Teresa Lisbon n'oublierait jamais la rage qui déforma les traits de Marcus Pike lorsqu'il comprit qu'il avait été piégé. Elle était telle, cette rage qui coulait dans ses veines, que si l'on avait décidé de l'extraire à cet instant, on se serait retrouvé avec un flacon de haine à l'état pur. Pour faire simple, il était terrifiant. Après avoir proféré ses lugubres menaces, il broya le petit mouchard entre ses mains, le réduisant à un minuscule amas de plastique et de métal. L'opération lui avait entaillé la paume de la main mais le sang qui gouttait doucement sur le sol ne semblait guère l'émouvoir.
Il se mit ensuite à faire les cent pas. La pièce étant relativement étroite, la manœuvre se résumait en des aller-retours incessants et, s'il n'y prenait pas garde, il risquait d'oublier de se retourner assez vite et de rencontrer le mur en béton situé en face de lui. Malgré l'horreur de la réalité, la scène telle qu'elle se l'imaginait fit échapper à Lisbon un sourire mais celui-ci ne dura pas. Il n'aurait plus manqué que Pike se méprenne en pensant qu'elle se moquait de lui. Au bout d'un certain temps, il sembla se décider sur la marche à suivre et le sourire qui s'était échappé des lèvres de Lisbon se dessina sur les siennes, dans des traits plus machiavéliques toutefois. Il sortit en trombe de la petite cellule, d'où Teresa pouvait l'entendre remuer dans la salle de bains, semblait-il. Bruits de verre brisé et jurons retentirent avant que le calme ne revienne. « Calme avant la tempête », prédit Lisbon avec angoisse. Elle n'avait malheureusement pas tort.
Lorsque Pike revint, il tenait entre les mains un verre de bourbon. Dedans, la jeune femme vint une fine poudre blanche se dissoudre en petites bulles fines avant de disparaitre complètement. En même temps qu'elle vit le phénomène se produire, elle comprit les intentions de Pike : la droguer, une fois de plus.
« Non », murmura-t-elle.
« C'est bientôt fini », lui assura Pike sur le même ton.
Elle essaya de se débattre autant qu'elle le pouvait mais Pike la maintenait trop fermement, ses liens l'entravaient trop et son esprit était encore trop embrumé pour se battre correctement. Elle se décida alors à fermer la bouche, à ne l'ouvrir sous aucun prétexte. Mais là encore, Pike la devança en faisant pression sur sa mâchoire. Il serra tellement qu'elle sentit qu'elle se mordait la langue. Finalement, force lui fut de se résigner et le liquide ambré vint se mêler au léger goût de sang qui ne la quittait plus depuis son enlèvement. Elle essaya de le recracher mais manqua de s'étouffer. En se frayant un chemin le long de sa gorge, l'alcool lui fit l'effet d'une brûlure. Presque instantanément, elle sentit son esprit s'engourdir, tout comme ses membres. Lorsque Pike se pencha pour lui défaire ses liens, elle ne pensait même plus à résister. C'était si bon, au final, de ne plus penser à rien. Les sons lui parvenaient étouffés, sa vision se troublait. Elle était dans un état second qui lui permettait d'échapper quelque peu à la situation et la distinction entre le bien et le mal s'était tellement brouillée qu'elle ne savait plus pourquoi elle voulait partir.
Elle ne garda que peu de souvenirs de ce qui se passa ensuite. Cependant, son corps semblait plus puissant qu'auparavant contre les effets de la drogue et elle parvenait à reprendre momentanément conscience de ce qui se passait aux alentours. La première fois, elle se retrouva dans les rues de Washington. Pike avait glissé sa main autour de la taille de sa proie et la tenait fermement, tandis que son bras à elle était passé autour de son cou. Ainsi unis, Pike parvenait à la soutenir et Lisbon parvenait à mettre un pas devant l'autre. Ce spectacle ne manqua pas d'attirer l'attention d'une vieille dame.
« La demoiselle n'a pas l'air bien », fit-elle de sa voix haut perché en interpellant ce couple atypique.
« Oh, ce n'est rien. », s'exclama Pike, revêtant pour l'occasion un masque d'hilarité à demi-caché, « C'est ma femme qui ne sait pas quand arrêter de lever le coude. Ne vous inquiétez pas, ça ira mieux demain ».
Lisbon aurait voulu crier à la dame d'aller chercher de l'aide mais, même si elle en avait eu la force, elle n'était pas sûre que celle-ci l'aurait crue. Charmée par le sourire ravageur de Pike, elle n'avait pas insisté et s'était éloignée, tout en maudissant la dépravation des jeunes femmes de cette génération. Mais elle n'eut pas le loisir de la contredire, tandis que son esprit reprenait son vagabondage. Lors de son second sursaut de conscience, Lisbon se tenait dans une sorte de hangar sombre et humide. Aucun indice ne lui permettait cependant d'en savoir plus. La drogue coulait encore dans ses veines, elle le sentait, ce qui pouvait seulement signifier qu'ils ne s'étaient pas rendu très loin. Lorsque ses yeux finirent par s'accoutumer à l'obscurité, elle discerna Pike à quelques mètres d'elle, en train de s'affairer sur ce qui semblait être une grande masse noire. Soudain, elle sut de quoi il s'agissait. C'était un taxi, fort probablement volé. À peu de choses près, il ressemblait trait pour trait à celui qu'elle avait emprunté, il y a une éternité, pour quitter l'aéroport.
« Et c'est exactement le but », comprit-elle avec horreur. Pike était sur le point de mettre son plan à exécution, et les chances qu'il avait de réussir étaient sommes toutes assez élevées. Des milliers de taxis semblables circulaient en ce moment dans Washington et sa banlieue, sans compter le nombre incalculable de voitures noires similaires. Même si le FBI était au courant et mettait en place des barrages, jamais il ne pourrait arrêter tous ces véhicules. Pike avait toutes les chances de passer entre les mailles du filet. La peur qui l'envahit à l'instant eut pour effet non pas de la paralyser encore plus mais de la sortir de sa léthargie et elle se rendit compte que, pour la première fois, Pike l'avait laissée libre de ses mouvements. D'un pas le plus silencieux et le plus rapide possible, elle se dirigea vers les doubles portes du dépôt. Où qu'elle soit, si elle avait une chance de s'en sortir, il fallait la saisir. Cependant, son espoir fut de courte durée. Elle n'avait même pas parcouru la moitié du chemin la séparant de l'issue qu'une poigne de fer s'abattit sur son épaule. Cette fois, elle résista de toutes ses forces. Mais cette fois-ci, Pike n'essaya pas de la maintenir pour la droguer, il n'en avait pas le temps et l'issue paraissait même incertaine. Alors, une fois qu'il eut réussi à reprendre plus ou moins le dessus, il frappa Lisbon en plein visage et elle s'effondra, inconsciente.
Ce furent ses hurlements glaçants qui la réveillèrent cette fois. Sa tête semblait prise dans un étau et chaque mot crié par Pike l'assourdissait. La douleur lancinante lui transperçait le crâne. Elle cligna des yeux et aperçut son reflet dans le rétroviseur de la voiture. La seule couleur présente sur son visage provenait de la rigole de sang qui coulait de son nez et de sa bouche. Ses yeux étaient éteints, sont teint pâle et ses joues s'étaient creusées. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. À ses côtés, Pike continuait toujours de tempêter.
« Que… qu'est-ce qu'il y a ? », s'enquit-elle d'un ton maladroit.
« Il me croit incapable, ce petit merdeux ».
« Jane ? »
« Quoi ? Non, pas celui-là, l'autre. Douglas… comment déjà ? Bridge, c'est ça. Ce morveux que McAllister m'a refilé pour m'aider. Tu parles d'une aide. C'est bien la première fois que je lui parle et… »
Pike pila, sans crier gare. Il restait au beau milieu de la route, malgré les protestations sonores des automobilistes derrière lui. En quelques minutes, il était devenu aussi pâle que Lisbon.
« Mais quel con ! », souffla-t-il d'un ton d'outre-tombe, « mais quel con ! »
Teresa n'osa pas demander mais elle comprit qu'il venait de réaliser qu'il avait fait une erreur. Sur quoi, elle ne savait pas, mais une erreur de Pike ne pouvait être qu'en sa faveur. La réponse à son interrogation lui fut fournie quelques instants plus tard.
« Il ne pouvait pas savoir que j'avais besoin d'aide… des années qu'il a ce numéro, et il appelle juste au moment où je suis fourré avec toi ? C'est Jane. Il a dû comprendre, il a dû le trouver. C'est la seule façon. Je n'ai parlé de toi à personne, il ne pouvait être au courant que si Jane lui avait parlé de moi. Mais COMMENT est-ce que j'ai pu ne pas réaliser cela !? »
Cela, Lisbon le savait. Trop sûr de lui, trop aveuglé par sa vengeance, trop embourbé dans un plan décidé dans l'urgence et guidé par la colère… les raisons étaient multiples, mais elle se gardait bien d'en partager une seule. À cet instant précis, elle sut que les agents du FBI étaient en ce moment-même en train de les localiser et de partir à leur recherche. Elle était sauvée. Mais c'était sans compter sur Pike et son incapacité à s'avouer vaincu. Il redémarra en trombe, dépassant de loin la vitesse maximale autorisée et s'engagea à vive allure sur une petite route cabossée qui, d'après les panneaux plantés à l'entrée, menaient droit à des chemins forestiers situés en bordure du fleuve Potomac, situé à quelques kilomètres de là et non loin également de l'aéroport. Lisbon comprit alors que Pike poursuivait son plan de l'accident de taxi et qu'il l'emmenait là où il avait toujours prévu de l'emmener depuis qu'elle avait sonné à sa porte. Certes, personne ne le croirait plus, désormais, mais s'il prenait assez d'avance sur le FBI, personne ne la retrouverait jamais. Et s'il devait lui-même se jeter à l'eau pour qu'elle périsse, il le ferait sans hésitation. C'est à ce moment-là plus que jamais que la vérité frappa Teresa de plein fouet. Marcus Pike état devenu aussi fou que Thomas McAllister lorsqu'il était devenu le fameux Red John et rien, pas même la mort, ne se mettrait en travers de son but ultime : la tuer.
