Chapitre 23 — Sibérie et Japon

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Hyôga soupira. Le calme de la banquise était perturbant. Le vent aurait dû souffler, gonfler au cri de son cœur, lui hurler la réponse. Son silence était oppressant.
Hyôga avait peur. Il voulait réfléchir, songer à cette douleur étrange qui le parcourait. Mais en s'éloignant, la douleur s'était aggravée. Et bien loin de l'apaiser, le pays de son adolescence plongeait ses griffes froides dans l'affliction de son âme.
Il expira et fendit la glace d'un poing, plongeant dans l'eau glacée pour rejoindre le bateau englouti sous l'eau. Le froid ne le calmait pas. Son corps le brûlait de l'intérieur, la peine démarrait dans sa poitrine et coulait dans son abdomen en glacier de soufre. Les longs cheveux blonds heurtèrent sa joue. L'eau glacée avait conservé les traits, et ses yeux clos semblaient juste endormis. Hyôga avait encore l'impression d'avoir dix ans quand il la voyait.
Il prit la main molle, entrelaçant ses doigts.
« Pardon… s'entendit-il murmurer, je n'arrive plus à ne penser qu'à toi… »
Ne se comprenant même pas, il porta la peau morte à ses lèvres, posant un dernier baiser avant de remonter.
La couverture de laine qu'il avait emmenée par précaution se révéla chaude autour de lui, frottant son corps étrangement endolori. Une légère brise s'était levée, balayant ses cheveux humides, caressant enfant ses joues froides, lui arrachant un nom en un soupir.
« Shun… » avait-il murmuré.
Il regarda le trou béant qu'il avait creusé dans la banquise. L'eau clapotait en flots sombres, l'empêchant de discerner le fond. Il pouvait toujours revenir. Revenir quand il le voulait, tenter de soulager la douleur sourde de sa poitrine. Elle comprendrait…

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« Imbécile ! » ragea une voix familière derrière sa tête.

Furieux, Hyôga se retourna, mais en vain. Il n'y avait personne. Il avait dû rêver.

Yakoff l'attendait devant sa maison, une luge à la main. Il rit en lui tendant un panier.
« Tiens ! C'est de la part de Sniejana, ma cousine ! Elle se dit ravie que tu sois rentré et aimerait que tu passes la voir ! s'exclama-t-il d'un ton enjoué.
— Peut-être si j'ai le temps », maugréa Hyôga.
L'idée d'aller dans un bar ne l'attirait pas, encore moins si une jeune fille venait lui coller ses seins sous le nez. Ce n'était pas ce dont il avait envie. Ce n'était pas ce dont il avait besoin. Lui il désirait…
La pensée le fit bondir, devant les yeux intrigués de Yakoff. Hyôga se mordit la lèvre en se retournant vers l'enfant.
« Remercie ta cousine, cependant je pense que je vais bientôt repartir finalement…
— Déjà ? s'étonna le garçon.
— Oui… Je ne peux pas respirer correctement tant que je n'aurais pas dit… s'interrompit-il.
— Pas dit quoi ? insista Yakoff.
— C'est personnel », coupa Hyôga.
L'enfant n'insista pas et partit en le saluant de la main.

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Un choc au milieu de la nuit. Une sueur froide réveilla Hyôga qui avait fini par s'endormir dans ses pensées entrechoquées.
Quelque chose d'horrible venait d'arriver, il le sentait.
S'habillant rapidement, il tenta de remettre ses idées en place. Le cosmos venait de crier. Quelque chose d'une puissance folle avait eu lieu vers… vers le bateau où sa mère reposait. Ecarquillant les yeux sous la compréhension brutale, Hyôga termina de se chausser avant de sortir en courant. Il n'avait jamais été aussi vite. On disait que les Chevaliers de Bronze allaient à la vitesse du son. Il allait plus vite, il le sentait.
Le trou qu'il avait creusé la journée était plus large encore, des débris pointus flottant dans l'eau. Hyôga plongea son cosmos dans le trou, le lança jusqu'à l'endroit où il le savait, le bateau reposait. Il n'était plus là. Paniqué, Hyôga descendit plus bas, toujours plus bas, aux limites de son cosmos. Et tout au fond il le sentit enfin. Le bateau était tout en bas, hors d'accès. Ses jambes devinrent molles et ses genoux raclèrent le sol neigeux. Hyôga tremblait, une douleur nouvelle traversant son corps. Il planta ses ongles dans son pantalon, sentant qu'il pleurait sans le vouloir.
Ses yeux remarquèrent enfin le message tracé sur le sol. Hyôga se redressa, agrandissant les pupilles pour mieux voir. Le message était très clair, et il comprit cruellement qui avait enfoncé le bateau plus profondément. Camus. Mais pourquoi ?
Frémissant, Hyôga tourna le dos au spectacle. Il repartait dès l'aube.
Le message brillait doucement sous la lumière des étoiles derrière lui.
Sanctuaire, disait-il.

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« Nous irons au Sanctuaire, avait dit Saori. L'ennemi est là-bas. »

Shun avait ouvert son sac, plongeait dedans quelques vêtements. Il ne pensait pas qu'ils resteraient longtemps là-bas. Et puis… Ce serait pour se battre. En soupirant il serra dans la main son pendentif. Ikki… Hyôga lui avait dit d'aller dans un volcan. Y était-il ? Son frère bien-aimé, sans doute trop aimé même….
Un claquement de fouet retentit derrière lui. Il retourna la tête, intrigué, et sourit à la forme familière.
« June ! Tu as obtenu ton armure ! »
La jeune femme blonde s'avança. Ses épaules contractées ne signifiaient rien de bon. Elle était furieuse et chagrinée.
« Tu ne partiras pas à la mort, Shun », assura-t-elle en le poussant contre un mur.
Shun déglutit, mal à l'aise.
« June… tenta-t-il d'argumenter.
— Tais-toi ! Dédale est mort ! »
Shun ouvrit la bouche de stupeur, ses yeux se mouillant légèrement. Dédale avait toujours été bon avec lui.
« Comment ? demanda-t-il juste.
— Le chevalier d'or des Poissons ! Il est venu, soi-disant chasser les rebelles. Notre maître ne voulait pas trahir le Sanctuaire mais ne voulait pas non plus te trahir toi ! Mais il n'y a pas de neutralité possible et ils se sont battus ! Et Dédale… a perdu. »
Shun se mordit la lèvre. C'était de sa faute…
« Alors ne pars pas Shun, s'il te plaît ! » supplia June.
Elle ôta alors son masque d'acier, révélant des joues trop rondes, des yeux d'un bleu lagon. Shun sursauta. Non… Elle se colla à lui sans qu'il n'ose bouger.
« Shun, reste vivant, avec moi, s'il te plaît…
— Je suis flatté mais… » risqua Shun.
Elle posa son visage contre son torse en chuchotant une phrase douce.
Il ne savait pas comment la repousser sans la blesser, quels mots choisir.
« Je dois partir June… Et puis… tu te fais des idées…
— Tu as toujours été tendre et gentil, tu n'es pas comme les autres, répondit-elle. Ils me dévisagent, me dévêtissent du regard, essaient de me toucher. Mais toi tu n'as jamais… Tu es parfait… Reste avec moi ! »
Il rit de malaise. Forcément qu'il ne l'avait jamais déshabillée du regard.
« June… Non… Je t'aime… beaucoup. Mais pas comme ça, pas comme ça… June, ne l'as-tu jamais compris ? »
Elle se détacha enfin de lui et releva les yeux sur lui.
« Compris quoi ? interrogea-t-elle.
— Que je préférais les types qui se battaient sur l'île voisine.
— Que tu… Oh, dit-elle en arrondissant les lèvres, tu es, tu es… »
Elle recula un peu, repliant les coudes vers son corps. Son corps s'était raidi et elle tremblait.
« Tu… Je croyais… »
Elle s'affaissa brutalement, la compréhension brutale s'emparant d'elle. Shun tendit rapidement le bras pour récupérer la jeune fille évanouie.
Pardonne-moi… songea-t-il en l'allongeant sur le lit.
Shun enfila rapidement un polo, et glissa son sac sous son bras. Il ne pouvait pas abandonner la jeune femme inconsciente seule, il la saisit alors et partit vers l'aéroport. Il y aurait bien quelqu'un là-bas qui prendrait soin d'elle.
En soupirant, Shun partit.

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Devant l'avion, attendaient Saori, Seiya, Shiryû et… Hyôga ! Shun sourit à la vue de ce dernier. S'excusant de son retard, il confia June à un employé de Saori. Des yeux bleus froids le glacèrent en balayant son visage. Il sourit en retour, décontenançant le Russe.
Seiya agita les bras vers le ciel.
« Nous sommes tous là ! Allons-y ! » s'exclama-t-il.
Dans l'avion, ils se pressèrent autour de Shiryû, lui demandant comment sa convalescence s'était passée. Plissant légèrement les lèvres, le Chinois répondit de bonne grâce. Il parla aussi du Chevalier du Cancer, venu attaquer son maître. En riant, ils se racontèrent leurs dernières semaines. Shun était lumineux, songea Hyôga.

Assis un peu plus loin, il osa enfin poser la question qui le démangeait :
« Et qui était cette ravissante jeune femme Shun ? Ta fiancée ? » plaisanta-t-il.
Shun rougit brusquement.
« Non, ce n'est pas du tout ce que tu crois… June, June… bredouilla-t-il, c'est une amie avec laquelle je me suis entraîné. Elle était là pour moi quand j'étais dans l'embarras.
— Je vois, répondit Hyôga en se forçant à rire. Des liens se créent tout ça…
— Oui, c'est mon amie, mais… »
Il releva son regard de prairie vers le jeune homme blond.
« J'ai été… cruel avec elle je crois, avoua-t-il.
— Cruel ? Toi ? Allons, ne raconte pas n'importe quoi ! répliqua Hyôga, embarrassé. Ce n'est pas parce que tu pars que tu l'es. »
Shun s'avança et posa sa main tiède sur son avant-bras, le faisant légèrement sursauter.
« Elle voulait… une certaine chose. Une chose que je ne peux pas lui donner », chuchota-t-il.
Il agita doucement les doigts sur la peau lisse. En tremblant, Hyôga posa ses phalanges sur eux, les serrant doucement.
« Et cette chose… finit-il par chuchoter. Pourrais-tu me la donner ? »
Il frémissait de terreur d'avoir osé demander cela.
Shun lui sourit doucement, caressant sa joue.
« Oui… Oui à toi je le pourrais. »
Un soulagement brusque monta dans la poitrine de Hyôga, mêlé à une vague de douleur brûlante. Il saisit le visage de Shun entre ses mains, contemplant chaque trait, gravant la forme des cils, l'ourlet des lèvres, le creux léger sous les pommettes. En un soupir, le jeune homme châtain alla se blottir contre lui, se pelotonnant contre son torse chaud. Hyôga resserra les bras autour de la forme tiède et respira l'odeur douce des cheveux épais.

« Quelqu'un veut du poulet ? » demanda soudain Saori.

Hyôga sentit Shun rire contre lui. Tout irait bien, c'était obligé maintenant.

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Notes : oui, quelques petits changements par rapport au manga, je sais. )
Un clin d'œil à un truc qui me fait rire se cache dans ce chapitre. ^^