Disclaimer: les personnages de MFB ne m'appartiennent pas.

Chapitre 11: Une question de liberté

Je n'hésitai à peine une seule seconde avant d'actionner la poignée et d'ouvrir la porte. La pièce dans laquelle j'entrai était plongée dans la pénombre. Je me retournai pour fermer la porte et j'en profitai pour vérifier si quelqu'un m'avait aperçu mais la cage d'escaliers était déserte. Lorsque le battant fut fermé, la salle fut plongée dans une obscurité totale. Je peinais à distinguer le contour des objets. Je pestai intérieurement contre les scientifiques qui auraient quand même pu me donner une vision nocturne.

Malgré mon manque de visibilité, je savais que ce qui m'avait attiré ici se trouvait à seulement quelques pas de moi. Et que j'avais une envie incomparable de découvrir ce que c'était.

Je tâtonnai le mur qui se trouvait près de la porte à la recherche de l'interrupteur. Je finis par le trouver. La pièce s'illumina soudainement, me dévoilant tout ce qu'il y avait à l'intérieur. Un large bureau et des machines occupaient deux murs entiers. À ma droite, perpendiculairement à un mur, se trouvait un étrange caisson métallique de taille humaine. Cela ne présageait rien de bon. Surtout que mon impression semblait provenir de là.

Je m'en approchai lentement, partagé entre la curiosité et la méfiance. La caisse était hermétiquement fermée. Elle me faisait penser à un cercueil. J'avisai un tableau de commande juste à côté. Je me postai près de l'engin, me demandant comment l'ouvrir. Je fis glisser mes doigts sur la surface métallique sans cesser d'y songer. Finalement, je décidai d'essayer d'utiliser le tableau de commande. Je l'allumai. Évidemment, il fallait entrer un mot de passe pour l'activer. Je pianotai sur le clavier tout en réfléchissant au mot de passe que Jonathan avait pu choisir. À ma grande surprise, sans que j'eusse tapé quoi que ce fût, le tableau de commande accepta mon accès. Une lumière sembla fendre la caisse en deux. Les pans de métal coulissèrent, laissant apparaître un adolescent aux longs cheveux blancs qui semblait endormi. Ses yeux s'ouvrirent subitement. Ils étaient d'un gris terne. L'adolescent se redressa et tourna son visage vide d'expression vers moi.

-Salut? m'enquis-je.

Ma voix résonnait fortement dans la pièce. Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule, m'attendant à voir arriver les scientifiques. Quelques secondes passèrent sans que rien de tel n'arrivât. Rasséréné, je reportai mon attention sur l'inconnu. Celui-ci n'avait pas bougé d'un millimètre.

-Comment tu t'appelles? murmurai-je avec curiosité.

L'adolescent continua de me fixer de ses yeux ternes, me mettant mal à l'aise. Je me forçai à cesser de jeter des coups d'œil par-dessus mon épaule car c'était totalement inutile: si les scientifiques décidaient de descendre dans ce sous-sol, je les entendrais arriver.

-Tu comprends ce que je dis? continuai-je.

Mais l'autre ne répondit pas, me donnant l'impression de parler à un mur. Même Jonathan était plus enclin à me fournir des réponses que lui.

Penser au chef des scientifiques eut l'effet d'un déclic. Je reposai mes yeux sur l'adolescent au regard sans vie. J'eus l'impression que tout s'éclairait dans mon esprit. C'était un autre H.A.. C'était pour cette raison que les scientifiques m'offraient à leur commanditaire sans hésiter: je n'avais plus aucune utilité pour eux désormais. Ce constat m'effrayait. Je me doutais qu'ils construisaient un autre H.A. mais je ne pensais pas qu'ils l'avaient d'ores et déjà terminé.

Je secouai la tête. Ces pensées étaient complètement inutiles et ne faisaient que m'encombrer. Le fait que les scientifiques eussent construit un autre H.A. ne changeait absolument rien à la situation: après tout, ils avaient choisi de laisser leur professeur décider de mon sort, c'était comme s'ils m'avaient abandonné. Il fallait absolument que je trouvasse une solution pour me sortir de ce problème car j'étais certain que le professeur me laisserait moins de liberté de mouvements qu'eux. Peut-être même que je n'en aurais plus aucune.

Tout en réfléchissant à mon problème, je laissai mes yeux dériver sur la pièce, enregistrant toutes les informations qui étaient fournies par mon environnement. Mon regard se posa de nouveau sur l'autre H.A. qui, semblait-il, ne m'avait pas une seule fois quitté des yeux malgré les minutes qui s'étaient écoulées depuis que je l'avais libéré de son cercueil de métal.

Soudain, une idée s'imposa à mon esprit. Dans chaque plan que j'avais imaginé pour fuir les scientifiques, je me retrouvai seul face à eux. Mais maintenant... j'avais peut-être – sûrement – un allié à disposition. Après tout, même s'il était complètement inexpressif, il ne voudrait certainement pas être à leur service et ne disposer d'aucune liberté. S'il acceptait de me prêter main-forte, j'aurais plus de chance de réussir.

-Tu es un H.A. construit par les scientifiques, déclarai-je sans la moindre hésitation.

Ma phrase ne suscita aucune réaction chez mon interlocuteur.

-Ils ont dû te donner un nom ou un numéro. Tu peux me le dire pour que je sache comment t'appeler?

Toujours rien. Je retins un soupir d'exaspération. Cela s'avérait plus long et compliqué que prévu.

-Jonathan et Emily t'ont forcément dit quelque chose. Si tu me répétais leurs paroles, je pourrais savoir ce qu'ils veulent de toi.

L'adolescent n'eut pas la moindre réaction. Ses yeux ternes étaient toujours rivés sur moi. Je commençais à me demander si le corps qui était en face de moi possédait ne serait-ce qu'une once de conscience, si les scientifiques l'avaient achevé. L'unique chose qu'il avait faite – se redresser – était peut-être un simple réflexe que j'avais déclenché en ouvrant le caisson.

Je reculai d'un pas avant de marcher d'un bout à l'autre de la pièce, sans quitter l'autre H.A. du regard. Étrangement, ses yeux suivirent chacun de ses mouvements. Cela brisait ma théorie et m'agaçait. Je ne comprenais pas pourquoi il refusait de me répondre. À croire qu'il ne pouvait pas parler! Mais même si c'était le cas, il pourrait au moins faire un signe pour me montrer qu'il m'entendait.

Je repris ma place à quelques pas de lui. Mes yeux ancrés dans les siens cherchaient la moindre trace de conscience.

-Tu pourrais me répondre quand même! m'indignais-je.

Énervé par son manque de réaction, je frappai du plat des mains le couvercle de son cercueil.

-Dis-moi quelque chose!

L'adolescent tourna son visage vers moi alors que, malgré mes paroles, je ne m'attendais à aucune réaction de sa part. Je fis un pas en arrière, ébahi.

-Ils me désignent sous le nom de 302, dit-il d'une voix monotone.

J'opinai lentement, à la fois surpris et heureux qu'il eût décidé de me répondre finalement.

-J'ai réussi tous les tests qu'ils m'ont fait passer jusqu'à présent, continua-t-il. D'après eux, il ne m'en reste pas beaucoup à passer pour qu'ils soient sûrs que je sois parfaitement opérationnel.

Le H.A. se tut et ne fit pas mine de reprendre la parole. De toute façon, il n'avait certainement plus rien à dire: tant que Jonathan n'avait pas toutes les données des tests, il ne donnait pas le moindre indice sur le travail à faire après. Du moins, c'était ce qu'il avait fait avec moi. Et je ne voyais pas pourquoi il aurait changé de façon de faire. Mais, pour en être certain, je décidai quand même de poser la question à 302.

-Est-ce qu'ils t'ont dit pourquoi ils t'ont construit?

Ses yeux qui n'exprimaient toujours rien et son immobilité quasi-incessante me rendaient mal à l'aise.

-Non.

-D'accord...

Un lourd silence s'ensuivit durant lequel je réfléchis aux questions que je pouvais lui poser.

-Les scientifiques t'ont-ils dit autre chose?

-Que, pour l'instant, je semble plus réussi que le précédent H.A..

-Quoi? murmurai-je, choqué.

-Pour l'instant, je semble plus réussi que le précédent H.A..

Je fis un pas vers lui, inquiet.

-J'avais compris mais je veux savoir ce que ça implique!

-Il n'y a pas d'explications plus claires pourtant.

-Je ne veux pas que tu m'expliques ta phrase! m'emportai-je. Je veux savoir ce qu'ils vont faire de moi.

-Nous ne parlions pas de vous.

Ma colère s'évanouit rapidement et laissa place à la confusion la plus totale. Il n'avait pas remarqué que j'étais moi aussi un H.A.. Pourtant, j'avais compris ce qu'il était. Dès le début, j'avais su qu'il n'était pas tout à fait humain – ses yeux ternes et son attitude me le prouvaient.

-Tu penses que je suis quoi?

-D'après vos paroles, vous n'êtes pas un scientifique.

Je retins à nouveau un soupir d'exaspération. Je n'avais jamais eu ce genre de comportement buté, à part quand je devais jouer la comédie avec les scientifiques. Et encore, j'oubliais souvent de me conduire selon leurs souhaits.

-Je te demande ton avis. Pas d'analyser mes paroles.

-Aucune de mes données ne me permet de répondre à votre demande.

Sentant que la conversation risquait de tourner en rond, je décidai de parler plus franchement pour essayer de la faire avancer.

-Je m'appelle Kyoya. Les scientifiques me désignent sous le nom de 301 et je suis le précédent H.A..

302 n'eut aucune réaction face à ma déclaration.

-Je ne fais effectivement pas partie des scientifiques – d'ailleurs, je leur désobéis souvent. Tu peux parler franchement devant moi.

-Je ne suis pas programmé pour ça.

-Moi non plus mais...

...ça ne m'empêche pas de penser par moi-même: c'était comme cela que je voulais terminer ma phrase. De cette façon complètement irrationnelle et incompréhensible. Les scientifiques m'avaient créé. Je n'étais pas censé penser par moi-même ou avoir des envies. D'ailleurs, Jonathan me l'avait dit. Et les rares fois où j''avais oublié de le cacher, il m'avait observé étrangement. Je ne comprenais pas comment j'avais pu ne pas me rendre compte de cela plus tôt alors que c'était loin d'être un détail insignifiant. J'étais tellement obnubilé par mon rêve de liberté que je n'avais fait attention à rien d'autre que ce qui me permettait de l'approcher un peu plus.

L'inquiétude m'envahit. Les scientifiques l'avaient remarqué, eux. C'était pour cette raison qu'ils avaient dit à 302 qu'il était plus réussi que moi: il obéissant sans discuter et sans réfléchir. Une machine parfaite.

Je jetai un regard à 302, me demandant s'il était entièrement sous le contrôle des scientifiques ou non. Peut-être que je pourrais le convaincre du bien fondé de mes projets et de la liberté.

-Est-ce que tu pourrais me donner des réponses plus personnelles si tu avais plus de données?

-Je ne comprends pas le sens de cette question.

-Est-ce que tu voudrais découvrir le monde tel qu'il est en dehors du laboratoire par exemple?

-Je n'ai aucune envie.

Je mordillai ma lèvre, nerveux.

-Et la liberté? Sais-tu ce que ça veut dire au moins?

-Bien sûr.

Je levai les yeux au ciel, agacé.

-Évidemment que tu connais la définition. Ce que je veux savoir c'est si tu en connais le sens.

-Y-a-t-il une différence entre les deux?

Je réprimai un sourire: c'était la première fois qu'il posait une question.

-Oui.

-D'après mes données, pourtant, il n'y en a aucune.

Ma joie s'évanouit aussi vite qu'elle était apparue.

-Alors, elles sont fausses.

-Les données ne peuvent pas être fausses.

-Bien sûr que si!

Alors qu'il voulut répliquer, je repris la parole.

-Ce sont les scientifiques qui t'ont implanté ces données, expliquai-je. Et ils ne t'ont pas donné toutes celles qu'ils possèdent car ils ne veulent pas que tu saches tout ce qu'ils savent.

Pour la première fois depuis le début de notre discussion, un semblant de perplexité apparut sur le visage de 302.

-Les données...

-Arrête avec ça. Je te dis qu'elles sont fausses.

-...sont la vérité.

Cette situation m'agaçait de plus en plus. De plus, les scientifiques pouvaient terminer leur réunion d'une minute à l'autre et s'apercevoir que je ne me trouvais pas dans ma chambre. Ce qui m'attirerait des ennuis supplémentaires.

-Écoute... la liberté est une chose merveilleuse... Les scientifiques y ont le droit alors pourquoi pas nous?

302 me fixa quelques secondes sans rien dire, donnant l'impression d'y réfléchir.

-Je ne suis pas programmé pour répondre à ce genre de question.

Cette déclaration fit s'envoler les maigres espoirs que je nourrissais encore.

-Il faut que tu sois libre. Tu dois être libre. Sinon, tu ne comprendras...

J'entendis distinctement le bruit d'une porte qui s'ouvre. Je me redressai, inquiet et attentif au moindre son. Je restai un moment figé, fixant la porte d'entrée, m'attendant à ce que Jonathan surgît dans la salle. Mais rien ne se passât. Le seul bruit qui brisait le silence était le ronronnement réconfortant des machines.

Comprenant que je n'avais plus de temps à perdre, je me dirigeai vers la porte. Je l'entrebâillai. À mon grand soulagement, la cage d'escaliers était déserte. Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule. 302 n'avait pas bougé d'un millimètre. Ses yeux étaient toujours ternes.

-J'essayerai de revenir te voir si j'en ai l'occasion.

Je sortis et refermai la porte derrière moi, m'enfermant dans la pénombre. J'escaladai les marches qui me séparaient de l'étage supérieur. J'entrouvris la porte et jetai un coup d'œil dans le couloir. Il n'y avait personne. J'en profitai pour quitter ma cachette. J'avançai le plus silencieusement possible dans les couloirs qui formaient le laboratoire en priant pour que les scientifiques fussent encore occupés par leur réunion. Je grimpais les escaliers à toute vitesse jusqu'au premier sous-sol. Une fois que je l'atteignis, je me précipitai jusqu'à ma chambre. Je m'enfermai dans la pièce. Je m'appuyais contre la porte, écoutant attentivement. Aucun son ne me parvint. Le soulagement m'envahit. J'allai vers mon lit et m'allongeai dessus, attendant des nouvelles des scientifiques. Pour patienter, je fis défiler la rencontre que j'avais faite dans mon esprit. 302 était vraiment étrange... et beaucoup plus soumis aux scientifiques que je ne l'avais jamais été. Le soulagement que j'avais ressenti en entrant dans ma chambre s'évapora dès que je pensais à cela. Si Jonathan allait voir 302, ce dernier pourrait très bien lui rapporter notre discussion, lui avouant ma désobéissance. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'ils ne se reverraient pas avant que j'eusse réussi à m'enfuir.

Fin du chapitre 11