« Sur le sol je suis étendu... Immobile dans la douleur. Je peux voir ma vie défiler devant mes yeux. Est-ce que je me suis endormi ? Est-ce que tout ça n'était qu'un rêve? Réveille-moi... Je vis un cauchemar. »

Time of dying – Three day grace


Tainted Love

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Chapitre II

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Will n'avait à simuler que quelques minutes le temps du transfert entre cette salle de torture et sa cellule. Il regrettait amèrement que son plan ai marché comme prévu. Il aurait préféré rester dans l'inconnu. Depuis combien de temps cela durait-il ? Était-il le seul cas « privilégié » de Frederick Chilton ? Pourquoi lui infliger ça ? Tant de questions qu'il choisit de garder sans réponses. Il était resté statique, quasi-immobile quand les effets des produits psychotropes se dissipèrent et qu'il ouvrit les yeux, regardant le directeur de l'établissement de Baltimore réajuster sa cravate, un sourire aux lèvres. Il voulait vomir, mais il n'avait rien dans l'estomac. Il déglutit simplement avec difficulté quand il dût se lever de son siège et quand ses pieds touchèrent le sol une étrange sensation l'envahit soudain. Un tremblement corporel démarra à ses orteils, se propageant dans ses cuisses, son torse et sa nuque. Il appréhendait de faire un pas comme s'il allait s'écrouler sur le bitume. Une chaleur désagréable s'empara de lui, débutant au milieu de sa nuque, derrière ses oreilles, et grimpant à l'arrière de son crane. Son ouïe était imprécise et des points noirs se formaient devant ses yeux.

« Je... »

Il flancha. Il s'écroula tel un pantin désarticulé. Frederick Chilton tourna légèrement la tête, il semblait simplement fier de lui. Il contempla un instant l'homme qu'il avait détruit et fit appeler un infirmier pour ramasser ce qu'il restait de l'ancien agent. Quand Will se réveilla il était allongé sur son lit miteux, dans sa cellule minable. Il referma ses paupières immédiatement et se recroquevilla sur lui même, les bras enserrant ses genoux. Il frémit d'écœurement quand des souvenirs lui revinrent en tête, quand ces images exécrables défilèrent dans son esprit pour ne plus jamais en partir. Il ne pouvait pas oublier, il n'y arrivait pas, peu importe le stratagème. Peu importe la sollicitation psychologique qu'il utilisait, l'humiliation qu'il avait subit se manifestait par des flash-back violents et agressifs. Will Graham avait toujours réussi à faire face aux pires atrocités qu'ils lui aient été donné de voir. Les tréfonds les plus malsains de la race humaine n'avaient plus aucuns secrets pour lui et il s'en échappait par le biais d'une évasion pittoresque au cœur du cours d'eau d'une rivière tranquille. Ses paupières se plissèrent quand il se força à garder ses yeux fermés. Sa mâchoire se contractait et ses doigts fins se resserraient sur eux-même. Une image apaisante finit par faire son apparition dans son esprit tourmenté: Il se trouvait là, pataugeant dans une eau calme, une canne à pèche à la main, le vent soufflait doucement dans ses boucles brunes et quelques poissons frôlaient ses mollets. Soudain, une ombre qu'il n'arrivait pas à discerner fit son apparition sur la berge non loin de lui et des yeux apparaissaient sur ce visage fantomatique quand il fit quelques pas vers elle. Le choc le fit basculer et il se retrouva assit dans un torrent déchaîné, manifestation de la tourmente qui le hantait. Frederick Chilton se tenait là, statique, un sourire carnassier sur les lèvres et le dévisageait avec insistance. Le corps de l'ancien agent se déroula en un bond et sa tête déjà endolorie vint heurter violemment le mur dans ce sursaut. Ses yeux rougis par la fatigue et les larmes s'ouvrirent en une fraction de seconde et sa mâchoire se desserra pour lui permettre une inspiration profonde. Il déglutit quand l'air entra dans ses poumons, ce qui provoqua un étouffement douloureux. Son cœur se déchaînait dans sa poitrine et Will écrasa ses doigts contre cette dernière comme pour essayer de se l'arracher tant la pression était forte. Il tirait sur son T-shirt humide et laissa échapper un gémissement plaintif suivit de larmes incontrôlables. Sa respiration s'accéléra brutalement essayant de se caler sur le rythme cardiaque du jeune homme qui était maintenant assit sur son lit, adossé au mur de briques.

Il replia très lentement les jambes, plaqua ses cuisses contre son torse et plaça ses genoux devant son menton afin de permettre à son front de se reposer dessus. Il inspira profondément, tentant de se calmer, mais une de ses mains vint heurter violemment le matelas qui bondit à ce choc. Il pencha sa tête en arrière, quelques mèches humides plaquées sur son front se débarrassaient de la sueur qui les alourdissait et deux gouttes tièdes coulèrent entre ses sourcils, passant sur l'arrête de son nez et finissant leurs courses de part et d'autre de ses lèvres. Le mur glacé contrastait avec la chaleur de son corps et l'agent auraient donné n'importe quoi pour une douche froide. Il voulait simplement sentir une eau fraîche couler abondamment sur son visage et son torse. Il voulait enlever ses vêtements humidifiés par la sueur, passer sa tête sous le liquide froid, fermer les yeux et n'entendre plus que le bruit de l'eau résonnant dans ses oreilles. Il se sentait souillé et désirait se laver de cette humiliation. Il pouvait encore sentir les doigts de son bourreau sur son torse, sa langue sur ses abdominaux, sa main étreignant sa cuisse... S'en était trop, il se pencha en avant, les mains sur le rebord du matelas; il se trouvait maintenant à quatre pattes sur son lit défait et vomit de la bile acide sur le sol anthracite. Son ventre se contracta et il hurla d'une douleur costale quand il régurgita le peu qu'il avait à l'intérieur de lui. Il toussait à s'en déchirer les poumons et pleurait de la torture que cela lui infligeait. Il passa une main sur ses lèvres, et sa surprise fut immédiate quand il aperçut du sang sur ses doigts. Il se leva avec la plus grande difficulté pour rejoindre le petit lavabo incrusté sur un des trois murs de sa cellule. Il déposa une main tremblante sur le robinet et força ses doigts pour faire sortir un peu d'eau. Un filet de liquide clair s'écoula et le jeune homme mal en point le traversa jusqu'aux avant-bras, se mouilla le visage et le cou. Il insinua quelques gouttes dans sa bouche sèche et les recracha. Il expira avec difficulté, ce qui provoqua une vibration corporelle dans ses narines, sa gorge et son estomac. Sa tête lui tournait encore et il agrippa le rebord de l'évier, une main de part et d'autre, pour éviter la chute. Il forçait sur ses jambes comme pour encastrer ses pieds dans le sol et une chaleur lui parcourut les cuisses. Il pencha sa tête en avant, provoquant une douleur courbaturée au niveau de ses omoplates qui ressortaient de chaque côtés de sa colonne vertébrale.

« Will ? Vous allez bien ? »

L'ancien agent du FBI tourna lentement la tête vers les barreaux de sa cellule.

« Qu'est ce que vous faites là ? »

« C'est mon hôpital, dois-je vous le rappeler ? »

« Ce que vous m'avez fait... C'est... inhumain. Pourquoi ? Pourquoi vous m'avez fait ça ? »

« Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez Mr Graham ? Qu'est ce que je vous ai fait ? »

« Vous m'avez... »

Chilton le regardait avec interrogation. Il ne put cependant pas empêcher un sourire pervers quand Will avança avec difficulté. Il regardait son chef-d'œuvre avec une admiration malsaine. Il était fier de cette abomination immorale qu'il avait commise. Le jeune homme appuya deux mains tremblantes sur les barreaux en fer et Chilton se rapprocha de lui et posa ses doigts sur ceux de l'agent.

« Will... Will... Vous n'avez pas l'air bien... » Son regard noir et vicieux transperçait les yeux clairs de son vis-a-vis.

« NE ME TOUCHEZ PAS ! » Will fit un pas en arrière, libérant ses mains de l'emprise du Directeur.

« Il faut que vous veniez Will, c'est l'heure de notre entretien »

« Je ne vous direz rien du tout... Je ne vous direz plus rien. C'est fini » Sa voix était monotone et s'estompa quand il retourna s'asseoir sur son matelas. Il fit abstraction de la présence de son psychiatre et s'allongea en silence.

Le directeur de l'établissement psychiatrique resta de longues minutes à essayer de le faire parler, ou ne serait-ce que réagir, en vain. Il commençait à perdre patience et il se dit que le priver de nourriture pour le repas du soir lui délierait la langue. D'autant plus que son estomac devait lui faire souffrir le martyr. C'était le cas. Recroquevillé en position fœtale, Will Graham se tenait le ventre. Des brûlures d'une intensité inimaginable l'assaillaient. Il avait l'impression qu'on lui enfonçait des couteaux acérés dans l'abdomen. Mais la pire souffrance n'était pas physique, il n'avait qu'à fermer les yeux pour faire disparaître ses maux. Il plongeait alors dans une spirale infernale dont il n'avait d'autres choix que de se débattre avec violence. Des voix dans sa tête lui disaient que c'était de sa faute, que c'était lui qui avait accepté d'évincer Hannibal, que c'était lui qui avait signé ce papier désignant Frederick Chilton comme seul psychiatre en charge de sa santé mentale. Ces murmures résonnaient tel un chant morbide dans les tréfonds de son crane. Il se sentait vide, complètement abattu et un désespoir des plus intense envahissait peu à peu son être. Son âme n'était plus qu'illusion, Will Graham n'était plus que l'ombre de lui même. Il ouvrait la bouche mais plus aucuns sons ne sortaient. Parfois, dans la nuit, sa respiration s'accélérait sans raisons apparentes et il mettait plusieurs longues minutes à se calmer. Il n'avait rien, il n'avait que lui même mais s'il s'en remettait à lui même, il ne serait plus. Désespérance. Avide de souffrances qui puissent estomper sa détresse morale. Abandon. Il ne sentait plus ses muscles. Il ne sentait plus son corps qui n'avait quitté ce lit que pour deux ou trois minutes par jour. Chacun de ses membres lui paraissaient étrangers, il les ressentaient comme des appendices lourds et inutiles qui s'enfonçaient dans son matelas vétuste. Ses yeux ouverts, fixaient le vide mais il ne voyait rien. Son regard reflétait la détresse et la désillusion. Son ouïe lui renvoyait des sons lointains et approximatifs. Un flou sonore.

Frederick Chilton tenta pendant trois jours de le faire sortir de son mutisme. Il commençait presque à se dire qu'il était allé trop loin et il ne savait plus quelle manière employer pour le faire parler, réagir, bouger. Il était désespéré. Il ne voulait pas recourir à cette solution, mais il n'avait pas le choix.


Des pas lents se firent entendre dans le bloc principal où se trouvait plusieurs cellules.

« Will ? »

L'ancien agent, toujours dans un état quasi-catatonique aurait reconnu cette voix, cet accent, entre mille. Il semblait que c'était la seule chose qui puisse le tirer de son mutisme. Il releva la tête très légèrement mais ne dit mots.

« Will... Je suis là. »

Un chaleur envahit son être. Il ne comprenait absolument pas ce qu'il se passait en lui mais les mots de son ancien psychiatre l'éveillèrent. Il les ré-entendaient dans sa tête, se shootant presque au son de sa voix.

« S'il vous plaît, Will »

Le jeune homme se releva difficilement et tourna la tête vers Hannibal. Il plongea son regard dans celui du psychiatre. L'échange ne dura que quelques secondes mais les sensations ressenties étaient d'une intensité inégalable. Tout le malheur du monde pouvait se lire dans les yeux rougis de Will Graham et une inquiétude sans pareil se ressentait dans le regard du docteur.

« Mon dieu... Will... »

Il voulait parler, mais n'y arrivait pas. Il entendait juste la voix du psychiatre : « Parlez moi, s'il vous plaît Will. Dites moi quelque chose, n'importe quoi... » grave et douce à la fois. Pour pallier ce manque de mots dans sa gorge, il se leva et se tint face à lui. Hannibal se rapprocha de la cellule, au plus près qu'il le pouvait et vint serrer légèrement un barreau dans sa main droite. Son ancien patient s'avança avec lenteur et posa son front sur les barres de fer puis inspira profondément, respirant le parfum enivrant de son vis-à-vis. Il leva une main fébrile et la déposa sur celle du psychiatre qui dévia le regard vers celle-ci. Une contraction musculaire envahit son poignet et il se mordit la langue.

« Will... Que s'est-il passé pour que vous soyez dans cet état... » Hannibal Lecter se surprenait lui même de s'inquiéter à ce point mais cela lui était totalement incontrôlable. Sentir les doigts du jeune homme sur sa main éveillait en lui des désirs qu'il avait essayé d'enfouir, en vain. Will ne voulait plus le lâcher, le contact de sa peau lui avait tellement manqué... Il releva la tête et tenta de communiquer :

« Hannibal... Je... »

Une sensation étrange envahit le psychiatre, comme un pressentiment, une intuition inéluctable. Il ferma les yeux et inspira profondément. Quand il les ré-ouvrit, son regard avait changé. Une lueur démoniaque flambait dans ses yeux et il réprima un grognement animal. Will Graham sentit la main de l'homme se serrer avec force sous la sienne. S'il en avait eu la capacité, il aurait broyé les barreaux en quelques secondes. Le rythme cardiaque d'Hannibal, stagnant à quatre-vingt-cinq dans les pires moments, augmenta facilement aux alentours de cent. On pouvait voir les muscles de sa mâchoire apparaître sous la pression dentaire qu'il exerçait; il était ailleurs.

« Hannibal... ? » Quand le jeune homme retira sa main, le psychiatre sortit de sa transe et plongea à nouveau son regard dans le sien. Il avait comprit. Il savait.

Hannibal Lecter avait sentit un autre homme sur Will. Il avait sentit Frederick Chilton sur son jouet, sur SA propriété. Un élan de colère, de haine, de fureur, s'empara de lui. Une violence extrême envahit son âme, mêlant jalousie et possessivité. En plus d'avoir détruit son ancien patient, il l'avait souillé, il avait marqué son territoire tel un bâtard des bas quartiers. Savoir que Will était dans cet état le rendait dingue mais les raisons de ce mutisme dépassaient son entendement. Quand il ouvrit la bouche, ses lèvres formèrent un rictus carnassier. Ses canines visibles ressortaient parfaitement. Il se mordit la langue avec force pour ne pas avoir à parler, il n'aurait su quoi dire tant le dégoût brouillait ses pensées. Lui qui était toujours maître de ses émotions, il ne contrôlait plus ce qu'il se passait à l'intérieur de lui. Tentant de paraître impassible devant le jeune homme, il desserra sa prise et déclara simplement :

« Donnez moi quelques heures... Un jour tout au plus Will. Et je vous ferez sortir d'ici, je vous reprendrez en consultation. Si vous êtes d'accord »

Hannibal eut pour réponse un hochement de tête timide. Will Graham regarda le psychiatre repartir d'où il était venu. Ce dernier marchait les poings serrés dans l'allée bordée de barreaux rouillés et tourna une dernière fois la tête vers son patient. Dans son esprit, Chilton possédait le corps du jeune homme. Il en était fou. Alors qu'il franchissait une porte sous le regard de deux gardes en uniforme, il ferma les yeux puis les ré-ouvrit. Un noir ébène pouvait se contempler dans son regard intense.


Merci pour tout vos commentaires qui me font énormément plaisir et qui me mettent un peu la pression aussi .

En espérant ne pas vous décevoir,

Enjoy :3