Le trajet lui avait paru interminable. Il avait bien tenté de feuilleter quelques magazines ou de fixer son attention sur l'un des films qui passaient en boucle sur l'écran situé sur le siège en face de lui mais son esprit n'arrivait pas à atteindre le niveau de concentration suffisant. Il s'était alors enfoncé dans son siège et avait attendu que le temps passe. Quatre heures plus tard, l'avion ayant pris du retard dans les airs, l'annonce de l'approche de l'arrivée le sortit de sa léthargie. Il fut l'un des premiers à descendre de l'appareil, une fois que les hôtesses eurent donné leur autorisation. Brusquement, alors qu'il se dirigeait vers la sortie, il réalisa qu'il était en train de suivre le même chemin que Teresa quelques jours plus tôt. Il pressa le pas et atteignit la station des taxis. Il en héla un, chargea sa valise dans le coffre et monta.

« Direction ? », lui demanda le chauffeur, une fois qu'il se fut assis.

Jane se rendit alors compte qu'il ne savait pas vraiment où aller. Abbott le lui avait dit : personne n'avait vu Lisbon ni au FBI ni chez Pike. Soudain, s'insinua en lui cette idée perfide que peut-être, il avait réagi avec excès. Que pouvait-il véritablement faire ? Accuser Pike devant l'ensemble de ses nouveaux collègues ? Au fond, il n'avait rien de concret, juste son intuition.

« Monsieur, s'il vous plait. », insista doucement le chauffeur, « Où voulez-vous aller ? »

« Centre-ville de Washington, pour commencer. », décida au final Jane.

Ce dernier se trouvant à environ cinq kilomètres de l'aéroport, cela lui laissait le temps de mettre ses idées en place et de consulter son téléphone, afin de voir si Wylie avait appris quelque chose de nouveau. Justement, une brève vibration lui indiqua qu'il avait un message, reçu le matin pendant qu'il était en vol. Fébrilement, il appuya sur différentes touches et la voix de Wylie lui parvient.

« Salut, c'est Jason. Désolé que ça ait pris autant de temps. En temps normal, c'est fait en une heure mais mon ordinateur a planté et j'ai dû terminer au bureau. Je comptais te voir là mais le patron a dit que tu serais absent, d'où mon coup de fil. Bref, je suppose que tu te fiches de tout ça et que tu veux juste savoir ce que j'ai trouvé. Ben, pas grand-chose, en fait. En tout cas, rien de suspect ou anormal. Son casier judiciaire est vierge, enfin ça, tu devais t'en douter vu que sinon, il ne pourrait pas être agent du FBI. Bref, je m'égare encore et Fischer me regarde d'un sale œil donc avant de devoir raccrocher, je te dis vite fait la seule chose qui m'a parue… enfin, ça ne veut sûrement rien dire, mais c'est bizarre… avant de travailler pour le bureau d'Austin, il travaillait pour le bureau de Sacramento… »

Jane n'entendit pas la suite. À la mention de la ville, « sa » ville, la ville du défunt CBI, il avait tressailli si fort qu'il en avait lâché son téléphone. Deux mots lui martelaient tellement l'esprit qu'il faillit en avoir le tournis : Red John. Red John. Red John. Ce n'était pas possible. Pourtant, si difficile que cela soit à admettre, cela n'était pas si surprenant. Depuis que Jane avait tué Thomas McAllister et que la Blake Association avait été démantelée, il s'attendait toujours à ce que l'un des anciens disciples de Red John ne vienne se venger. Cependant, jamais il n'aurait misé sur Marcus Pike. Bien sûr, rien ne lui affirmait qu'il ait appartenu à l'association, mais la coïncidence était trop grande. Pourquoi Pike aurait-il tu son lien avec Sacramento s'il n'avait rien à se reprocher ?

« Finalement », dit Jane à l'intention du chauffeur, « ce sera les locaux du FBI. »

Les bâtiments, flambants neufs, se dressaient entre une école primaire et une pharmacie, qui semblaient telles des fourmis face à ce géant de verre et d'acier. À peine eut il franchi les différents portiques de sécurité qu'il pressa le pas et se rua vers le département des Arts. Il ne lui fallut pas longtemps pour tomber sur l'homme qu'il recherchait, occupé à boire un café en cette fin d'après-midi.

« Pike ! », cria Jane du bout du couloir.

Ce dernier se retourna. Pendant une fraction de seconde, il resta pétrifié en voyant Jane foncer sur lui mais il parvint à garder son calme et même à esquisser un sourire. Mais avant même qu'il n'ait pu prononcer un mot, Patrick attaqua.

« Qu'est-ce que vous lui avez fait ? »

« Fait quoi ? À qui ? Je ne comprends pas. »

« N'essayez pas de me mentir, ça ne marche pas. Où est-elle ? Qu'avez-vous fait de Lisbon ? »

« Oh, vous voulez parler de Teresa. Luke m'a parlé de sa… comment dire ?... disparition. Patrick, je comprends que vous vouliez me soupçonner. Je ferais de même si les rôles étaient inversés, mais je peux vous assurer que je ne ferais jamais de mal à Teresa, quand bien même elle vous ait choisi. »

« C'est vrai, je pensais aussi au départ que vous lui aviez fait quelque chose par vengeance amoureuse. », admit Jane, « mais depuis, j'ai découvert quelque chose. »

« Et quoi donc ? », s'enquit Pike d'une voix dont on pouvait sentir poindre la crispation.

« Tiger, tiger. », souffla Jane, guettant la réaction de son interlocuteur.

« Qu'est-ce que… ? Oh ! Vous croyez… vous croyez vraiment que j'ai quelque chose à voir avec… ? »

Pendant quelques instants, Jane ne sut pas si Pike était sincèrement choqué par l'accusation de Jane ou par le fait que celui-ci ait découvert son implication. Finalement, il se décida pour la seconde option.

« Bien sûr. Autrement, pourquoi auriez-vous caché qu'avant d'être à Austin, vous étiez à Sacramento ? »

« Pourquoi ? », fit Pike d'un ton amer, « Pourquoi ? Vous voulez savoir pourquoi je ne suis pas fier de révéler que pendant des années, j'ai travaillé chaque jour avec des personnes trempées jusqu'au cou dans une organisation criminelle et que je n'ai absolument rien vu ? Cela devrait vous sauter aux yeux, surtout à vous. Certains étaient mes amis, Jane, et je ne voulais plus travailler dans un endroit où j'avais été trahi. »

Même si son explication se tenait, Jane ne parvenait pas à y croire. Cependant, lorsqu'il accusa Pike de mentir, celui-ci finit par s'énerver.

« Ecoutez-moi bien, Jane. Je comprends que vous soyez inquiet pour Teresa mais, je le répète, je ne l'ai pas vue depuis des semaines. S'il lui est vraiment arrivé quelque chose, parce que je commence à me demander si elle n'est pas simplement partie pour s'éloigner de vous, je serais ravi de vous aider et je ferai tout pour ça mais je n'accepterai pas d'être traité en suspect. »

Au final, Jane n'avait plus rien à redire. L'histoire de Pike tenait la route dans les moindres détails et personne ne croirait la simple intuition d'un consultant, fût-il Patrick Jane, peut-être même encore moins parce que c'était Patrick Jane. Alors que les gardes, attirés par les éclats de voix, s'approcher pour le faire sortir, il leur fit signe de ne pas se déranger. Il avait déjà suffisamment attiré l'attention, ce qui était tout le contraire de ce que souhaitait Abbott. Il repartit alors d'où il était venu, ses certitudes du départ tremblant à présent sur leurs fondations.

Cependant, alors qu'il s'éloignait, il aurait suffi qu'il se retourne pour obtenir la confirmation de ses soupçons. En effet, Marcus Pike se tenait toujours au même endroit où il l'avait quitté et sur son visage pouvaient se lire non pas les expressions légitimes d'agacement voire de colère, peut-être même de peur pour Teresa, mais une véritable marque d'angoisse avec, en y regardant de plus près, une pointe de soulagement. Jane avait tout gobé, se félicitait Pike, mais il en était sûr, son rival ne lâcherait rien. Il s'en était tiré cette fois mais qu'en serait-il de la prochaine ? Soudain, il se remémora les paroles d'un vieil ami. L'heure était venue de passer à l'étape supérieure.