L'attente lui était insupportable. Non longtemps après avoir raccroché avec Abbott, Jane avait déjà terminé de préparer ses affaires et faisait les cent pas dans son salon. Il aurait bien voulu sauter dans un taxi pour l'aéroport mais son avion ne décollait pas avant plusieurs heures. Dehors, la nuit régnait, calme et sombre. Aucun bruit ne venait perturber la quiétude du quartier. Au loin, le miaulement d'un chat se fit entendre et le félin apparut peu après dans la rue en face de la maison de Patrick Jane. « Chat noir. », songea ce dernier, « Mauvais présage ».
En le voyant s'éloigner tranquillement dans les ténèbres, Jane secoua la tête. « Allons, ne sois pas stupide, ce n'est qu'un chat. ». Mais plus il essayait de se persuader que tout irait bien, plus l'angoisse qui lui tenaillait le ventre depuis la veille étendait son emprise sur lui. Il décida à la fin de se préparer un thé. Une fois l'eau chaude, il s'assit sur une chaise près de la fenêtre, posa la tasse brûlante sur la table et attendit.
Quatre heures du matin sonnèrent au clocher d'une église toute proche, ce qui mit fin à la rêverie de Jane. Son breuvage était à présent glacé et le chat noir était revenu se poser sur la clôture du jardin des voisins d'en face. Pour l'heure, il était bien trop préoccupé à se lécher les pattes pour s'apercevoir que quelqu'un l'observait. D'un bond, Patrick Jane s'arracha à sa contemplation et attrapa son téléphone. À l'autre bout de la ville, Jason Wylie décrocha.
« Allô ? », parvient-il à articuler d'une voix ensommeillée.
« Jason ? C'est Patrick Jane. »
« Il est quatre heures du matin. »
« Je sais. », s'excusa Jane, « mais c'est très important. »
« Y'a intérêt. », grogna Wylie en se frottant les yeux.
« J'ai besoin que vous me trouviez tout ce que vous pouvez sur l'agent spécial Marcus Pike. »
« Pike ? Comme l'ex-copain de Lisbon ? »
« Lui-même. », répondit Jane d'un ton amer, « Trouvez-moi tout ce qui semble étrange ou anormal, la moindre petite chose sur son passé, sa famille, ses amis, ses anciennes affaires, ses collègues, ses… »
« J'ai compris, Jane. », le coupa Jason, « Pike. Tout sur lui. Je peux vous demander pourquoi ? »
« C'est très important. », répéta Jane, éludant la question, « J'ai aussi besoin de votre entière discrétion. Personne ne doit être au courant, d'accord ? Personne. »
« Pike. Tout sur lui, personne au courant. », récapitula le jeune homme, « Très bien, je m'y mets de suite. Ce n'est pas maintenant que je vais me rendormir et vous m'avez intrigué. »
Il avait en réalité bien d'autres questions à poser au consultant mais il avait compris que Jane ne lui dirait rien. Après que ce dernier l'ait remercié, il raccrocha et alluma son ordinateur. Si Jane voulait que personne ne soit au courant, mieux valait qu'il fasse ses recherches chez lui. Ainsi, lorsqu'il aurait besoin d'accéder aux bases de données ultraconfidentielles du FBI, il n'y avait aucun risque que quelqu'un l'épie. « L'un des seuls avantages de vivre seul », songea tristement Wylie. Quelques minutes plus tard, il lança une recherche internationale sur Marcus Pike. Il lui faudrait une bonne heure avant qu'elle ne soit terminée, car si puissant qu'était son ordinateur, les résultats générés se compteraient par milliers. Son travail au FBI ne commençant qu'à neuf heures, Wylie savait qu'il aurait le temps de remplir sa mission avant de partir. En attendant, il décida que c'était son estomac qu'il fallait remplir, et il partit dans sa cuisine se préparer un immense petit-déjeuner.
Patrick Jane, en revanche, n'aurait rien pu avaler. Il n'avait guère qu'un peu de thé dans le ventre mais seule l'odeur des pancakes au sirop d'érable fraîchement cuisinés et vendus dans les nombreux kiosques de l'aéroport d'Austin lui donnait la nausée.
« Mal de l'air, non ? »
Surpris, Jane se retourna. La question venait d'une petite vieille dame, soixante-dix, peut-être soixante-quinze ans. Elle s'était assise à côté de lui dans la salle d'embarquement et le regardait avec un sourire en coin.
« Pardon ? »
« Vous êtres anxieux à l'idée de prendre l'avion, n'est-ce pas ? Vous êtes tout pâle. »
« J'ai plutôt peur de ce qui m'attend à l'atterrissage. »
« Ça se passera bien. », le rassura-t-elle, « Mais pour la prochaine fois, vous devriez essayer de prendre de la menthe poivrée, c'est radical ».
« Merci, je m'en souviendrai. », sourit Jane.
Peu de temps après, l'avion décolla. La tête posée contre le hublot, il regarda le paysage se rapetisser au fur et à mesure qu'ils prenaient de l'altitude. Il avait désormais trois heures de vol devant lui et pas la moindre idée de comment les occuper. La dernière fois qu'il s'était trouvé dans un avion, il se trouvait à peu près dans le même état d'esprit. Son cœur battait aussi fort que lorsqu'il avait couru dans tout l'aéroport pour rattraper Teresa et lui avouer ses sentiments. Il espérait que cette fois encore, l'issue serait tout aussi heureuse, qu'il parviendra à la retrouver avant qu'il ne soit trop tard. Il en venait presque à croire qu'il condamnait à une destinée funeste les femmes qu'il avait le malheur d'aimer. « Je n'arrive pas à croire que ça recommence. », soupira-t-il, comme si le fait de l'énoncer pouvait empêcher la chose qu'il redoutait tant de se produire. Alors qu'il pensait avoir mis l'épisode « Red John » une bonne fois pour toutes derrière lui, il lui semblait que le spectre de ce dernier revenait en force hanter son bonheur.
