Chapitre 5 : L'amour d'une mère.
Ellie rentra chez elle cette nuit-là en sachant qu'elle allait devoir faire le plus gros sacrifice de sa vie. Elle avait envisagé de faire adopter ses enfants par Nynna et Ryo mais vu le comportement d'Helena, elle commençait à avoir peur pour ses jumeaux. Rien ne lui garantissait qu'une fois qu'elle serait partie, la princesse russe ne vienne à décider de se débarrasser de manière définitive de cette progéniture qu'elle jugeait encombrante.
Elle fut convoquée le lendemain au bureau du directeur de l'académie qui lui indiqua que désormais cette grande institution se passerait de ses services. Ellie termina sa journée de cours et fut surprise de ne pas voir le capitaine.
En laissant traîner ses oreilles, elle apprit par les femmes qui le convoitaient qu'il était souffrant. Cela inquiéta Ellie et elle se rassura tristement en se rappelant qu'Helena devait sûrement veiller sur lui.
Le soir, elle alla voir la baby-sitter. Anne Cutler était âgée d'à peine de quelques années de plus qu'Ellie mais étant devenue maman alors qu'elle n'avait qu'une vingtaine d'années, ses enfants étaient déjà adolescents. Ce fut son fils aîné qui ouvrit à Ellie, elle le salua tristement et le jeune homme la fit entrer. Il y avait des sacs dans l'entrée. Toute la famille se préparait à l'exil. Ellie alla dans le vaste salon où Ann gardait ses enfants et elle la trouva en train de pleurer. En la voyant arriver Ann s'essuya les yeux avec son mouchoir et accueillit Ellie en essayant de sourire et de cacher sa peine. Elle était assise sur le canapé, démoralisée et incapable de bouger.
- Comme tu peux le voir on est en plein préparatif, commenta-t-elle en souriant faiblement.
- Je sais, moi aussi il va falloir que je me prépare.
- Comment vas-tu faire pour tes enfants, ils sont si petits, se désola Ann en se remettant à pleurer.
- Je vais essayer de me renseigner auprès des orphelinats pour voir si je ne peux pas les...
Ellie ne put finir sa phrase. C'était tellement difficile pour elle. Elle s'effondra sur le canapé à côté d'Ann et regarda ses enfants s'amuser sur le tapis de jeu.
- Tu veux les abandonner, comprit-elle tristement.
- Je n'ai pas le choix. Je suis allée voir leur père et il refuse d'entendre parler d'eux. Il se prépare à convoler avec la princesse russe alors pour lui ils font partie d'un passé encombrant dont il souhaite se débarrasser.
- Si je pouvais le faire, je n'hésiterai pas une seconde, je ferais la même chose, mais comme ils sont adolescents, je ne peux pas les sauver, se désola Anne.
Ann se remit à pleurer et Ellie passa son bras autour de ses épaules pour lui redonner courage.
- Est-ce que tu sais...
- Dans quel appareil on doit partir ? Oui. Tu ne devineras jamais, ils les ont fait construire en cachette pendant que la loi était en négociation. Les pourritures ! Quand tu penses que le plus moche dans l'histoire ce sont ceux qui auraient dû nous détester qui ont essayé de se battre pour que l'on ne subisse pas cela.
- Je sais.
- Ryo Kimura et les anciens résistants ont tout tenté mais ses sales aristos qui ont profité des largesses du Consortium ont choisi de se retourner contre leurs anciens complices ! Quelle bande de lâches !
- Ils ne sont pas lâches, ils sont arrivistes. Ils ont pris le pouvoir dans l'assemblée. Le Consortium a disparu mais tout le travail de Ryo est condamné à finir à la poubelle. Une nouvelle dictature va remplacer l'ancienne c'est tout.
- Et toi tu sais dans quel appareil tu seras envoyés ?
- Je vais demander à partir avec les anciens esclaves de Sylvidra. Ils partiront dans le vaisseau-cité dans deux jours.
- Ils vont les épargner alors.
- Tu parles...Ils les envoient dans une zone inexplorée et très dangereuse. En les envoyant là-bas ils sont pratiquement sûrs qu'ils rencontreront une mort certaine mais ils passent pour des gens généreux de cette façon puisqu'ils ont eu la bonté de les épargner finalement.
- Alors qu'ils ont risqué leur vie pour sauver l'humanité...
- On n'a pas le choix, il faut s'incliner. J'espère seulement que toi et tes enfants vous trouverez une planète tranquille pour vous installer.
- Pourquoi prendre le risque de courir à une mort certaine, tu devrais venir avec nous.
- A quoi bon ? Survivre ne m'intéresse pas si je dois passer le restant de mes jours à me demander si mes enfants vont biens, s'ils sont en sécurité, s'ils sont heureux. Je préfère une fin rapide à cet enfer permanent, à l'angoisse quotidienne. Je n'en n'aurai pas la force.
- Et si les Mazones trouvent une planète où habiter ? Espéra Anne.
- Il n'y a pratiquement aucune chance qu'ils en trouvent une, la zone en question est plutôt désertique.
- Ryo Kimura ne peut pas obtenir que tu sois épargnée ? Tu devrais aller le voir.
- Non ! Je ne peux pas. Si je veux que mes enfants aient une chance de s'en sortir je n'ai pas le choix. Je dois trouver le moyen de les faire adopter et ensuite je dois disparaître
- Mais pourquoi ? S'indigna Anne
- La poupée russe d'Harlock a menacé de les tuer si je revenais demander à leur père de les reconnaître.
- Mais si tu laisses tomber...
- Je ne crois pas qu'elle renoncera. Il faut que je lui laisse le champ libre et pour cela mes enfants doivent disparaître aussi, sinon je sais qu'elle les fera éliminer.
- Cela valait bien le coup pour toi de te battre pour obtenir que le Consortium disparaisse.
- Je ne regrette pas mes actes. J'ai écouté ma conscience. De toute manière qu'elle que soit le régime en place je ne suis qu'une gêne. Mon père avait prévu de me tuer. La population libérée veut se débarrasser de moi car je suis la fille d'Aristote Zone. L'un dans l'autre mon destin était scellé. La seule chose qui m'importe à présent c'est de protéger mes enfants.
Anne regarda les petits et ses larmes se remirent à couler. Elle le savait Ellie était à bout de forces. Elle avait déjà beaucoup maigri et elle était très pâle. Elle devait aussi manquer de sommeil. Cette bataille serait probablement la dernière. Elle devait réussir.
- Utilises tous les moyens possibles ! Ragea Anne. Le sang des Zone restera dans cette galaxie !
- Je ne veux pas que mes enfants grandissent comme descendants des Zone. Je veux qu'ils aient une chance d'avoir une vie meilleure. C'est mon devoir de maman.
Ellie resta encore quelques minutes puis elle quitta son amie. Les jumeaux bien en sécurité dans leur siège auto, elle alluma le contact et quitta le quartier pour se rendre à l'extérieur de la capitale. Le temps lui étant compté, elle devait vite trouver une solution pour ses enfants. Elle savait que l'orphelinat Sainte Agnès était celui qui avait la meilleure réputation. Elle choisit de commencer par celui-là. Elle passa la grille et vit des enfants s'amuser joyeusement dans les airs de jeux. Elle se gara devant l'institution et descendit de son véhicule. Elle plaça ses jumeaux dans leur poussette et pénétra dans le bâtiment. La directrice accepta de la recevoir et elle entra dans son bureau avec ses enfants.
- Bonjour ma sœur, salua-t-elle timidement.
- Bonjour mon enfant. Que puis-je faire pour vous ? S'enquit-elle en l'invitant à s'asseoir.
- Voilà, je suis concernée par la loi cent quarante-cinq C.
- L'exil.
- Le père de mes jumeaux refuse de les reconnaître et je ne veux pas prendre le risque de les emmener avec moi sachant que pendant le voyage on risque de tomber sur les Illumidas ou les Mazones.
- Cette institution accueille beaucoup d'enfants. Tous ont été victimes des agissements du Consortium. Si vous êtes concernée par cette loi c'est que vous êtes apparenté à un des anciens hommes forts du régime.
- Oui, avoua-t-elle d'une voix sourde. Je suis la fille d'Aristote Zone
- Je comprends votre situation et je compatis mais je ne peux pas accueillir vos enfants. L'ADN des criminels de guerre est fiché donc celui de votre père aussi. Lorsque nous accueillons un enfant son ADN est identifié et il est ensuite rentré dans une base de données pour être comparé à celui de ces criminels. Vos enfants seront identifiés tout de suite. Ce n'est pas faisable.
- Il n'y a vraiment aucun moyen ? S'enquit Ellie au bord des larmes. J'ai de l'argent sur un compte, je peux payer s'il le faut.
- Je vais faire celle qui n'a pas entendu ! S'indigna la sœur. Mais je vous conseille tout de suite d'arrêter de me proposer un pot-de-vin ! Avez-vous envisagé de forcer la main de leur père ?
- La loi est de son côté. Il n'a pas d'obligation biologique vis à vis d'eux car je suis une citoyenne de Flora.
- Encore mieux ! Ce sont les habitantes de Flora qui ont retiré leurs droits parentaux aux pères donc vous n'avez qu'à vous en prendre à la planète d'où vous venez ! De plus s'il vous avait épousé avant de vous mettre enceinte, vous seriez tous à l'abri à l'heure qu'il est. Lorsque l'on a la cuisse légère il faut savoir assumer !
- Justement ! Que je sois condamnée je le comprends, mais pourquoi mes enfants doivent-ils subir les conséquences de ma conduite ? Insista Ellie en pleurant.
- Je ne peux rien pour vous mais vous pouvez peut-être aller demander conseil aux sœurs du couvent de la Rédemption, elles pourront peut-être vous aidez, proposa la sœur sèchement.
- C'est quel genre d'institution ?
- Pour les filles-mères. Les familles de la haute société viennent y cacher les enfants de la honte.
Ellie serra les poings. Voilà comment ses enfants allaient être perçus comme des enfants issus d'amours interdites. Elle baissa la tête honteuse. Il était vrai que si on regardait le point de vue du capitaine c'était ce que devait représenter pour lui ses jumeaux. Ellie se leva et salua la religieuse. Elle regarda sur sa tablette numérique le chemin pour se rendre à ce couvent et elle décida de s'y rendre immédiatement.
Elle arriva assez tard dans la soirée. La religieuse la voyant dans le triste état dans lequel elle était la fit entrer avec ses enfants et prévint la directrice de cette visite tardive. La sœur qui l'avait accueilli se présenta elle s'appelait sœur Marie-Cécile. Elle devait être un peu plus jeune qu'Ellie. Elle était très douce et très gentille. Son attitude ne correspondait absolument pas à celle des sœurs de l'orphelinat. Une fois que la directrice put la recevoir, elle emmena Ellie à son bureau. Elle laissa les deux femmes seules. La directrice devait avoir une soixantaine d'années. Son sourire était doux et bienveillant. Elle invita Ellie à s'asseoir. Celle-ci expliqua sa situation et contrairement à ce qu'elle craignait la sœur la regarda avec douceur.
- Ma pauvre enfant, vous avez bien fait de venir me voir. Depuis que cette maudite loi est passée beaucoup de femmes dans votre situation sont venues me voir. Toutes sont arrivées avec le même désespoir et le même regard que vous. Je peux vous aider mais c'est un processus qui est très douloureux. Tout comme ces femmes, pour protéger vos enfants, vous êtes obligés de les abandonner.
- Vous pouvez vraiment m'aider ? S'étonna Ellie.
- Oui. Beaucoup d'enfants naissent ici et en accord avec mes principes, ceux de l'église et l'accord des membres de notre communauté nous avons commencé à falsifier des actes de naissance pour pouvoir sauver des enfants. Nous sommes limitées au niveau de l'âge car nous devons préserver la psychologie de l'enfant. Un enfant adopté en bas âge s'adapte mieux à sa famille adoptive et il ne pleure pas ses parents d'origines.
- Mes enfants ont seize mois.
- Et ils sont magnifiques. Leur père doit partir en exil avec vous ?
- Non.
- Il a refusé de les reconnaître, c'est-cela ? Se désola la directrice.
- Oui.
- Nous allons effectuer la procédure de l'adoption en parallèle avec la procédure d'expulsion. Vous allez faire les démarches comme si vous vous apprêtiez à être expulsée avec vos enfants. Vous irez passer l'entretien de la commission d'enquête chargée de vérifier la paternité de vos jumeaux.
- Mais comment...
- Laissez-moi finir. Vous irez et vous allez devoir vous parjurez. Vous affirmerez que vous ne connaissez pas l'identité du père de vos enfants sinon on se retrouvera bloquées avec la recherche en paternité et pour cela ils vous placeront dans un camp en transit en attendant la fin de l'expertise .De plus la recherche prenant du temps vous serez expulsée avant que les résultats n'arrivent. Ce genre d'examen servant surtout à identifier les hommes qui ont eu une relation suivie avec un membre de la famille d'un politicien du Consortium. Si cela arrive on ne pourra plus rien faire. Si vous mentez et qu'ils vous croient alors les choses suivront leur cour et vous serez libres de vos mouvements. Ensuite il faut que je sache si vous êtes vraiment résolue à les abandonner ?
- Je n'ai pas le choix.
- Et vous êtes sûre que cela ne posera pas de problème au père ?
Ellie ne put s'empêcher de rire tristement en entendant cette question.
- Qui est leur père ?
Ellie ne répondit pas et baissa les yeux.
- C'est le capitaine de l'Arcadia c'est-cela ?
Voyant qu'Ellie s'obstinait à se taire elle reprit :
- Bon, je vais vous expliquez la suite de la procédure. Je me dois de protéger les parents adoptifs en cas de problème. Vous allez devoir remplir un acte juridique qui stipulera votre renoncement à vos droits parentaux.
Le cœur d'Ellie se serra et ses larmes se mirent à couler.
- Je sais que c'est dur Eliza mais il faut en passer par là. Je trouverai de bons parents pour vos enfants, je vous le promets.
- Je pourrai les voir ?
- Ce n'est pas souhaitable. Vous allez déjà beaucoup souffrir au moment de la séparation, si je vous laisse donner vos enfants aux parents adoptifs, vous allez vous effondrer. Croyez-moi depuis que cette loi est passée j'en ai vu des mères effondrées et mon cœur souffre avec elles. Il va falloir être forte Ellie.
- Vous savez le plus bête dans tout cela, c'est que je n'aurai pas dû survivre à mes blessures, avoua-t-elle en pleurant. J'aurai dû mourir. J'ai voulu croire en un rêve stupide et la vie de mes enfants est menacée à présent.
Ellie s'effondra en pleurant sur la chaise. La religieuse regarda les bouts de chou d'Ellie qui regardaient tristement leur maman.
- Vous avez tort, Ellie. C'est parce que vous avez survécu que vos enfants pourront être sauvés.
- Ils étaient avec Ryo et Nynna. J'avais fait un papier qui leur donnait les droits parentaux.
- Mais ce n'est pas pour autant qu'ils auraient porté leur nom et ils auraient été expulsés. Croyez-moi Ellie, cela ne dérange pas ces monstres de faire expulser des enfants qui n'ont plus leurs parents. Je le sais car sur la liste il y a deux cent enfants de moins de dix ans et beaucoup ont perdu leurs deux parents. Vous avez la chance de pouvoir épargner cela à vos petits. Vous pouvez passer la nuit ici, on a des chambres de libre. Vous n'êtes guère en état de conduire. Vous devez vous reposer.
- Comment je vais faire au moment du départ ?
- Ce n'est pas très compliqué, vous prendrez la poussette et vous relèverez la capote au maximum pour que les gardes ne puissent voir à l'intérieur. Vous placerez dedans deux poupées.
- Ça ne marchera pas ! Assura Ellie en riant d'incrédulité.
- Oh que si ! Laissez-moi vous montrez quelque chose !
La religieuse se leva et sortit de l'armoire en chêne une poupée qui ressemblait en tout point à un véritable enfant. La sœur en voyant le visage stupéfait s'exclama :
- Saisissant de réalisme n'est-ce pas ? En plus on a notre propre atelier et on peut faire tous les âges. Croyez-moi, ils n'y verront que du feu !
- C'est incroyable.
Ellie, étonnée prit a poupée, même le poids correspondait.
- On peut les faire sur mesure à la taille et au poids de vos enfants, comme cela tout à l'air vrai.
Ellie leva ses yeux du poupon et sourit à la religieuse qui lui renvoya son sourire. Ellie reprenait espoir.
- Merci infiniment.
La sœur s'approcha d'Ellie et la serra dans ses bras alors que la jeune femme se remettait à pleurer.
Ellie fut emmenée dans une chambre et la directrice commença à préparer les papiers. Ellie plaça ses jumeaux près de son lit et s'allongea. Elle leur caressa la joue et s'endormit en pleurant.
Le lendemain matin, elle alla demander à passer devant le juge et subit ainsi une nouvelle humiliation. La date du départ du vaisseau-cité lui avait été communiquée. Elle n'avait plus que vingt-quatre heures pour sauver ses petits. Elle retourna à l'appartement, prépara ses valises et celles de ses enfants puis elle retourna au couvent. Elle posa les affaires dans le hall et alla voir la directrice. Celle-ci l'attendait.
- J'ai trouvé un couple qui veulent adopter, Arnold et Emily Stewart. Je leur ai dit qu'il s'agissait de jumeaux et ils sont d'accord pour les prendre tous les deux. Vos enfants ne seront pas séparés Ellie.
- C'est une bonne nouvelle, tenta de se réjouir Ellie.
Son âme meurtrie n'arrivait pas à croire que cela arrivait si vite. Elle était bouleversée et la religieuse lui laissa le temps de se ressaisir. Elle savait au combien la situation était atroce.
- A quelle date part le vaisseau-cité ?
- Demain soir, révéla Ellie.
- Je pense que dans ce cas, nous confierons vos enfants à leurs nouveaux parents demain après -midi. Cela vous laissera encore un peu de temps à être avec eux.
- Merci.
Ellie pleurait en silence en jouant avec le petit dauphin en peluche qu'Harlock avait fait acheter pour ses jumeaux avant leur brouille définitive.
- J'ai amené toutes leurs affaires et les jouets aussi, indiqua-t-elle en essuyant ses larmes.
- C'est très bien. Il est temps de signer les papiers Ellie.
- Si vite, protesta-t-elle faiblement.
Les larmes se remirent à couler. Elle n'arrivait pas à se résigner. Tout cela lui faisait tellement mal. A partir du lendemain au soir, elle ne reverrait plus ses enfants. Elle s'approcha du bureau puis elle se laissa tomber sur la chaise. La sœur plaça le papier sur la table et Ellie le lut. Elle était horrifiée à l'idée de devoir le signer. La religieuse posa un stylo devant elle et attendit qu'Ellie signe. Celle-ci avait l'impression que toute force l'avait abandonnée. Elle avait du mal à lever son bras droit et à le poser sur le bureau. Elle prit difficilement le stylo et relut le papier une énième fois. Elle avait l'impression que son cœur allait exploser. Elle signa la feuille et lâcha le stylo juste après anéantie, broyée par le sacrifice qu'elle faisait. La religieuse retira le papier et regarda la jeune maman en silence. La douleur de cette mère lui était insupportable. Elle en avait vu défiler des dizaines depuis que la loi était presque adoptée. Beaucoup d'entre elles avaient anticipé le problème. Mais pour celle qui se trouvait en face d'elle c'était un vrai déchirement comme si en signant cette feuille, elle avait signé son arrêt de mort. Elle le sentait, il n'y avait plus rien qui la raccrochait à la vie. Même l'espoir lui avait été retiré. Ellie la remercia et sortit de la pièce.
Elle retourna dans la chambre avec ses enfants et plaça dans la poussette le dauphin de leur père. Elle ne dormit pas de la nuit. Et la directrice en passant à une heure du matin vit de la lumière qui passait sous sa porte. Elle marqua un temps d'arrêt. Il fallait qu'Ellie dorme mais en même temps c'étaient ses derniers instants avec ses enfants. De quel droit viendrait-elle exiger d'elle qu'elle renonce aussi à cela pour dormir un peu et reprendre des forces face à la journée atroce qui l'attendait. En tant que religieuse sœur Marie-Nicole c'était juré de ne jamais haïr personne mais depuis qu'elle assistait à ce ballet incessant de mères désespérées qui franchissaient les portes du couvent, la haine s'était immiscée dans son cœur. Elle voulait partir loin de tout cela.
L'après-midi arriva trop vite aux yeux d'Ellie et lorsque sœur Marie-Cécile vint la prévenir que c'était l'heure, elle vit Ellie défaillir. Elle la rattrapa avant que sa tête ne heurte le sol et tamponna ses tempes à l'eau froide jusqu'à ce que celle-ci retrouve ses esprits. Ellie épuisée se leva difficilement et la suivit mais elle ne fut pas elle qui fut autoriser à promener ses enfants dans leur poussette, ce fut la religieuse qui s'en chargea. Elle emmena Ellie jusque devant la porte de la pièce où l'attendait sœur Marie Nicole. La religieuse poursuivit son chemin et attendit qu'Ellie entre dans la salle avant d'entrer dans l'autre pièce. Celle dans laquelle entra la jeune maman était étroite et un pan de mur était masqué par un rideau. La directrice lui sourit tristement.
- Vous êtes sûre de vouloir assister à cela ? S'enquit la religieuse soucieuse face à l'état d'abattement de la jeune femme.
- Oui, je veux voir les parents, affirma-t-elle d'une voix blanche.
La religieuse ouvrit le rideau et Ellie put voir les parents à travers la vitre sans tain. Sœur Marie-Cécile entra à son tour dans la pièce où se trouvait Ellie. Ellie tremblante posa les mains sur la glace. Elle se sentait mourir de secondes en secondes en regardant ses enfants être pris dans les bras par une autre femme qu'elle. Ses larmes coulèrent en silence. Les parents avaient l'air très gentil. Ils étaient heureux et en admiration devant ses enfants. Mais les jumeaux, eux, étaient moins heureux, ils se mirent à pleurer et Ellie en les entendant s'effondra contre la vitre en pleurant toutes les larmes de son corps. Son âme déchirée lui commandait d'aller récupérer ses enfants au plus vite mais elle savait qu'elle ne devait pas. Si elle voulait qu'ils vivent elle devait accepter ce sacrifice. Sœur Marie Nicole s'approcha d'elle et la serra contre elle en espérant l'aider un peu. Sœur Marie Cécile ne put contenir ses larmes. Les jumeaux finirent par se calmer et ils furent placer dans leur nouvelle poussette puis la petite famille quitta la pièce puis le couvent.
- Mes bébés, gémissait Ellie en pleurant, pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? Pourquoi je dois subir cela ?
Ellie glissa jusqu'au sol, elle n'avait plus de force.
- Ellie, il faut vous ressaisir mon enfant, il faut poursuivre le plan jusqu'au bout. Rappela la sœur. Sœur Marie-Cécile, préparez la poussette, Eliza n'est pas en état de le faire !
La sœur obtempéra et Sœur Marie-Nicole tenta de calmer les pleurs d'Ellie.
- Je suis tellement désolée mon enfant, s'excusa-t-elle en la tenant dans ses bras. Reprenez courage, il vous reste encore un ultime acte à faire pour vos petits.
Ellie pleura pendant plus d'une heure sans s'arrêter, bercer par la religieuse qui espérait la calmer. L'heure du départ approchait et Ellie allait devoir se rendre sur le lieu du décollage du vaisseau-cité. Elle essuya ses larmes et prit une aspirine. Sœur Marie Cécile l'aida à préparer sa voiture et Ellie se rendit au sud de la capitale, dans le plus grand spatio-port d'Amos où le vaisseau-cité était préparé pour le décollage.
Les anciens esclaves de Sylvidra avaient été transportés par le Liberté et le Victoire depuis l'îlot de l'ombre morte. Yattaran et Kei, impuissants assistaient à l'embarquement des Mazones à bord du vaisseau cité. Le couloir de départ était encadré par deux colonnes de militaires armées. Aucune fuite n'était possible. Il y avait aussi beaucoup de militaires près du spatio-port.
Ellie se gara assez loin et prépara la poussette. Elle appuya sur le bouton qui mettait en route les poupées et des gazouillis de bébés se firent entendre. Les poupées étant en fait de petits automates programmés, elle vit les membres des poupées s'agiter de manière aléatoire donnant l'illusion d'enfant qui s'agitait un peu dans leur landau. Ellie prit ses bagages. D'une main elle tenait la poussette et de l'autre elle tirait ses bagages à roulettes. Elle avança dignement, le visage fermé. Aucune émotion ne se manifestait sur son visage. Si les militaires avaient croisés son regard, ils auraient vu que la vie avait abandonné le corps d'Ellie. Elle traversa le bâtiment et arriva face au couloir d'embarquement. Elle avança droite comme un i, sans regarder personne.
Kei et Yattaran la virent et se précipitèrent mais ils furent violemment repoussés par les militaires.
- Ellie ! Hurla Kei.
Ellie marqua un temps d'arrêt en reconnaissant la voix de son amie puis elle repartit.
- Ne pars pas ! Insista Kei en se débattant.
Les militaires ceinturaient les deux lieutenants. Yattaran avait beau jurer comme un charretier, hurlant aux militaires de le laisser passer, frappant pour se dégager, rien n'y fit, il resta bloqué et assista impuissant au départ de la famille de son capitaine. Ellie arrivée près de l'entrée du vaisseau-cité fut très surprise de trouver sœur Marie-Nicole. Elle s'arrêta à sa hauteur et lui sourit.
- Vous venez me dire au revoir ? S'enquit-elle.
- Non Eliza, je pars avec vous.
- Vous savez que c'est un voyage sans retour ma sœur ?
- Je sais. Je pense que la parole de Dieu doit être entendue dans tout l'univers, c'est pourquoi je me suis proposé pour cette grande aventure, affirma-t-elle.
- Ne serait-ce pas plutôt...Se désola Ellie.
La sœur lui fit signe de se taire et acquiesça. Ellie se retint de pleurer et les deux femmes montèrent à bord. Les portes se refermèrent et le vaisseau se prépara au décollage. Les militaires relâchèrent les deux lieutenants qui se précipitèrent vers la piste d'envol.
Le vaisseau décolla sous les yeux des deux lieutenants et Kei s'effondra au sol. Elle n'arrivait pas à croire à ce qu'il se passait. Normalement le capitaine avait prévu de cacher Ellie et ses enfants dans l'îlot le temps de régler cette affaire et au lieu de cela elle partait en exil. Le vaisseau quitta rapidement l'atmosphère d'Amos et s'élança dans la mer d'étoiles.
Le duc de Péhant avait soigneusement préparé son affaire. En arrivant chez lui, après le petit plaisir qu'il s'était offert avec le capitaine de l'Arcadia, il reçut un appel lui apprenant que la loi était passée. Il ordonna alors de ne prévenir Ryo Kimura que deux jours plus tard. Il était temps que ces êtres inférieurs comprennent que leur règne était terminé. De plus il fit filtrer tous les appels qui parvenaient au chef du gouvernement. Nynna Kimura étant bloquée en tant que première dame sur Pyros à assister à l'inauguration d'un nouveau musée, après avoir prévenu Ellie, elle tenta d'entrer en contact avec son époux mais sans succès, un espion se chargeant de filtrer constamment ses appels, allant jusqu'à même mettre hors service la ligne personnelle du couple. Nynna se retrouvait impuissante, Ellie se retrouvait seule et elle savait qu'une catastrophe ne manquerait pas d'arriver, elle craignait le pire pour sa meilleure amie et ses deux petits jumeaux si jeunes, si innocents. Elle ne dormit de la nuit après qu'elle eut appris que la loi était passée, elle avait multiplié les appels puis à bout de nerfs elle s'était évanouie. Un médecin vint en urgence et diagnostiquant un stress intense, il la mit sous calmant. L'espion chargé de la surveillance observait ravi à la mise hors service de la première dame. A présent, plus personne n'empêcherait l'aboutissement du plan du duc de Péhant. Ryo quant à lui reçu un faux message indiquant que les députés n'avaient pas réussi à se mettre d'accord et il poursuivit son travail.
Deux jours plus tard, le texte adopté arriva sur le bureau de Ryo qui faillit avoir une attaque en le lisant. Il se précipita hors de son bureau, prit son véhicule et partit en trombe à l'appartement d'Ellie. Il se fit accompagner du gardien et frappa à la porte. Personne ne répondit. Le cœur de Ryo battait la chamade. Il ne fallait surtout parce qu'Ellie vienne à embarquer. Si cela venait à se faire, Harlock ne reverrait jamais la femme qu'il aimait et ses enfants. Il ordonna au gardien d'ouvrir. Il entra paniqué et fouilla toutes les pièces. Les affaires de la jeune femme ainsi que celles des enfants avaient disparues.
- Peut-être qu'Harlock les a déjà embarqués, espéra-t-il en silence tout en essayant de calmer son rythme cardiaque.
Il prit le communicateur et appela le portable d'Harlock. Celui-ci était injoignable. Il contacta l'académie où le directeur fut ravi de lui apprendre que conformément aux directives de l'assemblée, Eliza Zone avait démise de son poste et qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où elle se trouvait. Il coupa la communication et Ryo, de rage, explosa l'appareil contre le mur.
- Mon Dieu, Ellie ! Se désola-t-il alors que ses larmes se mettaient à couler.
Il pleura quelques minutes. Il angoissait à l'idée de ce qu'avaient pu devenir la jeune femme et de ses enfants. Il retrouva son calme et commença à réfléchir. Il prit son portable et appela le ministère de l'intérieur.
- Mat, j'ai besoin que tu lances un mandat de recherche pour Eliza Zone ! Ordonna-t-il.
- Pour quel motif ?
- On s'en fout ! Trouve n'importe quoi !
- Ecoute, on ne peut pas faire cela, les aristos vont nous tomber dessus. On ne peut pas lancer un mandat juste pour que tu retrouves une amie !
- Fais-le !
- Les aristos vont le bloquer, ce mandat ! Insista Mat.
- Je te dis de le faire ! Explosa-t-il.
La nouvelle du mandat arriva jusqu'au duc de Péhant dont le visage s'élargit d'un immense sourire en apprenant que Ryo Kimura était complètement paniqué à l'idée que l'amie de sa femme se retrouve à partir en exil. Ryo se rendit à l'appartement d'Adrian Moore et celui-ci vint lui ouvrir en caleçon et à moitié endormi.
- Qu'est-ce qu'il t'arrive Ryo ? Demanda-t-il en baillant et en se grattant la tête tout en allant dans le salon.
Ryo le suivit et verrouilla la porte derrière lui.
- La loi a été votée il y a deux jours !
- Harlock est au courant ?
- Je n'en sais rien et je n'arrive pas à le joindre.
- Il l'a peut-être déjà embarquée, supposa Adrian.
- Tant que je n'en ai pas la certitude, pour moi elle est disparue.
- Comment ça disparue ! S'exclama Adrian enfin réveillé.
- Elle a perdu son travail et elle a vidé son appartement de ses affaires et de celles de ses gamins.
- Peut-être qu'elle se cache.
- Sans faux papiers et une puce falsifiée en elle, elle ne s'en sortira pas. Il faut la retrouver.
- Et si elle est déjà partie ?
- J'ai eu la liste des affectations par vaisseaux ce matin, elle doit embarquer dans le vaisseau-cité avec les anciens esclaves de Sylvidra, révéla Ryo.
- Pourquoi ils ne l'ont pas mise avec les humains ?
- Je n'en sais rien ! Hurla Ryo paniqué. Si Harlock la perd...
- Qu'est-ce que tu veux de moi ? S'enquit Adrian fermement décidé à aider son ami.
- Il faut que tu surveilles le spatio-port et que tu l'emmènes si elle se présente pour l'embarquement.
- Très bien je m'habille et je file. Quand doit-elle embarquer ?
- Ce soir !
- Oh bon sang Ryo ! Angoissa Adrian Moore
- Je sais, c'est très juste mais il faut qu'on n'y arrive.
- Comment se fait-il que tu n'aies été averti qu'aujourd'hui ? L'interrogea-t-il tout en passant son pantalon.
- Parce que ces salopards d'aristos ont gardé l'information pour eux et que les démocrates qu'ils ont corrompus se sont bien gardés de revendiquer qu'ils nous avaient trahis ! Ragea Ryo.
-Mais comment ont-ils pu bloquer une telle information ? Rien n'a filtré ? S'exclama Adrian abasourdi.
-Il faut croire que ces salopards nous bouffent déjà de l'intérieur, il n'y a que comme ça qu'ils ont pu réussir leur coup.
-On a été trahi et pas que par les démocrates de l'Assemblée interstellaire, réalisa Adrian
Les deux hommes sortirent rapidement de l'appartement puis ils se séparèrent. Ryo devait retourner au siège du gouvernement, son absence prolongée risquait d'offrir aux groupes de pression de quoi répandre les rumeurs les plus folles. Adrian fonça jusqu'au spatio-port qui semblait être très calme. Il espérait que Ryo tiendrait bon et que l'assemblée n'obtiendrait pas que le gouvernement envoie l'armée pour s'assurer que toutes les personnes embarquent. Il se rendit au bar et se plaça à la table qui se trouvait sur la plate-forme qui surplombait le hall d'embarquement. Il passa toute l'après-midi et, brusquement, à la nuit tombante, des dizaines de camions transportant des militaires se garèrent devant le spatio-port. Ils se répartirent rapidement dans le bâtiment. Adrian ne comprenait pas, pourquoi les militaires étaient venus. Il regarda les écussons des vestes et vit le symbole d'une milice privée. Il quitta précipitamment le café puis il téléphona à Ryo pour lui signaler le problème. Ryo quitta le siège du gouvernement en trombes à la grande surprise des autres membres du conseil présents pour une réunion importante. Ryo grilla une dizaine de feux rouges et se fit photographier par plusieurs radars à cause de sa vitesse excessive. Tout en roulant, il s'amusait à compter, les points de permis de conduire qui étaient en train de sauter pendant qu'il filait vers le spatio-port. Lorsqu'il arriva, il en était à moins trente points, sachant que son permis à la base n'en disposait que de douze il comprit qu'il était bon pour circuler à vélo pour le restant de ses jours.
Alors que Ryo fonçait vers le spatio-port, Adrian avait tenté de se placer pour pouvoir récupérer Ellie mais les miliciens avaient complètement envahi les lieux. Il ne put que se désespérer en voyant Ellie passer les contrôler et avancer vers le vaisseau. Ryo en arrivant devant le spatio-port fut un peu juste au niveau du freinage et emboutit le camion garé devant lui. Un milicien en colère descendit du véhicule et vint l'apostropher mais en voyant le regard enragé du conducteur, il recula bien sagement. Ryo avança à grand pas à travers le hall et passa les contrôles sans s'arrêter. En entendant les moteurs du vaisseau s'allumer, il se mit à courir et s'arrêta net à la sortie en voyant le vaisseau-cité s'envoler et en entendant Kei hurler le nom d'Ellie. Il s'appuya horrifié contre la paroi vitrée et resta ainsi plusieurs minutes pour reprendre son souffle. La milice repartit et Adrian le rejoignit.
- Elle est à bord ? Demanda Ryo qui espérait tant que ce ne soit pas le cas.
- Oui. Harlock ne l'a pas récupérée.
Ryo en colère explosa du pied la vitre de sécurité et repartit en trombe du spatio-port. Il reprit son véhicule et fila vers le château d'Harlock. Pour que le capitaine ne soit pas intervenu c'était qu'il devait y avoir un problème grave. Il passa chercher son père car il avait très peur de la réaction du capitaine en apprenant cette nouvelle.
Il se gara devant le perron et monta les escaliers quatre à quatre. Il sortit le double qu'Harlock lui avait fourni. Il ouvrit la porte puis entra suivi par son père. Le château semblait désert, il y avait juste un filet de lumière qui s'échappait du salon. La porte étant entrebâillée, Ryo la poussa et entra. Il trouva Harlock sur le canapé, les jambes repliées en train de boire un verre de red bourbon.
- Hans ? Appela-t-il.
Harlock ne réagissait pas. Il l'appela à nouveau mais il n'eut aucune réponse.
- Papa, on a un problème. Il faut que tu l'examines ! Ordonna-t-il à son père qui était derrière lui.
Le docteur Kimura s'approcha et regarda Harlock. Il s'accroupit devant lui. Il planta son regard dans le sien. L'œil du capitaine semblait vide, légèrement vitreux. Il posa sa main sur la carotide du capitaine. Le pouls était rapide.
- Hans ? Vous me reconnaissez, je suis le docteur Kimura, le papa de Ryo. Vous, vous rappelez Ken Chen ?
L'œil d'Harlock réagit enfin et se posa sur le docteur.
- Est-ce que ça va capitaine ? Insista le médecin.
- Oui. Je vais bien, répondit-il d'une voix faible.
Ryo en entendant le capitaine s'exprimer de cette manière, s'approcha inquiet.
- Qu'est-ce qu'il a ?
- Je ne sais pas. Il a l'air hagard, son pouls est rapide et il fait de la température, indiqua-t-il en plaçant le thermomètre digital dans l'oreille d'Harlock.
- Ce n'est pas normal, il est trop docile, s'inquiéta Ryo.
- Pourquoi ?
- Normalement il ne laisse jamais un médecin l'approcher même le doc de l'Arcadia garde ses distances avec lui. Il ne le soigne que quand c'est très grave.
- Hans ? Appela à nouveau le docteur pour que l'œil d'Harlock se pose à nouveau sur lui. Quel jour sommes-nous ?
- Lundi.
- Non, Hans on est jeudi soir. Vous êtes comme ça depuis lundi ?
Harlock but une gorgée et ne répondit pas.
- Bon sang qu'est-ce qu'il a ? Paniqua Ryo
- Je ne suis pas sûr mais je crois qu'il est en état de choc. Qui plus est cette fièvre m'inquiète beaucoup, elle ne peut avoir été causée que par une infection mais il n'a pas l'air d'avoir de blessures, à part quelques marques aux mains. Indiqua le médecin. Il faudrait que je le déshabille pour l'examiner.
Ken Kimura releva la manche du bras droit d'Harlock et lui fit une injection pour aider un peu son organisme à réagir.
- Vous savez où est Ellie ? S'enquit le médecin en faisant l'injection.
- Elle est chez elle, dans son appartement, au musée, affirma faiblement le capitaine.
- Elle n'est pas chez elle capitaine, soutint Ken en mettant un pansement sur la zone qu'il avait piquée.
- Elle n'est pas venue te voir ? S'étonna Ryo espérant qu'Ellie avait fait une ultime tentative.
- Je l'ai vue à l'académie.
- Et tu ne la pas revue après ? Insista Ryo.
- Je ne sais pas...
Harlock réfléchit mais le mal de crâne qui frappait contre ses tempes l'empêchait de se souvenir.
- Je ne me rappelle pas docteur.
- Il faut l'emmener à l'hôpital, c'est clair qu'il y a un problème grave, décida Ken.
- On passe au spatio-port avant ! Je veux savoir pourquoi il n'a pas planqué Ellie comme convenu, donc il va falloir le secouer un peu.
- Dans son état c'est de la folie ! S'il explose on n'arrivera peut-être pas à le contenir !
- On prend le risque ! Décida Ryo.
Ryo retourna dans l'entrée et récupéra le long trench-coat blanc que le capitane mettait pour le rejoindre au bar en relevant le col. Il s'approcha d'Harlock et lui tendit le manteau. Harlock regarda le manteau, il n'avait aucune envie de sortir, il était bien ici, loin des gens, au calme.
- On va voir Ellie ! Mentit Ryo pour le faire réagir.
- Ryo ! Gronda le médecin.
Harlock se leva et passa le manteau difficilement. Ken était très inquiet. Il était clair qu'il fallait emmener le capitaine de toute urgence à l'hôpital. Les trois hommes quittèrent le château. Harlock s'installa à l'arrière et le médecin se plaça à côté de lui. Ryo roula beaucoup plus calmement. Il observait Harlock grâce à son rétroviseur et il était clair que le capitaine paraissait être vraiment ailleurs. Il se gara devant le spatio-port et il fit descendre Harlock. Ils allèrent tous les trois dans la zone de la sécurité et Ryo expulsa les hommes qui surveillaient les moniteurs vidéo des caméras de surveillance. Il sélectionna l'enregistrement de la caméra qui était directement tournée vers la zone d'où avait décollé le vaisseau-cité. Il remonta en arrière puis le bascula sur l'écran principal. Il lança la vidéo et Harlock s'approcha. Il ne comprenait pas ce qu'il voyait. Il voyait la femme qu'il aimait avancer avec la poussette de leurs enfants vers le vaisseau-cité puis celui-ci décoller quelques minutes plus tard.
- Non, c'est impossible, Ellie est chez elle, Bégaya-t-il.
- Elle n'est pas chez elle Hans ! Elle est partie dans le vaisseau-cité avec les anciens esclaves de Sylvidra ! Insista Ryo.
Comme le capitaine n'arrivait pas à réaliser il remit la séquence depuis le début.
- Ce n'est pas une bonne idée Ryo, soutint Ken, il faut qu'il voie un médecin de toute urgence !
Il lança la séquence et Harlock la stoppa au moment où Ellie discutait avec la sœur. Il zooma sur la poussette et ce qu'il vit lui glaça le sang.
- Ce ne sont pas mes bébés qui sont dans la poussette, paniqua Harlock. Où sont mes bébés ?
Ryo et Ken Kimura s'approchèrent et constatèrent qu'il y avait des poupées en guise de bébés. Harlock s'adossa contre le mur. Pourquoi Ellie était-elle partie ? Une violente douleur dans le crâne lui arracha des gémissements plaintifs et il se prit la tête entre les mains. Il voyait trouble, une crise de douleurs venant de ses entrailles le plia en deux pendant un instant, le rendant incapable de bouger.
- Hans ! S'inquiéta le médecin en entendant cela
Il s'approcha et sortit son téléphone.
- Je t'avais dit qu'il fallait l'emmener à l'hôpital, reprocha Ken à son fils.
La mémoire commençait à lui revenir, la fameuse soirée dans le bar, le duc de Péhant et Ellie qui était venue le voir pour lui demander de reconnaître leurs enfants parce que la loi était passée. Il se rappelait lui avoir claqué la porte au nez puis le brouillard. Il sentit la colère envahir son cœur. Comment avait-il pu la laisser tomber comme cela ! Elle était partie et ses bébés avaient disparu. Il poussa un grognement violent. Le docteur se jeta sur sa trousse et prépara de toute urgence une piqûre de calmant.
- Toi et ton plan à la con ! Explosa Harlock en se jetant sur Ryo.
Il le saisit à la gorge et le docteur le poignarda dans le bras avec la seringue puis il appuya sur le piston. Le produit entra dans le bras et Harlock envoya valser le médecin avec son bras où se trouvait encore la seringue. Le docteur heurta violemment le mur et s'écroula au sol. Le produit étant à action rapide, le capitaine sentit ses forces l'abandonner. IL relâcha la gorge de Ryo et s'effondra au sol.
- J'appelle une ambulance, décida le docteur en sortant son portable.
- Non ! On va l'emmener nous-mêmes voir ton pote le docteur Sanders ! Il ne faut pas que les aristos sachent que c'est nous qui l'avons emmené à l'hosto ! Ordonna Ryo.
Le docteur s'inclina en râlant et ils transportèrent Harlock tant bien que mal jusqu'à la clinique. Ken pendant le trajet contacta son ami en lui demandant de l'attendre avec des gens de confiance car il lui amenait quelqu'un de très important. Il lui soutint que personne ne devait savoir qu'ils étaient venus.
Ryo se gara à l'abri des regards à l'arrière de la clinique. Le docteur Sanders arriva avec un lit d'hôpital sur roulettes poussé par une infirmière. Le docteur Sanders était un vieux monsieur à barbe blanche qui adorait le golf, il était un chirurgien de talent, d'une grande bonté, c'était d'ailleurs pour ça qu'il se chargeait d'opérer les enfants malades, ceux-ci en voyant son doux sourire de grand-père jovial étaient rassurés et leur guérison se déroulait par conséquent dans les meilleures conditions possibles. Lorsqu'il vit le patient qu'on lui amenait, il ouvrit des yeux grands comme des soucoupes et il aida les deux hommes à le mettre sur le lit. Ils entrèrent précipitamment dans une salle de soins où l'infirmière commença à déshabiller le capitaine. Ryo et son père furent invités à patienter dans le couloir. L'infirmière en arrivant au sous-vêtement eut un temps d'arrêt. Elle appela le médecin qui regarda à son tour. Harlock ne portait plus qu'un simple slip et le médecin remarqua le bleu sur la joue du capitaine, les marques sur les poignets, les genoux et les chevilles d'Harlock. Il ordonna à l'infirmière de retirer le slip. Il tourna le capitaine sur le côté et pendant que l'infirmière le tenait dans cette position, il mit des gants puis il prit une caméra miniature. Il alluma le moniteur et fit glisser la caméra doucement dans la zone blessée. Il termina l'examen puis fit une prise de sang à son patient. Il ordonna ensuite à l'infirmière de soigner la plaie. Il plaça le capitaine sur le ventre puis sortit. Il alla directement voir les deux hommes.
- Vous devez partir, je vais devoir prévenir les flics ! Indiqua-t-il sèchement.
- Quoi ? S'étonnèrent le père et le fils.
- Votre ami a été victime d'un crime, je dois prévenir la police, gronda-t-il.
- Ecoute lorsque je l'ai vu il était en état de choc et un peu hagard, indiqua Ken.
- Tu veux savoir pourquoi ?
- Qu'est-ce qu'on lui a fait ? S'inquiéta Ken.
- Il a été violé.
- Quoi ? S'étonna Ken abasourdi.
- Il a des traces de coups violents au niveau des côtes, du dos, des abdominaux ainsi qu'au visage. Il a des traces de liens au niveau des poignets, des genoux et des chevilles. Et il souffre de multiples déchirures anales. Celui qui lui a fait cela est une vraie brute. Et vu le gabarit d'Harlock et le tien ou celui de ton fils et votre personnalité à tous les deux, je sais que ce n'est pas vous qui avez fait cela.
Ryo n'arrivait pas à croire à ce qu'il entendait. Harlock était resté bloqué à la journée de lundi et il ne comprenait pas pourquoi. Soudain il se rappela cette fameuse soirée où le duc de Péhant avait fait irruption dans le bar. C'était lundi soir. Le duc avait le physique pour le faire.
- Oh non ! S'exclama Ryo horrifié.
Il sentait une envie de vomir lui monter à la gorge et il rendit son repas dans la poubelle de bureau qui était à côté de l'accueil. Il s'essuya les lèvres puis il murmura :
- Il ne voudra pas porter plainte.
- Ca je m'en doute. Les gars victimes de ce genre de choses portent très rarement plainte. Ils ont peur de la réaction des gens. Mais je ne peux pas fermer les yeux sur un crime sexuel. Je vais devoir contacter l'unité chargée de ce genre d'affaires.
- Il était bien en état de choc alors, comprit Ken alors que les larmes lui montaient aux yeux.
- Et je pense qu'il a chopé une bonne infection dû au fait qu'il n'a pas été soigné tout de suite.
- Tu as ce qu'il faut pour...
- Oui, ne t'inquiète pas ! Maintenant partez !
- Je peux le voir, supplia Ryo
- Non, l'infirmière est en train de le soigner.
Ken prit son fils par le bras et l'emmena. Ryo tituba jusqu'à son véhicule et eut du mal à ouvrir la portière. Ken l'observait. Son fils allait très mal. Ryo déposa son père chez lui puis il rendit au spatio-port pour récupérer l'enregistrement. Il retourna ensuite au siège du gouvernement et alla dans la salle des communications. Il prit l'enregistrement et le fit défiler jusqu'à ce qu'il voie Ellie discuter avec la sœur. Il nettoya au maximum la bande son puis il poussa les voix au maximum. Ellie connaissait cette religieuse et leur discussion énigmatique l'intriguait. Il sortit un duplicata numérique du visage de la sœur puis il l'entra dans le logiciel d'identification faciale. Il s'assit. Il y en avait sûrement pour plusieurs heures de recherche.
Il patienta jusqu'au petit matin en pensant à Harlock et à ce qu'il avait enduré à cause de lui. Il fallait retrouver ses petits de toute urgence avant qu'il ne finisse complètement détruit par sa faute. Ses larmes se mirent à couler. Comment avait-il pu le laisser seul avec le duc ! Pourquoi n'est-il pas venu plus tôt pour s'assurer qu'Harlock allait bien ! Il s'en voulait tellement.
« Décidément, comme ami je n'assure pas, pensa-t-il en se remémorant la supplique d'Harlock le soir du mariage de Ryo. Il ne voulait rien qu'une nuit avec elle et je la lui ai refusée ! Il voulait juste lui dire la vérité ce qui aurait évité cette catastrophe. »
Il s'effondra en larmes sur le pupitre. Alors que le soleil se levait lentement illuminant les baies vitrées de sa lumière orange, l'ordinateur finit par donner le nom de la religieuse et le couvent dont elle dépendait. Il enregistra sur sa tablette les données puis il alla à la clinique.
Il était près de neuf heures lorsqu'il se glissa à l'intérieur par la porte de derrière. Il vit les deux policiers quitter la chambre du capitaine. D'après leur attitude, il comprit qu'Harlock avait probablement refusé de porter plainte. Il attendit qu'ils fussent suffisamment éloignés puis il se glissa dans la chambre. Il trouva un Harlock qui l'accueillit avec un regard noir.
- Qu'est-ce qui t'as pris de m'emmener à l'hôpital hier soir ? Cracha-t-il.
- Tu étais gravement malade, se justifia Ryo en baissant la tête honteux, il fallait que tu voies un médecin.
Il observa Ryo. Celui-ci embarrassé gardait les yeux baissés et une larme roula sur sa joue.
- Parce qu'en plus cet imbécile de médecin ne sait pas se taire ! Ragea Harlock. Le secret médical il en fait quoi!
- Hans, je... Commença Ryo en levant les yeux et en pleurant.
- Stop, le coupa Harlock. Je veux savoir où est parti le vaisseau-cité !
- Je te donnerai les indications nécessaires, promit Ryo sans cesser de pleurer mais je crois que le plus important ce serait de retrouver tes enfants.
- Et je fais comment ? Eructa le capitaine. Je suppose qu'Ellie ne t'a rien dit !
- J'ai identifié la religieuse à laquelle elle parlait avant d'embarquer, indiqua-t-il. Elle était au couvent de la Rédemption.
- Formidable ! Se moqua Harlock.
- Attends. Ce couvent accueille les filles mères des familles aisées qui désirent cacher certaines naissances.
En entendant ces mots Harlock vira le drap qui masquait sa nudité et prit ses vêtements placés sur la chaise à côté de son lit. Ryo sentit son cœur se serré en voyant les meurtrissures dans le dos d'Harlock et il se dit qu'il avait dû endurer un véritable calvaire. Il se remit à pleurer et essaya de contenir ses larmes. Il sortit et attendit sagement le capitaine.
Harlock se rendit à l'accueil où il signa les papiers pour sa sortie puis il prit l'ordonnance du médecin. Il fit un signe de tête impérieux à Ryo et celui-ci lui emboîta le pas. Ils se précipitèrent à la voiture. Ryo prit la direction du couvent. Les religieuses en voyant deux hommes qui voulaient parler à leur directrice hésitèrent puis en entendant le nom du capitaine elles les firent entrer. Une jeune sœur, impressionnée par la carrure du capitaine, les mena au bureau de la directrice et ce fut sœur Marie Cécile qui les accueillit.
- Que puis-je faire pour vous messieurs ? Demanda-t-elle en souriant.
- Est-ce que cette femme est venue vous voir ? S'enquit Ryo en montrant une photo d'Ellie
Harlock l'observa pendant qu'elle regardait la photo.
- Cela ne me dit rien, affirma-t-elle.
- Vous savez que c'est un pêché ma sœur de mentir, menaça le capitane. Vous connaissez cette femme !
- Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ? S'indigna la sœur.
- Est-elle venue avec des jumeaux, une petite fille et un petit garçon ? Insista Harlock d'une voix dure.
- Du calme Hans, supplia Ryo. Ecoutez, il s'agit de ses enfants.
- Dans ce cas pourquoi ne les a-t-il pas reconnus ? S'enhardit la sœur qui se rappelait la douleur d'Ellie.
- Je ne pouvais pas, avoua Harlock.
- Dieu et votre ancienne amante ont veillé sur eux à votre place !
- Où sont mes enfants ? Eructa le capitaine.
- Eliza Zone est venue nous voir parce que vous refusiez de reconnaître les jumeaux. Elle a choisi de les abandonner pour les protéger. Ils ont été adoptés.
- Où sont-ils ?
La sœur en voyant le regard suppliant d'Harlock fut troublée.
- Je ne sais pas. Sœur Marie Nicole qui s'est chargée de cette adoption particulière s'est embarquée sur le même vaisseau que la mère de vos jumeaux. Elle a détruit tous les dossiers en partant.
Harlock pâlit brusquement et s'effondra contre le mur. Il venait de comprendre qu'il ne reverrait jamais ses jumeaux. Ses larmes se mirent à couler.
- Ils sont dans une gentille famille. Des parents aimants. Si vraiment vous ne pouviez pas les reconnaître, alors Eliza n'avait pas le choix et elle a pris la bonne décision. Je n'oublierai jamais son déchirement lorsqu'elle a vu ses petits partir avec leurs nouveaux parents. C'est une femme courageuse, dont le cœur est bon et généreux.
- Est-ce qu'elle leur a confié des jouets ou des peluches ? L'interrogea Hans.
- Oui, elle avait tout ramené et les parents ont emmené les jouets avec eux. C'est mieux pour l'enfant d'être au milieu de choses qui le rassurent, de son environnement d'origine.
- Ce qui aurait été mieux pour eux c'étaient de rester auprès de leur mère ! Ragea Harlock.
- Elle a fait ce choix difficile et cruel pour ses enfants ! Elle était seule ! Elle n'avait plus le choix si elle voulait que ses enfants survivent ! Rappela la sœur en colère.
- Vous avez dit qu'ils ont pris tous les jouets, se calma brusquement Harlock.
- Oui.
- Est-ce qu'il y avait un assez gros dauphin en peluche.
- Oui, un très joli dauphin, se rappela la sœur en souriant.
- Merci ma sœur.
Il sortit ensuite du bureau et Ryo le suivit après avoir salué la directrice. Harlock marchait vite et il attendit que Ryo le rejoigne à la voiture. Etrangement il paraissait plus détendu.
- On dirait que tu as appris une bonne nouvelle, hésita Ryo.
- Le dauphin en peluche que je t'avais demandé d'aller me chercher pour eux lorsque l'on préparait les vaisseaux sur Amos, tu t'en rappelles ?
- Vaguement, reconnut Ryo.
- Il est équipé d'une puce de géolocalisation. On peut les retrouver Ryo.
- Attends, il y en a au minimum pour des mois à balayer toute la planète.
- Je te le confirme ! Tu vas t'y coller ! Tu as intérêt à me retrouver mes gamins sinon je te tue !
- Et toi qu'est-ce que tu vas faire ?
- Vu que le duc apprécie ma compagnie je vais m'arranger pour lui suggérer de retrouver Sylvidra. Je lui ferai croire que je veux me venger. Ce qui n'est pas faux mais on commencera les recherches par l'endroit où est parti le vaisseau-cité. Et il vaudrait mieux pour toi que mon Ellie soit vivante sinon...Menaça Harlock.
- Tu me tues, comprit, se rendit Ryo.
