Chapitre 22 — Cascade de Lu Shan
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Warning : scène érotique à la fin.
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C'étaient de petites fleurs blanches, qui poussaient quasiment à même la roche. Il fallait les cueillir sans saisir la mousse du dessous, elle était toxique. Shunrei transpirait dans l'air humide alors qu'elle coupait les tiges du bout des doigts, posant les fleurs dans un tissu blanc pour les protéger. Elle plaçait ensuite le tout dans son panier et courait vers la maison auprès de la cascade.
Shiryû l'attendait, allongé sur le lit, il semblait désemparé de son inactivité. Shunrei prenait les herbes qu'elle avait ramassées, et les pilait dans un mortier, avant de renverser de l'eau bouillante sur la poudre, remuant pour fondre l'ensemble. Elle versa le liquide verdâtre dans une tasse et l'apporta à Shiryû. Il grimaça en la buvant.
« C'est un stimulant, expliqua-t-elle d'une voix qu'elle voulait enjouée, ça aide ton corps à mieux cicatriser !
— Le but est d'être si amer que mon corps cicatrise vite pour ne plus avaler ça, hein ? »
Elle rit.
Il essayait l'humour cynique depuis qu'il avait perdu la vue, mais n'y parvenait pas complètement, et ses essais attristaient Shunrei.
Elle prit du coton et le désinfectant doux qu'on leur avait remis à l'hôpital, au Japon. En s'asseyant près de Shiryû, elle entreprit de lui défaire son bandeau pour laver la plaie. Le jeune homme restait assis et immobile, soudain silencieux, les commissures des lèvres tombant légèrement. Il ne bougeait pas alors qu'elle tamponnait délicatement ses orbites creuses. Elle recula pour prendre une nouvelle bande de tissu.
« C'est horrible à voir, hein ?, dit soudain Shiryû.
— Non Shiryû, mentit-elle. C'est presque terminé de cicatriser maintenant. »
Elle savait que la courbe derrière les paupières venait des yeux de verre qu'on avait mis pour cacher les cavités, et quand il soupesait les cils, elle était glacée par l'aspect artificiel qu'elle y voyait. Mais jamais elle ne l'aurait avoué à Shiryû.
« Je ne pourrais jamais plus être chevalier je crois…, chuchota-t-il.
— Ne dis pas ça ! », s'exclama Shunrei en portant la main vers sa joue.
Il la repoussa.
« Il faut être réaliste ! »
Elle déglutit. Elle saisit la bande blanche et commença à essayer de refaire le bandeau de Shiryû, mais il la stoppa :
« J'en ai assez de ce bandeau ! Et puis tu l'as dit toi-même, c'est presque cicatrisé, je n'en ai donc plus besoin.
— Shiryû… » murmura-t-elle.
Il se redressa et sortit de son lit.
« J'ai besoin de prendre l'air », commenta-t-il juste avant d'ouvrir la porte.
Shunrei porta la main à sa bouche. Elle se sentait impuissante. Elle voulait que Shiryû redevienne heureux. Et pour lui, cela passait par la seule chose qu'il avait jamais apprise à faire : se battre. Mais Shunrei ne voyait pas comment la chose pourrait redevenir possible. A dire vrai, une partie de son cœur désirait qu'il reste maintenant simplement avec elle, loin de ses combats. Il était certes aveugle, mais vivant…
En inspirant, elle sortit à son tour. Shiryû n'était pas parti loin. Sur un rocher non loin de la cascade, il laissait le vent rafraîchir son visage libre. Shunrei alla près de lui.
« En effet, tu n'as plus besoin de bandages, dit-elle d'une voie enjouée, je suis sûre que tu apprécies ne plus être entravé par eux ! »
Il opina de la tête.
Au loin, les sons réguliers des fermiers d'une rizière voisine venaient s'étouffer dans la chute d'eau.
« J'ai besoin… commença Shiryû. Besoin de me rendre utile. Je ne supporte plus d'être allongé, ne faisant rien d'autre que d'être un poids pour toi.
— Mais Shiryû, tu ne me déranges pas… protesta Shunrei.
— Peut-être, mais je ne supporte pas de ne rien faire comme ça. Je préférerais même être dans la rizière d'à côté.
— Tu veux… que je leur demande ? » hasarda Shunrei.
Shiryû inspira profondément et acquiesça.
Sous la cascade, Dohko regardait la scène de ses yeux mi-clos sans rien dire.
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La faucille à la main, Shiryû coupait le riz dressé, donnant dans son bras toute la force de sa frustration. Assise un peu plus loin à l'ombre d'un arbre, Shunrei attendait la fin de la journée. Cela faisait plusieurs jours que Shiryû avait commencé à faire ces travaux de paysan, et une partie d'elle culpabilisait. Sous l'apparence tranquille qu'il arborait, elle savait que brûlait son désespoir de ne plus être guerrier. Mais quand elle avait exposé la chose au vieux maître, ce dernier s'était contenté de rétorquer :
« Se confronter à la vraie vie ne peut lui faire que du bien. Que sa rigidité s'assouplisse face à elle ! »
Shunrei avait protesté mais Dohko ne l'écoutait déjà plus.
Le pin traçait une ombre fine sur les bras découverts de la jeune fille. Elle tenta de se rassurer en la regardant trembloter doucement sur sa peau. Shiryû… Elle refusait de le laisser rager. Même si ça la privait elle de sa tranquillité. En inspirant l'odeur résineuse, Shunrei resserra les dents sur sa décision.
« Oh jeune fille, ne fais pas cette tête, on te rend ton fiancé, il a bien travaillé ! » plaisanta un des fermiers.
Shiryû rit en protestant alors que son camarade le propulsa dans les bras de Shunrei. Rougissant légèrement, Shunrei s'écarta légèrement. Puis en papotant de la journée, ils rentrèrent chez eux.
« Shiryû… commença Shunrei, alors qu'elle nettoyait les yeux artificiels avec un collyre. Ne devrais-tu pas demander au vieux maître de t'entraîner ?
— Comme si j'étais dans les conditions physiques suffisantes pour cela ! rétorqua sèchement le jeune homme.
— Tu n'as pas même essayé. Et maintenant que tu as retrouvé ta force physique…
— Assez ! »
Shunrei remit le collyre dans le tiroir en silence, puis s'assit près du lit.
« Shiryû… Ose me dire que la situation actuelle te convient, demanda-t-elle.
— Je suis aveugle, aveugle. Comment cela pourrait-il me convenir ?
— Mais, et si, même aveugle, tu pouvais te battre ? riposta-t-elle.
— Je ne peux pas… » chuchota Shiryû.
Shunrei tendit sa main vers celle du jeune homme et couvrit doucement les doigts.
« Essaie au moins Shiryû… Je te demande juste d'au moins essayer… »
Shiryû serra le poing.
« Je ne peux plus rien voir… Ni les coups d'un adversaire, ni la cascade scintillante, ni les plis de la tunique du vieux maître, ni les traits de ton visage… finit-il par avouer. Je vais oublier ce que c'est que de voir, je vais oublier ce genre de détails. Comment saurais-je que tu es si belle, si je ne peux plus te voir ? »
Shunrei ouvrit la bouche de surprise, les yeux brusquement humides. Saisissant la main de Shiryû, elle la porta à son visage.
« Tes doigts peuvent être tes yeux… Chacun peut voir à quoi je ressemble… Essaie juste… »
En silence, Shiryû dessina le contour du visage de la jeune fille, esquissa les sourcils, descendit sur le nez étroit, traça le rebondi des pommettes. En cessant de respirer, il marqua la bouche fine, immisçant légèrement l'index entre les lèvres.
« Shiryû… » murmura Shunrei.
Shiryû resta sans oser bouger, la main tremblant à l'idée d'être déjà allé trop loin. Shunrei sourit. Elle se pencha vers lui, et posa doucement sa bouche contre la sienne, plongeant en un baiser tendre. Elle le sentit se tendre une seconde avant de se laisser aller dans l'étreinte.
« Tu peux… voir tout mon corps avec tes doigts tu sais… susurra-t-elle. Nous ne sommes plus des enfants… »
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Elle ressaisit la main fine et la guida vers son cou avant de la faufiler sur sa poitrine. Shiryû sursauta mais elle plaqua fermement la paume contre la courbe chaude, jusqu'au moment où elle le sentit caresser doucement le buste recouvert. Shiryû avait entrouvert la bouche, plongé dans l'exploration du corps tiède. Une seconde main vint recouvrir l'autre sein, captivé par le durcissement sous le coton épais. Shunrei exhala doucement et déboutonna sa tunique. Poussé par un désir envahissant, Shiryû glissa les doigts sur les épaules pour dénuder la jeune fille. Sa peau était légèrement moite et elle se révéla salée quand il la frôla de la langue. Maladroitement, il allongea le corps léger sur le lit, et plongea sur lui.
Elle écarta les jambes alors qu'il descendait la tête sur elle. Au milieu de gémissements étouffés, Shiryû découvrit le monde du bout des doigts et le vit du bout des lèvres. Sa langue plongea dans la douceur humide entre les jambes de Shunrei, s'intoxiqua de l'odeur douceâtre qui gonflait son désir. Sans trop savoir ce qu'il faisait, il remonta sur les seins ronds, gobant les tétons dressés, et d'un coup de hanche glissa dans la jeune femme. Elle hoqueta et se raidit un instant.
« Sois doux… » chuchota-t-elle.
Il posa les lèvres sur les siennes, la laissant s'habituer à sa présence en lui. Son corps était en extase. Les courbes de Shunrei vibraient sous son torse, son ventre effleurait le sien, et un plaisir perçant remontait depuis le sexe du jeune homme serré en elle. Il sentit les ongles courts de Shunrei racler légèrement ses fesses et comprit le message. Il commença à bouger lentement en elle, laissant les parois fermes l'aspirer de plus en plus. Shunrei se remit à gémir, et il serpenta plus rapidement, tentant de percer ce désir trouble qui rêvait de sortir de ses hanches. Il râla d'impatience, la poitrine caressée par le balancement des seins de Shunrei.
En une explosion soudaine, sa frustration se changea en quelque chose d'exquis qui se déversa loin de son corps. Shunrei vint se pelotonner contre lui, l'enserrant de ses bras veloutés. Sa chaleur effleurait le cosmos de Shiryû en ondes douces. Le corps humain était enrobé d'énergie que son cosmos "voyait". Shiryû se figea sous l'idée.
« Quelque chose ne va pas ?, s'inquiéta Shunrei.
— Au contraire, je viens de découvrir quelque chose d'essentiel, la rassura-t-il. Ah, et… merci, rajouta-t-il.
— Merci ? s'étrangla Shunrei. Merci de coucher avec toi ?! Qu'est-ce que tu crois ? »
Shiryû rit en la retenant.
« Mais non, pas merci pour ça… Merci pour m'avoir redonné de l'espoir… »
Shunrei sourit.
