Après ça, il restait environ trois mois avant la prochaine tournée, et ils passèrent à une vitesse terrifiante. Selon l'expression consacrée, la vie continua, mais pour Gee et Frank elle n'avait plus rien à voir avec celle qu'ils avaient eu auparavant.
Gee sombra peu à peu dans la dépression. Ça faisait très longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi désespéré, et, comme à chaque fois, il était sidéré par la force d'attraction sans merci qui émanait de la mélancolie.
Lindsey assistait à cette dégradation avec beaucoup d'inquiétude, connaissant Gee et connaissant ses démons, mais elle ne pouvait rien faire de concret pour l'aider. Elle avait beau demander à Gee de lui expliquer ce qu'il ressentait, il se contentait toujours de réponses vagues, et il changeait rapidement de sujet. Elle comprenait bien qu'il faisait ça pour la protéger, mais son mal-être était impossible à dissimuler. Il s'échappait de lui comme un fluide, et il imprégnait toute la maison. Elle était de plus en plus préoccupée par l'état de Gee tout en étant totalement impuissante. En plus, elle avait le sentiment tenace que Gee lui cachait quelque chose, et ce n'était pas pour la rassurer.
Gee ne pouvait bien entendu pas lui expliquer pourquoi il était dans un état pareil, et s'étant toujours beaucoup confié à Lindsey, cette impossibilité se rajoutait à sa souffrance. Mais comment lui dire que tout ce qu'il voulait, c'était d'être avec Frank ? Comment lui dire qu'il pensait à lui à chaque seconde qui passait ?
C'était encore pire qu'avant. Il avait cru que ça passerait, que son désir viscéral de le voir finirait par s'estomper, mais il n'avait fait que prendre plus d'ampleur. Chacune de leur rencontre relevait de la pure torture. Sentir Frank à la fois si près et si loin de lui était insoutenable. Il écourtait la plupart des répétitions, sortant de fausses excuses et filant piteusement. Il allait de moins en moins bien, et plusieurs fois déjà, il s'était retrouvé enfermé dans sa salle de bain, faisant pensivement tourner une lame de rasoir entre ses doigts. En prenant conscience de ce qu'il faisait, il l'avait toujours jetée dans les toilettes, mais l'idée, elle, restait bien ancrée dans son esprit, ainsi que d'autres idées encore bien plus sombres que l'automutilation.
Frank ne s'en sortait pas tellement mieux. Quand il pensait à sa vie actuelle, il avait l'impression qu'elle avait perdu toute couleur. Fade. Son existence était devenue fade. Tous les jours se ressemblaient, n'apportant aucune amélioration. Il ne sortait quasiment plus, restant ainsi cloîtré chez lui pendant plusieurs jours d'affilée. Tout ça le rendait taciturne et agressif, et son couple avec Jamia s'en ressentait. Elle aussi avait essayé de l'aider, ou au moins de comprendre ce qu'il lui arrivait, mais cela les avait à chaque fois menés à une dispute, et elle avait finalement laissé tomber. À présent, ils ne s'engueulaient plus, mais on ne pouvait pas dire que la situation s'était vraiment améliorée : Jamia était partie. Après une énième altercation (que Frank avait provoqué), elle avait annoncé à Frank qu'elle ne pouvait plus continuer comme ça. Elle l'aimait profondément, mais ces derniers temps c'était devenu trop dur de vivre avec lui. Frank n'avait pas dit grand-chose, tout simplement parce qu'il n'avait rien trouvé pour sa défense. Jamia avait raison sur toute la ligne, et il s'en rendait bien compte. Depuis qu'il ne parlait plus à Gee, il était devenu méchant avec elle, et, au fond de lui, il ne lui en voulait pas de s'en aller. Jamia lui avait bien expliqué qu'elle ne le quittait pas, qu'elle avait juste besoin d'un peu de temps pour réfléchir à tout ça, mais Frank savait bien ce qu'entraînait ce genre de pause. Il aurait voulu s'excuser avant qu'elle ne parte, mais il en avait été incapable.
Depuis, il était seul chez lui, et jamais sa vie ne lui avait semblé aussi minable. Jamais il n'avait été aussi minable. Il ne tenait pas à grand-chose dans la vie, et il avait laissé partir deux des personnes qui comptaient le plus pour lui. Bien souvent, quand le soir tombait, il en venait à se demander si ça valait encore le coup de continuer. Il n'avait plus le goût de rien, même pas de jouer, alors que s'il y avait bien eu une constante dans sa vie, c'était sa passion pour la musique...
La préparation de la tournée européenne avait continué, avec ou sans l'implication de Frank et Gee, et à présent ils étaient à la veille du départ. Il était déjà tard, mais ni l'un ni l'autre ne dormaient encore, et ils doutaient que le sommeil vienne cette nuit. Sans le savoir, ils partageaient la même impression ça avait été dur jusqu'à maintenant, mais à partir de demain ça allait être épouvantable. La même angoisse étreignit leurs cœurs, et plus que jamais ils désirèrent la présence de l'autre, avant d'enfouir cette envie au plus profond d'eux.
Les quatre membres de My Chemical Romance se retrouvèrent donc le lendemain, ainsi que toute l'équipe de tournée. C'était super de revoir tout le monde, ils avaient tant de choses à se raconter cependant, ce départ en tournée fut bien différent de tous ceux qu'ils avaient connu avant. Même sans en prendre réellement conscience, tous sentirent le froid qui émanait de Frank et Gee.
Ces derniers essayaient de faire au mieux pour que personne ne remarque quoi que ce soit, mais le cœur n'y était pas. Ils avaient perdu depuis longtemps l'énergie nécessaire. Ils n'avaient aucune envie de se retrouver ici, avec les autres, et de devoir faire comme si de rien était. Mais, à la réflexion, ils n'avaient pas non plus envie de rester chez eux à broyer du noir.
Alors qu'ils s'apprêtaient à monter dans l'avion qui devait les amener à Londres, première étape de leur tournée européenne, Mikey et Ray échangèrent un regard inquiet. Eux aussi avaient assisté à la lente détérioration de la relation de Gee et Frank, sans comprendre ce qui pouvait les miner à ce point. Ils avaient fondé tous leurs espoirs d'amélioration sur la tournée, se disant qu'un changement de ce genre ne pourrait que leur faire du bien, mais à voir leurs têtes, ce n'était pas du tout le cas. Ils se demandèrent ce que ça allait bien pouvoir donner en concert, mais ils le savaient déjà : ça allait être catastrophique. D'eux quatre, ça avait toujours été Frank et Gee qui mettaient le plus d'animation, et leur changement d'attitude allait se remarquer comme le nez au milieu de la figure. Ni Mikey ni Ray n'émirent l'idée à haute voix, mais ils craignaient la même chose : si ça continuait comme ça, ils n'étaient même pas certains de faire toutes les dates de la tournée. Et au vu de l'ambiance qui régnait, ils en étaient à se demander si ça ne serait pas la meilleure solution.
Ils arrivèrent à Londres plusieurs heures plus tard. Ils rejoignirent leur hôtel, où chacun s'installa pour la nuit. Ils avaient trois concerts de prévu, et le premier était programmé au lendemain soir.
Le soir venu, personne ne proposa de faire une soiré pour fêter cette nouvelle tournée. Ça n'avait rien de bizarre en soi, mais tout le monde avait bien senti que ce n'était pas vraiment le moment. Toute l'équipe resta bien quelque temps au bar de l'hôtel, mais sans grande conviction et, peu à peu, chacun regagna sa chambre, en espérant que l'atmosphère s'allégerait dans les prochains jours.
Et, évidemment, ce fut une catastrophe. Jamais ils ne firent un concert aussi désastreux.
Gee ne pensait pas que ce soit possible d'aller plus mal, mais il fut bien obligé d'admettre le contraire. L'impression que le lui laissa ce concert était affreuse, comme si on l'avait forcé à avaler quelque chose de particulièrement immonde. L'idée de remballer toutes ses affaires et de partir lui effleura l'esprit, mais il ne put s'y résoudre. Il se conduisait déjà suffisamment comme un lâche, ces derniers temps. Il pensa alors à tous ces gens qui étaient venus les voir ce soir, et il eut envie de pleurer. Tous avaient fait le déplacement, parfois de très loin, pour passer un bon moment avec eux, et tout ce qu'il avait eu à leur offrir n'était qu'une pâle imitation de ce qu'il pouvait réellement donner. Il se sentait si mal... Durant le concert, il avait à peine osé bouger. Il avait tellement l'habitude de fonctionner avec Frank sur scène qu'il s'était senti totalement désemparé. Il ne l'avait pas regardé, il ne s'était pas approché de lui, et du coup il n'avait rien fait. Parce qu'il n'avait pas osé regarder Mikey et Ray non plus, il culpabilisait trop de leur imposer sa charmante compagnie.
Frank, quant à lui, se trouvait (malheureusement) conforté dans son idée : c'était aussi horrible qu'il l'avait imaginé. Le concert lui avait semblé long, mais long... Si ce n'était pas l'enfer, ça y ressemblait quand même drôlement. Il avait de moins en moins envie de jouer, et ça l'angoissait. Sentir sa passion filer entre ses doigts était terrible. Un grand vide s'était ouvert dans sa poitrine, et il gagnait chaque jour du terrain, au fur et à mesure qu'il avalait les choses qu'il aimait. Gee ne lui parlait plus, Jamia s'était tiré, et maintenant il sentait la cohésion du groupe se disloquer. Il avait tout à fait conscience qu'il se précipitait droit dans le mur, mais il ne savait pas quoi faire pour l'éviter.
Mikey et Ray ne furent pas vraiment fâchés contre eux. Ils les aimaient trop pour ça, et ils voyaient bien à quel point ils étaient mal. Ils ne voulaient pas s'occuper de ce qui ne les regardait pas, mais viendrait le moment où ils n'auraient plus tellement le choix : l'avenir du groupe était en jeu à présent, et si Frank et Gee ne se décidaient pas à faire quelque chose pour améliorer leur relation, ce serait à eux d'intervenir.
Les deux concerts suivants ne se passèrent pas tellement mieux, et le départ de Londres pour Paris (où se déroulait la suite de la tournée) fut encore plus pesant que l'arrivée. Tout le monde à présent redoutait une fin anticipée de la tournée, et même si ce ne fut jamais discuté, il était clair que le prochain concert ferait office de test. Le vol, quoi que plus court, parut durer une éternité, et tous furent heureux d'atterrir et de rejoindre l'hôtel, où ils purent échapper à cette accablante ambiance.
Un peu plus tard ce soir-là, alors que tout le monde était occupé à régler différents problèmes, Gee se retrouva seul, et il gagna le balcon de la salle commune, d'où il contempla les lumières de la ville s'allumer alors que le soleil déclinait à l'horizon. Il était soulagé de ne pas jouer ce soir. Il n'avait pas du tout la tête à ça, et encore moins que les autres jours. Il ne vivait vraiment pas bien cette tournée, et sa culpabilité ne faisait qu'augmenter au fil des jours. Il avait l'impression de décevoir tout le monde : Mikey et Ray, d'abord, mais aussi tous les gens qui faisaient partie du staff, et surtout le public. Il poussa un profond soupir et pensa avec cynisme que sa dépression se portait très bien.
Il entendit la porte fenêtre s'ouvrir derrière lui, et il regarda Mikey s'asseoir près de lui. Pendant quelques minutes, aucun des deux frères ne rompit le silence, se contentant de regarder le ciel en écoutant leurs pensées. Puis Mikey prit une inspiration, et demanda :
« C'est quoi le problème avec Frank, Gee ? »
Ce dernier se figea, et il sentit son cœur louper plusieurs battements, avant de se mettre à battre à tout allure pour rattraper le temps perdu. Il fit de son mieux pour garder la face, mais il sentait le regard attentif de Mikey posé sur lui, et ça ne l'aidait pas vraiment. Il évita soigneusement de se tourner vers lui, et répondit d'une voix qu'il espérait bien plus calme qu'il ne l'était lui-même :
« Il n'y a pas de problème, pourquoi tu dis ça ? »
« Gee... » souffla Mikey avec un air de reproche sur le visage. « Tu peux ne pas avoir envie d'en parler, mais ne prétends pas qu'il n'y a rien, pas avec moi... »
Gee ne dit rien. Il n'était pas doué pour cacher ses émotions, mais s'il y avait une personne au monde à laquelle il ne pouvait pas mentir, c'était bien Mikey. Mais comment lui expliquer ? La situation était à la fois simple et affreusement compliqué. Et puis... Il ne voulait pas en parler, en fait, même pas à Mikey. C'était trop intime, et, pour le moment, trop douloureux.
« Ce n'est pas contre toi, mais... » commença-t-il avec hésitation. « Je préfère ne pas aborder les détails, mais pour faire court, Frank et moi avons dû prendre une décision il y a quelque temps, et elle est plus... difficile à vivre que je ne le pensais. »
Mikey ne chercha pas à en savoir plus, mais il demanda :
« Tu sais, quelle que soit cette décision, je ne crois pas que Frank la vive vraiment bien lui non plus... Et puisque ça vous rend aussi malheureux, pourquoi vous n'en reparleriez pas tous les deux ? Au lieu de vous éviter constamment. »
Évidemment qu'il fallait qu'ils en parlent. Ils avaient cru (ou fait semblant, en tout cas) qu'il leur serait possible de faire comme si de rien était. Mais à l'évidence, ni l'un ni l'autre n'étaient satisfaits par cette solution.
Voyant que son frère n'avait pas l'air de vouloir répondre, Mikey continua :
« Je me doute bien que ce doit être compliqué – vous en auriez déjà discuté, sinon – mais vous n'allez pas bien, ni Frank ni toi, et, de fait, le groupe ne va pas bien non plus. On fait ce qu'on peut avec Ray, mais avec la moitié des effectifs en train de déprimer tout en évitant de se regarder, ce n'est pas miraculeux. Alors, et je suis désolé de te mettre dos au mur, mais soit vous prenez votre courage à deux mains, et vous en parlez, soit il faudra prendre une autre décision, et cette fois-ci ça concernera le groupe tout entier. »
Gee entendit distinctement la détresse dans la voix de Mikey. Il avait déjà envisagé cette éventualité, et c'était horrible de l'entendre de la bouche de Mikey. Ça allait encore plus mal qu'il ne le pensait, et il sentit les griffes noires du désespoir s'enfoncer un peu plus dans son cœur, laissant à sa place un trou béant. My Chemical Romance était tout ce qu'il avait, tout ce qu'ils avaient.
Mikey saisit la main de Gee, et la serra fort entre les siennes.
« Je ne dis pas ça pour t'alarmer, mais je ne supporte pas de te voir comme ça... Parlez-en, vraiment, c'est la meilleure solution que vous ayez... »
« Je sais, je vais essayer de voir ce que je peux faire... » marmonna Gee en s'efforçant de ne pas pleurer. « Je me sens tellement nul, pourquoi il faut toujours que je m'acharne à tout gâcher ? »
« Oh, ne dis pas ça, Gee ! » s'exclama Mikey en le prenant dans ses bras. « Ce n'est pas vrai, et tu le sais. C'est juste que, parfois, ça ne sert à rien de trop réfléchir. »
Gee, une fois de plus, ne répondit rien (c'était en train de devenir une sale habitude), et il se laissa aller contre Mikey. Il replongea dans ses réflexions, les mêmes questions tournant encore et encore dans sa tête, sans qu'il ne trouve un quelconque début de réponse. Un moment plus tard, Mikey retourna à l'intérieur et le laissa seul. Gee continua à retourner tout ça dans sa tête, et, au bout de ce qui lui sembla être une éternité, il arriva à la même conclusion que Mikey : il fallait que Frank et lui parlent de tout ça, même si ça devait mener à une rupture totale (cette éventualité le terrorisait, et il espérait de tout son cœur qu'ils n'en arriveraient pas là). La situation présente n'était tout simplement plus vivable.
Mais pas ce soir. Ce soir, il voulait juste rester seul et essayer de dormir, même s'il savait très bien que le sommeil ne lui viendrait pas facilement.
La nuit de Gee fut en effet loin d'être aussi reposante qu'il ne l'aurait souhaité, mais quand il se réveilla, il était de bien meilleure humeur qu'il n'avait été ces derniers mois. Il avait décidé d'agir, et l'action avait cet avantage merveilleux de chasser le doute. Bien sûr, il allait toujours aussi mal au fond de lui, mais il allait faire quelque chose, et c'était bien mieux que de se morfondre en regardant les jours et les nuits défiler.
Gee se leva et après s'être préparé, il descendit dans le vaste salon commun que l'hôtel avait mis à leur disposition. Il était encore tôt, surtout pour un rythme de tournée, et il était le premier levé. Il se demanda vaguement comment il allait occuper son temps, lorsqu'il remarqua un calepin abandonné sur une des tables. Il ne savait pas à qui il appartenait, mais il savait maintenant ce qu'il allait faire : il allait dessiner. Quoi, il ne le savait pas encore, mais il allait prendre ce calepin et le premier crayon qu'il trouverait, et il allait dessiner. Un grand soulagement sembla couler de son esprit vers son cœur, le transportant tout entier. C'était la première fois qu'il avait envie de dessiner depuis que Frank et lui avaient décidé de ne plus se voir. C'était le signe qu'il allait un peu mieux et que la situation allait changer bientôt. Il espérait juste ne pas être fusillé en plein vol.
Gee s'installa donc, et il passa les deux heures suivantes à dessiner, sans lever une seule fois la tête. Il avait perdu toute notion du temps, mais il était satisfait de ce qu'il avait fait. Il n'aurait pas été jusqu'à dire que c'était beau, mais ce n'était pas si mal. Il était en train d'apposer les derniers coups de crayon lorsque quelqu'un le rejoignit dans le salon. Et, sans surprise, il s'agissait de Frank. Il marqua un temps d'arrêt, prêt à retourner dans sa chambre, mais Gee, emporté par la satisfaction que lui avait apporté son dessin, l'apostropha d'une voix douce :
« He, salut, Frank... »
Ce dernier ne répondit pas tout de suite, visiblement surpris par la tournure que prenaient les choses, mais il ne put s'empêcher de rendre le sourire que Gee lui adressait. Son cœur commença à battre la chamade, et il répondit :
« Salut, Gee... Ça va ? »
« Eh bien, oui, ça va... Et toi ? »
« Pas trop mal... Tu as dessiné quelque chose ? » demanda Frank en remarquant ce à quoi était occupé Gee.
« Oh, oui, j'ai vu ce cahier quand je suis arrivé, et l'envie m'a attrapé, comme ça... »
Frank, qui s'était approché, prit le temps d'étudier le dessin de Gee avait de déclarer en souriant :
« Je sais que je te l'ai déjà dit un paquet de fois, mais tu dessines vraiment bien ! »
Gee marmonna de vagues remerciements, et il se sentit rougir. Il ressentait la présence de Frank à côté de lui avec une force déconcertante, et c'est ça qui le troublait véritablement, bien plus que son compliment. Il leva les yeux vers lui et, en croisant son regard, il vit que le même trouble l'agitait intérieurement. Son cœur se mit à battre follement. C'était puissant, presque violent. L'air semblait s'être alourdi entre eux et refusait d'entrer dans leurs poumons. Gee avait l'impression qu'une gigantesque force jusqu'alors immobile se mettait en mouvement. Tout son corps se tendait vers Frank. Ce dernier s'était encore approché de lui, et ils étaient à deux doigts de se toucher.
C'est alors que des membres du staff entrèrent bruyamment dans le salon. La tension s'évapora immédiatement, et Frank et Gee détournèrent les yeux et les portèrent sur les nouveaux venus. Gee n'en voulut pas au staff d'avoir interrompu leur échange silencieux si quelque chose devait de nouveau arriver entre Frank et lui, il ne voulait pas que ça aille trop vite.
Un sourire radieux éclaira son visage. Il était ravi de ce qu'il venait de se passer, et encore plus qu'il ne l'aurait cru. Il avait parlé avec Frank, et il avait l'impression que ça faisait des siècles que ce n'était plus arrivé. Leur décision de ne plus se parler avait été une erreur dès le début. Mais c'était fini, maintenant. Il était hors de question qu'il continue à éviter Frank, et peu importait les conséquences.
En début d'après-midi, toute l'équipe rejoignit en bus le stade dans lequel devait se passer le concert du jour. Gee avait hâte que le soir arrive pour pouvoir jouer. Sa bonne humeur ne l'avait pas lâché, et maintenant il s'y mêlait une impatience grandissante. Une partie de lui, craintive, refusait de se laisser aller : la dépression autorisait parfois des moments de pure euphorie, mais la rechute qui venait obligatoirement après n'en était que plus violente. Mais Gee ne voulait pas se lasser abattre. Il était convaincu, sans savoir pourquoi, que tout allait bien se passer.
La fin de la journée passa à toute vitesse, et les balances étaient à peine finies que les portes du stade s'ouvraient pour laisser entrer le public. L'excitation était en train de monter dans les coulisses, et même si c'était quasiment imperceptible, l'atmosphère s'était détendue. Ça n'avait toujours rien à voir avec ce qu'ils connaissaient habituellement, mais c'était mieux, bien mieux. Installés dans les coulisses à l'arrière de la scène, ils pouvaient tous entendre la rumeur des milliers de personnes en train de prendre place dans les gradins ou dans la fosse. La sensation était indescriptible. C'était merveilleux, mais aussi extraordinairement flippant.
Deux groupes passèrent en première partie, et le tour de My Chemical Romance arriva. Gee regarda sa montre. Il était presque vingt et une heures pile, et ils allaient monter sur scène dans les prochaines minutes. Il était terrifié, bien plus que d'habitude, mais il était également extrêmement content d'être là. Cette journée ne s'était pas si mal passée que ça, et il sentait que le concert serait de la même veine – il l'espérait de tout son cœur, en tout cas.
Il jeta un rapide regard autour de lui. Mikey et Ray discutaient un peu plus loin, et il aperçut Frank derrière eux. Il semblait fixer la scène sans la voir, et Gee savait qu'il se préparait mentalement pour le concert, répétant dans sa tête toutes ses parties guitare. Sur un coup de tête, Gee décida d'aller lui parler. Il ne savait pas pourquoi il faisait ça, il ne savait pas ce qu'il allait lui dire, mais il fallait qu'il lui parle. En les dépassant, Gee sentit Mikey et Ray le suivre des yeux, mais il n'y prêta pas attention. S'il s'arrêtait maintenant, il ne repartirait pas, et le concert commencerait sans qu'il ait pu parler à Frank.
Mais évidemment, quand il fut arrivé à son niveau, Gee ne sut quoi dire, et il se sentit comme le dernier des idiots. C'était devenu tellement difficile de lui parler...
Ils restèrent quelques instants ainsi, détournant rapidement les yeux à chaque fois que leurs regards se croisaient, jusqu'à ce que Frank prenne la parole :
« Tu... Hm... Tu es prêt à jouer, Gee ? »
« Euh, oui... Prêt n'est peut-être pas le mot juste, mais ça va... Et toi ? »
« Oui, ça va, j'ai bien envie de jouer ce soir, maintenant qu'on... Qu'on est là... »
Frank se sentit rougir. Il avait failli, failli dire que c'était parce qu'ils se reparlaient, mais il s'était rattrapé in extremis. Gee aurait compris, bien sûr, mais ce n'était ni le lieu ni le moment de sortir des choses comme ça. Embarrassé, il parvint quand même à adresser un petit sourire à Gee, que ce dernier lui rendit immédiatement.
Puis ce fut l'heure. Après s'être mutuellement souhaité un bon concert, les quatre membres de My Chemical Romance montèrent sur scène.
Le dernier riff de guitare de Thank You For The Vemon résonna, et profitant des quelques secondes de pause, Gee jeta un coup d'œil à la setlist. Il avait toujours eu un mal fou à retenir l'ordre des chansons, même s'ils passaient des heures à l'organiser la veille d'un concert, voire le jour même.
La prochaine chanson était donc Teenagers, une de ses préférées. C'était à lui de donner le départ, et il vérifia que tout le monde était prêt. Il croisa le regard de Frank, et il adora ce qu'il y vit. C'était... C'était comme avant. La même ivresse les habitait, la même joie, et Gee était heureux de pouvoir à nouveau partager ça avec Frank. Un grand sourire aux lèvres, il prit une profonde inspiration et commença à chanter le premier couplet de la chanson. Les autres membres du groupe le suivirent immédiatement et, sous la chaleur des projecteurs, ils donnèrent tout ce qu'ils avaient. L'énergie qui découlait d'eux était formidable, et la réaction du public ne se fit pas attendre. Ils ne pouvaient pas voir grand-chose de ce qu'il se passait dans la fosse ni autour à cause des éclairages braqués sur leur visage, mais ils n'en avaient pas besoin pour ressentir.
Gee se tourna vers Frank, et il remarqua que ce dernier s'était rapproché de lui. Entamant le second couplet, il s'approcha à son tour et il chanta les phrases suivantes sans lâcher Frank des yeux :
« You're never gonna fit in much, kid
But if you're troubled and hurt
What you got under your shirt... »
Il avait prononcé le dernier vers comme une question, et Frank lui rendit son regard, autant intrigué qu'intéressé. Il lui adressa en plus un clin d'œil puis il se concentra sur ce qu'il jouait (il venait de faire un pain abominable, son attention étant clairement attirée ailleurs). Gee prit ça comme un compliment et, souriant comme un idiot, il reprit sa place au milieu de la scène.
Les dernières notes de Famous Last Words se turent, et les lumières s'éteignirent. Gee, qui avait fini la chanson allongé par terre, ne se releva pas tout de suite et fixa le plafond de la scène, traversé d'échafaudages et de câbles en pagaille. Il entendait la foule hurler à plein poumon à à peine quelques mètres de lui, alors que les techniciens se précipitaient déjà sur scène pour le démontage. Il aurait bien voulu jouer toute la nuit, et il en était plus heureux qu'il n'aurait su le dire. Il appréciait enfin cette tournée, et ça lui faisait un bien fou, comme si un nœud inextricable s'était relâché dans sa poitrine. Son esprit revint à Teenagers, et à comment Frank lui avait rendu son sourire quand il l'avait regardé. Il ne put s'empêcher de sourire à nouveau lui aussi. Oh, bien sûr, ce n'était presque rien, mais...
Une main surgit alors dans son champ de vision. Étonné, il leva les yeux vers son propriétaire, et son sourire s'agrandit.
« Un coup de main, Gee ? » demanda Frank, un peu d'hésitation transparaissant dans sa voix.
Gee la saisit sans se poser trop de questions. Ce contact le troubla plus qu'il ne l'aurait du, mais il était à fleur de peau. Le concert avait été génial, et ils recommençaient à se parler avec Frank. Tout se passait si bien tout d'un coup, que c'en était difficile à croire.
Ils se tinrent la main un peu plus longtemps que nécessaire, et même lorsqu'ils se lâchèrent, ils restèrent côte à côte. Frank réalisa qu'il se tenait plus près de Gee qu'il ne l'avait été depuis un bon moment. C'était extrêmement agréable, et il eut la sensation que quelque chose se remettait en place dans sa vie et dans sa tête. Pour le moment, Gee et lui n'avaient fait qu'échanger quelques mots en se regardant de loin, mais c'était déjà énorme.
Prenant alors conscience qu'ils étaient plantés au milieu de la scène alors que tout le monde s'agitait autour d'eux, ils éclatèrent d'un rire timide avant de partir rassembler leurs affaires.
Rien n'avait été prévu, mais après un concert comme celui qu'ils venaient de faire, une vraie grande fête s'imposait. Tout le monde était d'un coup si heureux ! Enfin, enfin, les choses reprenaient un tour normal. Ça n'avait pas duré si longtemps que ça, mais ces derniers jours avaient été comme une interminable traversée du désert. Ce qui avait été le plus dur, c'est qu'ils avaient tous fini par se préparer au pire et à admettre que le groupe était sur sa fin. Alors, retrouver la vraie bonne ambiance de concert, c'était comme une grâce inattendue de Dieu. Bien sûr, ce n'était pas encore tout à fait comme avant, il fallait laisser passer du temps, mais ils étaient revenus sur la bonne voie.
Mikey et Ray avaient du mal à se retenir de sourire. Après Frank et Gee, c'était eux qui avaient le plus souffert dans cette histoire, et même s'ils attendaient encore de voir comment aller se passer la suite, ils étaient heureux comme personne. Ils avaient tellement craint de devoir rentrer chez eux en ne faisant plus partie de My Chemical Romance... Ils n'étaient pas prêts à cette éventualité – et ils ne le seraient sans doute jamais.
Rien n'avait été prévu, certes, mais quand ils arrivèrent à l'hôtel après avoir tout remballé, il y avait déjà une quantité impressionnante d'alcools en tout genre et de nourriture (jouer en concert, ça donnait faim). C'est à peine s'ils prirent le temps de prendre une douche et de se changer avant de se retrouver dans le salon privé. La fête dura toute la nuit, et ils eurent l'impression de rattraper le temps perdu. Ça faisait un bien fou.
Frank parvint à s'échapper et il sortit sur le balcon. Il était plus qu'heureux de cette soirée, mais il avait besoin d'être seul un moment pour repenser à tout ce qu'il s'était passé aujourd'hui. Wow, s'il avait su qu'il se sentirait si bien ce soir en se couchant la veille... Il aurait certainement mieux dormi, et d'ailleurs le manque de sommeil commençait à se faire sentir. Il se crut seul un instant, puis il remarqua que quelqu'un l'avait précédé. Il ne pouvait qu'apercevoir une silhouette assise contre le mur, mais il n'avait pas besoin de plus pour savoir de qui il s'agissait.
« Hey, Gee... » l'interpella-t-il doucement.
« Hey, Frank... » répondit ce dernier en esquissant un petit sourire. « Ça va ? »
« Oh, oui, mais ils n'ont pas l'air d'être près de finir là-dedans, et je commence à être claqué... »
« Trop de mauvaises nuits, n'est-ce pas ? »
Frank acquiesça, et il regarda Gee s'allumer une cigarette. La flamme vacillante de son briquet éclaira ses yeux, et Frank put constater qu'il avait le regard parfaitement clair – lui non plus ne devait pas avoir beaucoup bu.
Un silence un peu gêné s'installa entre eux. Ils ne savaient pas trop comment réagir. Frank alla s'asseoir à côté de Gee, et il attrapa le briquet qu'il avait laissé traîner pour craquer à son tour une cigarette. Il sentait le regard de Gee posé sur lui, mais il n'osait pas se tourner vers lui. Jamais il ne s'était senti aussi peu sûr de lui-même.
« C'était... C'était chouette ce soir, hein ? » reprit timidement Gee.
« Oh oui, ça faisait du bien de jouer comme... hm... » Frank s'interrompit. Il n'était pas sûr de devoir continuer sur cette voie-là.
« Comme avant ? » finit Gee à sa place, affichant de nouveau son petit sourire en coin.
Frank le regarda, et il sourit à son tour. Oui, comme avant, c'était exactement ça.
Gee jeta un regard à l'intérieur, et une douce affection envahit son visage.
« Ils sont tous tellement soulagés... »
« Il y a de quoi, ils devaient être terrifiés à la fois à l'idée qu'on se tire sans rien dire, et à la fois à l'idée qu'on reste, vu ce qu'on a fait sur les derniers concerts... » laissa tomber Frank en expédiant au loin son mégot d'une pichenette.
« Tu serais parti ? » demanda Gee en reportant son attention sur Frank.
Ce dernier ne manqua de remarquer que Gee avait employé le passé, et il savait qu'il l'aurait utilisé aussi. En effet, s'ils avaient pu vouloir partir, il n'en était plus vraiment question aujourd'hui.
« Franchement, j'en sais rien... Je veux dire, c'était horrible d'être là, mais partir pour aller où ? Rentrer chez moi et retrouver ma maison vide ? Je ne suis pas sûr que ça aurait été mieux qu'ici... »
« Jamia est vraiment partie, alors... » chuchota Gee en regardant ailleurs.
« Ouais... Mais je ne lui en veux pas, je n'ai pas été vraiment... facile à vivre, ces derniers temps. »
Gee hocha pensivement la tête, et un nouveau silence se déploya, mais bien moins embarrassé que le précédent. C'était tellement appréciable d'être de nouveau ensemble, sans que cette culpabilité sans fin ne les étouffe. Ils restèrent un moment sans parler, et ils en profitèrent pour se rallumer tous les deux une cigarette. Puis :
« Je... »
« Et... »
Ils avaient repris la parole en même temps, et s'étaient arrêtés aussitôt. Ils rirent de cet hasard maladroit, et Frank insista pour que Gee parle le premier.
« Ce que je voulais dire, c'est que... Hm... Je suis content qu'on... qu'on se reparle et... »
Gee avait l'impression de ne jamais s'être senti aussi mal à l'aise de sa vie. Il avait tellement de choses à dire à Frank, mais il ne savait pas comment, et il avait l'impression d'agir comme un imbécile.
« Moi aussi, Gee, ça m'a beaucoup manqué. »
Ils se regardèrent, et le même sourire s'épanouit sur leurs lèvres. Ils étaient très proches l'un de l'autre, et Gee était convaincu que Frank pouvait entendre battre son cœur n'importe comment dans sa poitrine. Le temps semblait s'être arrêté, comme dans l'attente, mais Gee ne voulait pas penser à tout ça, pas maintenant.
Frank ne l'avait pas lâché des yeux, et lui aussi ressentait cette attente, il la sentait fourmiller au bout de ses doigts. Et il décida de tenter le tout pour le tout. Il approcha son visage de celui de Gee mais, à la dernière seconde, un affreux doute le saisit et il se figea. Ils s'entendaient enfin mieux, et il était en train de tout g-...
Mais avant qu'il n'ait achevé sa pensée, Gee attrapa son visage entre ses mains et réduisit à néant les derniers centimètres qui les séparaient encore. Frank écarquilla les yeux sous l'effet de la surprise. Celle-ci eut tôt fait de disparaître, et un immense soulagement s'épanouit comme un soleil dans sa poitrine. Gee ne l'avait pas repoussé, et ils étaient en train de faire ce dont il lui semblait avoir rêvé chaque jour de ces derniers mois. Et alors que Gee pressait sa bouche contre la sienne, il sut que c'était ce qu'il voulait faire jusqu'à la fin de sa vie.
Lorsqu'ils se séparèrent, Gee n'osa pas croiser le regard de Frank, et garda les yeux baissés sur ses mains qu'il tordait nerveusement. Toute trace de témérité avait disparu, et Frank remarqua que le rouge lui était monté aux joues. La tendresse envahit son cœur. Ça lui avait manqué.
« Hm... » marmonna Gee, toujours en regardant ailleurs. « On n'y arrive pas, hein... »
« C'est pas faute d'avoir essayé, pourtant... »
Frank posa ses mains sur celles de Gee. Il l'avait rarement vu aussi nerveux. Gee le regarda enfin, et lui adressa un petit sourire bancal. Il avait espéré ce moment autant qu'il l'avait redouté, et maintenant qu'il y était, son cœur et son cerveau avaient du mal à y faire face. C'était fabuleux, mais ça faisait beaucoup d'un coup.
Frank se pencha alors vers lui, et il l'embrassa de nouveau. Cette fois-ci, il n'hésita pas. Il était tellement heureux de pouvoir l'embrasser à nouveau. Après avoir des mois dans le noir, il avait l'impression que c'était le plus beau jour de sa vie.
Le sentiment parfait d'avoir retrouvé ce qu'ils croyaient à jamais perdu gonflait dans leurs poitrines, et effaçait tout le reste.
Et encore une fois, la vie continua (car c'est toujours ce qu'elle fait, n'est-ce pas ?), mais elle continua bien. Les concerts, les villes et les pays s'enchaînaient, et la bonne ambiance retrouvée après le concert en France persistait, pour le plus grand bonheur de tous.
Frank et Gee continuèrent de se parler. Pas beaucoup, pas autant qu'avant, mais ils se parlaient, et c'était merveilleux. Ils avaient l'impression de flotter en permanence à dix centimètres du sol. Ils passèrent pas mal de temps ensemble, à parler de tout et n'importe quoi, ou à ne pas parler du tout, juste pour profiter de la présence de l'autre. Ils s'embrassèrent quelques fois, saisissant les occasions quand elles se présentaient, mais ils n'en faisaient pas trop. Ils ne voulaient pas se précipiter, et cette situation de passage était loin d'être désagréable.
Frank était assis dans l'herbe, et il fumait une cigarette à l'ombre de ce qui devait être le seul arbre présent dans toute l'enceinte du festival. Ils avaient atterris en Australie quelques jours plus tôt, et ce soir ils allaient jouer, faisant partie des derniers groupes à passer dans ce festival. Il écoutait Gee chanter, tandis que celui-ci finissait les balances. Le son n'étant naturellement pas terrible, ça faisait un bon moment que Gee et les ingénieurs du son essayaient de régler tout ça, et Frank constata que c'était doucement mais sûrement en train de l'agacer. Lorsqu'un ingénieur annonça qu'ils allaient faire une pause le temps de changer de matos, tout le monde entendit distinctement Gee soupirer dans le micro. Rechaussant ses lunettes de soleil, il descendit souplement de scène et se dirigea vers Frank, avant de se laisser tomber à côté de lui.
« C'est chiiiiiiiiiiiiant... » grogna Gee en attrapant une cigarette dans le paquet de Frank.
Ce dernier lui tendit son briquet, et Gee tira une première bouffée avec reconnaissance. Ça faisait du bien de souffler un peu.
« Quand ça veut pas... » commença Frank, mais il s'interrompit quand Gee posa doucement ses lèvres sur les siennes. Il ne put retenir un sourire. Il aimait tellement ça.
Gee lui rendit son sourire, puis il s'allongea dans l'herbe, sans lâcher la main de Frank qu'il avait saisie un instant plus tôt.
Ils restèrent silencieux pendant quelques minutes, jouissant de la tranquillité des lieux. En effet, ils étaient seuls ou presque : on était au plus chaud de l'après-midi, et à part eux, personne n'était resté dehors.
Gee finit par se redresser, et il demanda :
« On en est où, Frank ? »
Il avait posé sa question sans aucune animosité, mais Frank sentit son cœur louper un battement. Il fit un effort pour se reprendre : ce n'était pas comme la dernière fois, la situation avait changé, et ils ne pourraient pas en venir à la même décision. Impossible. Impossible...
« Hm... J'en sais trop rien, mais je refuse d'arrêter de te voir. »
Si Gee avait parlé calmement, ce n'était pas le cas de Frank : malgré toute sa volonté, une légère panique transparut de sa voix. Gee se retourna vers lui, et il plongea son regard dans le sien.
« Ce n'est pas une option envisageable pour moi non plus, Frank. »
Ce dernier se rendit compte qu'il avait retenu son souffle qu'au moment où sa poitrine se relâcha. Il ne savait pas ce qu'ils allaient faire, mais au moins il n'avait plus à craindre le pire. Gee remarqua son soulagement, et il en fut touché.
« Eh ben, Frank, tu flippais tant que ça ? » le taquina-t-il en lui donnant un petit coup d'épaule.
« Ouais... » soupira Frank, gêné. « En fait, je repensais à... à la dernière fois où on a eu une... conversation du genre, et... Enfin, bon, c'est pas vraiment un chouette souvenir... »
Gee se revit en train de pleurer dans sa voiture, après qu'il eut quitté Frank cette fois-là. On ne pouvait en effet pas qualifier ça de bon moment.
Profitant de leur solitude, Gee se rapprocha un peu plus de Frank, jusqu'à ce que leurs hanches se touchent, et il posa sa tête sur son épaule. Frank accepta ce contact avec gratitude. Sentir Gee près de lui était devenu comme un besoin, ces derniers temps.
« Donc... » reprit doucement Frank. « Il ne nous reste pas trente-six solutions... »
« Et vu qu'on en a déjà testé une, sans grand succès... » poursuivit Gee.
Ils laissèrent flotter un instant de silence, chacun hésitant à dire la suite, de peur de la réaction de l'autre. Puis Gee releva la tête. Okay, il allait le dire, mais il voulait pouvoir regarder Frank dans les yeux au moment où il le ferait. Frank ne détourna pas le regard, et après avoir pris une profonde inspiration, Gee murmura :
« Alors, hm... On... On essaye ensemble et on voit ce que ça donne ? »
