TREIZIÈME CHAPITRE

Chaque muscle de mon corps me brûle et j'adore ça. Je cours plus vite, me vidant complètement la tête, éliminant toute pensée, tout sentiment. J'ai toujours aimé courir. Ce que j'aime encore plus, c'est de me voir courir. Dans le gymnase où nous allons, Alice et moi, il y a des grands miroirs qui couvrent presque tous les murs. Je me demande si ils ont mis les tapis de courses expressément en face des miroirs, afin qu'on puisse voir sa propre réflexion. Probablement.

Ce n'est pas logique que j'aime me voir courir, parce que je deviens rouge à cause de l'effort et que je déteste voir mes cuisses bouger au rythme de mes pas. Pourtant j'aime l'allure que ça me donne. Comme si j'étais sportive.

Comme d'habitude, Alice est absolument fraîche et magnifique. Elle n'a pas du tout l'air d'avoir couru quarante minutes quand elle pause son tapis, dans le but de prendre une gorgée d'eau. Dans le miroir, ses yeux trouvent les miens et je vois ses lèvres bouger, mais je ne l'entends pas. Je me débarrasse d'une oreillette, ne prenant pas la peine d'arrêter ma musique. "On devrait y aller."

Je secoue la tête. Mes poumons me brûlent lorsque je réponds. "Je voulais encore aller ramer un peu." Elle soupire, mais elle ne se plaint pas. Il ne faut pas beaucoup de temps avant que je ne me lasse. Alice n'arrête pas de me jeter des regards et je sais qu'elle est fatiguée, alors je prends sur moi et nous nous dirigeons vers les douches.

Après nos séances de sport intensif, nous avons comme habitude d'aller passer une demi-heure dans le sauna. Quand j'inspire par la bouche, dans le sauna, il y a toujours ce goût de bois et de chaleur que j'aime bien. Le gymnase que nous fréquentions avant avait un sauna mixte, donc Alice a préféré que nous changions. Depuis je n'arrête pas de la taquiner à propos de ça.

"Je ne comprends pas d'où tu puises l'énergie pour courir aussi longtemps." Ses cheveux ondulés tombent lourdement sur ses épaules et elle les remontes pour les attacher sur le sommet de son crâne. Ça lui donne un air plus jeune, plus enfantin. Surtout avec ses longs cils noirs qui lui font des yeux de biches. Elle semble si innocente. Alice est une Charlotte, sans aucun doute.

"Quand je cours, ça ne me fatigue pas." Je hausse les épaules. "C'est courir qui me donne de l'énergie." Elle hausse les épaules. Alice m'a déjà dit qu'elle jalouse mon côté inépuisable. Sans moi, elle n'aurait probablement jamais eu l'idée d'aller dans un gymnase.

D'abord je voulais faire de la boxe, mais rien que l'idée que ma petite Alice si fragile et menue porte des gants de boxes est complètement ridicule. En plus sa mère me tuerait si Alice se brisaient quelque chose à cause moi.

Je ne vois plus trop Alice, ces derniers temps. Comme elle étudie dans une ville différente et qu'elle y passe souvent sa semaine, c'est difficile d'encore se voir pendant les week-ends. "Je vais acheter une voiture." Elle a déjà passé son permis depuis longtemps, mais elle n'a jamais été à l'aise en conduisant. "Je déteste devoir prendre le train si souvent."

Elle me jette un regard de travers, un sourire aux lèvres. "Et puis il y a ce stage qui m'intéresse…"

Alice a toujours été intelligente. Surdouée même. Ce n'est pas pour rien qu'elle a sauté une année. Elle aurait pu en passer deux, mais sa mère avait refusé. Alice serait trop jeune pour ses camarades de classe et elle voulait que sa fille puisse avoir une enfance normale.

Parfois ça me complexe qu'elle soit si intelligente. C'est difficile de trouver sa place entre Alice qui ne doit presque jamais rien faire pour avoir du succès et Edward qui ne fait que bosser pour arriver là où il veut. Ils sont tous les deux destinés à devenir de grandes personnes. Des personnes importantes. Edward a toujours voulu devenir chirurgien et depuis que je la connais et Alice a été fascinée par la science, donc ce n'était pas une surprise quand elle a choisi d'étudier la biochimie. Je ne serais pas surprise s'ils ouvrent une clinique où il jouera au docteur et elle ferait les médicaments. Ils étaient tous les deux si déterminés et moi je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire. Donc je n'ai rien fais. Après avoir passé une année à ne rien faire, changeant de petits boulots plus rapidement que de sous-vêtements, j'ai finalement opté pour la criminologie. Ce n'est pas vraiment ce dont j'aurais rêvé, mais mon père avait su me persuader que c'était le meilleur choix. J'ai choisis ça parce que je préfère faire quelque chose d'utile et que je n'apprécie pas forcément, plutôt que de ne rien faire. Et puis le fait qu'il m'a menacé de me couper les vivres si je ne me mettais pas rapidement aux études est certainement aussi un facteur important.

"Ce serait une immense opportunité si j'étais prise." Quand elle parle, ses yeux brillent et ses joues sont rouges, mais je ne suis pas sûre que ce soit causé par l'excitation ou par la chaleur. "Je pourrais travailler avec les meilleurs et j'aurais la chance de recevoir une offre de travail avant même d'avoir fini mes études." Elle secoue la tête, comme si elle essaie de se persuader que ce n'est pas un rêve. "C'est inimaginable." Je ne fais pas confiance au ton un peu trop léger d'Alice. Pourquoi me semble-t-il qu'elle plaide sa cause?"On pourrait m'offrir la chance de travailler sur des projets, des essaies qui pourraient changer le monde. J'aurais une avance sur la plupart des gens de mon âge…"

J'essuie les gouttes de sueur sur mon front et ferme les yeux. "Mais ?" Elle se trémousse à côté de moi, comme si elle était soudainement très inconfortable.

"C'est à New York." Je la fixe un instant, incertaine du fait qu'elle soit sérieuse.

"New York?" Je secoue la tête, incrédule. "New York, comme dans 'à cinq-milles kilomètres d'ici ?'" Alice évite mon regard.

"Oui…"

"Et tu resterais pendant combien de temps ?" Elle hausse les épaules et serre son essuie un peu plus autour de son torse.

"Onze mois. Je pourrais continuer mes études là-bas en premier lieu." Elle inspire. "Il se pourrait aussi que je reste là-bas après mon stage." Est-ce qu'elle est en train de me dire qu'elle va changer de continent pour toujours ?

"Est-ce que tu me fais part de ta décision ou est-ce que tu me demande mon avis ?" Je ne comprends pas son but. Elle passe sa langue sur sa lèvre supérieure.

"Je ne sais pas… Il faudrait déjà que je sois sélectionnée. La possibilité que je sois prise... Est infime…"

Je termine sa phrase. "Mais si tu étais prise, tu voudrais partir." Elle hoche la tête et ses yeux se posent partout sauf sur moi.

"Ce travail pourrait être le début de ma carrière. C'est mon rêve qui se réalise…" Je ne sais pas quoi répondre à ça. Est-ce qu'elle s'attend à ce que je la persuade de rester ici ? Est-ce qu'elle veut que je la soutienne ? Puis je me demande ce qu'Edward lui a dit. Et aussi, pourquoi il ne m'en a pas parlé.

"Et que pense Edward de tout ça ?" Ses traits sont soudainement tordus par la culpabilité.

"Je ne lui en ai pas encore parlé. Je voulais le faire hier, mais je ne sais pas…" Elle hausse les épaules et se masse la nuque, comme Edward le fait si souvent. "Il n'était pas vraiment d'humeur à entendre quelque chose comme ça."

Pour une fois, je ne peux absolument pas m'imaginer comment Edward réagirait. Serait-il furieux ou triste ? Est-ce qu'il serait content pour elle ? Je n'en ai aucune idée.

"Et quand comptes-tu le lui dire ?" M'enquis-je.

Quand je vois son expression, je me rends compte qu'elle préférait ne jamais le lui dire, si elle avait le choix. Je mords le bout de mon ongle. "Je ne sais pas. Je vais déjà attendre de savoir si je suis prise. Pas besoin de s'affoler pour rien." Je me demande si ignorer le problème est sa façon d'alléger le fait qu'elle ne fasse pas part qu'elle pourrait nous quitter pour toujours. Afin qu'elle se sente moins coupable. "Et puis si je déménage vraiment, vous pourrez venir me visiter toutes les vacances. Aussi souvent que vous le voulez."

Je lui souris, parce qu'elle sait que je la suivrai partout où elle irait. Elle pourrait déménager en direction de la lune et je serais toujours là chaque vacances. Alice n'aurait qu'à le dire et je le ferais.

Alice tapote ses ongles sur le banc en bois chaud sur lequel nous sommes assises. "Je voudrais vraiment y aller mais…"

"Mais on ne serait plus amis." Si c'était quelqu'un d'autres je lui dirais de suivre son ambition. Des amis on en fait toute sa vie. Mais je sais que ce n'est pas comparable. On n'est pas juste amies. Elle est comme ma sœur, à ce point.

"Et puis, James…" Elle soupire et mordille l'intérieur de sa joue. Je l'avais oublié, celui-là.

"Ah, oui… Lui, qu'est-ce qu'il en dit ?" Alice pince ses lèvres l'une sur l'autre et elle fixe un point dans le vide.

"Disons qu'il n'est pas vraiment emballé." Son ton est froid, distant. Je peux m'imaginer que James n'apprécie pas le fait que sa petite-amie envisage la possibilité de s'en aller. "On est pas ensemble depuis longtemps, donc je sais que ce serait un peu fou de vouloir partir ensemble, mais…" Elle n'a jamais eu l'air aussi intimidée. "Je crois que si je suis vraiment prise et si on est toujours en couple, je pourrais tout de même le lui proposer. Mais bon, ça fait beaucoup de 'si'."

Je n'arrive pas à imaginer cet homme si viril et fier quitter tout pour une seule fille. Même si cette fille est Alice.

Alice sourit soudainement, comme si elle venait de se souvenir quelque chose. "Est-ce que tu as quelque chose à faire demain ?" Je la regarde avec appréhension. Ce n'est jamais très bon présage quand elle a ce regard si déterminé.

"Je pensais juste passer une soirée tranquille à la maison. Pourquoi ?" Elle dévoile ses dents blanches parfaitement alignées.

"Et bien, je me disais juste que vu que la dernière fois que tu as vu James ça ne ce n'est pas très bien déroulée…" Elle fait allusion à la fois où il s'est conduit comme un con et qu'il a quitté le restaurant sans une explication. "On pourrait se faire une petite soirée. Boire quelques cocktails, danser."

Je lève les yeux au ciel. Évidemment que je ne dirais jamais non à une sortie. Elle sait à quel point j'aime ça. Et les cocktails. J'aime aussi les cocktails. "Et puis tu pourrais aussi demander à Edward s'il voudrait venir." Je hausse un sourcil en entendant son ton demandant.

"Pourquoi tu ne le lui demandes pas toi-même ?"

Elle rougit. Je sais très bien pourquoi elle ne veut pas parler de James à Edward, parce qu'il peut être si têtu quand il le veut, mais Edward ne lui refuserait jamais rien. "C'est un peu tendu entre nous et tout ce que je veux c'est qu'ils s'entendent. James est vraiment important pour moi et je veux qu'Edward l'apprécie aussi." Après l'incident d'il y a quelque semaines, je comprends qu'Edward ne l'apprécie pas. "Et puis il fait toujours tout ce que tu lui demandes."

"Je vais le lui proposer." Elle semble satisfaite.

"T'es la meilleure."

Je souffle et repousse mes cheveux de mon épaule d'un geste théâtrale. "Je sais."


Prochain chapitre sera mouvementé!