Pour la première fois de sa vie, Zeren contemplait une école vide de tout élève. Il était arrivé le premier, le jour de la rentrée, alors qu'il avait fait le chemin depuis une autre planète.

Dans la dimension magique, la rentrée était synonyme de navettes spatiales remplies à ras-les-sas (et de portails régionaux saturés). Surtout à destination de Magix : Alféa, Tour Nuage et Fontaine Rouge sont très demandées par toutes les familles. Et il y a d'autres écoles assez réputées sur la planète hormis ces trois-là, rendant le voyage assez rentable pour les capitaines de navettes : toutes les places étaient vendues, peu importe leur prix. Par-dessus le marché, les portails de téléportation sont plus chers à utiliser individuellement qu'en groupe. Utiliser les plus grands modèles pour raccourcir le temps de trajet, en passant par plus de ports spatiaux, était un nouvel argument de vente.

Avec tout ça, le jeune homme s'attendait à retrouver d'autres garçons de sa navette, mais il n'y avait personne à part les professeurs. Ils s'empressèrent de sortir les listes d'appel de leurs dossiers en voyant le nouvel élève, qui réprima un petit sourire victorieux.

Zeren signa le registre en prenant son temps, récupéra la clé magnétique de sa chambre, regarda une dernière fois aux alentours pour voir si d'autres élèves n'étaient pas arrivés, sourit franchement sans gêne et commença à déambuler dans les couloirs.


Au même moment, Mana arrivait dans le même établissement, mais par l'entrée de service. Le professeur d'arts martiaux l'y avait accueillie et l'emmenait dans le bureau du directeur pour finir la paperasse de l'inscription. Il lui donnerait ensuite sa clé de chambre et elle serait enfin libre de déambuler dans l'école selon son bon vouloir, comme n'importe quel étudiant.


La grande entrée était maintenant bouchée par les élèves. La nouvelle formation de mage avait fait doubler les effectifs. Et les journalistes s'étaient déplacés pour l'occasion. Plus pour l'élève prodige qui venait s'inscrire que pour le nouveau diplôme, certes.

Elion s'était presque fait harcelé dans la navette pour venir de Melody jusqu'à Magix. Il était habitué à la presse de chez lui, à force, mais la presse de toute la galaxie... Il inaugurait aujourd'hui le troisième choix de cursus de Fontaine Rouge : une formation de spécialiste-mage, qui avait plus ou moins été créée pour lui, arrangeant plusieurs autres élèves indécis. La lettre de recommandation n'y était pas pour rien.

Sur Melody, Elion se faisait déjà remarquer par sa capacité de travail incroyable, puis pour sa magie assez puissante et enfin pour sa force physique insoupçonnée. (Pour cette dernière, on le savait depuis longtemps, mais il subsiste une différence entre savoir et remarquer.) Il avait sauté une classe, l'obligeant à faire une année sabbatique avant d'entrer dans une nouvelle école. Cependant, le jeune homme avait pu suivre les cours du Golden Auditorium en auditeur libre (donc sans uniforme, ouf) et la directrice avait appuyée la lettre de recommandation, qui était déjà promise à l'époque.

Sans hésiter, le jeune mage avait choisi la Fontaine Rouge.

Alors que les journalistes venaient de le repérer, le professeur lui tendit la clé de sa chambre. Il passa le guichet sans demander son reste et les reporters essayèrent de le suivre en vain, puisque l'école était pour l'instant fermée au public. Ils durent se contenter de chercher l'élève inscrit par privilège. Ce qui était également peine perdue, puisque cette personne se trouvait déjà dans le bureau du directeur.


Zeren avait eu largement le temps de s'installer avant l'arrivée de ses colocataires. Il avait été surpris de débouler dans une suite meublée plutôt quand dans une petite chambre, mais il n'allait pas s'en plaindre. Il avait découvert que la carte magnétique ne servait pas qu'à entrer dans la suite : les deux chambres disponibles étaient verrouillées et sa clé n'en ouvrait qu'une. Les pass servent donc à définir les zones accessibles aux résidents dans tout le campus. (La carte sert également à retirer son plateau-repas au réfectoire, à activer les lave-linges de la blanchisserie commune, à ouvrir les casiers et à retirer l'équipement de combat dans les vestiaires.) L'adolescent découvrit ensuite avec plaisir que la chambre à proprement parler disposait de sa propre salle de bain. A partager entre deux personnes tout de même, mais c'était mieux que d'en partager une pour quatre ou pour le palier.

Il avait pris le temps de vider sa valise pour remplir l'armoire de droite. Symétriquement, de chaque côté de la pièce, on trouvait lits, bureaux, armoires et étagères. Il restait pas mal de place pour d'autres effets personnels, comme le synthé de son colocataire qui avait été livré la veille.

Zeren s'était vu proposer le même service, mais il n'avait rien d'autre à apporter que sa valise. Si il avait besoin de quelque chose, la ville de Magix n'était pas loin. Enfin, normalement, le professeur qui lui avait proposé de s'inscrire, quelques mois auparavant, lui avait fait une liste complète du nécessaire à avoir.

Sur Solaria, sa planète d'origine, il participait chaque été à des entraînements sportifs. Il revenait tout juste de l'école de forgeron magique. Le cursus ne l'avait pas emballé, mais l'année n'avait pas été si mauvaise. Un professeur de la Fontaine Rouge passait par là et a parlé de l'école au jeune homme, lui offrant d'appuyer sa candidature.

Enfin, maintenant, il était là. Et dans une heure ou deux commencerait la cérémonie de début d'année, où tous les élèves étaient priés de se présenter en uniforme. Sauf qu'il avait oublié de fermer la porte. Il s'y dirigea en pantalon (comme il avait déjà commencé à se changer), mais quelqu'un la poussa d'un coup, le faisant tomber. Son colocataire trébucha. Ils se trouvèrent tous les deux au sol.

Elion se releva en rougissant. Il ramassa sa valise en s'excusant et Zeren s'évertuait à le rassurer.

- Je vais me changer dans la salle de bain, je te la laisse après, dit-il pour mettre fin à la conversation.


Dans les couloirs, Mana arrivait enfin en vue de sa chambre, tandis que les tous derniers élèves se précipitaient vers les leurs. L'inscription dans le bureau du directeur avait viré au conseil de classe : tous les professeurs en charge des premières années étaient arrivés un par un et le principal refusait de laisser partir l'élève tant que toute l'équipe n'avait pas vu l'enregistrement vidéo de son test d'aptitude (Mana avait insisté pour en passer un, histoire de ne pas tricher vis-à-vis des étudiants inscrits normalement, qui, eux, ne passaient pas d'examen, vu que son dossier était "miraculeusement" passé tout en haut de la pile).

Toujours accompagnée du massif professeur d'arts martiaux, elle se rendit jusqu'à la porte. Il lui donna les dernières informations et elle franchit le pas, lui fermant la porte au nez.

La jeune fille fut tout aussi surprise que Zeren avant elle de débouler dans une suite.

Je m'attendais à un truc plus petit pensa-t-elle, et à un lit aussi... Aucun doute qu'une porte mène à la chambre et l'autre à la salle de bain. Mais pourquoi un salon ? Je suis vraiment obligée d'avoir la lune quand je demande un mouchoir ? En papier, le mouchoir.

Elle se dirigea vers la seule des deux portes ouverte. On lui avait probablement livré des affaires à son insu.

A peine avait-elle passé la tête dans l'embrasure qu'elle s'immobilisa. Il y avait deux garçons de son âge, dont un en uniforme qui la salua poliment :

- Je crois que ta chambre est en face, sourit-il. On est complet ici. Dépêches-toi avant que ton colocataire arrive pour choisir ton lit !

Mana murmura un ah d'accord inaudible avant de refermer soigneusement la porte.

- Tu peux maintenant te rafraîchir, reprit Zeren en se tournant vers Elion. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis à ton service.

Son camarade de chambre soupira face à un clin d'oeil douteux avant de partir se changer à son tour.

De l'autre côté de la suite, Mana examinait sa chambre du regard. Il n'y avait qu'un seul lit. Un grand lit rond avec une couverture très épaisse, couverte de tous les coussins qui étaient encore chez elle, quelques heures auparavant. Enfin, presque tous. Certains, servant à s'asseoir, étaient disposés sur le sol avec quelques valises supplémentaires, à côté d'une bibliothèque déjà remplie. En face se trouvait un bureau et sa chaise, surplombés par des étagères où se trouvait une radio et des photos encadrées. Une autre porte encore donnait accès à la salle de bain privée et une dernière révélait un placard intégré au mur. L'adolescente ne fut pas surprise d'y trouver quatre uniformes, une caisse de vêtements fraîchement fabriqués par son tailleur, sa "tenue officielle" et une quantité quasi-industrielle de brassières de sport avec protections amortissantes pour les coups (mais si, vous savez, celles qui écrasent la poitrine au point que vous pensez étouffer).

Ses parents n'avaient pas chômé sur l'embauche des déménageurs apparemment.

Sur Eraklyon, Mana ne s'était pourtant jamais sentie à sa place. De famille noble, toutes les contraintes imaginables de l'étiquette lui sautait dessus au détour de chaque couloir. D'autant plus qu'elle n'avait pas grandi à la cour. En fait, elle n'y avait pas mis les pieds avant le décès de sa soeur, de sept ans son aînée.

Elles avaient habité ensemble à Magix, après que Mana ait passé six ans chez une de leurs tantes, et jusqu'à ce que leur quartier ne soit attaqué alors que les Trix et les Winx faisaient la course au Codex. La pagaille donnait des excuses pour provoquer des ravages un peu partout. Notamment dans les villes déjà attaquées.

Sarah est morte de ses blessures à l'hôpital et sa soeur a été rapatriée sur Eraklyon.

Avec la presse people qui commençait à fouiller dans leurs affaires, les parents de Mana l'ont installée chez eux. Jusqu'alors, seul le fils aîné avait passé sa vie entière à la cour, mais reprendre la jeune fille sous leur aile permettait de maîtriser sa proximité avec les journalistes. En l'occurrence, c'était une distance assez élevée.

L'adolescente dû donc apprendre en quelques semaines ce que sa fratrie avait appris en plusieurs années. Et personne ne s'expliquait pourquoi sa famille avait écartée leurs deux filles alors que la plus jeune entrait tout juste à l'école.

Enfin, comme elle faisait maintenant officiellement partie de la noblesse, Mana avait été obligée de choisir une école de magie renommée. Alféa s'était imposée (franchement, qu'est-ce que les gens ont contre les sorcières ?) et la jeune fée avait refusé ce choix. Ce qu'elle voulait, c'était étudier les arts dans une école d'Andros. Ses parents ont refusé. Elle a alors posé son ultimatum : une formation de spécialiste à Fontaine Rouge contre une seconde formation en arts. Ils ont cédé à contre-cœur, non sans essayer de négocier.

Une fois en uniforme, la jeune fille se rendit dans le salon de la suite et s'allongea sur un des canapés. Elle n'osait pas retourner voir ses colocataires, qui discutaient tranquillement dans leur chambre.


L'appel pour les élèves de premières années résonna enfin, faisant vibrer l'épaisse porte d'entrée de la suite.

Mana bondit sur ses pieds et se précipita dans le couloir, suivie de près par Zeren et Elion.


L'arène était ouverte au public pour la cérémonie de rentrée. Les gradins étaient combles. Journalistes, familles et inconnus profitait du soleil en écoutant distraitement les discours du directeur et des professeurs.

Les élèves de dernière année croisèrent ceux de première dans le couloir débouchant dans le cirque. Tous les étudiants murmuraient en remarquant la fille en uniforme parmi eux. Certains des plus âgés n'y prêtaient pas attention, se disant que l'école avait peut-être commencé une politique mixte cette année (même si il n'y avait jamais eu rien que l'ombre d'une rumeur à ce sujet).

En tout cas, la presse fut très intéressée par cette présence féminine inhabituelle dans les rangs de la Fontaine Rouge. Ils l'avaient cherchée à l'entrée de l'école sans succès, ils n'allaient pas bouder leur plaisir alors qu'ils l'avaient sous les objectifs pour toute la durée de la cérémonie. Les journalistes d'Eraklyon étaient d'autant plus heureux de la trouvaille que la jeune fille avait été éloignée des médias dès sa naissance (contrairement à ses parents et son frère). A la moindre erreur, les articles seraient encore plus salés que les brouillons des rédactions. Il y avait beaucoup d'élèves recommandés ou "pistonnés" dans cette promotion, mais ça paraissait plus ou moins mérité, pas pour elle. C'était pour cette raison que Saladin avait passé la vidéo aux professeurs.

Et qu'il l'avait envoyée à quelques amis à lui, qui étaient étrangement en lien avec la presse, parmi des vidéos de tous les autres étudiants de première année, pour ne pas éveiller les soupçons. Il avait également pris soin d'encourager les autres responsables de formations de spécialistes à faire de même. Les reporters sur place auraient probablement une petite surprise de la part de leurs rivaux restés dans les bureaux...


En effet, à Magix, dans les-dits bureaux d'un journal local, le petit nouveau était resté seul à rédiger son premier article. Il finirait probablement en bas de page, dans un petit encart jaune, pour qu'il reste visible.

C'était sans compter sur le fichier que la standardiste venait de recevoir de la part du plus gros actionnaire de la rédaction : tout un paquet de vidéos à regarder "pour la une du jour" a-t-il dit. La quinquagénaire invita donc le jeune homme à s'asseoir avec elle, en salle de pause pour regarder tout ça. Il la rejoignit d'une démarche lasse.

Il n'arrivait pas à trouver de sujet pour écrire et allait se résigner à faire une petite critique sans grand intérêt d'un livre ou film récent.

Il fut agréablement surpris par le colis. Tout le monde avait déjà vu au moins une fois les tournois de Fontaine Rouge qui clôturent le premier trimestre et auxquels tout le gratin de la dimension était invité, mais personne n'avait vu les élèves avant leur arrivée à l'école. Et personne n'avait fait de commentaire de leurs performances.

Elrich s'assurait une bonne place pour son article en étant le premier de la planète à traiter le sujet.

Il avait posté un aperçu de l'article sur le site du journal avant même la fin de la cérémonie d'entrée, agrémentée de la photo de classe officielle des nouveaux étudiants, prise et publiée quelques minutes à peine après leur arrivée dans l'arène.


A Fontaine Rouge, les flash ne cessaient pas. Un photographe par équipe était chargé de surveiller le moindre battement de cils, tandis que l'autre se concentrait sur les élèves originaires de la même planète que son journal.

C'était à peine si les étudiants pouvaient entendre le discours des professeurs au milieu des bavardages de l'assistance.


Après la cérémonie de rentrée, les élèves étaient priés de rester jusqu'au dîner, à dix-huit heures. S'ensuivait un quartier-libre jusqu'à vingt-trois heures, heure à laquelle l'école fermerait ses portes, considérant que les étudiants sont dans leurs chambres respectives.

En attendant le repas, le public était toujours admis dans l'enceinte de Fontaine Rouge. Dont les journalistes.

Mana, Elion et d'autres furent vite encerclés, une fois sortis du couloir de l'arène.

La jeune fille ne s'attendait pas à ce qu'on lui parle de politique. Son colocataire ne pensait pas qu'on lui demanderait quels sont ses catcheurs préférés (d'autant plus que ce sport n'était pas très populaire puisque très terrien).