Dix ans auparavant, Marcus Pike n'était qu'un simple agent spécial, fraîchement sorti de l'académie. Après Quantico, il avait été pris au bureau de Sacramento. Il s'était spécialisé dans le trafic d'œuvres d'art ou encore les reproductions frauduleuses et avait peu à peu gravi les échelons. Un matin, alors qu'il venait de terminer une affaire particulièrement importante, si importante qu'elle l'avait obligée à travailler conjointement avec Interpol, parfois nuit et jour, il était entré sans frapper dans le bureau de son patron et avait surpris celui-ci en pleine conversation avec un jeune shérif. Les deux hommes s'étaient brusquement tus mais il avait eu le temps de saisir les deux derniers mots. La brève entrevue qu'il eut ensuite était de celles qui restent gravées dans la mémoire pour la vie.
Si son patron semblait irrité de l'interruption, voire inquiet, le shérif afficha un large sourire mais ce fut d'un ton froid qu'il demanda :
« Agent… Pike, c'est ça ? Qu'avez-vous entendu ? »
« Rien. », mentit Pike, considérant que c'était là sa meilleure option, mais, devant le regard insistant du shérif, il reprit : « Tiger, tiger. C'est ce que j'ai entendu. »
« Aviez-vous déjà entendu cela avant ? »
« Non, pas que je me souvienne ».
« Croyez-moi vous vous en souviendriez. », remarqua-t-il avant d'ajouter, « Jeff, pourrais-tu nous laisser ton bureau quelques instants, s'il te plait ? ».
Pike avait alors regardé son chef se lever sans un mot et sortir de la pièce pour permettre à cet étrange homme de s'asseoir à sa place. Une fois qu'il se fut confortablement installé dans le fauteuil de cuir, il fit signe à Pike de se poser sur le siège qu'il venait de quitter.
« Avant toute chose, mieux vaut que je me présente. Thomas McAllister. Shérif, comme vous l'avez sûrement deviné. », précisa-t-il en tapotant du doigt la petite étoile jaune qui brillait sur sa poitrine.
Puis, tel un professeur d'université expliquant une théorie très importante à ses élèves, il se releva et se mit à parler. En quelques minutes, il lui avait dressé les plans de son projet. Une sorte de groupe secret implanté au sein du système judiciaire californien. Il avait déjà réussi à infiltrer la police puis s'était attaqué au CBI. Depuis peu, il s'intéressait de près au FBI.
« Vous comprenez, nous devons être un peu partout si nous voulons être efficaces. »
« Efficaces pour quoi, au juste ? », l'avait questionné Pike.
« Pour faire notre travail. Il arrive parfois, dans un métier comme le nôtre plus que dans tout autre, que nous commettions certaines erreurs, certains impairs. Je considère que nous ne devrions pas être systématiquement sanctionnés. C'est pourquoi les membres de notre association s'engagent à se protéger les uns les autres. Et bien sûr, vous le comprendrez, ils font le serment de ne jamais rien révéler. »
La menace étant à peine voilée, Pike réalisa qu'il devrait faire, dans les prochaines secondes, le choix le plus important de toute sa vie : rejoindre cette association ou se faire tuer au nom du silence. Finalement, il décida d'opter pour une carte membre. « Mieux vaut être hors la loi que mort. », se justifia-t-il intérieurement. En réalité, même s'il avait au départ refusé de se l'avouer, il était plutôt d'accord avec les idées de McAllister. Il fit donc part à ce dernier de son intention.
« Tiger, tiger. », lui avait-il simplement répondu.
Le lendemain, il l'invita à déjeuner. Pike pensait qu'il en apprendrait plus sûr l'association mais McAllister lui avait en réalité fait une proposition des plus inattendues.
« J'ai conscience que la Blake Association pourrait à terme être compromise. Ce serait étonnant que quelqu'un ne vienne pas fourrer son nez dans nos affaires ou que l'un de nos membres ne se montre imprudent. C'est pourquoi je vais avoir besoin de vous. Je ne veux pas que, officiellement en tout cas, vous fassiez partie de l'Association. Si jamais celle-ci, celle que nous connaissons aujourd'hui, venait à tomber, je veux qu'elle puisse renaître de ses cendres. Je veux que mon successeur soit quelqu'un d'insoupçonnable, qui soit au courant de tout depuis le début mais sans jamais avoir pris part à rien. Pas de tatouage, pas de « Tiger, tiger », juste un sens aigu de l'observation et quelques documents. Et quand je vous ai vu, j'ai compris que ce serait vous. Vous serez de ceux qui restent dans l'ombre mais un jour viendra l'heure de passer à l'étape supérieure ».
Et il était effectivement resté dans l'ombre pendant des années. La seule autre personne au courant de son implication, son patron Jeffrey Wesson, avait été mystérieusement assassiné. Ce fut également à cette époque que Pike se rendit compte que les activités de l'association excédaient souvent la simple couverture des bavures. De nombreux meurtres, ou autres crimes atroces, avaient été commis, l'apogée ayant été la conversion de Thomas McAllister en Red John, le tueur en série qui terrorisait la Californie. Pike n'en avait pas été si surpris que ça. À la vérité, il n'était plus surpris par grand-chose et était devenu imperméable à toute émotion, ce qui avait contribué à le rendre excellent dans son travail.
Ainsi que McAllister l'avait prévu, il se trouvait au-dessus de tout soupçon lorsque le nom de la Blake Association était devenu public et que les jours de Red John se trouvaient comptés. Les membres tombaient un à un et le FBI menaçait de tout démanteler par une enquête d'une ampleur inédite. Surtout, c'était Patrick Jane qui inquiétait le plus, tant il mettait de zèle à trouver le meurtrier de sa femme et de sa fille, ainsi que de tant d'autres personnes.
Et enfin, deux ans auparavant, Pike reçut un appel de McAllister. Avant même de décrocher, il avait compris car ils s'étaient employés à éviter tout contact direct depuis leur première entrevue.
« Tiger, tiger », avait-il simplement soufflé.
Puis il avait raccroché et quelques heures plus tard, Pike avait appris sa mort, tué des mains de Patrick Jane, désormais en cavale. Pike était alors rentré chez lui et avait décacheté une enveloppe qu'il détenait depuis le premier jour. Dedans se trouvaient les instructions à suivre pour détruire les documents confidentiels et reprendre la tête de l'association. Quelques jours plus tard, le scandale de la Blake Association ayant éclaté au grand jour, Pike avait demandé sa mutation pour Austin. Devant la commission d'enquête, il avait parfaitement joué son rôle d'agent brisé par la découverte de la trahison de ses collègues et amis. Surtout, lorsque l'on avait interrogé certains membres capturés, personne ne le connaissait.
Il fut alors autorisé à partir pour le Texas. Le choix de la destination n'était pas anodin, Pike ayant appris que ce serait ce bureau du FBI qui enquêterait en Californie et il voulait être aux premières loges. Au départ, il avait prévu de suivre l'affaire de loin, comme il en avait l'habitude, mais il s'était trouvé devant une occasion en or, celle de venger son prédécesseur, qu'il avait malgré tout appris à apprécier au fil des années, et de tous les membres tués ou emprisonnés par la faute d'un seul homme : Patrick Jane. Les consignes de McAllister étaient claires : Pike devait attendre plusieurs années avant de commencer à reconstruire l'association, histoire que les choses aient le temps de se tasser un peu. Cependant, il n'avait rien dit sur ce qui devait être fait dans l'intervalle.
« De toutes façons », avait songé Pike avec fierté, « maintenant, Red John, c'est moi ».
