Depuis le temps que Pike était reparti après lui avoir lancé ces deux mots terrifiants, la soif était revenue, plus mordante que jamais. Lisbon n'avait pas véritablement faim mais elle savait que cela ne saurait tarder. Ce qui la faisait surtout enrager était de ne pas pouvoir parvenir à se libérer. Le bâillon qu'il avait replacé sur sa bouche l'empêchait quasiment de respirer et la pression exercée sur ses lèvres sèches les faisait craqueler. Au fil des heures, elle avait senti un mince filet de sang couler le long de son menton. Ses épaules, ses bras et son dos étaient meurtris par la position inconfortable dans laquelle elle se trouvait, assise sur un sol dur et froid, entravée depuis des heures. Ses poignets et ses chevilles, emprisonnés dans des cordes serrées à l'extrême, saignaient également. La douleur au niveau de ses extrémités s'était peu à peu estompée, le sang ne les irriguant plus au maximum.
Pourtant, ce n'était pas toute cette souffrance qui avait entamé la détermination de Lisbon à s'échapper. Le blâme en revenait à la drogue que Pike avait versée dans son verre le soir où elle était venue le voir. Certains passages demeuraient plus ou moins flous mais elle parvenait à retracer son chemin. La pluie s'était mise à tomber alors qu'ils survolaient le Kentucky et elle n'avait cessé depuis. Encore confortablement assise, en tout cas aussi confortablement assise que l'on puisse être dans la classe économique d'un avion, Teresa s'était maudite intérieurement de n'avoir pas pensé à prendre son parapluie. Pour tout dire, elle n'avait pas pensé à prendre grand-chose. L'idée d'aller voir Pike avait germé dans sa tête depuis peu et s'était implantée au fil des jours. Si elle repoussait toujours cette échéance fatidique, elle n'arrivait plus à supporter le fait de l'avoir quitté à travers un combiné. Finalement, elle s'était décidée et avait pour ainsi dire sauté dans le premier avion.
La suite des événements la rendit pour toujours hostile aux décisions prises sous le coup des émotions. En sortant de l'aéroport sous une pluie battante, plus ou moins bien abritée sous son petit sac de voyage dressé comme un rempart au-dessus de sa tête, elle avait hélé un taxi, qui la conduisit chez Pike. À l'arrière du véhicule, elle avait essayé de se recoiffer avant d'abandonner et de s'abimer dans la contemplation des grosses gouttes qui s'écrasaient sur les vitres. Au fur et à mesure que l'appartement de son ancien compagnon se rapprochait, elle sentait grandir en elle un sentiment de malaise, à tel point qu'elle fut tentée de demander au chauffeur de faire demi-tour.
Cependant, quelques dizaines de minutes plus tard, elle se retrouvait lovée dans un grand fauteuil de cuir, un verre de whisky à la main, le charismatique agent posé sur le coin de son canapé en la regardant fixement. Il avait été surpris de la découvrir trempée sur le pas de sa porte mais au fur et à mesure de la conversation, il s'était détendu. À partir de ce moment-là, les souvenirs de Lisbon se faisaient de plus en plus brumeux. Elle se rappelait vaguement lui avoir longuement parlé mais aurait été incapable d'en répéter le moindre mot. Simplement, elle ressentait encore son esprit se brouiller de plus en plus. Au départ, elle l'avait attribué à la chaleur, à l'émotion puis au second verre que Pike avait insisté pour lui offrir. Dans ses dernières minutes de conscience, alors que, chose qui l'avait intriguée, Pike ne semblait pas réagir outre mesure, l'idée lui était venue que l'alcool y était peut-être pour moins de chose que ce que Pike avait versé dedans.
Elle avait alors sombré dans les méandres d'une inconscience agitée, peuplée de visions effrayantes dont elle n'avait ressenti au réveil que la vague sensation désagréable. Lorsqu'elle avait peu à peu repris ses esprits, mille et une questions étaient venues se bousculer dans sa tête mais celle qu'elle voyait en fermant les yeux, qu'elle entendait dans les chuchotements des pièces vides, cette question-là était simple : pourquoi ? Elle avait eu une once d'explication lorsque Pike était revenu mais cette sinistre devise, « Tiger, Tiger » était insignifiante tant elle voulait tout dire et ne rien dire. Marcus Pike, membre de la Blake Association ? Le séduisant agent spécial de la Brigade des Arts du FBI, adepte assidu de Red John ? Son ex-fiancé, intime de l'homme qui avait sauvagement assassiné nombre de personnes, notamment la femme et la fille de son partenaire et petit ami ? Ou était-ce simplement une vengeance morbide de la part d'un homme meurtri, cherchant à faire payer à la fois la femme qui l'avait quitté et l'homme qui l'avait remplacé ?
En repensant à Patrick Jane, le cœur de Teresa se serra un peu plus et les larmes qu'elle avait refoulées depuis le début de ce cauchemar vinrent affluer au bord de ses paupières. Pourquoi n'était-il pas encore venu la chercher ? Pourquoi personne ne semblait s'inquiéter de sa disparition ? Si elle avait pu se douter que son téléphone portable se chargeait d'heure en heure d'appels manqués, de messages vocaux et de textos et que Patrick Jane avait traversé la moitié du pays à sa recherche, elle se serait bien moins inquiétée. Mais son téléphone était soigneusement rangé dans une boîte scellée qui avait pris la direction d'un incinérateur et elle n'avait de Patrick Jane que le souvenir du matin où elle l'avait quitté. De plus, la drogue qui coulait encore dans ses veines engourdissait à a fois son esprit et ses membres et, malgré une rage à toute épreuve et une volonté d'acier, elle n'avait réussi ni à se défaire de ses entraves ni à s'approcher de la porte qui la retenait captive. Quand bien même ses tentatives se seraient couronnées de succès, elle n'avait rien sous la main pour crocheter la serrure et définitivement aucune force pour faire sauter la porte de ses gonds.
La seule chose à laquelle elle parvenait à se raccrocher était sa foi. En Dieu, certes, mais surtout en ses collègues et en ses amis. Si elle ne croyait pas en la possibilité de s'en sortir seule, il fallait qu'elle croie en eux. « Je crois en Patrick Jane », murmura-t-elle dans un souffle, afin de s'insuffler du courage. Soudain, comme si le son de sa voix l'avait attiré, elle entendit le bruit désormais familier de pas dans le hall d'entrée et le tintement distinctif d'un trousseau de clé dont l'une s'apprête à être utilisée.
