ELSA


Il y a une nouvelle à ce qu'il paraît. Et elle a notre âge. À ce qu'il paraît.

Je l'ai appris dans les toilettes des filles. Je me cachais d'Hans. Encore. Je pouvais les entendre discuter – piailler, selon moi – de cette grandiose nouvelle. Elles planifient déjà de l'emmener dans leur culte avec des moyens plus ou moins variés. J'ai arrêté d'écouter après la proposition #36, celle qui impliquait de carrément lui sauter dessus – lui dire salut – et de lui vanter les avantages d'une « inscription » à leur petit club.

Je ne l'ai pas encore vue. Et je n'en ai pas vraiment envie. Je n'ai pas besoin d'une nouvelle distraction. J'ai déjà perdu contrôle une fois aujourd'hui. Et nous ne sommes que le premier jour d'école. Super. J'ai l'impression que cette année sera longue et épuisante.

Tout est pire.

La nourriture, les classes, la température, la maison, les autres… moi…

CLANG!Un plateau s'abat sur la table.

Je sursaute en accrochant mon jus d'orange qui se renverse partout sur le livre de la bibliothèque que je viens juste d'enregistrer.

Merde, merde, merde!

Et je peux les entendre rire. Partout autour de moi. Des grincements, des cris, des rires éclatants, des ricanements et le discret souffle d'air qui indique l'amusement.

Ils me coupent, me déchirent, me brûlent, ils me traversent et laissent dans leur sillage des traînées d'acide qui me grugent et m'émiettent...

Respire.

Respire.

« Sorcière! »

- Est-ce que je te dérange?

Quelle voix désagréable; j'ai envie qu'elle se taise. Je veux la prendre et l'enfermer dans un cercueil, je veux qu'elle arrête, je veux entendre cette voix emplie de frayeur, je veux l'entendre crier, pleurer, je veux-

- Hey freak! Je t'ai demandé si je te dérange!

Va-t'en!

- Non, je murmure en me levant tant bien que mal.

Je n'ose pas lever les yeux. Je ne veux pas croiser son regard malveillant. Je ne veux pas mettre le feu à la poudre. Je ne veux pas m'éterniser.

J'empoigne mon sac et le balance maladroitement sur mon épaule et je ne peux m'empêcher de siffler entre mes dents : mal, j'ai tellement mal, ma peau est bleue à cet endroit-là, ma peau crie.

Je sais qui il est. Je pourrais reconnaître cette voix partout. Elle me hante. Partout. Dans mon sommeil, dans mon réveil, dans mon coma, dans ma furie. Hans.

- Hey! Hey freak! Il m'appelle, il m'appelle avec cette voix sale –

J'ai un nom.

Je continue de marcher. Un pas devant l'autre. Ne le laisse pas prendre possession de ta raison. Il n'est rien.

Je passe une table. Une de ses pattes est recouverte de givre. Je serre les dents. Le givre se transforme en glace et prend de l'expansion. Et je serre plus fort, toujours plus fort, jusqu'à ce que la douleur soit presqu'insupportable.

- HEY! JE TE PARLE ESPÈCE D'IDIOTE! Il s'époumone et je m'en fous, je m'en fous-

BANG!

Je fonce dans quelqu'un. Tout va trop vite, je ne peux pas reprendre mon équilibre et je tombe. Le sol est dur. L'atterrissage l'est encore plus. Un autre bleu. Toujours bleu; pourquoi pas vert? Ou rouge? Ou arc-en-ciel? Bleu et blanc. Comme la neige, comme la glace, comme l'hiver. Comme mon corps.

Mon sac. J'ai besoin de mon sac. Je dois partir, ou il va m'attraper. Et je ne veux pas qu'il me frappe encore. J'ai peur de lui faire du mal. J'ai peur qu'il me fasse du mal.

Je cherche aveuglément et je peux entendre ses pas qui se rapprochent et

« Espèce d'animal de foire! »

La température descend brutalement et la table est complètement glacée maintenant. Personne n'y fait attention. Parce que tout le monde est préoccupé par moi. Parce que tout le monde me regarde et ohmondieu j'ai trouvé mon sac.

Je me remets sur pied et tout est confus et je n'ai qu'une pensée : Fuir!

J'ai les poumons en feu et ce n'est pas possible. Je suis la Reine des Neiges, je ne devrais pas ressentir la chaleur, je ne devrais pas avoir chaud, je ne devrais pas brûler à l'intérieur.

Est-ce qu'un feu pourrait me faire fondre?

La question tourne et tourne dans mon esprit quand je franchis enfin les doubles portes menant à l'extérieur.

Je peux enfin respirer.

J'aspire l'air frais, je me baigne dedans, je refroidis mon intérieur brûlant.

Je peux encore sentir la glace accumulée sur mes mains. Je veux qu'elle disparaisse. Il faut qu'elle disparaisse. Je ne peux pas les laisser voir le monstre en moi. Ce monstre tapi au fond de moi, celui qui s'accroche à mes émotions pour contrôler ce pouvoir – cet affreux pouvoir – qui me compose.

Cache tes pouvoirs, n'en parle pas, fais attention, le secret survivra, pas d'états d'âme, pas de tourments, de sentiments.

Je répète ce mantra tout en m'éloignant de l'école, le bâtiment de mes cauchemars. Je n'aurais pas dû supplier mes parents pour venir. Je n'aurais pas dû me mettre à genoux devant eux pour pouvoir aller à l'école comme tous les autres de mon âge.

Pourquoi est-ce que j'ai été aussi stupide?

« Retourne à ton cirque! »

Oui, oui. Je veux retourner à ma cage. Ma cage sans barreaux. Je veux m'enfouir sous les couvertures inutiles qui recouvrent mon lit – inutiles car je ne ressens pas le froid, et je ne le ressentirai jamais

« Weirdo! »

– et je veux tout oublier; le monde extérieur, mes émotions, les voix qui me tirent de tous côtés.

Je ne devrais pas être ici. Autour de ces personnes normales. Parce que moi, je suis anormale.

Je ne suis pas dans le bon espace-temps. Les sorcières, c'était au Moyen Âge, non? On les brûlait sur les bûchers. On les brûlait pour être des monstres, parce qu'elles étaient différentes et qu'elles ne le cachaient pas assez bien. Ou bien parce qu'elles ne voulaient pas le cacher. Et elles en ont payé le prix.

Je regarde mes mains. Elles sont blanches. Peut-être trop. Ou pas assez, dans mon cas.

Blanches comme la mort.

Je peux sentir le soleil sur mon visage. Je peux presqu'y goûter. La liberté de la chaleur. Je veux…

Je veux avoir mon propre soleil. Je veux qu'il brille pour moi seulement, pour réchauffer mon être glacé. Je le veux près de moi la nuit quand je rêve. Quand les corps morts de froid s'empilent, quand les corps transpercés par des glaçons tombent et que leur sang forme des rivières rouges, quand ils sont emprisonnés dans des blocs de glace, leurs grands yeux terrifiés, la bouche ouverte sous le coup de la surprise et de l'horreur…

Je relève la tête. Le stationnement est vide, paisible-

Qui est-ce?

Là. Juste là. Deux tresses rousses. Rousses comme un feu ardent, rousses comme les flammes du soleil, rousses comme la chaleur d'été. Et deux yeux bleu-turquoise. Comme un ciel sans nuages. Comme une rivière qui suit son cours. Des taches de rousseur qui s'étendent le long de ses joues.

Mais, ce qui me frappe le plus, c'est son sourire. Il n'y a pas de mots pour le décrire. Comme un maelstrom d'émotions qui se collent les unes aux autres et se combinent pour n'en former une seule, une émotion qui n'est pas donnée aux êtres humains normaux.

Son sourire est dans ses yeux, dans son visage, partout, partout, partout.

Il fait chaud. Je dois être en train de bouillir. Auto-combustion. Combustion spontanée... Les trois en même temps. Et aucun des trois à la fois.

Il fait chaud.

La température s'est réchauffée. Pendant un moment, mes pouvoirs – dégoûtants, anormaux – ne se manifestaient pas.

Comment?

Comment?

J'ai trouvé mon soleil.


- Elsa, dans ta chambre.

Ils m'ordonnent, me poussent, me tirent, me crient dessus, je ne sais plus comment faire la différence. Tout ce que je sais, c'est que ces mots sont prononcés aussitôt que je pose le pied dans la maison.

Comme un chien. Tu es comme un chien, Elsa. Pathétique.

« Freak! »

Je suis trop fatiguée pour protester. Et je n'ai qu'une chose en tête de toute façon : mon soleil. Je manque déjà ses rayons. Rayons que j'ai volé; elle ne savait même pas que je me tenais sous cet arbre à l'observer.

« Freak! »

Mes parents ne doivent pas savoir. Ils vont me l'enlever. Ils vont me condamner à une vie d'éternelle noirceur. De ténèbres et de ruisseaux cramoisis. Le froid et la neige, toujours. Un souffle qui forme une buée éphémère.

Non, ils ne doivent pas savoir. Ils ne le sauront jamais. Je ne peux pas abandonner ma seule lumière.

Ma chambre est blanche. Avec des accessoires bleus. Stupides accessoires. Ils ne servent à rien. Ils me provoquent avec leur couleur dégoûtante. Je suis emprisonnée par des couleurs, couleurs qui règnent ma vie entière.

Stupide lampe bleue claire.

Je ne peux m'empêcher de lui lancer un glaçon pointu. Elle fait un bruit d'enfer en tombant et je suis sûre qu'elle est maintenant en pièces. Un large sourire fend mon visage.

Adieu, lampe.

La porte s'ouvre avant que je ne puisse trouver une excuse pour le raffut que j'ai causé. Je n'ai pas entendu les pas, comment est-ce que j'ai pu ignorer le grincement de l'escalier?

- Elsa?

Pourquoi est-ce qu'il prend cette voix gentille? Pourquoi est-ce qu'il prétend que mon existence ne le dérange pas? Ma mère pleure. Elle a une réaction face à mon anomalie.

ALORS POURQUOI EST-CE QU'IL JOUE À CE JEU!?

Je serre les poings en sentant de minces flocons en sortir.

- Oui, Père?

Je sens ses yeux se promener pour inspecter les dommages. Je sens son regard s'arrêter un instant sur le dégât que j'ai fait et pendant un instant, je peux jurer que je sens mon sang se glacer. Chose que je ne considérais pas possible vu ma… condition.

Je peux sentir chaque muscle dans mes épaules qui tirent et qui brûlent mais je ne peux pas les laisser se relâcher. Je ne peux pas. J'ai l'impression d'avoir utilisé mes propres pouvoirs afin de me glacer à mon tour. Pour un moment, cette possibilité semble actuellement plausible.

Puis, il soupire, se retourne et :

- Range-moi ça et viens manger.

Il sort. Et je souffle et je peux respirer parce qu'il n'a pas mentionné de conversations en soirée. Parce qu'il m'a laissée m'en sortir cette fois. Sauf que mes épaules restent toutes aussi tendues.

Je sais que la prochaine fois, ce sera pire.


Je ne l'ai pas vue de la journée. Et il pleut aujourd'hui.

Ce n'est pas de ma faute. Je peux jurer sur la tombe de mon père. Enfin… la future tombe.

Il pleut de façon normale. C'est un phénomène météorologique que la plupart des gens détestent. Moi incluse.

J'adore le soleil. Même s'il brûle ma peau.

Et j'adore mon soleil. Même si elle brûle mon âme.

De toute façon, c'est de ma faute si je suis aussi faible. Ma tolérance face aux rayons UV est ridiculement basse.

Parce que je suis la Reine des Neiges. Minus la couronne. Et le trône. Et aussi la foule en délire qui acclame dudite Reine.

Mais, elle n'est pas là aujourd'hui. Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu parler d'elle encore une fois. Par contre, c'était les garçons cette fois-ci. Ils pariaient. Qui peut « l'amener au lit » le plus vite possible? Évidemment, leur façon de s'exprimer était beaucoup plus vulgaire, mais, je préfère minimaliser les mots grossiers en parlant d'elle.

Ce qui est stupide, c'est que je ne sais pas encore son nom. Ils parlent tous d'elle. Elle est le nouveau joujou de la communauté scolaire. Pourtant, son nom m'échappe toujours. C'est d'autant plus frustrant qu'elle est supposément dans la plupart de mes classes.

C'est à la fois une bénédiction et une malédiction.

Elle sera comme ma chandelle aux pannes d'électricité. Et comme l'oasis à l'homme qui est perdu dans le désert. Toujours à portée de main, toujours belle, brillante, bonne, et jamais je ne pourrai la toucher.

De toute façon, je ne voudrais pas lui faire du mal. Elle ne le mérite pas.

- Sorcière!

Un murmure.

Un mot.

Quatre syllabes.

Je peux sentir la température de la pièce qui baisse rapidement avant de brusquement reprendre le contrôle de moi-même. Je peux presqu'entendre leurs dents claquer et leur corps frissonner.

Respire.

Cache tes pouvoirs, n'en parle pas.

Stupide mantra.

Je me force à continuer mon travail. Je ne comprends rien à ce que j'écris. Les mots s'embrouillent pour ne former qu'un amas informe d'encre noire sur une page blanche.

Et je ne peux m'empêcher d'y prendre plaisir. Je souille la page blanche – la neige – avec vigueur. Je vois l'encre qui prend lentement du terrain sur le blanc. Dans ma tête, le blanc s'enfuit, chassé par le noir.

Sale, sale, sale. La feuille blanche devient sale.

Mon stylo à l'encre devient de plus en plus froid mais je ne peux pas me résoudre à m'en soucier.

« Pathétique! »

« Vaine! »

« Dégoûtante! »

- Elsa?

Et je gratte mon stylo contre la page. Elle se déchire mais je ne peux pas arrêter. Mon stylo est glacé maintenant. La feuille aussi.

- Elsa!

Mon attention est ramenée vers la voix autoritaire. Mon corps est programmé pour répondre à ce genre de stimuli. Et je trouve ça dégueulasse.

Je reste silencieuse. La classe est enroulée dans une lourde cacophonie de pensées qui se bousculent. Personne n'ose parler. Ils attendent que je le fasse.

« Monstre! »

Le professeur se racle la gorge. Je peux voir qu'il est inconfortable.

Bienvenue dans le club, mon pote.

- Elsa, qu'est-ce que tu fais?

Tant de questionnement.

Ce n'est pas de vos affaires.

- R-Rien, je réussis à articuler.

Je sens leurs lourds regards qui pèsent sur moi. Ils percent des trous dans l'arrière de ma tête. Je n'aurais vraiment pas dû m'asseoir à la première rangée.

Il me fixe pendant quelques secondes – une éternité. Et il se désintéresse subitement de moi.

- Retourne à ton travail, alors.

Quand il recommence à lire un magazine qu'il a piqué à un élève malchanceux, je reçois une boule de papier derrière la tête.

Je sais que je ne devrais pas l'ouvrir. Je ne devrais pas me pencher pour la prendre et lire son contenu. Mais je le fais quand même. Parce que je suis stupide, parce que je veux me punir, parce que c'est mon rôle.

Tu pratiques tes sortilèges, sorcière?

Et juste comme ça

« On devrait la brûler sur le bûcher! »

je sens que j'ai besoin

« Objet de Satan! »

de mon soleil.


Je n'ai pas faim.

Je regarde la pomme rouge qui se trouve sur mon plateau. Je déteste les pommes rouges. C'est une couleur horrifiante. La couleur qui se trouve dans mes rêves nuit après nuit. Et je dois croquer dans ça?

Est-ce qu'elle va goûter le fer? Est-ce qu'elle sera juteuse? Est-ce que la couleur de sa peau a un rapport avec son goût?

Autour de moi, j'entends le bourdonnement des entremêlements de voix. Aigues, graves, rocailleuses, excitées, fâchées, tristes… J'ai besoin de plus d'adjectifs.

Leurs voix produisent une mélodie. Comme une composition sans instruments. Je ne peux pas dire que j'aime cette mélodie. Non, elle m'étourdit. Elle m'assourdit les oreilles et je voudrais pouvoir les faire taire-

Ma main est froide. Congelée. Je sais ce que ça veut dire.

Merde.

Grandes respirations. Technique de yoga. Vide ton esprit, Elsa.

Deux tresses rousses qui se balancent doucement.

Je secoue la tête. Ce n'est pas le moment. Je dois me calmer, pas m'exciter.

Je ferme les yeux. Peut-être est-ce que ça va aider. Il ne reste plus beaucoup de temps à la période de dîner de toute façon. Bientôt, ils vont quitter cette pièce et je vais enfin pouvoir entendre le silence. Précieux, précieux silence.

Lentement, très lentement, je sens les bruits s'estomper. Je suis sous l'eau. Je flotte. Tout est si tranquille. Merveilleux. Je bloque rapidement les souvenirs négatifs qui me viennent à l'esprit. Pas maintenant. Plus tard. Plus tard, je vais écouter ce que les souvenirs ont à dire.

Je suis si bien. Pourquoi est-ce que je ne peux pas rester ici pour toujours? J'ai l'impression de planer. De voler. Je peux presque sentir le vent sur mon visage. Du vent dans l'eau. Un nouvel état de la matière.

J'ai créé un nouvel état de la matière-

- Est-ce que je peux m'asseoir?

La réalité vient me frapper brutalement. Comme un élastique qui claque et immédiatement, les souvenirs en profitent pour venir au festin.

« Sorcière! »

« Freak! »

« Retourne sur ta planète, l'extraterrestre! »

Je ne connais pas cette voix. D'où vient-elle? Elle provient probablement d'un de ces contes de fées que j'aimais tant quand j'étais enfant… jusqu'à ce que je réalise que la méchante sorcière, c'était moi.

J'ai peur d'ouvrir les yeux. Je n'ai pas envie de voir le sourire moqueur qui accompagne ses paroles.

Mes mains cherchent pour la pomme. La pomme au goût de rouille. Je pourrais la donner à cette personne. Je pourrais l'empoisonner. Je pourrais avoir la paix.

Un cadeau empoisonné.

Je suis le cadeau empoisonné que mes parents ont reçu. La cigogne qui m'a apportée jusqu'ici a fait une erreur.

J'ouvre les yeux d'un coup, comme on enlève un pansement sous l'appréhension de la douleur. Pendant un moment, je suis aveuglée par la lumière qui jaillit des affreuses lumières au plafond.

Je sens une présence près de moi. Qui est assez stupide pour m'approcher?

« Sorcière! »

Et lentement

je

tourne

la

tête.

Le choc qui me frappe la poitrine n'est pas mesurable. J'ai l'impression que tout mon être s'éveille face au visage qui se tient à mon côté. Comme si je recevais un choc électrique. Je le sens jusqu'au bout de mes doigts, jusqu'à la racine de mes cheveux, jusqu'à mes orteils.

Mon soleil.

Elle est là. Elle me regarde. Ses grands yeux bleus pâles me regardent avec une question. Dans ses mains, il y a un plateau. Une salade. Elle aime les salades. Bien sûr. Et à côté, il y a une barre chocolatée.

J'ai envie de lui dire que j'adore le chocolat moi aussi. Que nous pourrions en partager une. J'ai envie de lui dire comment elle est belle, magnifique, sublime. Comment elle illumine tout ce qui l'entoure. J'ai envie de lui dire comment sa voix est musicale, comment sa présence me relaxe et m'électrise tout à la fois. J'ai envie de lui voler sa chaleur, d'enfouir mon visage dans son cou pour respirer son odeur. J'ai envie de lui dire que biensûrellepeuts'asseoir, même si je ne sais pas pourquoi elle veut le faire.

J'ai envie de tout ça.

Mais, je ne peux rien dire. Parce qu'au moment où je m'apprête à crier au monde comment je suis joyeuse et comment mon soleil me donne le goût de courir et de sauter, je croise le regard d'Hans.

Il y a dans ses yeux une lumière vicieuse, malicieuse. Et je comprends. Je comprends que mon soleil ne peut pas s'approcher de moi. Elle ne doit pas. Jamais. Car ils vont le lui faire payer.

Ils – ceux qui montrent au public ma vraie nature. Celle d'un monstre. Horrible. Dégoûtant.

Je vais la salir. Je vais l'humilier. Je vais faire de sa vie un enfer. Et je ne verrai plus son sourire. Je vais la perdre. Elle va me regarder avec le même dégoût que les autres. Et ça, je ne pourrais pas le supporter.

Alors j'affiche mon masque d'indifférence, de dédain. Je lève mes yeux froids, je plante mon regard dans le sien – si adorable, si bon – et je lance d'une voix glacée :

- Non. Je n'ai pas besoin de toi à ma table. Va-t'en.

Mon cœur crie, il saigne. Je raffermis ma prise sur la maudite pomme et j'espère pouvoir la faire exploser. Je veux pouvoir faire exploser mon cœur, mes poumons, ma bouche, mon cerveau. Je veux me faire disparaître pour la douleur que je vois dans les yeux de mon soleil.

Je peux sentir mes pouvoirs qui vont sortir de mon contrôle et je serre des dents, je les garde en dedans où ils se déchaînent pour sortir, pour manifester leur présence indigne.

Je suis indigne.

Je vois son magnifique visage prendre la couleur d'une tomate et j'ai envie de le caresser alors que je serre la pomme – maintenant devenue froide – afin de contenir cet élan inapproprié.

- Je… euhm… désolée… je-je ne savais pas… je… désolée…

La façon dont elle bredouille est si mignonne et ça me brise le cœur de savoir que je suis celle qui lui a fait perdre la belle confiance en elle-même qu'elle possédait quelques secondes auparavant.

Et, sans avis, elle se retourne et se dirige maladroitement vers une autre table. Celle de Hans & Co. Je peux voir son sourire triomphant.

Dans ma main, la pomme est recouverte de glace.


J'ai l'impression que toutes les parties de mon corps ont arrêté de fonctionner. Sauf mes yeux. Parce que je vois très clairement mon soleil partager ses rayons avec les bouffons qui se nomment eux-mêmes la « clique populaire ».

Anna.

J'ai appris qu'elle s'appelle Anna. Et ce qui me frustre le plus à propos de ça, c'est que je ne l'ai pas appris de sa bouche à elle. C'est insignifiant comme détail, je sais. Enfin… pas si insignifiant pour moi.

Hans est beaucoup, beaucoup, beaucoup trop près d'elle. Il ne devrait même pas pouvoir l'approcher avec une perche de 50 mètres. Et il est là, collé à elle comme une espèce de sangsue, se frottant contre elle comme un chien dominé par ses hormones. Dégoûtant.

« Dégoûtante! »

Ça y est. Je dois officiellement effacer ce mot de mon vocabulaire. À ce rythme, je ne pourrai même plus prononcer une syllabe.

Révoltant.

Oui. Voilà un mot auquel les idiots ne penseront jamais. Ils n'ont pas la capacité cérébrale requise pour développer leur dictionnaire. Hans est absolument révoltant.

Ils sont tous fascinés par elle. Je ne les blâme pas. Moi-même j'ai été aveuglée par sa simple présence. Eux, ils peuvent lui parler, la toucher, respirer son odeur, observer les détails sur son visage-

C'est assez, Elsa.

Je détourne la tête. Ma table est vide. Il n'y a que moi. Et même là, je ne considérerais pas mon existence comme quelque chose qui a de la valeur.

« Monstre! »

Je dois arrêter d'espérer pouvoir laisser quelqu'un s'approcher de moi. Je ne le mérite pas. Je suis dég- révoltante et sale et égoïste – comment est-ce que j'ose vouloir faire du mal à quelqu'un en les laissant me connaître, en les laissant près de la bête qui est cachée au plus profond de mon être?

Et malgré ces pensées négatives, je ne peux m'empêcher de relever la tête pour la regarder une dernière fois avant d'aller porter mon plateau.

Ses yeux sont posés sur moi.

Moi.

Moi?

Moi!

Moi.

Par réflexe, je me retourne pour m'assurer que c'est bien moi la personne qu'elle fixe avec un regard insistant. Il n'y a personne derrière moi. Ni autour de moi. Ni sous moi.

Lorsque je porte mon regard sur elle une nouvelle fois, elle est en train de rire avec ses… amis – le mot est comme du venin dans ma bouche.

Je soupire. Peut-être que j'ai tout imaginé. Ce ne serait pas la première fois. Quand j'ai vu Anna pour la première fois, j'ai halluciné des rayons de soleil qui sortaient de sa peau, ses yeux, sa bouche, partout.

Ils disent que je suis folle. Dérangée. Cinglée. Malade. Toquée.

Tant de synonymes qui veulent dire la même chose.

Que quelque chose ne tourne pas rond dans mon esprit.

Et ils me le répètent sans arrêt mais je sais, je sais que quelque chose n'est pas bien avec moi : je peux conjurer de la neige et de la glace à partir de rien. Je peux geler le cœur de quelqu'un, je peux les transpercer avec des pics de glace.

Je me rappelle un jour; un petit garçon m'avait comparée à une « X-Men », et je n'ai pas tout de suite compris qu'il m'avait traitée de super-héros. Le soir même, j'ai fait mes recherches. J'étais trop curieuse. Peu importait s'il venait de me dire la pire insulte du monde. Je devais savoir ce qu'il pensait de moi. Ce petit garçon qui ne devait pas compter à mes yeux. Ce petit garçon qui devait être sans importance m'avait transformée en espèce d'obsédée. Je ne pouvais plus penser à autre chose qu'à la comparaison qu'il avait faite.

Et j'ai trouvé ce que je cherchais. Et j'ai pleuré. J'ai gelé ma chambre, il a neigé, et j'ai pleuré jusqu'à ce que mon corps soit vide d'eau.

J'ai pleuré parce que pour la première fois de ma vie, quelqu'un venait de me dire que les pouvoirs que je possédais n'étaient pas monstrueux. Que je n'étais pas une personne horrible. J'ai pleuré parce que pendant un moment, pendant un bref moment, j'ai vraiment voulu que cette école existe, et que je puisse y aller. Pendant un moment, j'ai vraiment cru à cette histoire de super-héros.

« Pathétique! »

Plus tard, mon père a appris qu'un garçon m'avait vu pratiquer mes pouvoirs. Et ce soir-là, j'ai reçu ma première collection de bleus.

Lorsque je passe devant leur table, ils deviennent tous silencieux. Ils s'éloignent tous imperceptiblement du froid qui émane naturellement de moi. Sauf Anna. Et Hans.

La première me réjouit. Le deuxième me donne des frissons – oui, des frissons, à moi, la Reine des Neiges.

Ils me regardent tous avec leurs grands yeux soit effrayés, soit fâchés, soit malicieux ou soit… dégoûtés.

Je me tiens la tête droite, même si mon cœur bat vite et que j'ai l'impression que je vais échapper mon plateau à tout moment. Sous celui-ci, je peux sentir de la glace qui s'étend lentement, très lentement.

Il ne se passe rien. Tout va bien, tout va bien, tu es o.k., tout va bien Elsa-

Tout ne va pas bien.

Je sens la jambe qui se met dans mon chemin avant de la voir. Et quand je la vois, il est trop tard et je sens déjà la chute imminente qui m'attend. Pour une raison quelconque, mes mains agrippent le plateau comme s'il pouvait me sauver en cet instant si fragile.

BOOM!

J'entends plus que je sens le choc de mon atterrissage. C'est comme si mon cerveau est déconnecté. Je sais que mes muscles devraient me faire mal, mais je ne le sens pas. Tout ce à quoi je peux penser, c'est Anna en ce moment, qui me regarde et qui voit comment je suis pathétique et que je ne mérite pas de son temps, que je ne mérite pas de vivre et je sens les larmes qui s'accumulent pour la première fois dans mes yeux depuis que leur petit manège d'intimidation a commencé pendant ma première année et je sens la température qui tombe dangereusement bas et j'entends les halètements des gens qui sont gelés et je dois sortir d'ici au plus vite-

Mon visage doit être rouge. Il brûle alors que je me remets difficilement sur pied. Le plateau gît oublié à mes pieds. Je ne pense qu'à une chose : ma fuite immédiate.

Sauf que cette fois-ci, je sens quelqu'un qui m'empoigne le bras doucement, comme pour ne pas m'effrayer, comme on le ferait avec un animal terrifié. Et je sais immédiatement qui c'est.

Anna.

Je sens les flocons qui commencent à se former entre mes doigts et ma paume et je serre les poings dans le but d'anéantir leur création totalement. C'est futile et je le sais. Je sais tout ça.

Mais Anna, Anna, me tient près d'elle et je ferais tout pour arrêter le temps. Je veux partir, je veux m'enfuir de ce désastre chaotique. Je ne pourrais rien refuser à mon soleil cependant.

Donc je serre les dents, je serre les poings et je porte mon regard sur le sien. Aussitôt, je ressens comme un coup à l'estomac. Son regard est si… pur, rempli d'inquiétude et – est-ce de la rage que je vois brûler dans un coin?

J'entends les mots en sourdine. Plus rien ne fait de sens. Je vois ses lèvres bouger, mais ce qui en sort est mêlé.

- Est-ce que ça va!?

Va… Va… Va…

De l'écho. Je n'avais jamais remarqué qu'il y avait de l'écho dans l'école. Bizarre. Ce genre de phénomène se produit habituellement dans les montagnes, non?

Son toucher me brûle. Il me fait mal et il me déchire la peau. J'ai l'impression d'avoir des milliers de fourmis qui se promènent sous ma chair. Pourtant, j'en veux plus. J'en veux toujours plus. Je voudrais pouvoir avoir cette sensation à la journée longue. La sensation de quelqu'un qui me touche. D'elle qui me touche. Anna.

Et c'est à ce moment que les rires s'enregistrent dans mon esprit. Qu'est-ce qu'il y a de si drôle? Pourquoi rient-ils?

Toi. C'est de toi qu'ils rient. Pathétique.

La pensée me fait reculer un peu, un petit coup gêné. Je suis en public. Je suis en public, et quelqu'un me touche. Je suis en public, quelqu'un me touche, et je sens le froid qui se manifeste rapidement. La pièce sera gelée dans quelques secondes si je ne sors pas d'ici.

Et Anna. Je ne peux pas… Anna. Il ne faut pas que je m'approche d'elle. Je vais lui faire mal. Je vais l'humilier. Je vais la briser. Parce que je ne suis pas assez bonne, assez pure, pour elle. Parce que je ne suis bonne qu'à ça, de toute façon.

« Monstre! »

« Sorcière! »

« Weirdo! »

Je fige mon visage soudainement, comme une statue de glace, comme une peinture, comme une sculpture. Le vide complet, un trou noir de glace et de neige.

- Ne me touche pas! Je siffle d'une voix froide.

J'ai probablement gelé ses oreilles. Je sonnais comme… je sonnais comme un bloc de glace qui tente de parler. Tellement froide, tellement indifférente, tellement… moi.

Je pourrais pleurer, là, maintenant. Devant leurs yeux, devant tout le monde. L'expression de douleur si vite remplacée par un faux sourire – il me fait mal de le voir, tellement il est faux – qui franchit le visage de mon soleil m'arrache presque le cœur.

Presque. Parce que je ne peux pas ressentir ce genre de choses pour elle. Pour personne d'ailleurs. Alors je m'accroche désespérément au dernier pan de contrôle de moi-même qu'il me reste et je me dégage brusquement de sa douce poigne.

- Désolée, murmure-t-elle.

Je suis dégoûtée envers moi-même. J'avais promis de ne plus utiliser ce mot, mais il n'y en a pas d'autre. Je pourrais vomir tellement le traitement que je lui donne me rend malade. Je suis révoltée.

Et c'est injuste, c'est tellement injuste. Pourquoi est-ce que je ne peux pas être comme les autres? Pourquoi est-ce que je ne peux pas être une de celles qui rient? Être normale. Identique aux autres, oui, mais normale. Je voudrais pouvoir dire « sans souffrances », mais, je sais bien que ce cliché de « je-souffre-plus-que-tout-le-monde » n'est pas vrai. Tout le monde a mal.

Aussitôt que les pensées m'envahissent, je sais qu'il est grand temps que je fasse ma grande sortie théâtrale. Alors je prends mon sac, je délaisse le dégât que j'ai fait par terre, et je m'élance à l'extérieur. Plus que 10 minutes avant le prochain cours. Bientôt. Merci, Dieu.

Je renifle cyniquement. Dieu. Ha. Comme si Dieu laisserait une créature comme moi parcourir la terre. Horrible. Répugnante. Anormale.

« Brûle au bûcher, espèce de sorcière! »

Une grande inspiration.

Il ne faut pas qu'il neige à la fin de l'été. Ce n'est pas normal.


5 ans auparavant


Knock.

Knock.

Et avant même que je puisse répondre, il entre, comme d'habitude. Malpoli. Sans considération pour les autres. Pour moi.

Pour toi? Ha!

- Elsa.

Ce n'est pas une question. Ce n'est pas une demande. C'est une obligation, un fait. Alors je tourne la tête, je me serre les mains et je regarde dans sa direction sans le regarder dans les yeux. Il n'aime pas ça. Parce qu'il est au-dessus de moi.

- Je t'ai apporté quelque chose.

Un cadeau? Pendant un bref moment, j'espère que ce sera un de ces cadeaux dans une boîte, enveloppé dans un beau papier brillant, comme des milliers de diamants incrustés, et ce cadeau aurait une belle boucle ronde, parfaite, tout aussi brillante. Sur ce cadeau, il y a mon nom « Elsa », et une carte avec un mot d'amour. De la part de mes deux parents.

Et, aussitôt que cette pensée m'a traversée l'esprit, je la chasse, parce que je sais que ce n'est pas vrai, que cet espoir est futile, et ça fait encore plus mal que si j'avais perdu tout espoir.

Soudainement, je les vois. Longs, bleus. Des gants. Et je sais immédiatement ce que ça veut dire.

- Ils vont t'aider à garder tes… pouvoirs… sous contrôle.

Le mot a été prononcé avec un dégoût évident. Je frissonne en les enfilant.

- Porte-les en tout temps.

Tellement de froideur cachée sous une voix remplie de charisme. Je trouve sa façon de parler plus effrayante que quand il crie, quand il se défoule. Quand il est enragé, je sais ce qui va se passer. Je sais ce qu'il va me faire, ce qu'il va me dire. Et il le fait maintenant.

Mais quand il parle avec cette voix doucereuse… il est imprévisible. Je ne sais pas quand il va éclater, quand l'explosion va avoir lieu, de quelle grandeur elle sera… Je suis dans une noirceur totale quant à mon sort.

Ma voix est comme celle d'un robot, morte, terne :

- Oui, Père. Merci, Père.

Et, sans un mot de plus, il quitte la pièce à grandes enjambées, comme si je profiterais du fait qu'il a le dos tourné pour l'attaquer, comme si rester en ma présence plus longtemps allait le souiller à jamais. Ce qui est probablement le cas.


Maintenant


Je regarde mes mains gantées. Je ne les sens même plus. À force de les porter, de les traîner partout, je ne les sens plus. Ils sont devenus une partie de moi-même.

Et ça devrait me déranger plus que ça. Je devrais être fâchée, tannée; je devrais vouloir les enlever en tout temps, parce qu'ils cachent ce que je suis, parce qu'ils prouvent le monstre que je suis.

Mais… D'une certaine façon, ils m'apportent la sécurité que je n'ai jamais eue. Que je n'aurai jamais. Je me sens plus en contrôle que si je ne les possédais pas. Mon père avait raison.

Il a toujours raison.

« Tu penses qu'ils vont t'accepter? Tu penses qu'ils vont t'aimer? Ils auront peur de toi. Ils vont te rejeter et te blesser. Et ils auront raison. Qui voudrait d'un monstre comme toi!? Tu es une abomination. Et ce n'est pas tout le monde qui est aussi gentil que nous : nous t'élevons de la bonté de notre cœur! Nous pourrions te jeter à la rue, ou de te donner à la science demain matin si nous voulions! Tu dois ta vie à tes parents au bon cœur, Elsa! N'oublie jamais ta place : les monstres sont inférieurs. »

Je frissonne. Je ne peux m'empêcher de me blottir contre mon lit en position fœtale. Je peux entendre le givre qui se répand à travers la pièce.


La porte de mon casier se ferme brutalement, me sortant de ma torpeur. Je serre les poings : la surprise a failli me faire perdre contrôle. Je ne sais pas comment j'aurais pu expliquer les flocons par terre. Coup de vent, peut-être?

- Hey, Elsa.

Hans.

Mon sang se fige dans mes veines. Je ne sais pas comment agir, je ne sais pas quoi dire, comment respirer, comment me tenir. Je veux partir. Je veux m'enfuir encore. Parce que je ne suis qu'une lâche. Parce que j'ai peur des conséquences. Parce que je n'ai pas confiance en mes capacités. Comment pourrais-je? Une anomalie de la nature comme moi?

- Hum… Allô, Hans, je murmure en fixant le sol.

Je peux presque sentir son regard qui balaie mon corps de façon perverse. Ce n'est pas la première fois que quelqu'un me regarde de cette façon. Je sais que je suis l'objet du désir de plusieurs personnes seulement parce que je suis différente. Inaccessible. Têtue. Mais ils ne savent pas ce que je suis. Ils ne savent rien.

Comment font-ils pour être à la fois dégoûtés par moi – ce mot, encore – et me vouloir en même temps?

Et c'est la première fois qu'Hans me dévisage comme ça.

C'est effrayant. La seule personne qui me déteste au plus haut point, la seule personne qui souhaite ma chute, semble voir changé d'avis d'un seul coup.

Je tente vainement de faire cesser les tremblements qui parcourent mon corps. Je ne peux pas. Il y a un tremblement de terre en moi. La terre qui se craquèle, qui se déchire et tombe en morceaux pour révéler une lave rouge, qui brûle tout sur son passage. La peur.

- Ça va, freak?

Je me dérobe un peu quand j'entends le surnom.

- O-Oui, je bégaye maladroitement avant de tenter une fuite subtile.

Il m'attrape immédiatement par le bras. Par-dessus mon gant. Je veux paniquer. Il me touche. Quelqu'un me touche.

Père qui se penche lentement vers moi, un sourire de prédateur traversant son visage-

Les bleus, les coups-

Mon corps ne répond plus à ma tête. J'ai l'impression de flotter dans un rêve mais tout va trop vite et mes membres ne m'écoutent plus. Je ne m'écoute plus. Ma tête se sépare en différentes morceaux et je ne sais pas lequel écouter. Ils crient tous après moi. Chacun portant un message différent. Je ne sais pas quel choisir, je ne sais pas ohmondieu-

Je n'ai plus mon gant.

La vague de terreur qui me submerge à cet instant est tellement grande que je suis emportée avec elle. Je peux sentir le tsunami d'émotions qui tourne en rond, en rond, en rond, en rond…

La température baisse et je sais que cette fois-ci, mon secret sera découvert et je peux entendre la voix d'Hans qui me moque, mais je suis sous la vague et je ne l'entends pas, je ne contrôle plus rien.

- Elsa?

Je fais surface. Il n'y a plus de vagues. Il n'y a plus rien. C'est le calme plat. Plus personne ne parle, plus personne ne rit. Pourquoi est-ce que plus personne ne rit?

Parce que mon soleil est ici.

Je me sens lentement revenir à la réalité, ma main est serrée tellement fort que mes jointures doivent avoir éclaté depuis un moment. Mais je m'en fous, je m'en fous. Anna est là.

Anna est là.

Et je suis emportée par une nouvelle vague. Elle a un goût amer. Honte.

Je voudrais pouvoir m'enfuir. Mais mes pieds ne répondent plus. J'ai le corps d'un épouvantail. Je peux sentir mon pouvoir qui tente de s'échapper comme la paille d'un épouvantail.

- Hans! Mais qu'est-ce que tu fais!?

Elle est fâchée. Pourquoi est-elle fâchée?

J'ai un blanc. Je ne sais plus ce qui se passe. J'entends des voix qui parlent. Elles sont trop fortes. Elles me font mal aux oreilles. Je ne sens plus mon corps. Est-ce que j'ai encore un corps? Mes doigts sont glacés.

Soudainement, mon gant est dans mes mains. Je l'enfile. Je ne sais pas comment je fais. Mon corps est désarticulé. Je suis comme un pantin cassé, qu'on aurait échappé par terre. Je sens le froid qui commence à prendre du dessus.

Et puis je suis au bout du couloir. Je peux entendre quelqu'un qui crie mon nom. Mais mon pouvoir est trop fort maintenant. Je ne peux plus le contenir. Il va jaillir d'un instant à l'autre et je ne peux pas blesser Anna.

L'instant d'après, je suis dans la forêt. Mes pieds me font mal. Je ne sais pas combien de temps j'ai marché. Je ne sais pas où je suis.

J'explose.


Tout autour de moi est glacé.

Des pics au rebord tranchant.

La glace qui couvre le sol.

La neige éparpillée ici et là.

Du givre qui couvre les arbres.

Et je sais. Je sais que ce soir, tout va mal tourner.


Mon père a cette façon de savoir si quelqu'un a fait quelque chose de mal.

Je n'ai aucune idée de comment il s'y prend.

Tout ce que je sais, c'est qu'à chaque fois qu'il l'utilise sur moi, j'obtiens de nouveaux bleus pour ma collection.

Ce soir, j'ai eu une prime : les coupures étaient gratuites.


Je regarde par la fenêtre. Et je ne peux m'empêcher de vouloir la toucher. Elle est visible mais invisible en même temps. Je peux voir à travers d'elle, mais je ne peux pas la traverser. Elle est dure, mais elle brise si on lui donne un bon coup. Elle est fabriquée sous chaleur, mais elle peut être tellement froide.

J'aimerais être une fenêtre. J'aimerais que les gens puissent voir à travers de moi. Qu'ils puissent m'oublier et faire comme si je n'existais pas. Comme si la bête de foire que je suis n'est d'aucune importance. J'aimerais qu'aucune de leurs insultes ne me traversent. Je voudrais pouvoir être plus dure que je ne le suis : tellement pathétique et faible. J'aimerais pouvoir connaître la chaleur. J'aimerais pouvoir fondre au soleil.

Soleil.

Mon soleil.

Je ne l'ai pas vue depuis « l'incident » d'hier. Peut-être qu'elle m'évite. Peut-être que je l'évite. Une décision télépathique mutuelle, peut-être.

Arrête, Elsa.

Il n'y a aucune connexion entre elle et moi. Absolument. Aucune.

Je change de position. Enfin, je décide de changer de position avant d'actuellement entamer le mouvement. Puis, je me ravise en ravalant ma plainte. Mon dos est doublement douloureux. Mais, je le méritais.

Et si quelqu'un m'avait suivie?

Et si quelqu'un m'avait vue?

Et si j'avais blessé quelqu'un?

Je peux sentir la brûlure d'une coupure qui s'est rouverte. Je peux sentir le sang qui glisse lentement le long de mon dos. Chaud. Un sang chaud pour quelqu'un de si froid.

Je porte du noir aujourd'hui. La rivière qui s'est formée dans mon dos n'est donc pas visible. Comme je suis perspicace…

- …Et Anna et Elsa feront équipe pour le reste de l'année.

Mon cœur arrête soudainement.

Quoi?

« And right here

Right now

All the way in Battery City

Little children

Raise their open filthy palms

Like tiny daggers up to heaven

And all the juvee halls

And Ritalin Rats

Ask the angels made from neon

And fucking garbage

Scream out, "What will save us?"

And the sky opened up »


A/N: Chanson: "Na na na" par My Chemical Romance