Lorsqu'elle s'éveilla, Aloïs n'entendit pas les habituels coups de marteaux qui résonnaient normalement. Aucun bruit à part le piaillement d'une mésange, qui s'était posée sur le rebord de la fenêtre. La jeune femme se leva, à moitié nue, uniquement vêtue d'un haut à manches courtes et d'un short de nuit. Elle était la seule éveillée, et le bâtiment avait vraiment l'air vide. Personne dans les couloirs de poussières qui menaient à la salle de travail. Une mélancolie douce parvint à la jeune femme. Ce lieu vide lui rappelait un jeu vidéo de son enfance. Elle entra, pieds nus dans la pièce où travaillaient normalement les scientifiques. Elle avisa soudain le réveil posé sur l'une des tables de travail : il était cinq heures et demie du matin. Ils dormaient encore.
Le laboratoire avait été installé dans une des caves : les murs et le sol vomissaient l'humidité et la moisissure. Seule une ligne de carreaux opaques et crasseux apportait un peu de lumière. La jeune femme préférait largement la pièce qu'on lui avait allouée à ce sous-sol, mais elle trouvait que ces rangées de colonnes entrecoupées par du matériel électronique avait quelque chose de séduisant. Mais malgré tout, ce n'était vraiment pas un lieu accueillant.
Soudainement, la jeune femme réalisa qu'elle était seule. Aloïs se jeta sur le matériel électronique à sa portée, et assembla les pièces du robot M.I.N.A.M.I. Une fois qu'elle eut finit son androïde (très schématisé : elle n'avait pas le temps de la faire moins grossièrement), elle passa à la conception de la carte-mère : dès que la carte serait branchée sur n'importe quel module, elle émettrait un signal destiné au SHIELD avec le message suivant qui s'afficherait :
« HELP / STARKJ / TIMELESS CARD / PUBLIC / NO COORD / EN VIE / »
La carte afficherait un message d'appel à l'aide : il l'identifierait au nom de « STARKJ », ou Stark junior. L'expression « TIMELESS CARD » indiquerait que la carte avait une durée de vie limitée, et que dès la réception du message, il fallait lancer une localisation avant même d'avoir lu la suite ; elle était sur réseau public, ce qui donnerait une indication sur le moyen de recherche ; elle ne savait pas où elle était exactement.
Le dernier terme signifiait juste que tout allait bien. La jeune femme pensait juste à ses parents qui devaient s'inquiéter.
- Et toi ! cria une voix derrière la fille de Stark.
Cette dernière se retourna. C'était Clint Barton qui l'avait surprise dans ses activités.
Aloïs fit un geste en direction du prototype d'androïde, et le fit tomber sur le sol. D'un seul coup de talon (qu'on savait maintenant ravageur), elle le réduisit en morceaux. Vu l'aspect plat qu'avait maintenant l'appareil, personne n'aurait pu savoir ce que c'était au départ.
En même temps, elle débrancha discrètement la carte SD qu'elle avait mis dans l'ordinateur. Bien caché dans le creux de sa main droite, la carte avait eu le temps d'être programmée.
Malheureusement pour Aloïs, l'ordinateur du laboratoire n'avait pas été relié à Internet, et cela lui avait pris beaucoup de temps d'assembler M.I.N.A.M.I. Cette carte était son seul espoir.
Barton, toujours possédé, vint alors vers la jeune femme, et lui prit le poignet. Il partit ensuite dans la direction opposée, forçant Aloïs à le suivre. A la vue du dos de l'agent, elle réalisa quelque chose : le carquois de l'archer était équipé d'un appareil d'émission radio : il avait été départi de sa carte, bien sûr, mais l'emplacement était celui d'une SD. Lors d'un moment d'inattention de Clint, la jeune femme glissa sa carte dans le dos de ce dernier. Il ne remarqua rien.
L'appareil n'était pas très performant, et vu le manque de réseau dans cet immeuble isolé, il restait au minimum 23h34 avant que le SHIELD la retrouve.
L'incident fut rapporté à Loki, qui décida de ne plus laisser la jeune femme sans surveillance. Il l'obligea à le suivre, car il devait superviser le travail de son équipe de larbins. Dans moins de dix heures, il déclencherait l'opération d'invasion. Il n'avait pas prévenu Aloïs de ses plans pour les heures à venir. En fait, il l'ignorait le plus possible, car les épisodes de la nuit dernière le travaillaient beaucoup.
Tandis que la jeune femme observait les scientifiques à quelques mètres de lui, le dieu était assis sur le sol. Il regardait dans le vide, son sceptre à la main. La jambe gauche légèrement repliée par-dessus la droite, la main gauche tenant fermement sa cheville, il ne devait pas être dans une position très confortable. Mais l'Asgardien n'en avait rien à faire. Il respira un grand coup. Fixant le vague, il était partit dans une sorte de méditation. Les yeux grands ouverts, il revoyait la scène avec l'Autre, quand l'être informe l'avait menacé, lui, le roi d'Asgard. Il avait été incapable de répliquer. La menace de Thanos sur sa personne le rendait anxieux. Il n'aurait aucune échappatoire si la créature cosmique s'attaquait à lui.
La jeune femme était venue s'assoir à deux mètres de lui, peu après qu'il soit partit avec l'Autre. Cela faisait presque une demi-heure qu'elle était là, à l'observer. Parfois, ses yeux se fermaient, et l'expression dure de son visage s'intensifiait. Soudain, il fit un brusque mouvement de tête, comme s'il voulait se soustraire à une souffrance. Il rouvrit doucement les yeux, essoufflé, l'air perdu et inquiet. Il serra la mâchoire, dans une grande détermination. Ce n'est qu'au bout d'une demi-minute que le dieu s'aperçut que la gamine d'Iron Man était allongée sur le ventre devant lui, la tête posée sur ses bras croisés, les jambes pliés, et les pieds nus battant l'air. Lorsqu'elle l'avait vu reprendre connaissance, elle avait relevé le visage, intriguée.
Il fit mine de ne pas la voir. Se rendant compte qu'il ne lui donnerait pas de réponse, elle avança la question.
- Vous allez bien ?
Le dieu se leva et partit, l'air perdu.
- Hey ! s'exclama-t-elle, Ne partez pas !
La jeune femme le suivit en courant pieds nus sur le sol humide. La fille de Stark repassa devant l'Asgardien.
- Hey ! vous pouvez me répondre ?
Il attrapa le cou pâle de la jeune femme dans sa main froide. Les pieds de cette dernière décollèrent du sol.
« Bipolaire, pensa la fille de Stark, il est bipolaire »
- Quel est ce petit jeu auquel vous jouez ? cria-t-il
- Je … ne joue plus. J'ai gagné depuis … cinq … heures au moins, articula faiblement la jeune femme.
- Vous avez gagné … Comme c'est drôle, souffla Loki avec son cruel sourire sur les lèvres.
- Oui.
Elle était néanmoins dans une position de faiblesse. Les deux mains serrées sur celle du dieu tentant de les écarter de sa gorge, elle commençait à craindre la poigne de l'Asgardien.
Un tic fit froncer à deux reprises le nez de la jeune femme. Elle joua le tout pour le tout, et décrocha un coup de talon sur le derrière du genou droit de l'Asgardien, qui s'effondra sur le sol, à cause d'un réflexe involontaire. Sans lâcher la gorge d'Aloïs.
Cette dernière écrasa son coude gauche sur le bras du dieu, qui finit par la libérer. D'une vivacité inattendue pour quelqu'un qui vient de se faire étrangler, elle bondit sur ses jambes et fit une prise de judo à l'Asgardien.
Il avait le visage enfoui dans les cheveux de sa captive. Il se détendit soudain. Et se mit à rire.
Un éclat de rire franc. La dernière chose qu'Aloïs se serait attendue à entendre. Il se retourna d'un coup d'épaule, et se retrouva par-dessus elle.
- Je vous suis supérieur, humaine.
- Si vous voulez, dit-elle en riant. D'ailleurs, je ne vous ai jamais vu avec votre casque, Tête de Bouc !
Ils restèrent face à face un instant, trente à quarante secondes. C'était peut-être quelque chose de très mesquin de sa part, mais Aloïs arriva à passer sa main au niveau de la taille de Loki, et commença à le chatouiller. Le dieu roula sur le côté, son bras enroulé sur ses côtes. La jeune femme se leva, ses cheveux maintenant sales et humides voltigeaient autours d'elle.
- Qui est supérieur ? demanda-t-elle, un sourire aux lèvres.
L'Asgardien se redressa et irradia sa captive de son regard vert. Elle n'avait pas l'air d'être une personne malheureuse à cause de son père.
Elle lui tendit la main, et tenta de le relever, mais il était (en tant que dieu) au moins cinq fois plus lourd qu'elle. Lorsqu'il se fut mis debout, l'Asgardien repartit, suivit de la jeune femme. Il entra dans l'une des salles dont il avait la clef, et il brandit son sceptre, qui s'entoura d'un halo bleuté. Apparurent alors ses vêtements divins, ainsi que son casque.
- Alors, qui est supérieur ? lança-t-il, sûr de lui
La fille de Stark lui tourna un moment autours, l'air d'hésiter.
- Je ne sais pas … Je pense que mon père est quand même plus « badass » que vous.
- « Ba…dass » ? demanda Loki.
- Plus cool.
Elle se trouvait derrière lui, et lui pris son casque, pour le mettre sur sa tête.
C'était très lourd, et elle devait un peu rentrer la tête dans les épaules pour supporter le poids de l'armure. Tournant plusieurs fois sur elle-même, la jeune femme était ravie. C'était tellement drôle ! Et puis, ce n'était pas tous les jours qu'on portait un casque en métal asgardien !
- En quel métal est-ce fait ?
- Je ne sais pas. Ce sont les nains de Niflheim qui l'ont fabriqué.
Aloïs posa le casque sur une table, et se mit à l'observer attentivement.
- Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-elle au dieu
- J'ai été exilé par Odin. Il m'a assassiné.
- Comment est-ce arrivé ?
- J'étais roi. On m'a jeté dans un puits inter-dimensionnel. On m'a fait passer pour mort.
- Votre frère n'a pas tenté de vous retrouver ?
- Autant demander à une mouche d'épouser une grenouille. De toute manière, pourquoi serais-je retourné là-bas ? J'étais haï de tous : j'avais manqué de tuer Odin.
- Pourquoi ne pas retourner chez les Jotuns dans ce cas ?
- J'ai tué Laufey.
Ces paroles, dures comme de la glace effrayèrent la fille de Tony. Cet homme, devant elle, avait tué son propre père. Comment …
- Excusez-moi, … je …
- Je vous dégoûte ? demanda Loki avec un calme étrange
- Non, répondit-elle avec aplomb
Il se tourna et donna un grand coup dans le mur avec son poing.
- Sortez.
Elle ne se le fit pas dire deux fois : la jeune femme n'avait pas envie de subir la colère de l'Asgardien.
Perdant ses vêtements divins, Loki tomba à genoux sur le sol.
