ELSA


Il y a des icebergs écarlates dans le lac de mes larmes.

Il y a des crevasses beiges tachées de rouge sur mes bras.

Il y a une lame d'eau glacée dans ma paume.

Elle n'est pas bien grande. Elle n'a pas de petites dents. Elle est même assez douce. Tellement douce qu'elle finit par couper. Et si on pèse un peu plus, on sent la chair élastique qui se sépare, qui laisse la place à cette même lame, parce qu'elle est plus imposante, parce qu'elle est plus puissante.

Puis il y a le liquide qui s'empresse de sortir des minuscules tuyaux qu'on a brutalisés, comme s'il voulait absolument partir, comme si sa présence en nous le brûle. Ce liquide qui tient notre vie en son centre.

Et après il y a ce pincement. Comme quand on se fait vacciner. La sensation qu'une aiguille s'enfonce lentement dans notre chair. Mais, cette fois, c'est un autre objet pointu. Ce petit pincement est ce qui fait le plus mal de tout ce chaos. C'est le pire moment. Directement après avoir forcé la lame à avoir pénétré une partie de mon corps, il y a ce pincement, ce stupide pincement qui me fait toujours aussi peur. Il m'effraie car j'ai peur de ne pas ressentir la brûlure qui l'accompagne habituellement. J'ai peur que cette sensation de flammes qui lèchent ma peau ne vienne pas, qu'elle me soit à jamais privée.

Je baisse les yeux. De minuscules gouttelettes d'un rouge profond qui flottent dans l'eau salée.

Du sang gelé.

Elles sont comme de petits bateaux dérivant tranquillement sur une mer morte.

Je ferme les yeux et puis-

Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont lui faire du mal, Ils vont-

Je sais.

Ils vont lui faire du mal, du mal, du mal, du mal-

Non!

Oui.

Je déplie ma main. Un long filet de sang dégouline dans mon lac, créant un tourbillon, ballottant les petits bateaux.

Ça pique. Et puis ça brûle.

Je soupire de soulagement.

C'est de ta faute.

Tic. Tic. Tic.

Goutte par goutte.

La chambre est si froide, recouverte de glace, recouverte de givre, la neige qui tombe comme pour compléter le paysage que je suis en train de créer avec les fluides sortant de mon corps.

Tic. Tic.

Comme une horloge marquant les secondes.

« Monstre! »

« Sorcière! »

« Freak! »

C'est de ta faute.

Peut-être que je pourrais faire un Tic-Tac-Toe sur mon bras. Un X ici, un O là…

C'est de ta faute.

Le lac n'est plus transparent.

C'est de ta faute!

Je me demande si les flocons sont visibles dans mes cheveux platine.

C'EST DE TA FAUTE!

Le vent s'accru.


30 minutes auparavant


Parfois je me dis que si je suis destinée à avoir un pouvoir, à posséder une particularité anormale, j'aimerais bien mieux avoir le don de la téléportation.

Je pourrais partir avant que mon père ne décore mon corps en différentes teintes de bleu. Je pourrais partir avant qu'Hans ne puisse empoisonner mon esprit avec ses mots venimeux. Je pourrais partir avant que le monstre à l'intérieur de moi ne se déchaîne. Je pourrais partir et ne jamais revenir.

La porte de ma maison est d'un blanc beaucoup trop intense. En hiver, on pourrait la confondre avec un mur de neige. Quand j'étais plus jeune, j'aimais mieux prétendre que c'était la partie blanche crémeuse des Oreo.

Je ne veux pas rentrer. J'ai… j'ai peur.

« Pathétique! »

Mes mains me font mal. J'ai trop serré fort. Mes muscles crient pour que je les libère de la tension. Mais je les ignore. Je les ignore comme j'ignore le tremblement qui parcourt mon corps, comme j'ignore le nœud qui se forme lentement dans mon estomac.

Comme un nœud de lacet. Je n'ai jamais été capable de faire un nœud. À 5 ans, mes parents ne m'ont jamais appris. Alors je traînais mes chaussures détachées partout. Je pouvais sentir les cordons qui revolaient de partout, comme des petits serpents qui pendaient mollement de mes chaussures. Je faisais des cauchemars à propos de ces mêmes serpents la nuit.

Je ne sais toujours pas comment faire un nœud. C'est stupide, mon père me l'a dit. Je suis stupide. C'est pourquoi j'achète des souliers avec des velcros. Comme ça, il n'y a plus de petits serpents à mes pieds.

Je ne sais pas combien de temps ça fait que je fixe la porte-de-crème-d'Oreo. Je ne veux pas rentrer. Parce que de l'autre côté se trouve la partie noir du Oreo. La partie croquante qui laisse parfois des traces entre les dents.

Stupide poignée qui gâche mon crémage blanc.

Et soudainement je l'attrape et je la tourne.

Mon cœur court un marathon. Il ne s'arrête pas et je peux sentir chacun de ses pas contre ma poitrine. C'est presque effrayant de savoir qu'il pourrait arrêter à tout moment.

- Elsa?

Mes mains sont engourdies maintenant.

Il entre dans la pièce avec toute sa prestance. Je veux partir, s'il vous plaît, don de téléportation, c'est le temps maintenant allez s'il te plaît je t'en supplie je ne peux pas-

- Y-a-t'il quelque chose que nous devrions savoir?

Non. Pas du tout. Ça ne vous concerne pas. Anna ne vous concerne pas.

- Hum… oui je- hum…

Ses yeux sont plus froids que la plus gelée de mes glaces. Comment est-ce possible?

- Arrête de bredouiller. C'est misérable.

Je voudrais pouvoir avaler en ce moment parce que ma gorge est un désert, celui du Sahara peut-être, et il n'y a aucun Oasis et je ne sais même pas quoi avaler parce que mon cerveau est incapable de produire la moindre vibration face à lui et ma bouche est tellement sèche.

- À l'école, il, le professeur, il nous a placés en équipe pour les laboratoires, une fille et moi : je suis désolée, Père!

Pourquoi, Seigneur, pourquoi est-ce que je le lui ai dit?

J'aimerais pouvoir être plus forte et protéger Anna de mes parents, d'Hans, du jugement des gens, des erreurs, des échecs, du malheur, des larmes, des cris, de la maladie, de la souffrance, de l'Enfer, du danger – mais je ne peux pas, je ne peux pas et je me déteste de la laisser tomber comme ça. Je me déteste de la mettre en position de faiblesse en révélant son implication dans ma vie à mes parents.

« Faible! »

« Pathétique! »

Le fait de savoir ce qui arrive ne peut pas me préparer pour la rage que je vois dans les yeux de mon père.

Ça ne me prépare pas non plus pour la douleur qui irradie soudain de ma joue, de mon cou qui est tourné dans l'autre sens et du sifflement dans mes oreilles.

Il crie et il s'époumone et je ne peux rien entendre parce que ça siffle, ça siffle tellement fort. Je voudrais pouvoir l'entendre, pouvoir lui dire « Oui, Père » de ma voix posée et détachée, celle qui est polie. Mais à la place je sens ma gorge qui se serre et le seul son, l'unique son au monde qui ne doit pas en sortir décide de quitter les tréfonds de mon âme.

Un sanglot.

Et pendant un instant j'espère que ce n'était pas le mien. Pendant un instant, je me dis que ma mère sanglote peut-être plus fort que d'habitude, qu'elle pleure pour de vrai cette fois-ci et que ce son provient de sa gorge à elle. Pendant un instant, je me persuade que tout est O.K. Pendant un instant, je me dis que je ne suis pas aussi faible que je le suis vraiment.

Pendant un instant, je me dis que mon père crie encore et qu'il n'y a pas ce silence, ce lourd et oppressant silence dans la pièce.

Tout explose.

Il est comme une tornade, il arrache tout sur son passage. Il est comme un feu, il brûle le reste de vie qu'il vous reste. Il est comme un tsunami, il noie les filets d'espoir qui reste dans votre être. Il est comme un cyclone, il ne sait que détruire. Il est comme un typhon, il ne sait que tourner en rond et rouvrir les mêmes blessures. Il est comme un ouragan, il fait peur.

Il est comme une explosion, il est imprévisible.

J'entends les mots comme s'il parlait dans un micro :

C'est de ta faute!

Monstre!

Jamais personne ne s'approchera de toi!

Tu aurais pu empêcher tout ça!

Tu vas lui faire du mal!

Nous allons régler le problème que tu as causé!

Insolente!

Ingrate!

Idiote!

Tu ne fais jamais rien de bien!

Il y a une lampe brisée.

J'ai mal aux mains.

Ce n'était pas moi. La lampe, je sais que ce n'était pas moi.

Et puis soudain je suis dans ma chambre. Tout est silencieux. J'ai plus peur du silence que des cris. Quand il n'y a aucun bruit, c'est que quelque chose se prépare.

Je ne me rappelle pas de la montée des escaliers. Je ne me rappelle pas de la fermeture de la porte. Je ne me rappelle pas du rebondissement de mon matelas quand je me suis allongée. Je ne rappelle pas d'avoir pris la décision de garder les lumières fermées parce qu'ainsi je pourrais voir les étoiles que j'ai collées sur mon plafond. Je ne me rappelle pas du moment exact où ma chambre a gelé encore une fois. Je ne me rappelle pas quelle heure il était sur mon cadran.

Je ne me rappelle que d'une phrase.

Si cette fille découvre le monstre que tu es, Elsa, nous devrons nous occuper d'elle.

Je ne veux pas savoir ce que « s'occuper d'elle » veut dire. Non, je ne veux pas!

Je refuse les images qui essaient de s'imposer à mon esprit. Couchée en position fœtale, les mains sur les oreilles, je pense aux petits serpents et je me dis que je les aurais préférés à la place du cauchemar que je vais faire ce soir.


Maintenant


Quand le professeur a nommé nos noms, j'ai regardé dans sa direction. Je m'étais interdit de le faire mais, je savais que c'était inutile. Comment garder quelqu'un loin du soleil?

Je n'aurais pas dû le faire.

Elle souriait à pleines dents. Il y avait dans son visage une telle expression de joie que j'avais l'impression de rêver.

J'ai halluciné.

Il n'y a pas d'autre explication.

Son sourire m'a fait l'effet d'une tonne de briques. Ou plutôt une maison complète. Elle ne savait pas dans quoi elle allait s'embarquer. Elle ne savait pas que d'un seul mouvement, seulement un tout petit millimètre, je pourrais geler son corps entier. Elle ne savait à quel point je suis révoltante, le monstre que je suis. Elle ne savait pas que je ne mérite pas son sourire, l'attention qu'elle me porte.

Je suis un miroir brisé. Je déforme les choses jusqu'à ce qu'elles deviennent affreuses. Je suis les morceaux dudit miroir, ceux qui coupent et font mal, toujours plus mal.

Je ne veux pas lui faire du mal.


Je ne sais pas quoi faire.

Je ne sais pas quoi dire.

Je regarde les fourmis que j'ai dessinées dans mon cahier. Elles sont si petites près de la fourmilière que j'ai créée pour elles. Elles transportent toutes un morceau de feuille, ou bien un morceau d'un autre insecte. Je n'ai pas mis trop détails à ces derniers. Je ne pouvais pas supporter de dessiner des muscles, des tendons, des nerfs, tout en sachant que justement, c'étaient ces mêmes choses qui me permettaient de les reproduire.

Et je ne pouvais pas dessiner quelque chose de mort. Pas encore.

Je regarde à nouveau vers le professeur. Ses yeux sont toujours posés sur moi. Il attend. Et c'est à ce moment-ci que je décide que je déteste son infinie patience. Avant, je l'appréciais parce qu'elle me permettait de me sortir de des situations compliquées. Mais il semble bien que cette patience a décidé d'écouter son Jiminy Cricket pour une fois.

Je voudrais être en mesure de l'ignorer. Ou peut-être de tomber dans le coma. Comme ça, je n'aurais pas à sentir leurs regards perçants, moqueurs, sur mon dos. Je suis sûre qu'ils vont laisser des cicatrices.

J'en ai déjà assez.

Je dois répondre. Le silence va me tuer. Pour moi, ce n'est pas un silence du tout. Je peux entendre tous leurs rires, leurs menaces, les descriptions de ce qu'ils vont me faire après les cours. Je peux entendre ce qu'ils n'expriment pas à voix haute.

Je frissonne et je le regrette aussitôt. Je sais qu'ils l'ont vu.

Pathétique, Elsa. Tu es une misérable bonne à rien.

J'essaie d'appuyer sur pause. J'essaie d'appuyer sur stop, mais je ne trouve pas la manette. Je ne peux pas.

Tu mérites ce qu'ils te font. Tu mérites tout ça et encore plus.

Le pire, ce n'est pas la voix. C'est que cette voix a le ton de mon père. C'est la voix de mon père. Encore et encore et encore et encore dans mon esprit. Il répète encore comment je suis monstrueuse. Comment je ne mérite pas tout ce que j'ai.

Comment j'aurais dû mourir à la naissance comme il avait été prédit.

Cette dernière pensée me fait l'effet d'une gifle de la part d'un ouragan.

De la part de mon père.

Et je sais que je dois répondre parce que si je continue à penser, si je continue à former des phrases dans ma tête, à écouter des syllabes et à compter les consonnes et les voyelles, je vais blesser quelqu'un.

Comme le bon monstre que tu es, Elsa.

- Fourmis.

Ma voix est faible, comme si je ne l'avais pas utilisée depuis un bon moment. Et c'est le cas. Je n'ai pas parlé depuis que ce… « son » m'a échappé il n'y a pas longtemps.

Il y a des murmures. Des petits rires.

- Elle est dingue…

- Une vraie cinglée…

- On devrait l'enfermer à l'asile…

- Idiote…

Le professeur ignore le bruit. Il me fixe toujours, attendant une élaboration de ma part. Pourquoi est-ce qu'il ne peut pas m'ignorer moi!?

Je racle ma gorge brusquement et je manque de m'étouffer.

Je pense que j'aurais mieux aimé m'étouffer. L'infirmerie est beaucoup mieux qu'une salle de classe. Là, au moins, je peux m'imaginer que l'infirmière m'a donné de la morphine et que je flotte dans un autre espace-temps. Je peux m'imaginer que je ne suis pas moi.

- Je dessinais des fourmis parce que j'avais des fourmis dans les jambes…

Après un instant je rajoute précipitamment, à peine articulé :

- Monsieur!

Il y a des gloussements, quelques rires et des insultes, puis :

- Voulez-vous faire un tour chez le directeur pour vous dégourdir les jambes, Mademoiselle Jones?

Son ton est doucereux.

Au moins il ne m'appelle pas Elsa comme les autres le font. Je déteste porter ce prénom. Je déteste le porter parce que c'est mon père qui me l'a donné. Et je déteste le porter parce que c'est un si beau nom et qu'un monstre comme moi le gâche.

Je secoue prudemment la tête en évitant son regard. Puis, tout retourne à la normale. J'attrape ma tresse nerveusement, mes doigts qui tremblent encore sous l'effet du stress. Sous l'effet de mes pouvoirs qui voulaient encore sortir.

Puis, soudainement, un papier plié en deux atterrit sur mon pupitre. Je ne veux pas l'ouvrir mais je sais que je dois le faire, parce que sinon ils vont venir me le dire en pleine face. Et je ne veux pas exploser comme la dernière fois. J'ai appris ma leçon.

Mes mains tremblent encore lorsque je l'empoigne. J'ai l'impression que mes doigts ne vont plus fonctionner bientôt. J'ai l'impression qu'ils vont laisser tomber le papier sur le bureau et que son atterrissage aura l'effet d'une bombe sur la rage de mes compagnons.

J'aime dessiner des étoiles de mer quelquefois car j'aimerais savoir ce que ça ferait de leur donner un câlin.

C'est une écriture magnifique. Un peu maladroite et enfantine, mais c'est ce qui lui donne tout son charme.

Je me retourne lentement. Mes yeux rencontrent des yeux d'un turquoise magnifique. Un choc électrique me traverse. Et je me retourne immédiatement.

Mes joues sont en feu. C'est une sensation étrange. Le bloc de glace qui se réchauffe.

Contre ma poitrine, je serre le petit mot dans ma main.

J'ai une partie d'elle avec moi maintenant. Et je ne sais pas si je serais capable de la lui redonner si elle le demandait.

Dehors, je vois le soleil pointer d'entre les nuages qui s'étaient installés quelques minutes auparavant. Ils ont disparu. Et je sais pourquoi.

Anna souriait.


- Elsa.

Je ne peux m'empêcher de sursauter. Le choc du resserrement de mes muscles traverse tout mon corps. Sous ma paume, je peux sentir de minuscules flocons qui tombent comme la neige d'hiver qui vient décorer le paysage pour Noël, comme cette neige qui annonce la fin d'une autre année et le début d'une autre, comme la neige qui annonce que chaque année, nous nous rapprochons de la fin.

Depuis quand est-il ici?

Je serre mon poing. Mes ongles percent ma peau, mais je n'y prête pas attention. Il est là. Il me regarde. Et il veut me parler. Tout de suite.

- Oui, Père?

Pour la première fois depuis plusieurs années, ma voix tremblote. J'ai peur. J'ai terriblement, affreusement peur des mots qui vont sortir de sa bouche. Et seulement pour ça je voudrais pouvoir lui coudre les lèvres ensemble. Technique barbare pour un homme barbare…

La seule barbare ici c'est toi.

La ferme, la ferme, la ferme!

- Tu ne peux jamais rien faire de bien, hein, Elsa?

Je fixe le mur juste à côté de sa tête et j'espère, j'espère de toutes mes forces qu'il va crier. Je ne peux pas supporter cette voix calme, si calme, comme le silence avant la tempête. Je suis ce petit bateau qui attend la vague qui va l'emporter au fond de l'océan, là où l'oxygène n'est pas nécessaire parce qu'on flotte, parce que tout est différent.

Je suis l'homme en prison qui attend sa peine, je suis la victime qui attend le coup fatal, celui de la délivrance et je ne peux plus le supporter, je ne peux plus je ne peux plus je ne-

- L'école refuse de faire d'exception pour toi, Elsa. Tu seras obligée de faire ce projet et de faire équipe avec cette fille, cette… Anna?

Son nom sur ses lèvres me glace le sang et soudainement je ne me trouve plus dans cet univers. Je plane dans le ciel étoilé et je m'élève plus haut, toujours plus haut, là où les planètes se frappent entre elles, et ce même oxygène ne m'est plus nécessaire parce que maintenant je sais ce qu'on ressent quand on suffoque.

Mes poumons ne fonctionnent plus, mon cœur non plus, mon sang stagne. Je suis un corps poussiéreux qui se décompose lentement dans le firmament du monde.

Les mots résonnent dans mes oreilles et les syllabes, les voyelles et les consonnes, ces sons si distinctifs, ne font plus de sens. J'ai du mal à digérer ce qu'il tente de me forcer à avaler, et pourtant chaque mot est tellement clair dans ma tête :

- Je t'interdis d'aller chez elle. Tu ne lui parleras pas si ce n'est pas nécessaire, tu ne deviendras pas son amie. Suis-je bien clair?

Je sais que je dois réagir. Mais pas une fois cette possibilité ne me traverse l'esprit parce que je suis près du Soleil, je ne me trouve plus sur Terre, et ce même Soleil a le sourire d'Anna, le visage d'Anna, les taches de rousseur d'Anna-

Les mains de mon Père – mon bourreau personnel – frappent violemment le bureau.

Ma conscience revient si soudainement que j'ai l'impression d'avoir un élastique à la place d'un cerveau.

- Suis-je bien clair, Elsa?

Sa voix est tellement calme. Il me regarde de haut et mon seul souhait à l'instant serait de devenir une taupe et de me faufiler sous Terre, de ne plus jamais revenir parce que la couleur vert des arbres n'est pas si bien finalement.

Je déglutis péniblement – comme un clou coincé dans ma gorge – et je murmure tranquillement :

- Oui, Père.

Mes bras me piquent affreusement alors qu'il referme la porte de ma chambre. Comme des milliers de plumes qui essaient de s'incruster dans ma peau.

Je m'étais promis de ne pas le refaire.

Je m'étais promis que c'était une occasion unique.

Je ne me rends même pas compte de la première coupure.


Un jour, en classe, nous avons regardé un documentaire sur la peur. Dans ce documentaire, il y avait une question sur laquelle le professeur s'est beaucoup penché.

« Comment pensez-vous que cela affecterait un être humain de vivre dans la peur constante? »

J'avais la réponse. Je ne l'ai pas dit mais j'avais la réponse.

Ce n'est pas vivre.


Il y avait des poussins morts écrasés contre mon casier ce matin. Jaune, dégoulinant. J'ai dû courir à la salle de bain pour vomir. Quelle horreur.

Je ne sais pas combien de temps j'ai passé à fixer le liquide qui dégouttait par terre, mais je sais que j'ai manqué ma première période. J'aurais dû m'en soucier, paniquer parce que forcément mes parents allaient l'apprendre plus tard mais il y avait des poussins morts sur mon casier.

Comment est-ce que je pouvais toucher le métal de mon casier encore une fois?

Quelqu'un avait lancé des œufs sur mon casier.

Et ce petit geste malicieux faisait plus mal que tous les coups que j'avais pu recevoir de la part mon Père.

Je n'ai mangé de la viande qu'une fois dans ma vie. J'ai eu la malheureuse idée de demander d'où la viande provenait. J'ai été malade, j'ai passé plus de deux heures à me brosser les dents vigoureusement, tellement que mes gencives saignaient et brûlaient mais ce n'était rien comparé à la sensation de quelque chose qui avait autrefois une âme, qui avait autrefois des sentiments, quelque chose qui se trouvait à l'intérieur de moi, même après que j'ai vomi plusieurs fois. À la fin, tout ce qui ressortait était de la bile.

Et maintenant

tout de suite

Maintenant il y a ce qui était autrefois un poussin sur mon casier.

J'ai passé la période à nettoyer, à ramasser les restants et je me sens toujours aussi nauséeuse.

Je peux encore sentir le poids de la viande dans mon estomac. Ça me dégoûte.


Parfois j'aime fermer les yeux et imaginer ce que ma vie est dans un monde parallèle. Parfois j'imagine que nous changeons de place.

Parfois j'aime rêver.

Parfois ces rêves sont la seule chose qui me garde saine d'esprit. Si on peut m'appeler saine d'esprit.

Sous mes paupières, je vois la vie d'une autre Elsa, une Elsa qui ne possède aucun pouvoir, qui n'est pas un monstre. Une Elsa normale. Et je vois ses parents qui l'aiment. Qui la supportent alors qu'elle fait face à des obstacles que l'on considère presqu'insurmontables à cet âge-là.

Parfois j'imagine que la vie que je mène est l'histoire d'un livre, un livre terrible qui a été écrit par la main d'une personne qui souffre autant que moi, une personne qui essaie de confier aux autres ce qui l'attend à chaque fois qu'elle ouvre les yeux le matin.

Dans mes rêves, je vois Elsa qui rit avec ses amies, qui va au cinéma et qui magasine en groupe. Je vois une personne tellement différente et pourtant tellement meilleure. Je vois cette personne que j'ai toujours voulu être.

Cette personne que je ne serai jamais.

« Monstre! »


Ma tante a appelé l'autre fois. J'étais seule à la maison.

Quand elle a entendu ma voix, elle a raccroché.


Grandes respirations, Elsa.

« Monstre! »

« Sorcière! »

Anna n'est pas comme ça. Je le sais. Je le sens.

Et je sens aussi sa présence à mes côtés à l'instant même.

Chaude, douce, immaculée, oh si désirée-

Je renfonce encore plus mes mains dans les poches amples de mon chandail à capuchon. Et si les rayons de mon soleil n'étaient pas assez pour réchauffer la glace qui se tapit au fond de moi? Et si elle n'était pas assez pour faire fondre la neige dans mes veines?

Je mets mon cerveau sans dessus-dessous en cherchant quoi lui dire. J'ai lu des tas de livres. Tellement de livres que je suis surprise que les histoires ne se mélangent pas entre elles. Il y a tellement de mots dans ma tête, tellement de lettres reliées entre elles par hasard qui défilent sans cesse. Et je ne trouve toujours pas ce que je devrais lui dire.

J'ai lu des tas de livres comme ça. Sur l'amitié. Sur la rencontre entre deux personnes. Et je ne sais pas quoi lui dire. Je ne sais pas si je devrais lui parler du sujet du laboratoire de science. Je ne sais pas si je devrais lui montrer comment on le fait. Je ne sais pas si elle apprécierait que je lui gâche la surprise de la fin, le résultat.

Est-ce que je devrais dire mon nom? Est-ce qu'elle s'en souvient? Est-ce qu'elle l'a écrit quelque part parce qu'elle savait qu'elle allait immédiatement l'oublier? Ou bien est-ce qu'elle l'a écrit quelque part parce qu'elle trouvait que la combinaison des lettres A et N n'avait jamais rien donné d'aussi beau comme moi?

Je l'entends bouger et je peux presque le sentir dans le tremblement de l'air autour de moi. Je peux presque sentir les particules qui se contractent, qui vibrent et qui entrent en collision.

Je l'entends bouger et je peux presque sentir son parfum subtil qui se dégage lorsqu'elle remue. Je renifle instinctivement et j'ai immédiatement envie de me frapper le front de ma main. J'ai envie de me frapper le front contre le bureau.

Elle sent comme l'été.

Une odeur chaude. Qui s'engouffre dans les narines comme un vent chaud d'été. Tout mon être se réchauffe seulement en sentant cette odeur.

Et c'est là que je réalise que je suis en train de prendre de grandes bouffées d'air. Comme si j'étouffais. Comme si l'oxygène dans cette pièce n'était pas suffisant pour mes poumons. Devant Anna.

J'arrête aussitôt. Je fixe mes mains. Je ne sais pas quoi faire. Je. Ne. Sais. Pas. Quoi. Faire.

Je vais paniquer. Je le sens.

J'attrape mon crayon. Je ne sais pas ce que je fais. Je commence à dessiner. J'oublie presque la présence de ma compagne. Je sens les muscles de ma main qui bougent gracieusement sous ma peau. Je les sens s'étirer et à chaque coup de crayon, je prends une respiration. Je dessine. Je n'ai aucune idée quoi. Je n'ai aucune idée pourquoi. Mais je vois lentement une forme se produire sous mes yeux.

- C'est magnifique.

Un murmure émerveillé. Et je reviens à la réalité.

Devant moi se tient un flocon en gros plan. Les détails me surprennent moi-même.

Et elle m'a complimentée.

Mon cœur va exploser.

- Merci… je murmure en enroulant mes bras autour de moi.

Elle me sourit, puis elle fait un geste de la main vers sa propre feuille de travail :

- Est-ce que tu as une idée de ce qu'on doit faire? Parce que je suis totalement perdue.

Je tente de ne pas sourire. Sans succès. J'aurais dû m'en douter. Le professeur ne me mettrait jamais avec quelqu'un seulement par plaisir.

Le fait que je suis la seule dans notre groupe miniature de deux qui sait ce qu'elle fait… je me sens puissante. Seulement pour une seconde.

- Il faut seulement savoir comment faire les calculs.

J'attrape une feuille. J'écris la formule, je la résous. Tout est si facile. J'ai envie d'en pleurer.

Au moment où je veux lui donner la feuille, je vois ma main gantée.

Il y a comme un éclair qui traverse mon corps entier, qui s'arrête sur mon cœur, et qui l'électrise sans arrêter.

« Monstre! »

« Freak! »

« Sorcière! »

Hans.

Mon père.

Ma mère.

Les autres.

Moi.

Mes pouvoirs.

Anna.

Je laisse la feuille tomber à quelques centimètres de la sienne qui est levée. Je la rattrape au vol.

Anna a l'air confuse.

Je ne la blâme pas.

Je me blâme moi.

Ta faute,

Ta faute,

Ta faute,

Ta faute,

- Je… je vais faire les calculs. Tu t'occuperas du côté manuel.

Ma voix ressemble à celle d'un robot. Trop enregistrée. Trop… révisée.

Je regarde l'horloge. Quelques secondes avant la fin du cours.

Ces quelques secondes sont les plus longues que ma vie.

Ces quelques secondes sont une éternité.

Et finalement

finalement, finalement, finalement, finalement, finalement, finalement

cette éternité est brisée par le son d'une feuille déchirée.

Je jette les deux parties de mon dessin de flocon dans la poubelle en passant.


Pathétique. Je suis si pathétique.

Je suis également cachée dans les toilettes.

Je n'arrête pas de me gratter les bras. Ça fait tellement mal mais ça fait tellement du bien. Comme des petites lames qui s'incrustent à tour de rôle dans ma peau.

J'ai peut-être gratté trop fort. Les manches de mon chandail blanc sont rouges. Rouge, rouge, rouge, toujours rouge. Alors pourquoi est-ce que notre sang est bleu dans nos veines?

Il ne reste qu'une période. Je ne sais pas si je vais survivre.


Il fait si noir. Je ne vois rien. J'aimerais avoir ces espèces de lunettes pour voir dans le noir comme les agents secrets dans les films que j'écoutais autrefois. Ou bien encore mieux : des yeux de chats.

Il fait si noir et l'instant d'après il fait si clair. Ça me brûle la rétine et j'ai l'impression d'avoir deux soleils à la place de mes yeux. Comme des flammes qui me lèchent la peau lentement.

Mon corps est parcouru d'un soubresaut. Et je me rends alors compte que j'ai froid. Moi, Elsa, j'ai froid. Je tremble de partout comme une feuille au vent. Et pendant un instant je me dis que c'est une possibilité. J'ai probablement muté en feuille pendant la nuit. Et je suis accrochée à un arbre. Je me ballote doucement. D'avant en arrière, d'arrière en avant. Je vais au gré du vent.

Ce train de pensées me relaxe d'une certaine façon.

J'aperçois ma respiration qui forme de la buée. Puis j'aperçois mon environnement.

Toute pensée à propos d'une transformation en feuille se perd dans un recoin de mon esprit. Je me sens immédiatement malade. Si je n'avais pas si froid, je pense que je vomirais.

Il y a des pics de glace partout. Ils m'entourent comme le fond les douves d'un château. Sauf que moi je suis un château en ruines.

Je ravale la bile qui monte jusque dans ma bouche.

Il y a du sang partout.

Partout.

Partout.

Partout.

Et j'ai la tête qui tourne et je ne sais plus où est partout. Je tourne et je me retourne et il y a toujours ces mêmes taches qui me regardent de leurs yeux maléfiques.

Et puis

soudainement

je

l'aperçois.

Anna. Transpercée de toutes parts. Du sang. Il y a tellement de sang. Je pense que je vais vomir tous mes organes.

Oh mon dieu.

Mes mains sont couvertes de sang et ça colle et je ne peux pas les laver. Anna. Oh mon dieu oh mon dieu oh mon dieu Anna non s'il vous plaît non

je ne peux pas

mon dieu

Je crie. Je crie jusqu'à m'en arracher les cordes vocales. Je crie dans l'éternité, je crie dans le noir et plus rien ne fait de sens sauf Anna qui me regarde de ses yeux de vitre.

Je hurle jusqu'à ce que mon âme sorte de mon corps.

J'ouvre les yeux.


Il est 2h03 du matin.

Je ne pense pas que je vais pouvoir m'endormir à nouveau.

Ses yeux vitreux habituellement si brillants me hantent.

Il fait si noir.


Non.

Non. Non. Non. Non.

Est-ce que le monde a décidé de me faire souffrir subitement? Est-ce qu'il y a une conspiration entre les professeurs contre moi? Je ne comprends pas. Je ne comprends pas du tout.

Pourquoi? Est-ce que j'ai le droit de demander pourquoi?

Pourquoi est-ce qu'ils ont décidé de se mêler de ma vie si soudainement? Qu'est-ce que j'ai fait?

Je pense que je suis en état de choc.

Je regarde mes avant-bras couverts d'une veste noire. Ils sont barbouillés de rouge en dessous. Je ne sais pas si je devrais avoir peur que quelqu'un le découvre ou bien si je devrais ressentir de l'adrénaline grâce à ce terrible secret que je dois cacher à tout le monde?

Anna est ma partenaire de science.

J'ai reçu une heure de placard dans le noir pour ça.

J'ai peur du noir.

Maintenant Anna est ma partenaire d'arts aussi.

Combien d'heures de placard pour ça?

J'ai tellement peur du noir.

Où est le rasoir quand on en a besoin?

Elle est à côté de moi encore. Elle se place toujours à ma droite. Jamais du côté de ma tresse. Comme si elle voulait voir mon visage, les expressions qui le traversent. Ou peut-être que j'analyse trop ses gestes. Peut-être que je lui donne des caractéristiques qui se révèlent fausses. Peut-être que je suis complètement dans le champ et que je vais bientôt le découvrir.

- Alors…? Je sais déjà que tu peux dessiner… Ou bien est-ce que tu préfères la peinture, la sculpture, le découpage, autre chose? Moi j'aime bien dessiner aussi. Enfin, peut-être pas aussi car je ne sais pas ce que tu préfères encore mais tu vas sûrement me corriger bientôt. Pas que tu sois obligée de me le dire si tu ne veux pas! Je ne t'oblige pas! Huuuummm…

Son radotage est tellement adorable. Je pourrais l'écouter parler à longueur de journée. Même que j'aurais aimé qu'elle continue. Mais, je vois bien qu'elle commence à se sentir mal à l'aise.

Ne t'inquiète pas, je ressens ça aussi.

Je m'efforce de retrouver la voix pour quelques secondes :

- Dessiner ça va…

On dirait que je viens de lui donner un poney. Comme un enfant de 5 ans qui reçoit son jouet préféré, son visage s'illumine soudainement et là, je sais que je ne peux définitivement plus parler.

Et c'est là que je décide de ne pas le dire à mes parents. C'est peut-être la plus grosse erreur de toute ma vie. Et je vais sûrement – très sûrement – être punie s'ils le découvrent.

Mais Anna en vaut la peine.


The snow glows white on the mountain tonight

Not a footprint to be seen

A kingdom of isolation

And it looks like I'm the queen

Je fixe mon carnet pendant un moment. Je ne sais pas si je devrais faire ça. Écrire ça.

J'ai peur de me donner de faux espoirs. J'ai peur de me faire croire à moi-même que ces paroles que je suis en train d'écrire pourraient un jour devenir réelles. J'ai peur de me donner de l'espoir pour qu'il me soit retiré tout de suite après.

J'ai peur de devenir ma pire ennemie.

Je ferme les yeux.

Une grande respiration.

J'empoigne mon crayon à nouveau.

The wind is howling like this swirling storm inside

Couldn't keep it in

Heaven knows I tried

Ma main tremble. J'essaie de la faire arrêter. J'essaie de cacher la preuve de ma faiblesse. Les mots sont brouillés sur la page. Je ne suis pas fichue de bien écrire. Je peux presque sentir le froid sur le bout de mes doigts.

Stupide, stupide, stupide, stupide, stupide, stupide

Ce n'est que quand le crayon frappe le mur avec un bruit sourd que je réalise qu'il ne se trouve plus dans ma main. Le cahier non plus. Je pense… je pense qu'il a suivi le crayon.

Don't let them in

Don't let them see

Be the good girl you always have to be

Conceal, don't feel

Don't let them know

Well now they know!

Là. Juste devant moi. Je suis là. Pour la première fois depuis des mois, je regarde mes propres yeux me regarder.

La photo encadrée est là. Devant moi.

Je ne réalise que quelques secondes plus tard que j'ai franchi la pièce sans le savoir. Mais je ne m'attarde pas sur ce détail.

Non. Je me m'attarde sur le visage de la petite fille devant moi.

Est-ce que c'est de ça que j'ai l'air?

Pathétique, effrayée, inutile, pitoyable, jeune, incompétente, stupide petite-

Il y a un petit rire qui s'échappe de ma gorge.

Un autre.

Et un autre.

Encore un.

Soudainement je ne peux plus m'en empêcher. Je ris.

Je pense que c'est la première fois que ça m'arrive. C'est étrange comme sensation. J'ai l'impression que mon estomac a décidé de sauter sur un trampoline.

Je ris.

Wow.

Let it go, let it go

Can't hold it back anymore

Let it go, let it go

Turn away and slam the door

I don't care

What they're going to say

Let the storm rage on

The cold never bothered me anyway

Je me reprends à la dernière note. Je chante.

Je ne- Je ne suis plus en train de composer. Enfin, plus en train de seulement composer.

Et d'une certaine façon ça me va très bien.

Je suis seule en ce moment. Absolument seule.

Je recommence à fredonner la chanson. Je n'ai rien à perdre, non?

It's funny how some distance

Makes everything seem small

And the fears that once controlled me

Can't get to me at all

Je chante et je me fous de tout.

Je vole. Je peux sentir le vent dans mes cheveux, sur ma peau. Je suis un oiseau. Je roucoule et je chante et je vole. Je suis libre.

It's time to see what I can do

To test the limits and break through

No right, no wrong, no rules for me

I'm free!

Un véritable oiseau.

Let it go, let it go

I am one with the wind and sky

Let it go, let it go

You'll never see me cry

Here I stand

And here I'll stay

Let the storm rage on

Je regarde mes mains. Mes mains gantées.

Est-ce que je devrais?

Est-ce que…

Je peux sentir ma gorge qui s'assèche subitement, la température qui descend et l'électricité dans mes veines qui me pousse à le faire.

Lentement, je lève mes mains. Elles tremblent.

My power flurries through the air into the ground

My soul is spiralling in frozen fractals all around

And one thought crystallizes like an icy blast

I'm never going back; the past is in the past!

Les flocons qui tombent du plafond s'accrochent dans mes cheveux platine. Ce même plafond qui est gelé au moment présent. Je pense que j'ai même réussi à reproduire la forme d'un flocon sur le plancher de ma chambre.

Ce même flocon que j'ai dessiné en classe avec… Anna. Avec Anna.

Je suis trop loin pour arrêter maintenant. Je ne peux plus le retenir.

Let it go, let it go

And I'll rise like the break of dawn

Let it go, let it go

That perfect girl is gone

Here I stand

In the light of day

Let the storm rage on

The cold never bothered me anyway

À la dernière note, une vague de clarté me frappe. Je reste pantelante au milieu de ma chambre glacée. On dirait presque un palais.

Qu'est-ce que j'ai fait?


Je me rappelle cette fois quand j'avais 5 ans. J'avais décidé de prendre un bain. Mais je n'avais jamais pris de bain sans l'aide de mon père ou ma mère. Des douches, oui. Mais pas des bains. Ça me manquait.

J'avais essayé de les convaincre. Je leur avais même promis de ne pas geler l'eau cette fois-ci. Père n'avait pas trouvé ça drôle la dernière fois. Alors j'avais promis.

Père avait refusé cette requête à l'aide d'une gifle.

Je n'ai pas pleuré. Je gardais toujours ça pour le bain ou la douche, comme ça ils ne pouvaient pas m'accuser de verser des larmes.

J'avais décidé de prendre ce bain par moi-même. J'avais attendu qu'ils soient tous les deux dehors. Je ne voulais pas me faire prendre. Je détestais le placard même à cet âge-là. Il faisait toujours trop noir.

J'avais fait couler le bain. L'eau était brûlante. Tellement brûlante qu'un humain… normal… se serait calciné la peau en quelques secondes.

C'était stupide. C'était très stupide et la raison pourquoi je l'ai fait l'était encore plus. Je ne pensais pas. Je n'avais pas réfléchi.

Ma raison était vraie. Je voulais réellement me faire couler un bain brûlant pour ça. Mais je n'avais pas pensé à la réaction de mes parents. Je n'avais pas pensé à ma réaction si jamais ma petite… expérimentation… ne fonctionnait pas. J'avais seulement croisé les doigts. J'avais espéré.

Et j'aurais dû savoir que ce ne serait pas assez.

Elle est restée froide. Ma peau. Elle est restée toujours aussi froide qu'elle l'était toujours. Moi qui ne voulais qu'une peau chaude pour une seconde.

Ça n'a pas marché dans le temps. Et je sais que ça ne marcherait toujours pas aujourd'hui.


J'ai relu les histoires de princesses que j'aimais quand j'étais plus jeune aujourd'hui.

D'une certaine façon, j'étais contente que la méchante sorcière meurt à la fin.

Comme ça, elle ne pouvait plus faire de mal à quiconque.


Il entre en trombe. Je me fige. Je suis une statue de cire.

Je ne peux pas. Pas maintenant. S'il vous plaît, pas maintenant. J'ai l'impression d'être un panier à fruits dans lequel chaque fruit représente une émotion et je ne sais pas quelle choisir pour lui faire face car elles ont toutes l'air aussi débile les unes que les autres.

Pomme pour la colère. Orange pour l'hypocrisie. Raisin pour la panique. Poire pour la peur. Bleuet pour la tristesse. Fraise pour la douleur.

- Comment va ton projet avec cette fille?

Ça fait si longtemps que je ne l'ai pas entendu parler comme ça. Il a presque l'air aimant. Pendant quelques longues secondes, j'attends l'explosion. Mais tout dans son regard indique qu'il semble prêt à me lancer des confettis et à envoyer des ballons dans le ciel avec mon nom dessus. C'est incompréhensible. C'est effrayant. Je peux sentir mon tremblement jusque dans mes os.

J'avale difficilement.

- Bien, Père.

Il sourit lentement. C'est le sourire d'un requin. C'est le sourire du prédateur qui vient de trouver sa proie, celui du prédateur qui vient de la chasser et qui s'apprête à la manger en repas. C'est le sourire du chat du Cheshire. Long, sinistre et presque resplendissant de mauvaises intentions.

Mon père est comme le chat du Cheshire. Ses intentions sont invisibles, son sourire instille la peur en quiconque ose le regarder; il peut même se rendre lui-même invisible. Sinon, comment ferait-il pour aller à la lumière du jour si les gens savaient le monstre qu'il cache chez lui?

Il m'embobine. Il joue un jeu avec moi mais je ne sais pas lequel. Ce n'est pas un jeu comme Monopoly ou Clue. C'est bien plus dangereux que ça. Je cherche sans succès la planche, les règles, le but. Je ne sais même pas où se trouve mon pion ni comment le bouger. À quel jeu joue-t-on?

- Dis-moi, Elsa; pourquoi est-ce qu'elle a été mise avec toi?

Où veut-il en venir? Qu'est-ce qu'il veut? Je n'arrive pas à le cerner. Qu'est-ce qui se passe? J'ai l'impression qu'il est en train de jouer sans moi, qu'il passe mes tours sans me laisser la chance de jouer.

Raisin. Je suis raisin en ce moment.

- Je… aucune idée, Père.

Il semble se délecter de la scène devant lui; moi, telle une offrande devant lui. Effrayée, sans défenses. Je suis la chèvre du sacrifice, celle qui devra faire couler son sang afin de faire plaisir aux dieux.

Son sourire s'élargit.

- Elle a probablement demandé au professeur pour être équipe avec toi. Elle devait être très désespérée.

Le panier à fruits tournoie dans ma tête sans répit. Un à un les fruits sont écrasés et on peut voir leur jus qui dégouline partout, formant des rivières collantes qui m'embrouillent et je ne sais plus quoi faire.

Je vois le visage d'Anna subitement.

Je choisis pomme.

Ou plutôt, pomme me choisit. Sans mon accord.

- Non!

J'ai crié. On peut entendre son écho dans la pièce. Ça résonne et j'ai l'impression que bien plus que ça est en train de se passer. Je pense que j'ai enfin franchi la limite.

Je suis trop fâchée pour me soucier de son sourcil levé.

Je devrais… Je devrais voir les signes d'alarme. Ceux qui m'alertent d'une crise immédiate. Mais je les balaie loin de moi. Dans ma tête, il y a cette tornade qui tourne sur elle-même et qui aspire toutes pensées de marche-arrière.

Je mets ma vie en jeu.

- Non?

Sa voix est doucereuse. Mielleuse. Trop sucrée pour paraître réelle. Pas qu'il s'en soucie, non. Mais moi, je peux entendre les abeilles qui bourdonnent dedans, prêtes à piquer.

- C'est… c'est de ma faute! Ma faute! J'aurais dû en parler avec le professeur! C'est de ma faute! Je suis coupable!

Je viens de me damner. Je suis vouée aux Enfers. Je viens de vendre mon âme au diable. Un pacte irrémédiable. Un pacte sans fin. Je suis terrifiée soudainement.

La tornade arrête. Mes pensées glissent à leur endroit habituel et je sais que je viens de faire quelque chose d'irréparable. Sauf que…

Je ne peux pas le laisser faire du mal à Anna. Jamais. Ce serait pire que la plus douloureuse des tortures.

- Oh? Toi? Le démon devant moi répond.

Je prends une grande respiration.

O.K. Elsa. Anna.

Pense à Anna. Tu fais ça pour Anna. Toujours pour Anna.

- Oui, moi.

Et en une seconde il fond sur moi.

Pense à Anna.


Je ne peux plus bouger. Pas un muscle. Comme un jouet abandonné par son propriétaire. Comme un pantin désarticulé.

Désarticulé. C'est bien ça le mot. C'est bien le bon adjectif. Pour une fois que mon dictionnaire interne ne me lâche pas à tout coup.

Aujourd'hui il y a de l'école. Il y a de l'école et je ne peux pas bouger. Il a fait en sorte que je ne puisse plus bouger. Pas même un petit doigt.

Il a frappé et frappé et frappé jusqu'à ce que ma peau ne soit plus qu'une masse informe de cellules sans début et sans fin, sans sens, sans direction. Il a frappé jusqu'à ce que la forme de ses jointures soit imprimée profondément dans ma chair.

Il a frappé jusqu'à ce que je ne sois plus capable d'aller voir Anna.

Il sait, il sait, il sait, il sait, et c'est pour ça qu'il m'a punie.

De ma place sur le plancher, je peux voir ma fenêtre et le ciel bleu dehors. Il y a un océan par-dessus nos têtes aujourd'hui. Il y a un océan par-dessus nous qui flotte sans jamais tomber, rempli de circulation, de différentes espèces et de vapeur d'eau condensée et je ne suis pas là pour le regarder avec elle.

Je suis désolée, Anna.

« I'm hanging on, I'm hurting

I'm backing down, you're starting over

You and I, we've had enough

The wrong side of love »


A/N: Chanson: "Wrong side of Love" par Augustana.