DOUZIÈME CHAPITRE
Jane ouvre la porte, son portable à la main. Elle soupire et se tourne vers la cage d'escalier.
"Alice, Bella est là." Elle referme la porte et se dirige vers le salon.
"Salut, Jane." Je m'assieds en face d'elle et la regarde écrire dans un cahier. Sa frange tombe devant ses yeux. Ses cheveux ont fort poussé depuis la dernière fois que je l'ai vu.
"Hé. Comment tu vas?" Elle me jette un regard furtif, puis y ajoute. "Edward n'est pas là?" Je souris.
Je n'ai pas oublié qu'elle a un faible pour lui. Après tout, qui n'a pas de faible pour Edward...
"Non." Je réponds.
Jane ne ressemble pas du tout à Alice. La plupart des gens pensent même qu'elles mentent quand elles disent qu'elles sont sœurs. Je peux le comprendre. Alice, avec ses grands yeux bruns et son teint bronzé, ses cheveux sombres ondulés et sa petite posture est le parfait opposé de Jane, avec son corps mince et ses longs cheveux blond et raides. Alice hait quand on lui parle de ça.
Les parents d'Alice se sont séparés quand elle était encore petite. Sa mère s'est remariée et ils ont eu un autre bébé, puis ils ont déménagés ici.
"Je ne suis pas encore prête…" Je me retourne vers Alice qui se tient dans l'entrebâillement de la porte. Je lui jette un regard agacé.
"On devait être parti il y a plus d'une demi-heure." Évidemment, les filles ne nous en voudront pas si nous ne sommes pas à l'heure, mais je n'aime pas avoir la réputation de retardateur.
Elle mimique un petit désolé. "Est-ce que tu peux attendre encore un peu?"
Elle monte avant même que je n'ai le temps de lui répondre. "Ce n'est pas comme si j'avais vraiment le choix de toute façon..." Je marmonne, même si elle n'en a probablement pas grand-chose à faire.
Le portable de Jane n'arrête pas de s'illuminer et de vibrer. Je me demande comment on peut avoir autant d'amis. Je ne comprends pas pourquoi tellement de monde est attiré par elles deux.
"Alors? Tout va bien?" Elle tourne son visage vers moi, comme si elle avait oublié que j'étais là.
Jane prend son temps pour répondre. Elle relève ses cheveux en un chignon, puis les relâche. Je trouve ça très énervant quand les gens font ça au milieu d'une conversation. "Très bien, et toi?" Elle parle lentement. Elle a toujours l'air ennuyé. C'est aussi très énervant. Je déteste voir cette expression constante d'agacement sur son visage, comme si elle était sans cesse importunée.
"Très bien. J'ai entendu que tu avais été sélectionnée?" Prodige du violon depuis toujours, la fierté de ses parents et de sa grande sœur. Alice n'arrête pas de nous rabâcher les oreilles à propos de ça. Elle est tellement fière de sa petite sœur, que ça me donnerait presque envie d'en avoir une. Presque.
Comme elles n'ont que deux ans de différence, elles font beaucoup de choses ensemble. D'ailleurs à chaque fois que je l'appelle quand elle est à la maison, elle est avec Jane.
C'est probablement ce qui me manque le plus. Se faire les cheveux, apprendre à se maquiller, s'emprunter des vêtements, parler de garçons et de premier petit-copain. Alice avait rit quand je le lui avais dit. 'Il est clair que tu es enfant unique.'
Jane ne m'aime pas beaucoup. Je le sais, parce qu'elle l'a dit à Alice et que Alice me l'a dit. Parce que nous avons toutes les deux une forte personnalité et parce qu'elle n'aime pas quand quelqu'un est trop proche de sa sœur. A part Edward. Parce que, comme toute les autres filles que je connais, elle adore Edward.
"Ouais." Elle hausse les épaules comme si ça avait peu d'importance, mais je sais qu'elle doit être nerveuse. Elle a travaillé tellement dur pour avoir une place dans ce conservatoire. "J'ai mon audition dans trois semaines." Elle gratte le bout de son nez. Alice le fait aussi quand elle veut rester modeste.
"C'est génial. Est-ce que tu connais tes concurrents?" Son visage s'assombrit. Ce n'est pas gagné apparemment.
"Ils sont vraiment bons." Elle mordille l'intérieur de sa joue. "J'ai vu une des filles et elle est vraiment incroyable." Jane l'est aussi. "Elle a tellement de talent qu'ils devraient être fous pour ne pas la prendre."
J'ai envie de rire. Si j'avais ne serait-ce que le quart du talent qu'elle a, je serais plus qu'heureuse.
Mon père a essayé de m'apprendre à jouer au piano et pendant un certain temps j'aimais bien. J'étais même assez bonne, mais je n'étais pas douée et ça m'énervait, alors j'ai arrêté. Je crois qu'il a été assez déçu.
"Je suis sûre qu'ils vont te prendre." Elle me sourit, mais son sourire n'atteint pas ses yeux.
J'entends Alice descendre l'escalier. Ses talons font un bruit mat quand ils touchent le tapis. Elle ouvre la porte en verre et me lance un regard impatient. On est en retard.
"On peut y aller."
Elle n'est pas bavarde pendant le trajet, mais je dois en parler. "Alors?"
Elle me regarde du coin de l'œil et je peux nettement la voir rougir. "Comment c'est passé ce week-end en amoureux?"
"C'était vraiment bien." Elle inspire et son sourire se fait encore plus large. "C'était même plus que ça…" Elle secoue lentement la tête comme si elle avait du mal à réaliser. "Il est tellement parfait, que parfois j'ai vraiment l'impression que c'est trop beau pour être vrai, tu comprends?"
"Ouais, il est canon." Je hausse un sourcil, suggestive. Alice hoche la tête.
"Mais ce n'est pas seulement ça. Je veux dire, il dit tout ce que tu voudrais entendre, il est tellement généreux. Le vendredi soir on est allez au restaurant et il a laissé ce pourboire énorme pour le serveur et franchement, je n'aurais jamais cru que ça aurait pu être aussi attirant." Elle me regarde entre ses cils.
"Samedi on a cuisiné ensemble et…" Elle fronce les sourcils. "C'était juste trop parfait."
Je me demande pourquoi elle est si peu confiante. Est-ce qu'elle commence à douter de lui? Est-ce qu'elle commence à se rendre compte qu'Edward avait raison?
Mais elle finit par secouer la tête en gloussant doucement. "J'ai juste peur de me réveiller de ce rêve, tu sais?" Elle passe un bras autour de moi et m'attire contre elle. Je la regarde en souriant. J'aime bien la voir aussi heureuse. Je ne peux pas lui parler de ce que j'ai vu au parc.
Après le déjeuner avec les filles je retrouve Edward. Il est assis contre un des murs du campus, l'immeuble où j'ai cours cette après-midi. Son pantalon beige contraste fort contre l'herbe verte sous lui. Son livre est ouvert sur ses genoux, mais son regard est fixé dans le loin, vers rien en particulier. Il semble tellement relaxé, une jambe repliée, l'autre tendue, mais son pouce tapote nerveusement le coin de son livre. Il porte ses chaussures préférées en daims foncé.
Parfois j'oublie à quel point il est élégant et fringant. Ces traits sont tellement parfaits qu'il n'est même plus beau, il est joli.
J'ai lu qu'avant, les Calpulli, une communauté essentielle de la tribu des aztèques, avait comme habitude de sacrifier les humains les plus attirants, qui étaient souvent divinisés, autant qu'offrande aux dieux, pour le bien-être de la communauté. J'imagine qu'Edward ferait parti de ces personnes sacrifiées.
Sa mâchoire est serré, puis soudainement il soupire et ferme les yeux, comme pour se reposer.
Je viens me placer devant Edward, lui créant de l'ombre. Il garde toujours les yeux fermés, mais je sais qu'il sait que c'est moi. Mais je ne dis rien, alors il n'ouvre pas les yeux.
"Tu ne peux pas faire comme si je n'existais pas, tu sais." Dis-je calmement. Je l'entends soupirer, puis ses yeux vert rencontrent les miens. Il passe sa main sur son cursus, comme pour défroisser son papier totalement lisse.
Je viens m'asseoir à côté de lui et pose ma tête sur son épaule, puis soupire profondément. Son pull gratte contre ma joue, mais je n'ai pas envie de bouger. Je passe mes doigts sur l'herbe chaude. Il a fait beau toute la journée. C'est la première fois depuis que la neige a fondu. Il fait trop chaud pour mon gros pull en laine, mais je n'ai pas du tout envie de l'enlever. Surtout parce que j'ai mis un de ces sous-pulls très moches, qui ne sont pas destinés à être vu.
Il passe son bras autour de mes épaules et serre un peu, enfonçant ses doigts dans le tissu de ma veste, sans me regarder. Il a se pli entre ses sourcils.
"Je suis fatiguée." Edward soupire et hoche la tête.
"Moi aussi."
Je me demande pourquoi il est fatigué lui. Est-il est fatigué parce qu'il n'a pas assez dormi ou il est juste fatigué de tout? Il a l'air fatigué de tout.
Son corps vibre quand il me parle.
"Est-ce que tu vas sortir avec lui?" Mon cœur ne rate pas de battement quand je pense à Jacob et je ne me sens pas toute drôle. Est-ce que je ne devrais pas ressentir au moins quelque chose?
"Jacob?" Je lui demande, même si je connais déjà la réponse. "Est-ce que tu parles de Jacob?"
Il ne répond pas, se contentant de hocher la tête.
"Qu'est-ce que tu trouves de lui?" Je ne sais pas pourquoi j'évite sa question. Peut-être parce que je ne saurais pas quoi répondre.
Il fronce les sourcils, comme à chaque fois qu'il réfléchit.
"Il est ok." Il hausse la tête et ferme les yeux, puis y ajoute. "J'imagine qu'il pourrait être assez bien pour toi." Je ne sais pas si je dois être contente ou outrée. Normalement il n'aime jamais les gars qu'on voit. Probablement qu'il n'en a juste rien à faire.
"C'est vrai?" Je lui demande et il baisse la tête, évitant mon regard.
"Je sais pas." Hausse-t-il les épaules et son regard se fait sombre, incalculable. Je donnerai tout pour savoir ce qu'il pense. "Tu sais, je dis toujours que c'est toi qui as besoin de moi et que je te protège, et tout, mais…"
Je tourne la tête vers lui et quand je contemple sa mâchoire carrée et l'angle pointu de son nez, je ne peux m'empêcher de ressentir quelque chose. C'est profondément enfui et subtile et je n'arrive presque pas à reconnaître le sentiment, comme quand en pince un bras endormi, mais soudainement je le ressens, dans le creux de mon estomac. Je sens le chatouillement qui remonte jusque dans ma tête. Comme si son bras autour de mes épaules n'est plus assez.
"Mais la vérité c'est que j'ai au moins autant besoin de toi." Dit-il en me jetant un regard furtif, me faisant rougir involontairement. "Je crois que j'ai même plus besoin de toi, que toi de moi."
Je n'arrive pas à réprimer mon sourire. "Je crois que tu te trompes." Mais la vérité c'est que je suis certaine qu'il se trompe. Parce que lui il aurait encore Alice et sa famille et ses autres amis, mais la seule personne à qui je tiens vraiment, c'est Edward.
Ce sera toujours Edward avant le reste du monde.
