Si vous précisez mon nom, je pourrais recevoir vos lettres. Elle me les transmettra.
J'ai rencontré Mrs Grace par le biais d'une petite annonce du Times. J'avais écrit plusieurs lettres, mais Mrs Grace m'a répondu très vite et surtout, m'a offert de travailler pour elle, dans sa jolie ferme, alors que j'avais bien précisé que je n'avais pas d'expérience dans ce domaine. Elle a été très bonne pour moi, encore plus que ce que j'espérais et bien plus que ce que je mérite ! Je lui ai déjà beaucoup parlé de vous, et elle a été très impressionnée par toutes vos aventures, Professeur. Et ton talent d'observation, bien sûr, Luke !
S'il vous plaît, ne me rendez pas visite avant quelques semaines. Il me reste beaucoup de choses à arranger et j'ai besoin de réfléchir.
Mais je dois vous laisser, le devoir m'appelle. On ne manque jamais de choses à faire dans une ferme comme celle-ci, et je suis aussi la gouvernante du petit George ! Surtout, je ne voudrais pas tarder à passer en cuisine. Je vais lui faire la surprise, et leur préparer un bon petit plat à tous les deux ! Cette gentille Mrs Fischer !
Bien à vous, Votre toujours dévouée, Flora »
L'adolescent à casquette bleue resta perché au-dessus de l'épaule de son ami et maître, la bouche légèrement ouverte en un rond parfait. Notre compagnon à haut de forme ne bronchait pas, la tête dans la main, ses longs doigts remuant de temps à autre sans trahir de sentiment déchiffrable. Ils ressentaient probablement à l'unisson le vide créé par l'absence de cette boule d'énergie, délicate quand les circonstances l'exigeaient davantage.
D'un soupir commun, ils s'extirpèrent paresseusement de leurs méditations, étrangement meurtris. Le soleil commençait à décliner, et le soir rapportait avec lui toutes sortes d'obligations.
« Que sait-on du procès de Clive ? », plaça-t-elle finalement, très grave.
Malgré les grincements réguliers des engrenages, Paolo distinguait aisément sa voix.
« Si Mademoiselle veut bien », persifla-t-il, mais pour la première fois solennel dans sa moquerie, « se donner la peine... » Il désigna du bout du doigt une rangée de boutons. Sa voisine, pour qui ils étaient à portée de la main, lui obéit.
« Et c'est ainsi quekrrrrrrtoutlepays a pu voir la mine défaite et sombre du plus grand criminel de sa génération - preuve à elle seule, disent certains, de sa responsabilité dans le crime. Clive Dove, en effet, a vite dissuadé les curieux qui avaient osé se déplacer jusqu'à lui, en lançant à l'assemblée un regard qu'ils ne sont pas près d'oublier. La veillée de prière en mémoire de Sir Bill Hawks démarre ce soir, et prendra fin à l'issue de la visite des autorités ,et de la famille du Premier Ministre. Ce mot fameux de notre souverain aura marqué la cérémonie : ... Ah ! On signale un nouveau rebondissement dans l'affaire ! La présence au procès d'H-bzzz-zz- zz- zzzzz- l'éminent archéologue bien connu de notre public aurait été confirmée par le juge et l'avocat de la défense ! »
Sara, se tournant avec difficulté sur son siège, saisit au passage le regard allumé de Don Paolo.
« ...aurait pris activement part au procès, puisqu'il aurait comparu à la barre ! »
« Un témoignage inattendu mais d'autant plus époustouflant, dirons-nous, May. » l'interrompit une voix plus grave.
«Qui n'a pourtant pas suffi à renverser le verdict, n'est-ce pas ? » « Je crains que non, Miss. L'accusé ayant été jugé dangereux, et le procès, comme vous l'imaginez, ayant suscité des flots de population quasi incontrôlables, les autorités ont souhaité interdire aux journalistes d'entrer dans l'arène. Mais la décision de la cour est on ne peut plus claire : jugé coupable à l'unanimité. Avec une peine requise de pas moins de 30 ans de réclusion !
De plus, l'attitude suspecte, voire violente de l'individu- »
Le jeune professeur tourna sèchement le bouton. Après un soupir discret, Don Paolo reporta son attention sur la voie qu'il arrivait difficilement à dégager pour l'engin instable. Fuir par les airs donnait l'impression très nette d'être éloigné de ces réalités, mais leur présence mutuelle leur rappelait l'un l'autre que la ville n'était pas si loin. La machine volante était rapide, mais ni Sara Kelly, ni Paul n'osaient jeter un œil vers le bas.
Le vertige qui les aurait agrippés n'aurait pas été celui de la hauteur, mais celui de la peur, la peur du retour inattendu de ce qu'ils avaient laissé à Londres.
Une autre pression sur un bouton vert fluo fit pivoter un miroir de poche jusque là placé dans l'ombre d'une manette, placé dans la diagonale exacte du visage de celle qui accompagnait Don Paulo dans son dangereux voyage. Miss Kelly ne l'aperçut pas, ou fit croire qu'elle n'avait pas compris qu'elle était observée.
Débarrassé de son capuchon noir, le visage qui apparaissait était calme et beau, un peu exalté, même. Jouer exceptionnellement le rôle de la superméchante lui faisait monter le rose aux joues et elle semblait apprécier cette pensée, comme une forme de supériorité, observa Don Paolo. Elle incarnait parfaitement ce qu'avait un jour été Claire, et ce que Claire n'était pas. Il fronça le nez, et une vision s'imposa : le visage de Claire se superposait à celui de Sara. Il se laissait bercer par l'illusion, et s'y offrait entièrement. Ce qu'il pouvait voir du reflet devenait un souvenir et, ivre, incapable de saisir la beauté de la première, il voyait la seconde à sa place. Sara était Claire, il le voulait ! Et Claire le regardait ! C'était Claire qui tournait la tête vers lui, cette expression ne pouvait pas le tromper !
La jeune femme se détourna. Des yeux posés sur son corps étaient plus que ce qu'elle ne pouvait supporter. L'engin hoqueta et les secoua en grinçant dangereusement.
Leur conversation reprit son cours : si un silence pesant s'était imposé au sujet de Clive, ils ressentaient encore davantage le désir de parler. Encore ému, Paolo se surprit à lancer subitement avec la maladresse de l'ignorance : « Tu ne m'as jamais parlé de ce qui t'intéresse, des textes. »
Il se pâma devant les sourcils arrondis de curiosité et d'attention qu'elle lui accorda, et sa petite fierté revint aussi vite qu'elle était partie.
«Des...textes ? Tu veux dire, ceux que je fais étudier à mes élèves ?
– Qu'est-ce que...tu trouves aux textes, ou aux mots ? »
Elle rit avec précaution devant sa naïveté presque enfantine : « Si tu veux parler de ce que j'aime, Paul, eh bien...c'est qu'en philosophie, un mot désigne UNE chose, et qu'il peut le décrire très précisément. » Sara cherchait son regard, pour expliciter la réflexion, mais il fixait avec une obstination de gamin les nuages qui se rapprochaient. « C'est difficile, de choisir des mots, mais quand on les choisit bien... Peu importe, il ne faut pas parler sans exemple.
– Alors, récitez-moi un poème, Professeur Kelly !
– Tu n'en as encore jamais lu ?
– 'Faut croire que non, M'dame ! Allez, que mon assistante se rende utile, qu'elle mette son intelligence au service des pauvres voyous d'inventeurs » Ni l'un ni l'autre ne rirent.
« Il y a quelque chose qui ressort pour moi de ces derniers mois, Paul - de toute cette affaire, d'ailleurs, tu sais ? Est-ce que tu as vu la fameuse pièce, pendant laquelle a eu lieu le vol, cette Princesse Oubliée ?
Il hocha la tête : « J'étais voisin de Layton, on m'avait offert des places.
– Je regrette de ne pas avoir eu l'honneur de te voir en nœud papillon, mon cher. » L'idée d'un Don Paolo bien habillé lui plaisait. « Mais j'avais lu la pièce quelques jours auparavant, et je ne peux pas m'empêcher de trouver un lien avec tout ce qui nous est arrivé. Je veux dire par là... à Clive aussi.
- Et où est passée la poésie ? » Il lissa sa moustache.
« Clive, toi et moi, Hershel Layton », dit-elle sans vraiment répondre, « et même cette Inspectrice, qui a fait la une... nous allons tous tomber dans l'oubli. Oui, le même oubli que la
Princesse ! Et de cette idée, 'Paolo, je ne peux pas me détacher, depuis l'emprisonnement de Clive.
– En trente ans, on a le temps d'oublier, pour sûr...
– Qui se souviendra de nous, mon pauvre Paul, dans quelques années ? D'où ces vers que, paraît-il, Janice récitait avec brio :
« L'Oubli, un voile de crêpe jeté sur ces jeunes yeux
Infâme sort des bannis, prison des plus grands traîtres,
- l'Oubli ! Un manteau sombre dont on me veut couvrir
Sous lequel, sinon vivre, je m'en vais, moi, mourir
o
Qui donc de ma voix sourde entendra la complainte ?
Qui me viendra chercher dans cette prison profonde
Où ceux-là m'ont jetée, commissaires de la crainte
Moi, l'héritière du trône, moi, la femme féconde ?
o
Qu'il est laid de jeter sur ceux-là un regard ;
Et qu'il est laid encore de fixer mes mains blanches,
Voir croître la trace vile de l'honneur sur ma manche ;
Car s'ils levaient les yeux sur leur belle souveraine
o
Enfin, ils l'obtiendraient, leur revanche, leur gloire !
Bientôt je ne pourrai, Dieu !nommer l'être hagard
Qui marche dans mes pas ;
Il a bien été moi, aujourd'hui, ne l'est plus.
« Ah, ils nous auront bientôt tous oubliés... ! » murmura dans un souffle une Sara maintenant immobile.
« Ah, ils nous auront bientôt tous oubliés !
Et, moi, d'entre eux tous la plus damnée
Quand viendra cette froide et cruelle destinée,
De toute ma hauteur, je lui rirai au nez ! »
Janice s'arrêta dans sa tirade et reprit sa lettre.
« …mais j'espère vraiment que vous prendrez le temps de venir me voir chanter la fin de la Princesse Oubliée. Et puis, cela sera pour nous une occasion de nous revoir, Professeur !
Bien cordialement,
Votre ancienne élève, Janice »
Elle posa sa plume et se dirigea vers la fenêtre. Le ciel était dégagé, une bonne journée s'annonçait. On n'allait pas lui gâcher sa représentation, non mais !
