ANNA


11h55.

En retard. Évidemment! Il fallait que je sois en retard pour ma première journée d'école. Et pas seulement en retard d'une heure ou deux. Nooooooon. En retard d'au moins QUATRE HEURES!

Je savais que j'aurais dû mettre mon cadran hier soir. Pourquoi est-ce que je ne l'ai pas fait? Aaargh! Parce que je suis une idiote! Voilà pourquoi!

De quoi est-ce que j'ai l'air là? Je suis tellement nulle. Mauvaise Anna, mauvaise Anna!

Au moins je vais arriver pendant la période de dîner. Les gens ne vont pas me remarquer et je n'aurai pas à faire une entrée grandiose en plein milieu d'un cours. Je peux seulement imaginer de quoi auraient l'air mes joues. Je serais la nouvelle tomate 3000. Excellente pour avoir une bonne dose de rire avant un examen particulièrement difficile. Il suffit seulement de la regarder pendant qu'elle entre : chute garantie, avec le bonus des bouquins qui revolent partout.

Arrête de divaguer, Anna!

Je dois me concentrer sur la route. Route que je ne connais pas du tout, en passant. Être nouvelle dans une ville comporte certains avantages. Mais pas celui-là. Est-ce que je devrais tourner à droite ici? Ou bien à gauche là?

Soupir.

Au moins j'ai le privilège d'avoir ma propre voiture. Je n'ai pas à me faire reconduire par mes parents, ce qui serait LA méthode ULTIME pour me faire humilier et ainsi réduire ma vie sociale à un marathon de films à chaque vendredi soir avec un pot de crème glacée au chocolat – parce que, duh!, chocolat – et un paquet de mouchoirs pour éponger mes larmes alors que la jeune fille dans le film meurt du cancer et que l'homme a le cœur brisé.

Tellement cliché.

Je ne peux m'empêcher de rouler des yeux exagérément. Stupide travail à l'armée. Mon père ne pouvait pas avoir un travail normal comme comptable ou ingénieur. Non. Il préférait bombarder des gens.

Ne sois pas si dure avec lui, Anna.

Et stupide conscience.

Je soupire une nouvelle fois en apercevant mon école pour la première fois. On dirait une prison. Et ça pourrait très bien en être une. J'espère que mes compagnons de cellule seront agréables au moins.


Eh bien ça n'a pas vraiment tourné comme je l'espérais. Il n'y a qu'une fille aux longs - très longs - cheveux blonds qui m'a saluée d'une voix très excitée. Tous les autres préféraient me fixer comme si j'étais une espèce d'extraterrestre nouvellement débarquée sur Terre et murmurer entre eux.

Super.

Heureusement, les professeurs ne m'ont pas introduite du tout. Sauf peut-être Mr. Weselton qui a visiblement pris un malin plaisir à me voir rougir et bégayer devant toute la classe. J'étais le bouffon du roi pendant une heure après ça.

Lorsque je rentre chez moi, ma mère, Gerda, me demande comment ça a été. Je ne peux que grogner avant de claquer la porte de ma chambre le plus fort possible.


J'entends des rumeurs. À propos d'une fille. Il la traite tous de « sorcière », « freak », « weirdo ».

Je l'ai vue d'ailleurs. Elle était absolument… magnifique. Comme une déesse descendue sur Terre. Avec ses longs cheveux platine attachés en tresse sur le côté de sa tête, sa longue figure mince, sa peau blanche comme neige et ses yeux de la couleur de la glace, elle pourrait faire fondre le cœur de n'importe qui.

Sauf peut-être des gens au cœur de pierre qui m'entourent ce moment même.

Elle mange seule. Elle ne parle à personne. Elle est toujours habillée avec un chandail à capuche, toujours des jeans, toujours des manches longues. Elle ne regarde personne. Elle porte des gants. Je ne l'ai pas vue les enlever une fois. Ça m'intrigue.

Mais, ce qui attire le plus mon regard, c'est son regard. Il est si… triste. Si vide. Elle semble souffrir constamment. Et je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour elle.

Je veux lui parler. Mais j'ai peur de l'effrayer. Je peur de rendre son tourment pire qu'il ne l'est déjà. J'ai peur de lui faire plus mal que ce qu'elle souffre déjà.


Je prends ma décision d'un seul coup. Un coup de tête. Ce n'est pas intelligent. Je sais. Mais je DOIS le faire. Je ne peux plus supporter de la voir comme ça.

J'empoigne mon plateau si fort que je sens mes mains blanchir.

Je suis bizarrement nerveuse. J'ai peur, mais je ne sais pas de quoi. Enfin, si, je sais de quoi, mais je ne veux pas y penser parce que la panique va revenir et toutes les insécurités qui me tirent vers le bas vont revenir et je ne veux vraiment pas ressentir ça encore parce que ça fait mal et que dans la vie il faut être le plus heureux qu'on peut avec les belles choses qui existent parce que ne pas être heureux n'est pas cool et que-

On se calme, Anna! Arrête de radoter! C'est une habitude stupide, tu sais?

Elle a les yeux fermés quand je m'approche d'elle. Elle semble si concentrée et pourtant si calme. Comme si la tempête que je voyais dans son visage avait été siphonnée avec un aspirateur.

Cette pensée fait revenir le vidéo que j'ai écouté il n'y pas longtemps avec une fille qui s'était fait réveillée par un aspirateur qui aspirait son visage. Je dois me retenir de rire.

Concentre-toi!

- Est-ce que je peux m'asseoir?

Ma voix semble timide et pourtant si confiante en même temps. Je ne sais pas comment j'ai fait pour dire une phrase complète devant une parfaite inconnue sans me planter, mais je l'ai fait et je me sens très satisfaite de moi-même pour la première fois depuis que j'ai posé les pieds dans cette école.

Son visage se durcit pendant une fraction de seconde, puis il devient complètement vide. Les yeux toujours fermés, je vois ses mains qui bougent frénétiquement contre son plateau de nourriture – elle n'y a pas touché, je remarque silencieusement. Chercher pour quoi, je ne sais pas.

J'attends patiemment sa réponse. En fait, pas si patiemment. J'ai l'impression que mon cœur va arrêter de battre. J'ai l'impression d'avoir une gazelle à la place d'un cœur et que la réponse de la fille – Ella? Il me semble que c'était ça… – est le lion qui le poursuit.

Elle ouvre les yeux soudainement, d'un seul coup, et je ne peux m'empêcher de sursauter un peu. J'espère qu'elle ne l'a pas vu… Je me demande si le geste de ses paupières a fait mal… C'était assez violent…

Je peux voir l'appréhension dans ses yeux. Elle sait qu'il y a quelqu'un à côté d'elle. Sait-elle que c'est moi?

Ce n'est que quand je vois ses yeux que je réalise qu'elle vient de tourner la tête. Je sens mon cœur manquer un battement.

Elle jette un coup d'œil à mon plateau avant de lever ses yeux vers les miens.

Tellement beaux…

J'ai l'impression de me perdre dans ses yeux à l'instant même. Et je ne veux pas retrouver mon chemin. J'attends toujours ma réponse.

Puis, son regard se détache du mien pour regarder quelque chose derrière moi.

Et là, tout s'écroule.

Je vois son visage et son regard prendre une autre forme : elle est froide. Totalement fermée, et est-ce là du dégoût que je vois dans ses yeux? Du dédain.

- Non. Je n'ai pas besoin de toi à ma table. Va-t'en.

Sa voix est tellement froide, tellement indifférente et méchante à la fois. Je sens comme un coup dans mon estomac. Je sens comme une épée qui transperce mon cœur.

Et je sens l'humiliation qui s'empare soudain de moi. Je voudrais pouvoir m'enfuir, je voudrais pouvoir pleurer, mais je sais qu'il y a des gens qui nous regardent.

Pourquoi me rejette-elle?

Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?

Peut-être qu'elle ne m'aime pas.

Mais elle ne m'a jamais rencontrée!

Et pourtant je sais que je ne suis pas quelqu'un que les gens voudraient avoir près d'eux. Je parle trop, je bafouille, je suis maladroite, les gens disent que je les énerve. Pourquoi est-ce que ce serait différent avec elle? Pourquoi est-ce que j'ai pensé que la seule fille à qui j'ai envie de parler veuille de moi?

Je sais que mon visage est rouge. De honte, de gêne. Il est rouge parce que j'essaye de retenir à l'intérieur les larmes qui veulent couler sur ma joue. Je tente de m'excuser, mais je sais que je vais échouer avant même de commencer :

- Je… euhm… désolée… je-je ne savais pas… je… désolée…

Mon cœur m'élance et je tente tant bien que mal de voir à travers des larmes qui brouillent ma vision. Je ne les laisse pas couler. Je suis tellement faible.

Stupide, stupide Anna! Tu pensais vraiment que la solitaire de l'école voudrait de toi? Tes amis t'ont abandonnée avant, ne pense pas que ça va changer! Qui voudrait de toi?

Je me retourne le plus vite possible sans me planter face contre terre et je me dirige machinalement vers la table de la fille aux longs cheveux blonds. Elle m'a dit « salut », après tout…


Ils sont tous charmants. Ils me font rire, je les fais rire. Nous partageons nos délires – ouah, ça rime héhé! – et nous restons toujours en petit peloton. Ils sont tous très bien.

Sauf peut-être Hans.

Hans qui ne lâche pas Elsa des yeux. Il la suit comme une espèce d'oiseau de proie qui cherche son prochain repas. Je l'ai remarqué peu de temps après mon intrusion dans le groupe. Il semble déterminé à attirer son attention. Et à rendre sa vie misérable. Et je ne peux pas m'empêcher de le détester pour ça.

Il est presque obsédé par elle.

Mais pas maintenant. Maintenant, il est obsédé par moi. Je suis sous le feu des projecteurs alors qu'il me pose question après question et j'essaie tant bien que mal de suivre la cadence en y ajoutant un peu d'humour. Il est d'ailleurs très près de moi…

Je voudrais pouvoir reculer, le repousser ou bien tout simplement le frapper au visage, mais je sais que si je décide d'agir en conséquence avec mes pensées, je serai dans le trouble. Très profondément.

Je peux entendre les conversations autour de moi. Il y a Rapunzel qui parle avec Flynn – ou plutôt Eugene – et il y a Jasmine et Ariel qui discutent de leur « prince ». Je les aime bien, vraiment, mais PRINCE, vraiment!?

Quoique… je rêve depuis ma plus tendre enfance de trouver mon vrai amour. Je ne suis pas mieux qu'elles, seulement frustrée de mon manque de réussite.

Je peux entendre les rires des personnes et je ne peux m'empêcher de me demander si ces mêmes rires sont aussi faux que ceux que je produis en ce moment. Ceux qui sont dirigés vers Hans.

Dans l'espoir de le dissuader de sa tirade continuelle – comme tu es sophistiquée avec ton grand vocabulaire, Anna! –, je regarde autour de moi. Mes yeux se posent sur elle. La fille qui se tient à la table opposée à la mienne. Elle ne bouge pas. Ne mange pas, comme d'habitude. Elle fixe simplement le mur comme si c'était la chose la plus importante du monde. Et j'en viens moi-même à me demander si ce ne l'est pas.

Elle me regarde. Je ne sais pas depuis combien de temps elle me regarde la regarder – parti, le beau vocabulaire! –, mais j'ai presque peur de l'avoir offensée en la fixant comme ça. Elle se retourne pour regarder derrière elle et j'en profite pour détourner mes yeux. Sauf que la chevelure si soigneusement peignée d'Hans n'est pas aussi fascinante que les yeux d'Elsa.

Hans me pose une autre question. Non mais combien de questions est-ce qu'il a dans son répertoire? Est-on bientôt à la fin? J'en ai vraiment marre. Je m'imagine lui enfoncer mon muffin dans la bouche mais je me rends bien compte que le sort du pauvre muffin compte sur ma décision et je trouve que la bouche d'Hans est une fin bien trop tragique.

Ce n'est que quelque secondes plus tard, quand je n'ai pas de réponse à donner à Hans, que je réalise que la cafétéria est maintenant silencieuse. Comme si on avait pesé sur le bouton « mute » de la télécommande d'une télévision. Ça fait drôlement du bien.

Et c'est en me retournant pour prendre une bouchée de ma salade habituelle que je vois la cause du silence.

Elsa marche dans notre direction. Elle semble s'agripper à son plateau comme à une espèce de bouée de sauvetage et mon cœur se resserre douloureusement. J'aimerais pouvoir me lever et tout simplement marcher à ses côtés, parce qu'elle a l'air tellement petite debout toute seule, comme un chaton face à une meute de loups, comme une gazelle face à un troupeau de lions.

Lorsqu'elle passe près de nous, je peux sentir une bouffée de vent frais comme si elle transportait avec elle son petit nuage personnel et pendant un instant mon cerveau se questionne sur l'apparition assez soudaine de froid dans une cafétéria d'école.

Je ne la quitte pas des yeux. Les siens sont étrangement remplis d'une lueur que je ne peux pas identifier. Si j'étais plus courageuse, si je n'avais pas aussi peur de perdre ce que je viens à peine de bâtir, si je tenais vraiment à elle, à apprendre à la connaître, je me lèverais et je l'accompagnerais. Je supporterais tous les yeux fixés sur nous, tous les murmures contre nous. Mais je suis lâche. Et j'ai tellement peur d'être seule.

Comme un enfant, vraiment.

Et soudainement elle ne marche plus. Elle plane pendant un moment. Je vois son regard voilé de panique et je n'ai même pas le temps de tendre les bras, je n'ai pas le temps de l'avertir, je n'ai pas le temps de prendre une respiration.

Elle atterrit au sol avec un bruit sourd qui me fait grimacer. Je peux déjà entendre les rires autour de moi, les moqueries, et ça me dégoûte. Comment est-ce que les gens peuvent être aussi cruels? Qu'est-ce qu'elle leur a fait?

Probablement rien. Tu sais comment les gens sont, Anna.

Je peux voir son visage virer au rouge assez vite et pendant un bref moment, je pense à ma tomate 3000. Je chasse immédiatement ces pensées de mon esprit parce qu'Elsa n'est pas tombée d'elle-même. Quelqu'un l'a enfargée. Quelqu'un a délibérément placé sa jambe là pour qu'elle tombe.

Et quelque chose me dit que ce quelqu'un est assis direct à côté de moi.

Je vois rouge pendant un moment. Presqu'aussi rouge que le visage d'Elsa. J'ai envie de tous leur lancer ma salade, de leur rire au visage pendant qu'ils essayent désespérément de se nettoyer parce que je sais qu'Elsa doit se sentir 1000 fois pire.

Puis, je me ressaisis. Elle ne s'est toujours pas relevée. S'est-elle fait mal?

Je me lève automatiquement. Je ne pense pas aux regards sur moi. Je ne pense pas aux gens qui parlent parce que QUI S'EN SOUCIE!? C'est Elsa. Je ne peux pas la laisser par terre comme ça. Je ne laisserais jamais quelqu'un par terre comme ça, mais elle, elle, elle ne mérite pas de se trouver par terre en premier lieu. Elle vaut bien plus que ça. Et je ne peux pas simplement la regarder de haut et la laisser se salir comme ça.

Je lui tends la main, j'essaie de ne pas montrer comment je suis furieuse dans mes yeux, et elle me regarde comme une espèce d'extraterrestre, comme si j'étais venue l'enlever, elle me regarde avec ses grands yeux terrifiés qui forment une boule dans ma gorge :

- Est-ce que ça va?

Bien sûr que non, idiote! Elle vient de se faire enfarger par un de ses ennemis, quelqu'un qui la déteste et qui ne veut que son malheur et tu lui demandes comment elle va!? Comme si elle allait se relever et dire : « Hahahaha! Mon plongeon n'était pas tout à fait à point! Je devrais me pratiquer un peu plus! Mais sinon, tout baigne! Héhéhé! »

Elle se relève et je sens qu'elle veut seulement partir, qu'elle veut s'enfuir et ne plus jamais revenir et je comprends parce que c'est exactement ce que je voudrais faire dans sa situation.

Elle est tellement tendue et brièvement l'idée d'un massage effleure mon esprit avant que je ne la bannisse : mais à quoi est-ce que je pense? Sérieusement, Anna!? Ressaisis-toi! Tu serais nulle comme psychologue! Un massage! Idiote!

Elle semble tellement perdue. Comme si elle ne sait même pas où elle se trouve à l'instant même. Je la sens reculer d'un coup comme si un choc électrique l'avait traversée. Il y a une multitude d'émotions qui traversent ses yeux.

Je me rends compte que j'attends toujours une réponse que je n'ai jamais reçue. J'avais complètement oublié ma question stupide. Je ne sais même pas si je veux encore la réponse. J'ai peur des mots qui peuvent sortir de sa bouche. Et pourtant, je veux toujours en entendre plus.

Son visage se fige. La même expression que l'autre fois et je sais ce qui m'attend. Elle me repousse encore. Elle résiste et je m'empêche de trembler parce que je sais que les prochains mots qui vont sortir de sa bouche ne seront pas la réponse que j'attends :

- Ne me touche pas!

Froide, toujours aussi froide. Avec une pointe d'agressivité cette fois-ci. Et ça me perce le cœur une nouvelle fois même si je savais, je savais, que ça arrivait.

Rejection, toujours la même rejection.

Elle se dégage de ma prise et je sens une vague de froid m'agripper. Je ne sais pas si ça vient de moi ou de l'air ambiant de la cafétéria. Tout ce que je sais, c'est que ça fait horriblement mal.

Elle me fait horriblement mal.

Mais elle a horriblement mal elle aussi.

Et je pense que c'est la raison pourquoi je n'ai pas tout simplement lâché prise.

Je souris. Je sais qu'il est faux. Mais je souris. Elle n'a pas besoin de voir à quel point ses mots m'ont blessée.

- Désolée, je murmure.

Je n'arrive pas à parler en sa présence. Toujours des murmures, une voix étranglée ou bien nerveuse. Elle me coupe le souffle sans le vouloir.

Elle me fixe pendant un moment et j'espère pouvoir apercevoir une émotion sur son visage comme je pouvais le faire quelques instants auparavant dans ses yeux mais – rien. Il n'y a absolument rien sur son visage.

Comment est-ce qu'elle fait ça? Combien de temps s'est-elle pratiquée devant un miroir avant d'accomplir la réplique parfaite du visage d'une statue?

Avant même que je puisse lui poser la question, avant même que je puisse faire le moindre son ou même penser à faire le moindre son, elle s'enfuit. Et elle court tellement vite pour quelqu'un de si… elle. Je ne l'imaginais pas aussi rapide. Parce que sinon pourquoi est-ce qu'elle ne s'enfuit tout simplement pas d'Hans et des autres?

Je reste plantée devant la table pendant un long moment, les bras ballants le long de mon corps. Je peux entendre en sourdine mes « amis » qui tentent de me faire bouger. Mais je ne les écoute pas.

J'écoute les battements de mon cœur.

Thump-Thump-Thump.

Thump-Thump-Thump.

Thump-Thump-Thump.

Je me rends à trois avant d'arrêter. Je n'aime pas le sentiment de mon cœur qui bat contre ma poitrine. Il bat trop fort, trop vite.

Je me demande si Elsa ne ressent pas la même chose quand elle court comme ça, quand elle s'enfuit de tous ses problèmes tout en sachant qu'ils vont l'attendre le jour prochain.

Je me demande si son cœur bat en synchro avec le mien en ce moment.


Je n'arrête pas de penser à elle. Il y a comme ce petit quelque chose qui m'attire inexplicablement vers elle. Elle est si… mystérieuse. Et pourtant, cachées dans tout ce mystère, je peux les voir. Les émotions qui traversent parfois son visage de pierre.

C'est un acte. La façade qu'elle met devant les gens. Ce n'est pas elle.

Comment est-ce que je sais ça? Je n'en ai aucune idée. Mais, je me sens comme liée à elle par une force invisible qui me fait la remarquer chaque fois que nous nous trouvons dans la même pièce. J'en oublie tout, même la conversation que j'ai avec mes… « amis ». Tout mon être se focus sur elle, sur la façon qu'elle a de se tortiller les mains, de les enfoncer dans ses poches, ou bien de les croiser devant son ventre quand elle se tient debout, immobile.

Je remarque la façon dont son visage s'illumine chaque fois que le soleil sort d'entre les nuages. Ou bien sa manie de passer ses doigts dans sa tresse quand elle est nerveuse. Je remarque la façon qu'elle a de se mordre la lèvre inférieure quand elle réfléchit.

J'ai parfois l'impression d'être aussi obsédée qu'Hans. Ça me fait peur quand j'y pense. J'ai peur de développer cette obsession maladive qu'il a.

Elsa est à la fois le côté Nord et le côté Sud d'un aimant. Elle les attire. Ils la veulent. Ça se voit. Et pourtant, elle les repousse aussitôt qu'ils tentent de s'approcher. Comme si elle mettait une espèce de barrière entre le monde et elle. Elle se sépare des autres intentionnellement et je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi.


- Anna, viens souper!

Je soupire longuement. Pas un moment à moi. Avec tous ses devoirs sous lesquels je suis ensevelie, je n'ai même plus le temps de sortir avec Rapunzel – Punzie – pour aller regarder des films ou bien tout simplement faire du magasinage. J'ai l'impression que tout mon temps est occupé par ma fascination pour Elsa ou bien mon travail scolaire.

Oh mon dieu. Je crois que je viens d'avoir une révélation. Et pas le genre de révélation qui change notre vie pour le meilleur et qui nous fait voir ce qu'on laisse tomber ou ce à quoi on passe à côté. Non! Le genre de révélation qui nous donne envie de nous enfouir profondément dans le sable comme un genre de crabe et ne plus jamais en sortir.

Je suis une no-life.

Officiellement.

Combien de temps est-ce que ça fait que je ne suis pas sortie avec des amis? Une éternité! Mais qu'est-ce que je faisais tout ce temps? Je comptais le nombre de fissures qu'il y a sur le plafond de ma chambre?

Non, actuellement, cette activité est réservée pour cause d'ennui extrême lors de devoirs qui prennent toute la soirée. Je ne peux pas avoir compté toutes les craques parce que j'étais absorbée dans toutes ces pensées à propos d'E-

Non! Non non non non non non! Ne t'engage MÊME PAS sur ce terrain, Anna! Pense… pense à du chocolat!

- ANNA!

Je sursaute en faisant un bond et je manque de me cogner la tête sur une tablette. Ouff! C'est la première fois cette semaine que je ne gagne pas une nouvelle bosse sur la tête à cause de cette foutue tablette! Je suis presque tentée de faire une danse de la victoire avant de me rappeler que ma mère m'a déjà appelé une fois et qu'une troisième signifie qu'elle va venir me chercher avec une casserole et qu'elle va m'obliger à nettoyer toute la vaisselle sale ensuite.

BEEP!

Je sursaute de nouveau et cette fois-ci

BAM!

- OOOOWWWWW! MERDE! Stupide tablette! Je vais te dévisser de là pronto, tu vas voir espèce de salo-

Il y a un petit rire à l'entrée de ma chambre et je me retourne rapidement, ma main sur la nouvelle montagne sur ma tête, effrayée que ce soit ma mère – la vaisselle c'est vraiment dégoûtant.

- Je ne te conseille pas de finir cette phrase, jeune fille, ou ta mère va t'envoyer au cachot nettoyer le plancher avec une brosse à dents.

J'envoie un petit sourire contrit à mon père qui me fait un clin d'œil avant de repartir vers les escaliers. Surtout pas le cachot. Le sous-sol est l'endroit dans ma maison qui fait VRAIMENT peur. En arrivant ici, j'en faisais des cauchemars. J'en fais encore d'ailleurs.

Beep! Beep!

Oh, oui! Mon cellu-

Où est-il? Je pourrais jurer que je l'avais laissé juste là, à côté de mon cahier. Mais voyons! Il ne devrait pas être aussi difficile à trouver! Il est rose fluo! Comment est-ce qu'on peut perdre un cellulaire rose fluo dans une chambre verte fluo?

Sous le lit? Nope.

Sous le bureau? Nope.

Sous mes cahiers? Nope.

Beep!

Arrrgghhhh! Je déteste ce bruit! Et puis qui est-ce qui m'envoie des messages sans arrêt comme ça? Est-ce que je n'ai pas le droit à une pause de socialisation pendant un petit moment?

Ma poche vibre. Ha! C'est comme ce petit kangourou que j'ai vu dans un documentaire-

BEEP!

Ah merde!

Je sors le téléphone de la poche de mon chandail à capuchon. 5 messages textes.

À : Anna

De : Punzie

Hey beauté! ;) Tu fais qqchose ce soir?

...

À : Anna

De : Punzie

Ne me dis pas que tu es encore occupée avec tes devoirs. Si oui, je vais devoir venir te tuer en personne.

...

À : Anna

De : Punzie

Ohmondieu! Est-ce que tu t'es faite engloutir par un des problèmes de maths?

...

À : Anna

De : Punzie

Ok c'est officiel. Anna Banana. Je viens à ta rescousse. Maintenant.

...

À : Anna

De : Punzie

Euh… c'est quoi ton adresse?

Je ne peux m'empêcher de rigoler toute seule en voyant comment Punzie peut être mélodramatique.

Je tape ma réponse :

À : Punzie

De : Anna

Tu veux jouer les chevaliers en armure, hmm? :P Pourquoi ne pas laisser ça à Flynn? Passe me prendre vers 7h. Je pense que de l'air frais me ferait de grand bien!

- ANNA JEUNE FILLE SI JE DOIS TE RÉPÉTER UNE AUTRE FOIS-

Déjà en marche, je saute sur la rampe des escaliers et je glisse jusqu'en bas. Je pense que je préfère me casser le cou plutôt qu'affronter ma mère dans sa furie. Je devrais porter une de ces choses blanches qu'on doit mettre autour du cou mais je pense que je pourrais le supporter : la vie a tellement plus de valeur que la mort.

Assis à table, mes parents remplissent leur assiette de légumes et de poulet. Enfin, ma mère remplit les assiettes tandis que mon père boit tranquillement son thé.

- Nous n'aurons bientôt plus de rampe à cause de tout le poids que tu mets dessus, Anna, dit mon père en gardant ses yeux sur le journal devant lui.

Je peux sentir mes joues se gonfler sous l'effet de l'embarras.

- Hey! Je ne suis pas la seule qui prend du poids, tu sais. Ne pense pas que je ne t'ai pas vu faire le ninja jusqu'à la cuisine pour le gâteau au chocolat hier soir!

Je lui montre ma langue alors que ses joues rougissent. Ma mère lui envoie un regard autoritaire et je ne peux m'empêcher de rire un peu quand il racle sa gorge afin de changer le sujet.

- Comment vont tes devoirs?

Quel sujet ennuyaaaaaant!

- Bien. Mais, ce soir, je sors.

Je prends une large bouchée de poulet. J'essaie toujours de finir mon assiette le plus vite possible afin d'avoir le chocolat qui se trouve sur le menu en tant que dessert. Mes parents me comparent à une petite enfant dans cet aspect mais je ne m'en soucie pas; nous avons tous une partie enfantine en nous.

- Avec qui?

Si j'étais ma mère, je prendrais le temps de mâcher et d'avaler avant de répondre. Mais pff! Qui se soucie d'avaler de nos jours?

- Affec Punchie!

Il y a quelques morceaux de poulet qui tombent dans mon assiette et je vois le regard dégoûté de ma mère et celui amusé de mon père.

- Anna! Mâche un peu avant de parler! Sinon c'est toi qui nettoie ton dégât!

La menace de ménage marche toujours sur moi. Je suis bien trop faible.

Ma mère peut sembler un peu autoritaire, mais c'est la femme la plus charitable et gentille que je connaisse. Alors je ne m'en fais pas quand elle me gronde un peu. Elle va me pardonner de toute façon. Personne ne peut résister aux yeux de bébé chien que je fais! Ha ha!

- Avec Punzie, je répète en prenant une gorgée de mon lait au chocolat.

- La fille aux longs cheveux dorés?

- Ouaip! Dis-je en prenant soin de prononcer le « p ».

Mon père tourne une page de son journal.

- Amuse-toi bien, chérie!


Le centre commercial n'est pas si mal ici. Pas aussi bien que celui des « Southern Isles », la ville d'où je viens, mais il y a au moins une chocolaterie. Je ne sais pas comment je ferais pour vivre sans chocolaterie, je pense que j'en mourais!

J'ai l'impression que mes bras vont lâcher d'une seconde à l'autre. Il y a tellement de sacs dans mes mains et je pense que je n'aurais pas dû acheter autant de produits pour le bain mais ils sentaient tous si bons et ma mère va me tuer j'en suis sûre. Elle va encore me sortir son discours de : « Ce n'est pas pour ça que je te donne de l'argent, Anna! » et blah blah blah, et : « Il faut que tu apprennes à être plus responsable! Surtout que tu n'as pas de travail encore! ». Je n'ai pas trop hâte, mais, passer du temps avec ma nouvelle amie en vaut la peine.

À mes côtés, je peux entendre Rapunzel qui me parle de des moments rigolos, comme quand elle a assommé Flynn avec une casserole parce qu'elle pensait qu'il était un voleur rentré chez elle par infraction.

Je ne l'écoute que d'une oreille, pour être honnête. J'aimerais bien lui parler de ce qui me concerne à propos de… à propos d'Elsa… mais je ne sais pas trop si je peux lui faire confiance. Elle ne dit rien quand Hans la maltraite. Vrai, je ne fais rien non plus. Mais au moins je voudrais faire quelque chose. Est-ce que Punzie veut faire quelque chose aussi?

- Hey… Hey Punzie?

Ohmondieu quel commencement terrible! Il fallait vraiment que ma voix craque comme ça? J'ai l'air tellement suspecte maintenant… Elle va se douter de quelque chose!

- Yup! Qu'est-ce qu'il y a?

Aaaargh sa voix est bien trop heureuse! Peut-être que je devrais attendre avant de lui en parler? Je veux dire… nous sommes comme dans une sortie de filles, non? Est-ce que ça ne va pas gâcher le moment? Je ne veux pas être celle qui ruine le moment! Surtout que je suis nouvelle et que je suis tellement stupide et probablement qu'elle va tout simplement rire de moi ou bien partir comme-

Anna, arrête! Elle attend, tu vois!? Parle! Dis quelque chose! N'importe quoi! MAINTENANT!

- Je… euhm…

Elle me regarde et je pense que j'aimerais disparaître sous terre. Là. Tout de suite. Peut-être aussi me transformer en marmotte. J'aurais une belle queue plate et un nez trop trognon et je pourrais creuser des trous et plus personne ne verrait mon visage rouge comme une tomate.

- C'estquoiletrucavecElsa?

Bravo! Bien joué! Maintenant, non seulement tu as l'air d'un camion de pompier, mais tu sonnes comme une enfant de maternelle.

Punzie me regarde un moment comme si elle venait de voir un éléphant qui vole. Comme Dumbo. Je devrais vraiment réécouter ce film-

- Hum… tu pourrais répéter? – Rires – Avec des espaces cette fois!

Avec des espaces. O.K. O.K oui je peux faire ça. Ce n'est pas si difficile. Juste… mettre des espaces entre les mots. O.K.

- Je me demandais… hum… c'est quoi… le truc avec… euh… Elsa?

Son visage se rembrunit.

Non non non non non! Stupide Anna! Je n'aurais pas dû demander cette question! Je le savais! Je viens de tout gâcher! Ohmondieu!

Elle soupire soudain avant de se diriger vers le banc le plus proche. Elle s'effondre dessus en déposant ses sacs. Puis elle prend une minute.

Deux minutes.

Trois minutes.

- Elsa…

Sa voix me fait presque sursauter. Je ne peux contenir mon excitement alors je me contente de taper légèrement le banc avec mes doigts pour essayer d'évacuer l'énergie que je génère. J'ai vraiment envie de savoir. Comme vraiment, vraiment, vraiment, envie. Mais je ne veux pas la brusquer. Alors j'attends. Même si c'est long. Et ennuyant. Et que j'ai l'impression que je vais exploser sous la pression.

- Elsa est… différente. Tu vois, nous sommes tous allés à la même école primaire. À 6 ans, nous nous connaissions tous. On jouait tous ensemble. Hans a toujours été le chef, celui qui nous dirigeait. Et, au début du secondaire, elle est apparue. Personne ne l'avait jamais vue, ni même en ville. Pourtant, nous savions tous qui étaient ses parents. Alors pourquoi est-ce qu'on ne l'avait jamais vue elle? Elle ne parlait à personne. Ne s'approchait de personne, et mangeait dans son coin. Et elle portait constamment ces gants, même quand il faisait chaud – personne ne comprenait, tu vois? De plus, Elsa… est très belle. Personne ne peut le contredire. Ça a… attiré plusieurs personnes.

Elle prend une pause. Comme si d'une façon ou une autre, les prochaines paroles qu'elle va prononcer la touchent.

- Hans avait des vues sur elle. Il la désirait à un point… presque maladif. Alors personne n'osait aller lui parler de peur qu'il ne se fâche. De toute façon, elle les aurait probablement repoussés maintenant que j'y pense. Un jour… Un jour il est allé lui parler. Et elle l'a rejeté devant toute l'école. Pas méchamment. Je ne pense pas qu'Elsa pourrait être méchante même si elle le voulait. Elle a simplement dit : « non ». Il s'est fâché et elle est partie. Elle n'est pas revenue pour plusieurs jours. Tout le monde se demandait où elle était passé, si elle avait quitté l'école… Quand elle est revenue, elle était encore plus renfermée. Elle ne regardait plus personne. Elle passait son temps à fixer les murs et à dessiner dans son cahier. Elle ne regardait même plus les professeurs.

Une longue respiration.

- Et c'est là qu'Hans a décidé de se venger. Il a commencé à l'intimider. De façon très provoquante. Si j'avais été à sa place à elle, j'aurais réagi. J'aurais fait quelque chose. Mais elle ne s'est jamais défendu. Elle n'a jamais rien dit. Elle se contente de quitter la pièce quand ça arrive. Après un moment, tout le monde a commencé à suivre Hans afin de ne pas subir la même chose. Personne n'ose l'aider, parce qu'on a tous peur d'Hans.

Punzie change de position. J'ai l'impression d'étouffer. Je pense que j'aurais préféré avoir un chocolat chaud avec moi pour affronter tout ça.

- Et il y a ceux qui le suivent parce que ça les amuse. Ceux-là me dégoûtent. J'aimerais pouvoir faire quelque chose. Mais je suis trop lâche pour le faire. De toute façon, je ne pense pas qu'elle veuille notre aide. Anna, tu es la première personne à qui elle a porté attention depuis son entrée à l'école i ans. Tout le monde te jalouse. Il faut que tu fasses attention. Hans te surveille, tu sais?

La dernière phrase me fait frissonner. Si je n'avais pas peur avant, maintenant oui. Mais… je ne vais pas le laisser gagner. Si je veux parler à Elsa, je vais le faire. Il n'aura pas le dessus sur moi. Ça, jamais.

Je me recompose rapidement, affichant un sourire plus ou moins sincère:

- Et si on allait à la chocolaterie? J'ai troooooop envie d'essayer leur nouvelle saveur!


Lorsque j'arrive à l'école le lendemain, il n'y a personne dans les couloirs. Enfin, si, il y a quelques personnes mais elles semblent toutes trop pressées pour que je les arrête et que je leur demande ce qui se passe.

Où est tout le monde?

J'erre pendant un bon moment. Je ne sais même pas où je vais. Je ne suis jamais venue dans cette partie de l'école avant. Je pense que je suis perdue. Merde! Il ne manquait plus que ça!

J'aperçois une rangée de vieux casiers jaunis et je sais immédiatement que j'ai réussi à tourner en rond – je ne me rappelle même pas d'avoir tourné une seule fois.

Je vais être en retard. Je vais encore avoir droit à une nouvelle dose d'humiliation devant la classe.

Je pense à Elsa et je me demande si elle se sent comme ça parfois. Perdue dans un endroit qu'elle connait. Perdue alors qu'elle est supposée connaître le chemin. Et j'en viens à me demander si elle s'est perdue elle aussi la première fois qu'elle est arrivée à l'école.

Je repense immédiatement aux mots de Rapunzel :

« Personne ne l'avait jamais vue, ni même en ville. Pourtant, nous savions tous qui étaient ses parents. Alors pourquoi est-ce qu'on ne l'avait jamais vue elle? »

Et il y a toutes ces questions qui envahissent ma tête.

D'où vient-elle? Qu'est-ce qui lui ai arrivé? Pourquoi tous ces mystères autour d'elle? Qu'est-ce qu'elle cache?

Et je n'arrive pas à répondre à une seule de ces questions. J'aimerais pouvoir le faire un jour, mais avec la façon dont les choses sont allées depuis mon arrivée ici, j'en doute, et ça me fend le cœur. Je veux résoudre le casse-tête qu'est Elsa, mais pas seulement pour ma propre satisfaction. Pour la sienne aussi. Parce que je sais qu'elle ne demande qu'à se faire résoudre par quelqu'un qui se soucie d'elle assez pour prendre les risques nécessaires et le faire.

Chaque fois que je la vois, je vois une personne qui cache elle-même la dernière pièce du casse-tête parce qu'elle est trop effrayée pour le voir complété. Pour que quelqu'un, n'importe qui, le voit complété. Et je ne veux pas qu'elle ait peur. Je veux qu'elle puisse me faire confiance.

Je veux qu'elle me donne cette pièce.

Il y a des voix au bout du couloir, beaucoup de voix. Comme s'il y avait un amassement de personnes toutes agglutinées dans un coin. Et ils semblent trouver quelque chose de drôle.

Je sens comme un poids qui se place dans mon estomac.

J'espère que ce n'est pas ce que je pense… S'il vous plaît…

Quand je franchis le coin, le poids dans mon estomac devient plus lourd en voyant la scène qui se déroule devant moi.

La première chose que je vois, c'est la foule de personnes. La foule qui rit, qui s'amuse et qui observe sans bouger ce qui arrive devant elle.

La deuxième chose que je vois, c'est Hans, Hans qui se tient tout près d'Elsa, Hans qui tient le gant d'Elsa et la pensée qui traverse mon esprit à ce moment c'est : Ce gant ne devrait pas être là.

La troisième chose que je vois, c'est le visage d'Elsa. Elle est… terrifiée. Il y a dans son visage une telle peur que seulement le regarder me donne l'effet d'avoir été foudroyée par la foudre. Il n'y a pas de mots. Je pense que je n'ai jamais vu une peur si grande dans ma vie.

La quatrième chose que je vois, c'est rouge rouge rouge rouge rouge

et j'ai envie de foncer dans le tas, de tous les écrabouiller, parce que mes yeux ne peuvent pas quitter le visage d'Elsa et que j'entends leurs rires pathétiques et ils sont tous si pathétiques de se réjouir d'une telle situation, de ne rien faire, de rester plantés là et de la laisser supporter ça toute seule.

Je me sens d'autant plus pathétique que je n'ai rien fait pendant un moment moi non plus. Sauf que ça arrête là. Maintenant. Tout de suite. Je ne joue plus. Hans ne me contrôle plus parce qu'Elsa est tellement plus importante.

Et Elsa n'a jamais, jamais, jamais fait de mal à personne comme ceux lui ont fait en ne faisant rien, en suivant Hans, en ignorant ce qui se passait.

Je ne peux m'empêcher de murmurer :

- Elsa?

Je n'ai même pas conscience que mes pieds bougent avant que je me trouve en face d'Hans et je me sens comme un taureau qui voit un drapeau rouge se faire agiter devant son nez. J'ai envie de le défoncer.

- Hans! Mais qu'est-ce que tu fais!?

J'ai la voix d'une banshee, aiguë et perçante. Mais je m'en fous, ses tympans pourraient exploser et je ne clignerais même pas des yeux. J'ai vraiment envie de le défoncer.

- Oh aller, ce n'est qu'une petite partie de plaisir avant les cours.

Il a une voix nonchalante qui me donne envie de lui tordre le cou, de le déplumer et de le faire cuire sur une poêle. Espèce de coq qui ne sait que crier et se pavaner!

- Une partie de plaisir!? Je ne vois pas ce qu'il y a d'amusant là-dedans! Tu te crois tout permis ou quoi!?

Tout autour de nous, les rires ont arrêté et je n'ai même pas remarqué avant maintenant mais ça aussi je m'en fous. Il a toujours le gant d'Elsa. Et il semble vouloir le garder comme trophée. Salaud. J'ai vraiment, vraiment envie de le défoncer.

Il fronce des sourcils et soudain son air amusé le quitte. Il commence à se fâcher. Tant mieux! Je n'attendais que ça!

Je jette un coup d'œil à Elsa qui semble figée sur place, son visage maintenant vide, dénué de toute émotion. Est-elle sous le choc? J'aimerais tellement pouvoir la prendre dans mes bras, la réconforter, mais j'ai autre chose à faire en ce moment.

- C'est quoi ton problème!? Il réplique et j'ai envie de rire parce que c'est lui qui me le demande!?

Je sens la rage qui me gagne de plus en plus et j'ai l'impression d'être une bombe sur le point d'exploser.

- Mon problème!? Mon problème c'est toi! Tu n'es qu'un imbécile qui se pense meilleur que tout le monde parce que ses parents sont plus riches! Eh bien laisse-moi t'apprendre une nouvelle : l'intelligence, ça ne s'achète pas! Et franchement, si tu penses que les gens de l'école te respectent, tu n'as qu'à écouter ce qu'ils disent lorsque tu n'es pas là.

Le visage d'Hans est livide de colère et de gêne mais, encore une fois, je m'en fous. Je m'empare du gant dans ses mains d'un geste brutal, repoussant Hans de ma main et il s'enfarge dans ses pieds avant de cogner contre un casier. Je ne peux m'empêcher d'avoir un petit sourire en coin.

Je me tourne soudainement vers Elsa qui semble toujours aussi perdue et une pointe d'inquiétude me transperce le cœur avant que je ne lui redonne son gant doucement. Elle l'agrippe avec une force et une vitesse qui me surprend dans son état.

Et, sans préavis, elle court. Elle s'enfuit tellement vite et pendant quelques secondes je la regarde se diriger vers la sortie avec son agilité de gazelle avant de me souvenir que je ne veux pas qu'elle parte, justement :

- Elsa! ELSA! Attends! Non!

Mais c'est déjà trop tard et Elsa est sortie.

Je veux la suivre, la retrouver et m'assurer qu'elle va bien, mais quelqu'un me tient le bras d'une poigne de fer et j'ai beau de débattre, cette personne ne me lâche pas.

- Tu n'es qu'une petite idiote, Anna. Tu penses que ton petit spectacle va changer quelque chose par rapport au traitement qu'Elsa reçoit? Si c'est le cas, tu es bien plus naïve que je ne le croyais.

Sa voix est venimeuse et j'essaie de retenir le frisson qui me parcourt en entendant la malice qu'elle contient.

Je prends une bonne inspiration et plante mon regard dans le sien.

- Je préfère être naïve que de faire partie de ton petit culte. L'intelligence avant la dépendance.

Et je me dégage rudement de sa poigne, même si je suis sûre que le mouvement va me donner un bleu en forme de main. Je dois retrouver Elsa.

Elle… Je ne peux pas la laisser toute seule. J'ai peur de ce qu'elle va… de ce qu'il va lui arriver.

Mais quand je sors finalement dehors, elle a déjà disparu.

Et le soleil qui était là quand je suis entrée dans l'école est maintenant caché par d'épais nuages.


Je la regarde, en cours, le lendemain.

Elle n'agit pas comme d'habitude.

Je ne l'ai pas quittée des yeux, je n'ai pas écouté un mot de ce que le professeur a dit, et elle n'agit pas comme d'habitude.

Comment est-ce que personne ne fait pour le remarquer? Remarquer la façon qu'elle a de se tortiller sur son banc alors qu'habituellement elle est aussi immobile qu'une statue? Remarquer la grimace qu'elle fait quand elle bouge une partie de son corps? Remarquer son air vacant, ses yeux qui fixent la fenêtre comme si celle-ci était la seule bouée de sauvetage disponible?

J'ai affreusement peur de ce qui est arrivé après qu'elle soit partie hier. Après la confrontation entre Hans et moi. Après la catastrophe du gant.

J'ai affreusement peur qu'il soit arrivé quelque chose de terrible. C'est comme ce sentiment d'une couverture qui plane par-dessus moi, qui m'étouffe, qui me recouvre d'une inquiétude terrible.

- Aladdin et Éric… Aurora et Rachelle…

Huh?

Qu'est-ce qui se passe?

Pourquoi est-ce qu'il nomme tous ces noms?

Est-ce qu'on joue au bingo? Non… attends… On ne nomme pas de noms au bingo…

Oh mon dieu. Non. Non.

Il fait des équipes.

- Jasmine et Poca-

Je n'écoute plus. Je n'ai pas vraiment envie d'écouter la liste au complet. Et je n'ai pas envie d'apprendre avec qui je suis.

Car ça sera un désastre. Parce que je suis moi. Et que je suis nouvelle. Et que peut-être que je ne vais pas me retrouver en équipe avec une personne de mon nouveau groupe.

Et ça, ce serait la pire chose qui pourrait arriver-

- … Et Anna et Elsa feront équipe pour le reste de l'année.

Ou pas.

Définitevement pas.

« Everyone knows

I'm in

Over my head

Over my head

With eight seconds left in overtime

She's on your mind

She's on your mind »


A/N: Chanson: "Over my Head" par The Fray.