La princesse Eva quitta la palais, comme le lui avait vivement suggérer le prince héritier du royaume. Cora marcha jusqu'à l'autel avec les honneurs, auréolée de félicité. Le royaume entier était alors témoin de sa nouvelle et prestigieuse classe sociale. Elle remplit son devoir conjugal de bonne grâce; Léopold lui offrait le pouvoir.
La fille du meunier était sereine à présent lorsqu'elle contemplait l'immensité des terres qui lui appartenaient : elle savait que son enfant serait élevée comme la fille de sang du roi.
Neuf lunes plus tard, Cora mit au monde une petite fille. Le nouveau-né hurlait à plein poumons. Sa mère le prit sur son sein et le calma. Elle restait toujours distante comme si quelqu'un lui aurait reproché sa sentimentalité.
« C'est une fille », annonça-t-elle à son époux lorsqu'il entra dans la pièce.
Pour elle, c'était là une disgrâce. Elle, la reine, n'avait pas été en mesure de donner un héritier au roi.
Pour Léopold, cependant, ses préoccupations étaient toutes autres.
- « Est-elle bien portante ?, demanda-t-il aux sages femmes.
- Oui, Seigneur, répondit l'une d'elles en s'inclinant.
- Comment vous portez-vous ?, demanda-t-il en prenant la main de son épouse.
- Je suis fatiguée par l'effort. Je vais bien. »
Léopold embrassa Cora, tout heureux de son nouveau statut de père.
« Apportez tout ce qu'elle pourra désirer, ordonna-t-il à ses domestiques. Elle ne doit manquer de rien. »
Cora apprécia cette attention. Sa fille tétait à son sein, la douleur de la naissance étant à présent apaisée.
- « J'aimerais l'appeler comme ma défunte mère, commença Léopold, que diriez-vous de l'appel...
- Non, coupa sèchement Cora. J'ai déjà un prénom pour elle. Vous ne pouvez pas me retirer cet honneur.
- Quel est-il ? »
La reine abandonna la contemplation de son nouveau-né et regarda son époux.
- « Zelena.
- Pourquoi un tel nom ? D'où vient-il ?, demanda-t-il, intrigué.
- Il est des choses qu'une mère sait bien avant que son enfant ne vienne au monde, répondit-elle mystérieusement. Elle s'appelle Zelena. »
Léopold acquiesça, ayant déjà compris que Cora n'était pas une femme à contrarier. Il quitta la pièce il devait préparer le baptême de la princesse Zelena.
La reine était occupée à broder. Elle était toute à son ouvrage. Elle était assise dans l'immense jardin de sa demeure, à l'ombre des arbres, dans le nuage du parfum des fleurs. Une légère brise faisait danser les arbres. Le temps était rayonnant, on prenait plaisir à être au grand air.
Zelena avait bien grandi elle n'était plus ce petit bébé fragile lové dans son couffin. Elle avait vu le printemps par cinq fois et presque autant d'hiver. Elle s'amusait à courir dans ce jardin aussi grand qu'une forêt, à courir parmi les haies, contourner les buis taillés, à passer sous les arches de fleurs. Elle cherchait à rattraper les oiseaux.
« Zelena !, l'appela sa mère. Viens me voir, je te prie. »
La marque de politesse n'effaçait en rien l'ordre implacable qu'il dissimulait. Zelena accourut. Elle était essoufflée et ses joues étaient presque aussi rouges que ses cheveux.
- « Qu'y a-t-il, Mère ?
- Tu t'agites. Ce n'est pas convenable.
- Je ne comprends pas. Je cherchais à courir aussi vite que les oiseaux volent.
- Prends-ceci et cesse de jacasser. Tu sembles t'y méprendre avec une pie. »
Cora lui donna un morceau de toile, un fil et une aiguille. Zelena regarda les objets puis sa mère, interrogative.
« Observe et fais comme moi. »
Cora reprit son ouvrage. Elle fit passer le fil plusieurs fois dans la toile, dessinant un trait bleu qui commençait à esquisser des vagues. Sa fille la regarda faire, circonspecte. La reine montra ensuite sa broderie. Cette dernière s'arrêta net. Zelena agitait doucement ses doigts, comme au rythme d'une musique. L'aiguille plongeait dans la toile avant de refaire surface et de replonger un peu plus loin.
« Que fais-tu ? »
Le ton dur la surpris. Zelena sursauta. L'aiguille et la toile retombèrent, inanimées, sur le banc entre elle et sa mère.
« Où Diable as-tu appris cela ? », demanda encore Cora.
Zelena garda la tête baissée. Ses longs cheveux roux ondulaient et masquaient les traits de son visage que l'on devinait inquiet et réservé.
- « Je l'ai fait toute seule.
- Comment fais-tu ?
- Je demande aux objets de faire quelque chose et ils le font.
- Recommence. »
Zelena réitéra ses gestes. L'aiguille était plus timide mais elle suivit tout de même les directives de la jeune princesse. Les yeux de Cora brillaient d'admiration. Le souvenir de cette Zelena adulte lui revint. Tout ceci était peut-être vrai en fin de compte...
Léopold arriva vers elles. Il fronçait de plus en plus les sourcils, au fur et à mesure qu'il distinguait plus nettement ce que faisait sa fille. Avant même qu'il ne puisse lui poser la question, Coa le rassura :
« J'ai vu un oracle en songe. Zelena est promise à n grand et noble dessein. Ce don est une révélation. »
La petite princesse se fendit d'un large sourire, fière. Il était si rare que sa mère la félicite.
Zelena était une petite fille en pleine santé. Elle aimait être au grand air et observer la nature. Cependant, sa mère préférait la contraindre à rester assise pendant des heures devant un texte. La reine avait tenu à lui donner des cours elle-même, renonçant aux services d'un précepteur.
- « Mère, je suis fatiguée.
- Tu termines ce chapitre, ensuite tu pourras partir t'amuser.
- J'y suis depuis ce matin.
- Tu dois t'instruire et ce, tout au long de ta vie.
- J'ai toute la vie pour cela. On dirait que vous essayer de me faire apprendre toutes les connaissances du monde. »
Dans cette immense pièce de pierre blanche aux fenêtres colorées par les vitraux, la princesse semblait bien petite. Cora s'approcha de son pupitre et donna un grand coup de sa paume. Le livre sursauta tout comme Zelena.
« Le connaissance est un pouvoir primordial, ma chérie. Sache qu'en ce bas monde, on ne dupe que les ignares. » dit-elle avec froideur.
Elle ne lâcha pas sa fille du regard. Cette dernière fut parcouru d'un long frisson sa mère semblait parler en connaissance de cause. Zelena baissa le regard sur son livre et poursuivit sa lecture, docile et Cora esquissa un sourire satisfait.
Les trois chevaux marchaient à l'ombre des arbres. La forêt sauvage était fascinante elle regorgeait de plantes et d'animaux que la princesse n'avait jamais vus. Le cheval blanc de son père était musculeux et puissant. Il était néanmoins vif et agile. La monture de Cora était imposante et majestueuse sa robe noire tranchait avec les tissus écarlate que sa cavalière affectionnait porter. Zelena avait préféré un cheval noire dont la particularité était d'avoir l'arrière-train blanc pommelé de tâches. La princesse avait été séduite par son originalité. Elle avait l'impression que le peintre n'avait pas daigné finir son ouvrage sur l'équidé. La princesse Zelena était une jeune fille elle avait dix ans.
Ils s'arrêtèrent pour laisser repaître leurs montures. Ils posèrent pied à terre. Léopold aida Cora à descendre.
- « L'équitation est vraiment une activité étonnante, s'enthousiasma la princesse.
- Ce sont des activités enfantines, la contredit aussitôt sa mère. Ce sont des enfantillages.
- Il n'y a pas de mal à s'amuser, intervint Léopold en caressant la joue de sa fille. Il est important d'avoir une activité qui nous apaise en dehors du travail. »
Cora accorda un rictus à son époux il n'était pas nécessaire d'envenimer la situation. Elle le contourna puis prit sa fille par les épaules.
« Pouvez-vous vous en aller chercher du bois sec, je vous prie ? »
Léopold acquiesça. Cora entraîna sa fille. Elles s'accroupirent. Cora ôta le poignard du fourreau qui était à sa ceinture puis s'empara d'une pierre bien spécifique au sol. Elle lui montra comment créer une étincelle. Zelena écouta attentivement.
« As-tu compris ? Essaye à présent. », l'incita Cora.
Zelena prit une branche chétive sur le sol. Une aura verte lécha le bois qui s'embrasa comme une bougie.
- « Et voilà, claironna la princesse.
- Ce n'est pas ce que je t'ai demandé, la réprimanda sa mère.
- Mais la magie rend toutes les choses si simples ! Je ne comprends pas pourquoi je dois apprendre à faire sans magie.
- Tu dois apprendre que tout ce qui t'es donné peut t'être repris. Je veux te montrer ce que ton avenir peut te réserver si tu n'es pas vigilante. Tu dois viser l'excellence.
- ...Oui, Mère, bredouilla l'enfant.
- Bien. »
Cora afficha un visage bienveillant lorsque son époux revint. Il déposa les quelques brindilles de bois sec dans les flammes naissantes.
« J'ai toujours admirer la capacité qu'on les gens du peuple à faire un tout à partir de rien. » dit-il.
Cora contracta sa mâchoire si fort qu'il fut étonnant qu'aucun des deux n'entendisse ses dents grincer. La reine s'éloigna, afin d'aller chercher les quelques vivres qu'ils avaient emmenés pour ce pic-nique en pleine nature. Elle revint, prit place sur une souche à côté de son époux et de sa fille. Elle lui tendit le pain et le fromage. Léopold dégaina son poignard et coupa une tranche de pain frais. Lorsqu'il s'arrêta à retirer la toile qui enveloppait le fromage, Cora ne se priva pas de lui rappeler ses origines paysannes.
« C'est un fromage que j'ai fait. A côté du moulin, il y avait une petite ferme qui faisait des fromages. J'y ai tout appris. »
Léopold avait toujours été admiratif de ses talents manuels, de ses expériences du monde réel, à des lieues de celui des nobles. Léopold s'extasia une fois encore sur son savoir-faire et la satisfaction pouvait aisément se lire sur le visage de sa femme elle devait le tenir en respect. Le fromage dégageait une agréable odeur. Léopold enfonça la lame dans la chair molle. Il coupa un généreux morceau. Pourtant, il n'était pas crémeux, ni dur. Il était comme sableux et des vers inondaient le fromage à présent pourri.
Zelena fronça le nez, révulsée par ces petits parasites remuants. Cora serra ses lèvres qui ne dessinèrent plus qu'un trait fin sur son visage. Léopold essuya son poignard puis jeta le fromage un peu plus loin.
- « Quel dommage qu'il soit pourri mais il fera bien le bonheur des charognards.
- Je ne comprends pas comment une telle chose a pu se produire, se défendit Cora.
- Je vais chercher des fruits », s'empressa de dire Zelena en se levant.
Elle partit avec tant d'empressement que ses parents ne purent que surprendre l'ombre de sa robe. Elle leva les yeux vers la cimes des arbres. Elle chercha figuiers, pommiers et autres mets sucrés qui auraient pu pendre aux branches. En apercevant des buissons ronceux, elle s'en approcha pour en cueillir les fruits. Elle aperçut un chant au loin. Quelque chose était empalé au beau milieu du champ. L'étrange chose écartait les bras elle était vêtue d'un gilet noir et d'un étrange chapeau, tout en hauteur. Zelena plissa les yeux pour le voir plus distinctement : sa tête semblait faite d'un navet et un large sourire y avait été taillé.
« Quel étrange épouvantail... » murmura Zelena avant de s'éloigner.
Elle devait retourner auprès de ses parents, avant que cette délicieuse journée ne soit ombragée par les discordes.
Plus tard dans la journée, alors que le soleil commençait à décliner, ils rentrèrent. Un domestique informa le monarque que des paysans souhaitaient s'entretenir avec lui afin de lui faire part des mauvaises récoltes. Léopold prit sa fille par le bras.
« Pour gouverner le peuple, tu dois apprendre à le connaître. Tu vas y assister avec moi. »
Zelena acquiesça. Elle était heureuse de pouvoir faire ses premiers pas dans la cour du pouvoir.
Lorsque son père recevait des visites, Zelena aimait y assister. Elle appréciait observer son père résoudre les maux du peuple. C'était pour elle une prouesse qu'elle ne pourrait qu'essayer d'égaler lorsqu'elle monterait sur le trône.
Ce matin pourtant, le jeune inventeur qui leur rendit visite souhaitait leur montrer ses créations. En voyant la chose arriver, la princesse bondit de son siège Léopold se redressa, tendu.
« N'ayez crainte !, s'empressa de les rassurer l'inventeur. Ce n'est qu'une machine ! »
Le lion s'avançait, le pas traînant. Il tournait la tête de temps à autre. Il émettait un ronronnement grinçant. Sans doute un de ses rouages, pensa la princesse. En l'observant de plus près, on pouvait remarquer que sa fourrure était toute de bois sculptée.
- « Quelle merveille !, s'extasia Léopold en l'applaudissant brièvement.
- C'est trop d'honneur, mon Seigneur, s'inclina l'inventeur. Je vous expose ma création. Je souhaite avoir des fonds pour vous éblouir par d'autres inventions.
- Accordé.
- Je vous en remercie.
- Père, puis-je l'avoir ? »
Léopold tourna la tête vers sa fille, qui avait le regard brillant d'envie.
- « Combien en voulez-vous ?, demanda Léopold à l'inventeur.
- Et bien … J-je..., balbutia-t-il, pris au dépourvu.
- Donnez-lui son poids en or », ordonna Léopold aux domestiques de la pièce.
Comme s'il venait de donner un coup de pied dans la fourmilière, ils s'éparpillèrent et s'activèrent prestement. L'inventeur repartit avec une fortune considérable, auréolé de gloire et de louanges. Le lion mécanique prit la chambre de la princesse pour nouveau foyer et Zelena était tout à son bonheur de pouvoir le contempler ainsi à loisir.
Zelena regardait le lion marcher de son pas traînant à travers ses appartements. Il restait fascinant à ses yeux, bien que la magie ne soit quelque peu tarie. Le lion se figea son mécanisme devait être remonté pour pouvoir marcher de nouveau. Zelena caressa les rainures de sa crinière, pensive.
« Tu marches fort bien mais tu es plus sot que l'idiot du village, tu n'as point d'émoi et la bravoure te fait défaut... » soupira-t-elle.
Elle plongea dans les yeux de verre du lion quelques secondes puis se décida :
« Mais si ton inventeur ne t'a pas rendu justice par les outils, je le peux peut-être par d'autres moyens. »
Elle partit, toute guillerette, laissant quelques instant le lion à sa solitude. Elle alla consulter les ouvrages que sa mère gardait précieusement dans ses appartements. Depuis qu'elle avait découvert les dons de sa fille, Cora avait entrepris d'amonceler les connaissances dans le domaine. Zelena revint dans sa chambre, les bras chargés d'épais grimoires aux pages jaunes et cornées.
Les jours qui suivirent, la princesse en écuma les pages avec assiduité. Elle replongeait dans les grimoires dès qu'un temps libre lui était accordé. Elle ne trouva cependant aucun sort, aucune potion, aucune incantation qui lui aurait permis de donner vie à son lion de bois. Elle referma le dernier grimoire d'un coup sec, dépitée. Elle tourna autour de l'invention animale, cherchant quelque chose lui donnerait l'idée.
Elle haussa finalement les épaules : elle pouvait toujours essayer. Elle mouva ses bras avec légèreté, comme si elle tissait des liens invisibles. Un livre poussa la porte, flottant, suivant la danse créée par Zelena.
« Ceci sera ta tête, annonça-t-elle. Tu feras toujours de bons choix. »
Le livre s'ouvrit, dévoila ses pages, noircies par les connaissances. La couverture d'en détacha et tomba mollement au sol. Les pages se fripèrent, se cornèrent encore et toujours. Elles se condensèrent. Les feuilles jaunies de l'ouvrage formèrent des sillons nébuleux. La cervelle ainsi faite trouva sa juste place dans la tête du lion.
Ce dernier cligna des yeux et bailla, avec raideur néanmoins. Les yeux de la princesse de plissèrent de satisfaction et elle poursuivit, tandis qu'un bouclier apparaissait dans la pièce. Il était rayé de coups d'épées, vestiges que l'on devinait d'une bataille ardue.
« Avec ce bouclier de Lancelot, tu auras un courage à toute épreuve. »
Le bouclier fondit puis enveloppa tout le lion, le bois et ses rouages, d'une couche lisse et brillante. Il pénétra ensuite le bois, laissant de nouveau l'ambre boisée dessiner les traits du lion. Ce dernier inspira, d'une respiration longue et profonde, tel le preux chevalier qui s'apprête à faire un acte héroïque.
« Pour ton cœur, ceci devrait faire l'affaire... »
Zelena coupa un peu de ses cheveux, assez pour remplir sa main de jeune fille. Elle utilisa sa magie pour qu'ils se tissent et forment un cœur roux. Zelena ferma les yeux et se concentra. Un éclair vert, électrisa le cœur, lui donna la première impulsion de vie et d'amour car Zelena à cet instant était de ces enfants qui aiment vraiment, au delà des mots.
Le cœur était la dernière pièce apportée à l'édifice. Le lion s'ébroua. Il fit un pas, un vrai, pas de ce pas traînant qu'on lui connaissait. Il clignait des yeux à intervalle régulier. Sa poitrine se bombait et s'affaissait au rythme de sa respiration.
Ce lion était plus vrai que nature, plus noble aussi. Zelena caressa sa fourrure, toujours rigide du bois.
« Tu seras Lambert, mon ami. », le baptisa-t-elle solennellement.
Dans l'ombre de la pièce, dissimulée en partie par la porte, Cora avait observée la scène. Elle réalisa alors que sa fille était peut-être cette grande sorcière en devenir, plus intelligente que les autres, car ce pouvoir, elle l'avait eu de naissance.
Lambert suscita bien de l'admiration de la part de chacun qu'il rencontra. On l'observait avec curiosité et fascination, crainte même. Car seule sa couleur indiquait qu'il fut autrefois autre chose que ce roi animal capable de se mouvoir avec aisance. Pourtant, il commençait à faire naître la haine des cendres...
Notes :
Lambert es le prénom du lion dans Le magicien d'Oz.
Le lion mécanique est inspiré de celui qu'à offert Léonard de Vinci au roi François 1er.
