Il neigeait plein fer, et l'épaisse couche de poudreuse semblait étouffer tous les bruits de la ville. Seul sur le toit du studio, Gee regardait les flocons virevolter dans le ciel nocturne. Il était en train de mourir de froid, mais il n'avait pu résister à son besoin de nicotine. Et puisqu'il avait été décidé en haut lieu qu'on ne pouvait plus fumer à l'intérieur des studios d'enregistrement (avec pour raison que ça détériorait le matériel, mais Gee n'en croyait pas un mot), il se retrouvait donc ici, à se peler le cul comme jamais. Si seulement il n'y avait pas eu ce foutu vent ! A chaque fois qu'il soufflait, Gee avait l'impression qu'il s'engouffrait sous ses vêtements, le gelant jusqu'à l'os. Et parlons-en, du vent ! Il venait tout juste d'allumer sa cigarette, et elle était déjà quasiment finie. Maudissant le monde entier, Gee tira une dernière bouffée, et laissa le mégot s'envoler au loin, avant de sortir une seconde cigarette. Bon Dieu, il ne bravait pas le froid polaire pour seulement trois taffes ! Mais bien évidemment, son briquet avait du mal à lutter contre les bourrasques, et réussir à allumer une cigarette semblait relever du miracle. Se sentant de moins en moins animé de bonnes intentions, Gee était prêt à rentrer lorsqu'une flamme jaillit devant lui. Relevant les yeux, il reconnut le Zippo et la main tatouée qui l'actionnait. Il put enfin allumer sa clope, et recrachant sa fumée vers le ciel, il se tourna vers son bienfaiteur.

« Merci, Frank, tu me sauves la vie. »

« Toujours ravi de pouvoir rendre service. » Frank s'arrêta le temps d'allumer sa propre cigarette, puis il reprit : « J'étais venu voir où tu en étais de la mort par hypothermie. »

« Je dirais que j'ai atteint le stade critique, et que je vais mourir dans les prochaines minutes. »

Frank, prenant pitié de lui, s'approcha et passa un bras autour de sa taille, collant leurs corps l'un à l'autre. Savourant ce contact, qui était très plaisant même s'il ne les réchauffait pas vraiment, ils fumèrent en silence pendant plusieurs minutes. Puis, prenant soudain conscience qu'ils étaient seuls, Gee pivota vers Frank, et l'embrassa passionnément. Frank ne se laissa pas dérouter, et répondit sans aucune hésitation. Lorsqu'ils se séparèrent quelques instants plus tard, ils souriaient tous les deux, et l'amour brillait au fond de leurs yeux.

Ça faisait un peu plus d'un an maintenant (quatorze mois et demi pour être précis) qu'ils avaient décidé « d'essayer ensemble », et ils ne l'avaient jamais regretté. Ils avaient passé le cap de la première année avec surprise – le temps passait emsi/em vite, et ils avaient alors réalisé qu'ils n'en avaient encore parlé à personne. Ce n'est pas qu'ils ne faisaient pas confiance à Mikey et à Ray, mais pendant très longtemps ils avaient eu l'impression que c'était trop tôt, et puis tout d'un coup c'était devenu trop tard, sans qu'ils ne sachent vraiment à quel moment ça avait basculé d'un état à l'autre. Ils faisaient donc comme si de rien était en public, mais saisissaient la moindre occasion d'être seuls. Mikey et Ray étaient loin d'être dupes, mais ils ne leur avaient jamais forcé la main : s'ils ne voulaient pas en parler, c'était leur choix, et tant qu'ils étaient heureux...

Frank vola un autre baiser à Gee, puis, appuyant son front contre le sien, il demanda :

« Tu fais quoi ce soir ? »

« Rien de spécial... Pourquoi ? »

« Je me disais... Tu pourrais passer chez moi, si tu as envie ? »

Gee acquiesça joyeusement. Il ne refusait jamais de passer du temps avec lui, et de toute façon il s'apprêtait à lui proposer la même chose.

« De toute façon, il fait bien trop froid pour dormir tout seul. » ajouta Gee en souriant.

« Et d'après ce que j'ai vu, les températures ne vont pas remonter tout de suite... »

« Je vais prendre quelques affaires, alors... »

Ils s'embrassèrent à nouveau. Même s'ils leur avait fallu un certain temps d'adaptation, ils aimaient leur vie telle qu'elle était maintenant, et ils se demandaient encore comment ils avaient pu à un moment croire qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre.