Toute inquiétude s'était envolée du visage de Marcus Pike et il arborait une mine réjouie lorsqu'il entra dans la pièce où il retenait Teresa Lisbon, sa bonne humeur apparente tranchant avec le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Cependant, cela ne semblait nullement le déranger. Sans dire un mot, il secoua une bouteille d'eau sous son nez, attendant qu'elle hoche la tête pour lui enlever le bâillon. Teresa but avidement. Elle n'aimait pas le regard amusé que lui jetait Pike en l'aidant à avaler quelques gorgées du précieux liquide : quelque chose n'allait pas, dans tout ça. Une fois qu'elle eut fini, il ne lui recouvrit pas la bouche, contrairement à ce à quoi elle s'attendait. Alors, sans qu'elle ne s'en rende bien compte, un flot de questions submergea ses lèvres :
« Qu'est-ce que tu es en train de faire, Marcus ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ? C'est à cause de Jane, c'est ça ? Ou c'est juste moi ? Et « Tiger, tiger » ? C'est juste pour te venger que tu m'as dit ça ? Et… »
« Et ? Et ? Et quoi encore ? », la coupa Pike, agacé. « Arrête un peu avec tes questions, veux-tu ? Ce n'est pas comme ça que je risque de te répondre. »
« Je veux juste comprendre. », souffla-t-elle, sur un ton qui aurait pu faire croire qu'elle s'excusait de demander des explications sur la situation.
« Hé bien voilà, ce n'était pas si compliqué que ça, de demander en une fois », ricana Pike.
Il se lança alors dans un vaste monologue remontant jusqu'à sa rencontre avec Thomas McAllister et donc aux origines de son adhésion à la Blake Association. Puis, il retraça son parcours jusqu'à la chute de cette dernière avant d'en arriver à sa première rencontre avec Patrick et Teresa.
« Dès que je vous ai vus, à l'instant même, j'ai compris. Vous deviez être les deux seules personnes dans tout Austin à ne pas remarquer ce que l'un ressentait en réalité pour l'autre. Et vous étiez l'un comme l'autre à des années-lumière d'exprimer à haute voix vos sentiments. Tu le sais, Teresa, je suis, entre autres, un expert en tableaux. Et devant ce tableau-là, de deux amoureux transis qui ne feraient jamais un pas vers l'autre, j'ai tout de suite trouvé la faille qu'il me fallait pour atteindre Patrick Jane. Car, Patrick Jane, aussi invincible qu'il se croit, a une faille et cette faille, Teresa, c'est toi. À la seconde où je vous ai vus, j'ai compris que rien ne lui ferait plus de mal que de te perdre, toi. Je tenais ma vengeance, je pouvais enfin honorer la mémoire de Thomas.
Et puis, je me suis demandé : pourquoi la tuer ? D'une part, l'Association n'était plus assez puissante pour me protéger d'éventuelles retombées négatives et d'autre part, Jane aurait fini par faire son deuil, aussi dévasté qu'il soit, mais il n'aurait jamais laissé tomber sa traque du meurtrier, c'est-à-dire de moi. Alors, que me restait-il ? La solution me vint quelques jours plus tard. Elle était assez aléatoire mais, si je réussissais, elle serait parfaite.
Tu l'auras deviné, ce plan était de te séduire et de t'emmener loin de Jane. De cette manière, je parvenais à lui faire aussi mal qu'en t'éliminant, voire même plus. Et puis, il y avait également d'autres avantages non négligeables… », souligna-t-il avec un sourire narquois, « Et ça a marché, tout se passait très bien. Même mieux que ce que je l'imaginais, je dois t'avouer. Et bien sûr, au dernier moment, cet imbécile a tout fait capoter, comme d'habitude, et tu t'es jetée dans ses bras comme si je n'avais jamais existé. Quand tu m'as appelé pour me dire que tu ne venais pas, j'étais dévasté. Parce que, le pire dans tout cela, c'est que j'avais fini par m'attacher à toi. Enfin, ce qui me préoccupait surtout, c'était que mon plan parfait tombait à l'eau en l'espace de quelques minutes.
Ce soir-là, j'ai ingurgité un copieux volume de vodka avant de me dire : elle a choisi cet âne, et alors ? Il y aura bien un autre moyen qui se présentera à l'occasion. Et j'avais donc décidé d'en revenir au plan de Thomas et de laisser couler de l'eau sous les ponts quand, bien tranquillement installé sur mon sofa, on sonne à la porte et qui vois-je sur le pallier ? Teresa Lisbon ! Au départ, je me suis demandé si tu ne t'étais pas rendue compte de l'erreur stupide que tu avais fait avec Jane. Mais non, c'était juste pour me dire en face que tu ne viendrais pas avec moi. Comme si je n'avais pas compris la première fois », cracha-t-il d'un ton acerbe, « Une fois le choc passé, comment pouvais-je laisser passer cette occasion ? C'était un signe du destin, ou je ne m'y connais pas ! J'ai alors décidé de te… comment dire… garder avec moi. Oui, ce n'est pas la peine de faire cette tête, je sais que « garder » n'est peut-être pas le terme le plus adéquat mais ce n'est pas non plus totalement hors de propos.
Je dois t'avouer, quand tu as perdu connaissance, je t'ai un peu stockée dans cette pièce sans trop savoir ce que j'allais faire de toi. Et alors, même pas le temps de réfléchir que Jane débarque ici en m'accusant d'être un sbire de Red John. Je ne sais pas vraiment comment il a compris mais j'aurais dû m'y attendre, il arrive toujours comme un cheveu sur la soupe. Enfin, maintenant qu'il est là et qu'il ne va pas me lâcher, il me faut trouver quelque chose, et j'ai ma petite idée.
Tu te souviens, quand tu es arrivée, cet orage terrible ? Avec un peu d'imagination, on pourrait sans mal se figurer comment le chauffeur de taxi qui t'accompagnait chez moi depuis l'aéroport a pu perdre le contrôle de son véhicule et s'enfoncer dans les eaux profondes du Potomac. C'est déjà arrivé, après tout… »
Lisbon en resta abasourdie. C'était là le discours d'un fou mais qui, et c'était là le plus terrifiant, se tiendrait parfaitement si Pike venait à être interrogé par les autorités, ces dernières ne manquant pas de classer l'affaire en dramatique accident de la route. Jane ne pourrait alors rien prouver et, elle le savait, cela le rendrait fou. Cependant, son cœur s'était légèrement apaisé lorsque Pike avait laissé échapper que Jane était à Washington. Pour un peu, elle aurait éclaté de joie. Elle savait qu'il se douterait de quelque chose.
Ce qu'elle ne savait en revanche pas, c'est qu'en ce moment-même, dans les bureaux du FBI à Washington, à quelques kilomètres de là, Dennis Abbott et Patrick Jane venaient d'entendre chaque mot de la tirade délirante de Pike.
