Il ignorait depuis combien de temps il était là, mais la luminosité du soleil lui indiquait que ça faisait un certain moment. La chaise continuait son grincement familier, lui rappelant sans cesse qu'il était toujours dans sa bonne vieille Californie et non pas en Europe comme le voudrait sa tête. Cela ne l'empêchait pas de poursuivre le film qui se jouait dans son esprit. Il était surpris du pouvoir étonnant de sa mémoire qui ne semblait pas louper un seul souvenir que lui projetait son subconscient. Ça lui faisait plaisir. Participer à la WWII avait été un grand traumatisme, mais également une source de découvertes insoupçonnées. Et tandis qu'il replongeait dans ses moments les plus intenses de sa vie, il souriait. Il était heureux.

Ah ça oui il était heureux…

Il était heureux d'avoir enfin la chance de boire un peu de whisky. Il avait volé le flacon à un camarade histoire de se réchauffer le corps, mais aussi pour se changer les idées. L'épisode d'Haguenau était terminé et ils étaient désormais en Allemagne en route vers les Alpes. Rentrer ainsi dans le pays de ce peuple qu'il haïssait plus que tout lui donnait une sensation étrange. Il détestait les nazis, mais il ne pouvait s'empêcher d'être curieux pour ce pays que certains qualifiaient comme étant le plus beau. Les gens avaient eu raison : c'était en effet un lieu magnifique.

Le vent dans les cheveux et la bouteille de whisky entre les mains, il profitait du spectacle que lui offrait mère nature tandis que les membres de la Easy roulaient dans des camions de l'armée. Luz et Perconte étaient amusés par Janovec qui lisait un journal. D'autres chantaient des chansons. Web, silencieux, était assis à ses côtés. Ils ne s'étaient pas vraiment reparlé depuis leur dernière conversation de nuit. L'intello semblait l'éviter soit par gêne ou par colère (après tout il l'avait presque traité d'homo), mais cela ne dérangeait pas Lieb qui respectait son choix. De toute manière, ils étaient là pour travailler et non pour se faire ami-ami même si les choses étaient plutôt tranquilles depuis ces dernières semaines. Les soldats allemands avaient commencé à se rendre, ce qui rendait les choses plus faciles. Les alliés étaient désormais en territoire ennemi, ce qui ne laissait pas beaucoup de chance à tous ces nazis.

- Hey dites, vous allez faire quoi lorsque la guerre sera finie ? demanda Luz à tout hasard à ceux assis en face de lui.

- Je vais retourner à la compagnie de taxi pour qui je travaillais avant de m'enrôler dans l'armée, débuta Joe avec un sourire. Après ça je me trouverai une jolie Juive avec de beaux nénés et un sourire parfait. Je l'épouserai et j'aurai un tas d'enfants avec elle.

Luz éclata de rire en hochant la tête. David eut l'air découragé.

- Je retournerai à l'école et je finirai mes études, lâcha-t-il le plus sincèrement du monde. Ensuite je deviendrai écrivain.

- Attends t'es sérieux là ?! s'exclama Lieb avec une pointe de surprise dans la voix. T'as jamais eu ton diplôme ? Toi qui parles tellement d'Harvard ci, Harvard ça, t'as jamais gradué ?!

Devant le silence et le regard quasi meurtrier de David, Joe reprit :

- Non mais… Je ne sais pas tu en parlais tellement…

- Tu ne sais rien de moi Liebgott. Ça change quoi que j'aie pas de diplôme ?

- Rien… Il prit un temps pour réfléchir. T'as raison, ça change rien du tout.

Il haussa les épaules même s'il ressentait une certaine satisfaction au fond de lui. L'intello n'avait jamais mentionné qu'il possédait un diplôme et le fait de savoir ce que n'était finalement pas le cas donnait envie de sourire à Joe. Le Einstein de service n'était en réalité pas plus avancé qu'un autre. Certes il avait une bonne base d'éducation, mais il n'était pas un spécialiste en rien. Cette nouvelle rassurait Joe.

- Et toi hein ? Toi qui détestes tellement les Allemands… Tu parles pourtant bien leur langue non ? Comment ça se fait ? Tu l'as étudié avant de venir ici ?

Luz pouffa de rire tandis que Joe se retourna vers Web. Il avait une aura de confrontation dans ses yeux.

- Réfléchis un peu Web. Pense juste à mon nom. Liebgott. Ça sonne américain pour toi ?

- Non pas vraiment.

- Exact Einstein. Mes parents sont Allemands. Ils ont émigré aux États avant que je naisse, ce qui fait de moi un Américain, mais avec une bonne souche allemande. J'ai appris à parler l'allemand avant de connaître l'anglais.

- Attends… Tes parents sont allemands. Des Allemands juifs ?

- Ça te pose problème ?

La voix de Joe n'entendait pas à la rigolade, même si Luz continuait de ricaner. À son tour, il regardait Web avec une pointe de défi dans les yeux, s'attendant à n'importe quelle réponse de sa part.

- Non c'est juste… Très ironique tout ça.

- Merci de la remarque du con. Je le savais déjà figure toi. Ça m'empêche pas de vouloir botter le cul à tous ces nazis qui pensent que mon peuple est une race inférieure. Mes parents ne sont pas des nazis, mais tous ceux qui vivent en Allemagne le sont.

- Tu généralises Lieb.

- Je m'en fiche ! Ces connards méritent tous de crever !

- Cigarette ? intervient Luz en tendant son paquet de clopes aux deux hommes pour détendre l'atmosphère.

Joe poussa un soupir d'énervement avant de piger une cigarette au hasard. David fini par détourner les yeux et prit une cigarette à son tour. À ce moment précis, Janovec releva le nez de son journal et lança le plus sérieusement du monde :

- Ils disent que les Allemands sont méchants.

- C'est vrai ? demanda Luz.

- Ouais. C'est écrit noir sur blanc.

Lieb, Web, Luz et Perconte éclatèrent tous de rire sous le regard interrogateur de Janovec qui ne comprenait pas la blague. Sa petite intervention détendit définitivement l'atmosphère.

Arrivés à destination, les hommes furent chargés de vider les maisons environnantes de leurs habitants. Ces derniers n'avaient que quelques minutes pour quitter leur demeure et ce ne fut pas sans protestation. Lieb ne se laissait pas impressionner par ces citoyens, continuant de répéter sans cesse des « schnell ! » en poussant certains des hommes dans le dos. Le soir, les hommes de la Easy dormirent dans ces maisons et ces appartements vidés de leurs occupants. Certains en profitèrent pour piller, mais la majorité s'opposait à de telles violations. Ils étaient là pour défaire l'armée allemande et non pas voler les pauvres villageois qui, tout comme eux, étaient prisonniers de cette guerre infernale.

Dès le lendemain, un petit groupe de soldats fut désigné pour parcourir les bois environnants afin d'y trouver des ennemis qui tenteraient de trouver un refuge. Lieb resta plutôt en ville à s'occuper comme il le pouvait. La majorité des hommes semblaient tourner en rond, attendant tous de recevoir des ordres plus précis sur ce qu'ils devaient faire. Cigarette en bouche, Joe remarqua Webster qui lisait un bouquin dans un coin. Un sourire amusé sur les lèvres, il se dirigea vers son comparse.

- Qu'est-ce que tu lis ?

- Shakespeare, répondit Web sans relever la tête.

- En allemand ?

- Ouais.

- Fais voir !

Il lui retira le bouquin d'un geste vif tandis que Web poussa un soupir agacé. Il feuilleta rapidement le truc sans vraiment prendre le temps de lire un mot.

- C'est qui ce Shak, hein ?

- C'est l'un des plus grands dramaturges anglais.

Joe referma le livre pour y lire la page couverture.

- Romeo und Julia. Ça raconte quoi ?

- C'est une histoire d'amour tragique.

Lieb baissa les yeux vers Web avec un sourire moqueur.

- Pourquoi ça ne m'étonne même pas que tu lises ça… fit-il en lui tendant le livre.

- C'est pas ma pièce préférée, mais c'est le seul livre intéressant que j'ai trouvé, avoua Web en reprenant le bouquin.

- Tu l'as déjà lu au complet ?

- Ouais. J'étudiais la littérature anglaise à Harvard donc… C'est pas le seul que j'ai lu de lui.

- Et tu connais l'allemand ?

- Juste quelques mots. J'essaie de me perfectionner un peu.

- Bah… Je peux peut-être t'aider si tu veux. Comme ça ça t'éviterait de te retaper des trucs que t'as déjà lus.

- Je suis preneur.

L'intello lui sourit et Lieb répondit à son sourire.

- Hey les gars vous avez vu Winters, Nixon ou Speirs ? demanda Perconte d'une voix essoufflée.

Il avait l'air en panique et son comportement alarma aussitôt les deux soldats. Webster se releva.

- Non pas depuis un moment. Pourquoi y'a un problème Frank ? demanda Joe.

Perconte reprit sa course sans même prendre le temps de lui répondre. Joe et Web échangèrent un regard. Ils étaient redevenus sérieux.

- Il était pas avec le groupe qui était parti dans les bois ? demanda Web.

- Ouais je crois… Tu penses que des nazis leur sont tombés dessus ?

Webster haussa les épaules.

Quelques minutes plus tard, toute la troupe était à bord des véhicules militaires parcourant le chemin routier avoisinant les bois. Personne ne savait ce qu'il se passait, mais ils avaient suivi, obéissant l'ordre de Winters sans discuter. Lieb serra son arme entre ses mains tout en se demandant s'il allait devoir s'en servir. Assis en face de lui, Webster le regardait avec la même interrogation dans les yeux. Ils s'observèrent pendant quelques secondes et l'intello détourna finalement les yeux.

Arrivés à destination, les camions s'arrêtèrent côte à côte. Les hommes s'activèrent en se levant et en débarquant tour à tour des véhicules. Une fois les pieds à terre, Joe regarda droit devant lui pour y voir une haute et longue clôture qui semblait délimité un territoire précis. De l'autre côté de cette barrière scellée par des chaînes et un cadenas se trouvaient des hommes dans des uniformes rayés qui lui firent aussitôt penser à celui des prisonniers. Une odeur étrange semblait émaner de l'endroit, mais Lieb n'aurait pu dire de quoi il s'agissait. Avançant doucement vers l'entrée en compagnie d'autres hommes, il se fit arrêter par Speirs qui se mit droit devant lui.

- Liebgott surveille la route avec Sisk, ordonna-t-il en désignant le soldat à ses côtés.

- Bien monsieur.

Il rebroussa donc chemin en compagnie de Sisk avant de se positionner en bordure de route.

- Tu sais ce qu'il se passe ? lui demanda Sisk qui regardait encore par-dessus son épaule.

- Pas la moindre idée. On va sûrement le savoir assez vite.

À peine quelques minutes plus tard, Lieb fut appelé à franchir la barrière. Il l'ignorait encore à ce moment-là, mais la brève conversation qu'il aurait avec l'un des hommes en habit de prisonnier allait profondément le rendre malheureux. Grâce à sa langue maternelle, il fut le premier des hommes de la Easy à saisir exactement ce qu'il se passait sur ce territoire. Foudroyé par ce que l'autre lui avait expliqué, il peina à traduire à Winters et aux autres supérieurs l'inhumanité à laquelle tous ces hommes étaient confrontés. Non seulement c'étaient de terribles conditions, mais ce qui affecta davantage Lieb était son profil qui ressemblait assez au sien : des juifs allemands. Une forte empathie s'était emparée de tout son être alors qu'il imaginait ses propres parents prisonniers dans un endroit pareil. Les ordres de Winters furent clairs : il fallait trouver de l'eau et de la nourriture pour tous ces hommes qui étaient parfois sur le seuil de la mort.

La grande majorité des membres de la Easy retournèrent donc en ville dans un empressement particulier à la recherche des vivres demandés par leur chef. Joe s'investissait dans les recherches avec une énergie vigoureuse et il n'hésitait pas à en prendre plus que nécessaire. À l'entrée d'une boucherie, il surprit Webster en train d'engueuler le patron qui semblait résister aux vols de nourriture qui s'organisaient partout autour de lui. Faisant comprendre son point de vue au propriétaire tout en lui crachant son venin de colère à la figure, Web fit taire les protestations de l'homme. Après avoir saisi ce pour quoi il était venu, il se retourna et se trouva nez à nez avec Joe qui le regardait d'un air étonné. Jamais il n'avait vu l'intello péter un plomb de cette manière, mais son comportement le rassurait. Ça le rendait presque fier même.

- Gros nazi stupide, lâcha Web avant de sortir de la boutique.

Joe envoya un regard mauvais à l'homme qui semblait terrorisé avant de prendre lui aussi plusieurs vivres qui traînaient sur le comptoir.

Ce soir-là, Lieb fut tout simplement incapable de dormir. Sentant encore cette odeur de morts en putréfaction et voyant encore des images de ces pauvres hommes qui avaient été réduits à une bande d'animaux sans intérêt, il n'avait pas l'esprit tranquille. Il avait dû être celui qui était porteur de mauvaise nouvelle, leur annonçant qu'ils devaient cesser de les nourrir pour une question de santé, mais surtout qu'ils devaient les laisser enfermer dans le camp afin d'éviter d'éventuelles fuites. Cette annonce ne fut pas sans protestations, ce qui avait déchiré complètement le cœur de Lieb qui avait craqué sous la pression. À cette heure tardive, il ignorait ce qui était advenu d'eux et si une équipe médicale avait déjà envoyée sur place. Ce manque d'informations l'empêchait de penser à autre chose.

Assis sur le trottoir devant l'une des boutiques fermées, il fumait sa cigarette tout en se perdant dans ses songes.

- Dure journée hein ? fit la voix de Webster à ses côtés.

Il ne l'avait même pas entendu arriver.

- Disons que c'est différent des combats. Perso je préfère bien plus tuer des boches que de découvrir des trucs comme ça.

- Ouais je comprends. Ça été difficile pour tout le monde.

Webster s'assoya à ses côtés et posa les yeux sur la cigarette fumante.

- Je peux avoir une clope ?

Lieb acquiesça avant d'en sortir une de sa poche. Tandis que Web la pinçait entre ses lèvres, il sortit machinalement son briquet et tendit la flamme sur le bout opposé. L'intello posa ses mains sur celle tendue de Joe afin de bloquer le vent. Le contact d'une peau chaude sur la sienne fit un bien fou à Lieb qui releva momentanément les yeux vers l'autre. Ils se séparèrent rapidement et il rangea son briquet avant d'avoir un petit rire.

- Je ne savais pas que tu étais capable d'utiliser des mots grossiers… Tu remontes dans mon estime Web.

- Ce gros con l'a bien cherché. Énorme comme ça, c'est pas quelques saucisses en moins qui vont lui faire du mal. Je pensais à sa santé aussi.

- Je te crois, fit Lien en rigolant avec lui.

Ils retrouvèrent bien vite leur sérieux.

- Il y a des rumeurs sur d'autres camps de ce genre en Russie, dit Web après un moment de silence. T'imagines… C'est complètement fou. Il faut vraiment être taré pour avoir de pareilles idées et rabaisser un être humain comme ça.

- Il faut être un nazi et suivre les idéaux de cet enfant de pute d'Hitler. Si je le pouvais, je le tuerais moi-même cet enculé. Je le trouerais pour chaque vie qu'il a détruite. Je pense qu'il en resterait pas grand-chose à la fin.

Lieb tira sur sa cigarette avant de poursuivre.

- J'ai pas arrêté de penser à mes parents. Je voyais ma mère dans cet uniforme dégueulasse ramasser mon père mourant à la petite cuillère et… Je sais que les hommes et les femmes étaient séparés, mais merde… Je les voyais là tous les deux, essayant encore de survivre à ce putain de merdier…

Passant sa main sur son visage pour chasser l'envie de pleurer qui montait en lui, Lieb refusait d'aller plus loin dans ses confessions. Il savait très bien qu'il n'arriverait pas à garder son masque de neutralité. Une main se posa sur son épaule et exerça une petite pression qui se voulait rassurante.

- J'arrive même pas à imaginer ce que t'as dû ressentir Joe. C'est dommage que t'aies été le bouc émissaire dans toute cette affaire… Je me doute que ça doit être plus dur pour toi que ce ne l'est pour nous, mais… Sache que tes parents sont en sécurité en Amérique et qu'il n'y a aucun risque qu'ils soient dans ces camps quelque part, d'accord? Je sais que c'est difficile à accepter, mais ces gens sont entre de bonnes mains maintenant. Des médecins s'occupent d'eux et ce soir ils dorment confortablement avec un ventre plein dans un endroit où ils peuvent aller et venir à leur guise. Je veux que tu penses à ça et à rien d'autre.

Lieb ignorait si ces paroles avaient un fond de vérité concernant l'état des prisonniers, mais il l'espérait de tout son cœur. N'empêche que ces mots lui procurèrent un sentiment de soulagement profond comme s'il avait eu besoin de l'entendre de la bouche de quelqu'un d'autre. Bien sûr qu'il savait que ses parents n'étaient pas affectés par cette situation et qu'ils ne le seraient probablement jamais, mais se souvenir qu'ils étaient à des kilomètres de là dans de bonnes conditions apaisait déjà de beaucoup sa peine. Il se tourna légèrement vers Web avec un petit sourire aux lèvres.

- Merci vieux. Je suis sûr moi aussi que tout ira pour le mieux pour eux maintenant.

Il lui envoya une tape amicale dans le dos et l'intello répondit à son sourire. Ils continuèrent à discuter une bonne partie de la nuit avant de se séparer vers leur endroit respectif pour le coucher.

Le lendemain, les membres de la Easy étaient en route vers Thalem, une autre ville de l'Allemagne. La ville était dévastée par la guerre et de nombreux débris d'immeuble et autres qui traînaient partout dans les rues et sur les trottoirs. Les résidents restés sur place s'affairaient à dégager les allées en faisant d'énormes montagnes de détritus. Si Web vantait les mérites de leur comportement à ne pas se laisser aller, Lieb n'éprouvait pas la même sympathie. Même si l'événement du camp semblait déjà loin derrière lui, il ne parvenait pas à ressentir une once de gentillesse à l'égard de ces hommes et de ces femmes qui n'avaient rien fait pour tenter de venir en aide aux Juifs. Peut-être que certains avaient essayé ou c'étaient fait prendre, peut-être même que la population ignorait absolument tout de ces camps, mais ça ne changeait rien à ses yeux : le fait était qu'il ne les supportait tout simplement pas.

Attendant toujours des ordres du colonel, les hommes se trouvaient une fois de plus au repos tout en gardant leurs instincts actifs. Chacun s'occupait comme il le pouvait, soit en faisant un peu de sport, en jouant aux cartes, ou en se racontant des anecdotes. Rares étaient ceux qui aidaient les citoyens à nettoyer le bordel puisque la majorité des hommes préféraient ne pas se mêler à eux (sauf lorsqu'il s'agissait de femmes, bien entendu). Lieb alternait donc entre le sport et les parties de cartes dont se joignait parfois Web. Durant leurs instants plus libres, il commença à lui faire quelques leçons d'allemand malgré son manque de pédagogie assez prononcé. L'intello broncha à quelques reprises, posant des questions trop spécifiques, la majorité concernant des règles de grammaire, auxquelles Lieb était parfois incapable de répondre. De son côté, Lieb s'impatientait devant la difficulté de prononciation assez aigüe de Web qui faisait pourtant tous les efforts du monde. Ces petites leçons étaient donc courtes et se finissaient la majorité du temps en querelle. Ces petits moments n'empêchaient pas les deux hommes de s'apprécier de plus en plus. À ses yeux, Web était de nouveau un frère d'armes et il se sentait prêt à sacrifier sa vie pour lui si l'occasion se présentait. Il le trouvait toujours aussi trop intellectuel, mais ses connaissances à son égard ne le réduisaient plus à un simple Einstein. Il avait des parents sévères et il avait reçu une éducation assez difficile. Il avait une sœur et un frère, Ann et John, et il se sentait plus près de sa frangine à cause de leur passion pour la littérature. Il n'était pas très bon en sport et ce fait qui lui avait causé quelques problèmes sociaux lorsqu'il était gamin, se faisant souvent ridiculiser par ses pairs. Il était passionné par les requins qu'il considérait comme étant des bêtes complexes et mythiques. Il s'agissait là d'informations tout à fait secondaires, mais elles donnaient l'impression à Lieb de saisir un peu plus l'énergumène que représentait Web. Leur vie et leurs goûts différaient de bien des manières, mais quelque chose de puissant les liait : la guerre.

Le 11 avril 1945, accompagné de Web et d'autres hommes de la compagnie, Joe observait les citoyens continuer à faire le ménage des rues à partir du haut d'un immeuble éventré par une artillerie quelconque. Assis sur un meuble en bois, il fumait doucement sa cigarette en silence lorsque Nixon s'immisça entre eux.

- Hitler est mort.

Les trois mots qu'il avait prononcés furent accueillis comme un choc par les hommes qui l'écoutaient puisque la suite des choses allait être bien différente.