Le soleil était définitivement couché depuis un bon moment déjà. L'air frisquet de la soirée était devenu beaucoup plus frais. Son paquet de clopes était vide, mais il n'avait pas envie de se lever pour aller en chercher d'autres. Il continuait à être prisonnier de ses souvenirs tandis que le film se rapprochait des moments qu'il chérissait le plus. Des mémoires personnelles remplies de découvertes insoupçonnées sur sa personne. Des instants qui avaient marqué non seulement sa vie, mais aussi lui en tant qu'être humain. La WWII et ses événements l'avaient grandement affecté, mais pas uniquement en aspects négatifs. Loin de là même. La présence de Webster à ses côtés en Autriche était le parfait exemple du positif auquel le vétéran se raccrochait. Bien des années plus tard, cette présence était encore plus puissante dans sa mémoire que celle de tous les hommes qu'il avait pu tuer ou toutes les atrocités qu'il avait vues. C'était d'ailleurs cette présence qui le réchauffait à cet instant précis.

Positionnant ses avant-bras en X contre son torse, il enroula ses doigts autour de ses biceps et…


Positionnant ses avant-bras en X contre son torse, il enroula ses doigts autour de ses biceps et éclata de rire.

- Nah tu ne l'auras pas je te dis !

- Pfff… Tu me sous-estimes Joe, fit David d'une voix concentrée.

Debout dans l'appartement de Lieb, les deux hommes avaient improvisé un petit jeu avec les nombreuses bouteilles d'alcool vides qui traînaient un peu partout. Munis d'énormes élastiques en caoutchouc, ils tentaient de les lancer pour qu'ils atterrissent sur la pointe des bouteilles qu'ils avaient disposés à la manière d'un jeu de quilles. Légèrement courbé vers l'avant, David tentait de trouver l'axe idéal pour obtenir un point de plus. Lieb se tenait tout près derrière lui en s'esclaffant.

Comme toujours.

- Alors Harvard ? T'attends d'être devenu un vieillard ou quoi ?

- Ferme là j'arrive pas à me concentrer.

- Tu te moques de moi là ?! Attends laisse-moi te donner un coup de main…

Il décroisa ses bras avant d'agripper Webster par les épaules. Il le secoua comme un prunier et bien entendu l'autre soldat perdit l'équilibre et l'élastique qu'il tenait entre ses mains par le fait même.

- Hey !

Lieb ricana avant de se pencher rapidement pour prendre l'élastique au sol. À tout hasard il lança le cercle de caoutchouc qui atterrît directement sur l'une des bouteilles. Il leva ses deux poings dans les airs en guise de victoire absolue.

- Oh putain ! Je suis un putain de roi !

- T'es un putain de salaud oui ! s'écria Web en secouant la tête. T'as triché !

- T'as peut-être le cerveau Web, mais moi j'ai la force du tir ! T'as vu la précision ?! Et bim ! Direct !

Les deux mains sur les hanches, David continuait de secouer la tête comme s'il était exaspéré par l'attitude de Lieb qui continuait de rigoler comme un gamin.

- Roh aller fais pas cette gueule. On refait une autre partie si tu veux.

Web restait silencieux tandis que ses yeux étaient rivés sur les bouteilles qui trônaient encore fièrement sur le sol. Plusieurs d'entre elles étaient marquées d'un élastique. Tous des points obtenus par Lieb qui s'était avéré être un véritable pro.

- Non ça va. T'es clairement imbattable et moi… J'ai vraiment aucune précision pour ce qui est des distances. Ça doit expliquer pourquoi j'ai pas réussi à tuer autant de boches que j'aurais voulu.

- Qu'est-ce que tu racontes… fit Lieb qui avait retrouvé son sérieux. Pense pas à ça d'accord ?

- Mais… Si j'arrive pas à tuer autant de Japs… ?

Joe ignorait d'où ces idées venaient, mais elles lui avaient enlevé l'envie de poursuivre le jeu. David était soudainement morose et ses yeux semblaient absents. La guerre imminente au Pacifique semblait de nouveau le troubler comme la veille alors qu'il était venu le retrouver. Sauf que là il n'avait pas d'alcool dans le sang pour se mettre en colère. Il avait plutôt l'air triste et abattu.

- Hey… Je veux que t'arrêtes de t'inquiéter avec ça okay ? Rien nous dit qu'on va mettre un pied au Japon. C'est sûr que pour l'instant tout indique que oui, mais… Garde en tête qu'Hitler est mort. Toute la planète veut mordre le cul au Japon. Tu penses vraiment qu'ils vont tenir longtemps comme ça tout seuls ? Si ça se trouve, on va arriver là-bas et on n'aura même pas le temps de laver nos armes qu'ils vont nous renvoyer chez nous.

David semblait méditer la question, le regard toujours perdu en direction des bouteilles. Joe s'approcha de lui avant d'enrouler ses doigts autour de l'un de ses poignets.

- Hey regarde-moi.

Les yeux de David baissèrent vers les doigts de Joe avant de remonter lentement vers le visage qui lui faisait face. Il n'y avait que de la compassion dans le visage de Lieb.

- Je veux que tu arrêtes de penser à ça. Je veux que tu profites du temps que tu as ici et que tu arrêtes de te pourrir la vie sur un avenir incertain d'accord ?

Web acquiesça lentement, mais Joe n'était pas pleinement satisfait. Il se doutait que l'autre avalait les paroles pour lui faire plaisir, sûrement pour qu'il l'a boucle aussi et cela ne lui plaisait pas. Il ignorait quoi faire pour lui remonter le moral à part ces suspicions qu'il ne croyait pas être si bidon. Il n'avait jamais été très bon en ce qui concernait les problèmes des autres, mais il sentait tout de même qu'il devait faire quelque chose. Voir la tristesse et le désespoir dans l'expression de Web lui déchirait le cœur. Il était son ami, son frère d'armes. Non en réalité il était beaucoup plus que ça. On ne couche pas avec ses amis, encore moins avec ses frères d'armes. Qui était-il alors à ses yeux ? Il l'ignorait, mais il s'en fichait. Tout ce qui comptait pour le moment était le bonheur de cet homme qui se tenait devant lui.

Lentement il approcha son visage de celui de Web dans l'espoir de pouvoir lui redonner le sourire par un simple geste. Dès que leurs nez se frôlèrent, il ferma les yeux. Leurs lèvres se touchèrent et on frappa violemment à la porte.

Surpris par ce bruit venu de nulle part, les deux hommes sursautèrent avant de se séparer brutalement comme si une grenade venait d'exploser entre eux.

- Putain de merde ! siffla Joe entre ses dents.

Son cœur battait à cent à l'heure.

- Joe ! cria Luz en ouvrant la porte de l'appartement à la volée. Oh salut Web !

Il avait l'air surexcité. Joe se frottait la nuque d'un geste impatient et Web se contentait de faire les grands yeux en observant l'énergumène qui venait de faire irruption dans le salon.

- Les gars ne vous allez pas le croire ! Ils ont décidé de faire un loto ! Y'en a un de nous qui va repartir à la maison !

Luz avait littéralement crié ses paroles tout en se dandinant sur ses pieds comme s'il était déjà pressé de partir. Le visage de David s'illumina tandis que Lieb affichait une expression d'incompréhension.

- Q-Quoi…? fit lentement David.

- Ils font un loto ! Ils vont foutre tous nos noms dans un casque et celui pigé retournera en Amérique !

- Mais… Les points…

- Peu importe les points ! Tout le monde participe ! Allez à la grande place, moi je dois continuer à dire la nouvelle !

Il allait sortir de l'appartement, mais il se ravisa.

- Au fait… Si vous croisez d'autres gars qui ne sont pas au courant bien… Partagez la nouvelle d'accord ?

Il s'éclipsa comme il était venu et si Lieb restait incrédule, Web était d'une tout autre humeur.

- T'as entendu ça ?!

- Ouais. J'ai surtout entendu que ça pouvait être aussi bien un bleu qui pouvait avoir son ticket pour la maison qu'un vrai soldat de la Easy.

- Mais au moins on a une petite chance non ?

- Ouais. Mais je te jure que si c'est un bleu qui est pigé… Bordel je sais pas ce que je fais…

- Tu y réfléchiras quand on y sera d'accord ? Allez viens !

Joe n'avait jamais vraiment aimé le hasard surtout dans des moments aussi injustes. Il allait briser la tête du petit con qui allait être pigé. Ça, c'était certain.

Il suivit Webster qui s'élançait déjà en dehors de l'appartement comme si la place était en feu. Joe demeurait plutôt calme. Il n'avait jamais vraiment eu de chance de toute façon et il se doutait bien qu'il n'allait pas être le heureux élu. Il regarda David dévaler les escaliers et se demanda si lui était plus chanceux dans ces trucs de tirage.

Puis soudain, la réalité le frappa de plein fouet.

Et si David repartait déjà vers les U.S.A. ? Avec qui Joe passerait son temps ? Mais surtout… Qu'est-ce que cette absence allait lui faire ? Une libération ? Un ennui ? Une sensation de perte ?

Il ne fallait pas que Webster soit pigé. Il préférait encore qu'un bleu le soit.

Ils arrivèrent à la place désignée par Luz où s'était réuni déjà un bon nombre de soldats qui attendaient pêle-mêle. Tous étaient souriants et surexcités par la nouvelle. Ils se donnaient des tapes dans le dos et des poignées de main comme s'ils se disaient déjà au revoir. Seul Joe était le mouton noir qui gardait le silence et qui ne souriait pas. Il ne parvenait pas à partager leur joie parce qu'il n'arrivait pas à en ressortir. Déchiré entre le fait de possiblement dire adieu à Web et de voir un jeune bleu hériter du prix convoité, il ne se laissait pas emporter par la vague de bonne humeur dans laquelle il pataugeait. Il se laissait plutôt bousculer sur place par les nouveaux arrivants qui étaient déjà contaminés par l'excitation. Bientôt il se retrouva éloigné des différentes troupes qui s'étaient formées çà et là, perdant David de vue. Il ne tenta pas de le retrouver, se contentant plutôt de se mettre en dessous d'un arbre en attendant l'arrivée de tout le monde.

Les officiers arrivèrent et demandèrent aux soldats de se mettre en rang, chose qui se fit extrêmement rapidement. Joe tâcha de se mettre en plein milieu d'un groupe de soldats qui se tenaient bien droits. Il n'avait pas envie d'être aux premières loges pour voir le résultat. Les officiers firent un petit discours et les hommes gardèrent le silence. Le casque supposément rempli de petits papiers fut amené à Spiers qui pigea un nom au hasard. Par réflexe Joe ferma les yeux tout en priant pour ne pas entendre le nom de Webster.

- Sergent Darrell C. Powers ! annonça Spiers d'une voix tranchante.

Poussant un soupir de soulagement, Joe ouvrit les yeux avant de se mettre à sourire en même temps que tous ses camarades. Quelques hommes crièrent « Shifty ! » tandis que d'autres sifflaient pour leur ami, satisfaits d'apprendre qu'il soit l'heureux élu du tirage. Ils furent rapidement rappelés à l'ordre tandis que Spiers fit un petit discours concernant la menace du Pacifique qui était toujours aussi présente. Joe décida de ne pas se laisser décourager. La nouvelle n'en était plus vraiment une et il continuait de croire à ce qu'il avait mentionné à David : la victoire était tout proche. Les hommes eurent l'autorisation de rompez les rangs et Lieb tâcha de retrouver Webster parmi la foule qui se dispersait. Il le retrouva auprès de Shifty avec d'autres qui le félicitaient pour son retour à la maison.

- Pas trop déçu ? demanda Joe à David en posant une main sur son épaule afin d'avoir son attention.

- Non pas trop. Au moins c'est pas un bleu. Et puis… Lui il n'avait vraiment pas assez de points alors… Et enfin c'est Shifty. S'il y en a un qui mérite de rentrer à la maison, c'est bien lui.

David avait l'air sincère et cela fit plaisir à Joe. Parce que mine de rien, il avait eu peur que cette nouvelle l'affecte davantage. Web semblait avoir retrouver sa bonne mine, comme si l'annonce du tirage avait complètement changé ses états d'âme.

- Il va y avoir une fête pour le départ de Shifty, tu vas venir ? demanda Web.

- Si y'a de la boisson, je suis là aussi ! répondit Joe avec un sourire.

- C'est ce qui me semblait.

Ils patientèrent toute la journée en compagnie des autres soldats qui profitaient aussi d'un congé pour se remémorer quelques moments qu'ils avaient vécu en compagnie de Shifty. La grande majorité de ces souvenirs étaient cocasses et offraient un brin de nostalgie. La Easy n'était plus celle qu'elle avait pu être avant son grand départ pour l'Europe. Plusieurs de ses membres avaient trouvé la mort ou avaient été forcés de quitter à cause d'une blessure, mais il n'en restait pas moins que chacun de ces hommes restait bien présent dans l'esprit des autres. Shifty n'allait pas faire exception même s'il n'allait jamais poser le pied au Pacifique.

La soirée prit une tournure un peu plus légère. La nostalgie était disparue pour faire place aux festivités noyées de boissons en tout genre, d'éclats de rire et de voix qui chantaient des airs faux. Ayant un taux d'alcool plutôt élevé dans son sang, Joe en avait profité pour serrer Shifty contre lui en lui avouant qu'il était très heureux qu'il puisse rentrer chez lui.

- Et si jamais tu croises ma famille, tu leur diras que je les aime, d'accord ?

- Mais… Enfin Joe tu te souviens que je viens de la Virginie non ? fit Shifty d'un air découragé. C'est quand même à l'autre bout de la Californie alors je crois pas qu'il y ait des chances que je croise des Liebgott d'ici à ce que tu rentres !

- Ah… Ah oui c'est vrai je ne m'en souvenais plus… En tout cas mon gars je suis content de t'avoir rencontré. T'es un mec bien et ce fut un plaisir de servir l'armée américaine à tes côtés. T'es le meilleur sniper que je connaisse !

- Tout le plaisir est pour moi Joe.

Ils s'étreignirent une dernière fois puis Joe remarqua David qui se trouvait plus au fond de la salle.

- Je dois y aller, mais prends soin de toi okay champion ?

- Okay, répondit Shifty dans un rire tout en secouant de la tête.

Lieb se dirigea vers Web en titubant et en ratant de renverser tout le contenu de son verre à plusieurs reprises. Plus il s'approchait de son frère d'armes, plus son sourire s'élargissait sur son visage. David avait l'air d'être dans une discussion intellectuelle avec Lipton. Il semblait animé et vraiment intéressé par le sujet de la conversation. Joe se planta à côté des deux hommes comme si de rien n'était.

- Je ne suis pas d'accord. Je pense vraiment que Churchill a fait ce qu'il a pu, avança David. Il faut se mettre à sa place un peu…

- Oui c'est vrai, admit Lipton. Mais imagine s'il avait décidé de se bouger le cul un peu plus tôt... On aurait peut-être même pas eu à entrer en guerre. On aurait peut-être pu éviter Pearl Harbor !

- Attendez les gars… fit Joe qui se planta directement entre les deux. Vous parlez politique ? Vous parlez vraiment politique alors qu'on est tous là pour fêter le départ de notre sniper préféré ?

Les deux hommes échangèrent un regard, puis Lipton eut un air sérieux.

- Tu as pris combien de verres au juste Joe ?

- Hum… J'ai pas vraiment compté, mais je pense que ça se compterait plus en bouteilles… J'ai commencé tôt. J'étais d'humeur à boire alors…

- Ouais, ça se voit. Web, fais-moi plaisir et garde un œil sur lui d'accord ?

Pour toutes réponses, David hocha la tête.

- Aller on reprendra notre conversation une autre fois, fit Lipton en donnant une tape amicale sur l'épaule de Webster avant de s'éloigner parmi la foule de soldats rassemblés.

- Bah… C'est plutôt facile de t'avoir pour moi, souffla Joe avec un sourire.

- T'as envie qu'on aille prendre l'air un peu ? demanda David en regardant autour d'eux.

- Ouais. C'est pas une mauvaise idée.

David guida Joe jusqu'à l'extérieur de la bâtisse où la fête battait encore son plein. La soirée était bien avancée et Lieb n'était pas le seul à être en état d'ébriété. Il se laissa guider jusqu'à l'arrière du bâtiment où le calme régnait. Des bribes de conversations leur parvenaient des fenêtres qui étaient ouvertes, mais c'était le seul bruit qui venait perturber la quiétude du soir. Ils se trouvaient dans l'obscurité et dès qu'il s'aperçut qu'il n'y avait personne dans les alentours, Joe attira David contre lui avant de se mettre à l'embrasser comme si sa vie en dépendait. Complètement à bout de souffle, Web rompit le baiser après quelques instants.

- Tu es vraiment plus câlin quand tu as bu toi, murmura-t-il comme s'il avait peur qu'on l'entende.

- Pourquoi t'as pas bu autant ?

- Parce que je n'ai pas besoin de ça pour me rapprocher de toi.

Ses lèvres descendirent dans le cou de Joe qui se laissa choir contre le mur de pierres. Ses mains s'agrippent aux vêtements de l'intello. Son souffle chaud et les doux impacts qu'il laissait sur sa peau commençaient à le rendre fou.

- Non attends…

David s'arrêta et regarda Joe d'un air interrogateur.

- C'est pas une bonne idée… Pas ici… T'imagines si quelqu'un nous voit ? Si Spiers nous voit, il nous fera fusiller… Et si Luz nous voit, il ira le répéter à tout le monde… Et si Malarkey nous voit, il nous tabassera… Et si…

- C'est bon j'ai compris, fit Web qui posa son index contre les lèvres de Joe pour le faire taire.

Ils se lâchèrent définitivement et l'intello se plaça à ses côtés avant de se mettre à regarder le ciel couvert. Un moment de silence s'installa entre les deux hommes.

- J'ai pas besoin d'alcool pour me rapprocher de toi non plus, avoua Joe. Tu l'as bien vu avant que Luz débarque…

- Je sais, mais comme tu m'as posé la question…

Il poussa un petit soupir.

- J'avais juste pas tellement envie de boire. J'ai pas vraiment le cœur à la fête.

- Parce que tu n'as pas été celui qui a été pigé ?

- Non. J'étais sincère quand j'ai dit que j'étais content pour Shifty. C'est vrai qu'il le mérite. Mais je ne sais pas. J'en ai un peu marre d'être sur le qui-vive constamment. Cette guerre est vraiment en train de m'épuiser. Je sais que je ne suis pas seul, mais ma vie quotidienne commence vraiment à me manquer. Je m'ennuie vraiment de ma sœur, de mes parents, de nos chiens…

Joe acquiesça dans l'obscurité. C'était des sentiments qu'il pouvait comprendre puisque depuis qu'ils étaient en Autriche et que leur temps libre était plus fréquent qu'avant, il pensait souvent à sa famille. Au soleil chaud de la Californie et à ses plages dorées. Aux marchands de glace que l'on retrouvait à tous les coins de rue. À ses amis avec qui il adorait jouer aux cartes. Tout ça lui manquait et s'il avait réussi à refouler ses souvenirs durant tout le long des combats qu'il avait menés, là ça le frappait de plein fouet.

- Moi aussi je m'ennuie, mais…

Il attrapa la main de David avant de la serrer dans la sienne. Il le regarda droit les yeux.

- Depuis qu'on… Enfin qu'on s'est rapprochés, je me sens un peu moins seul. Moins nostalgique. Ma famille et le pays me manquent autant, mais il me semble que le poids est allégé.

Web eut l'air ému. Puis, il serra la main de Lieb à son tour.

- Tu veux qu'on rentre ? demanda-t-il.

- Ouais.

Ce soir-là, ils passèrent la nuit dans l'appartement de Joe. Totalement épuisés de leur journée forte en émotions, ils décidèrent de passer directement au lit avant de s'enlacer en dessous des draps. Joe tomba rapidement endormi, bercé par l'alcool qui continuait d'agir sur son organisme et la chaleur que dégageait le corps de Web.

Quelques jours plus tard, l'intello partit en direction de sa corvée à la grande route. Étant de garde pendant quelques heures, il devait principalement diriger les voitures qui entraient et qui sortaient du territoire et regarder les papiers des passants. Ce matin-là, les deux amants s'étaient souhaité une bonne journée avant de s'offrir un baiser digne de ce nom. Depuis la soirée organisée pour le départ de Shifty, ils ne se quittaient presque plus. Joe ne parvenait pas à expliquer ce qu'il s'était passé (bien qu'il se souvînt parfaitement de tout ce qui était arrivé), mais il se sentait encore plus près de Webster que jamais. Peut-être était-ce leur nostalgie commune qui les réunissait. Ou peut-être était-ce simplement le fait qu'il se sentait bien en sa présence. Peu importe la raison réelle, il avait décidé de suivre le mouvement tout en faisant attention à rester discret.

David était donc parti de son côté et Joe du sien. La veille il avait reçu l'ordre d'aider d'autres soldats à décharger les camions des cargaisons de provisions qui étaient attendus en matinée. Il arriva à l'heure donnée par Speirs et se mit au travail en compagnie des autres désignés. Ce n'est que quelques minutes plus tard qu'un Jeep arriva à toutes vitesses, ce qui attira l'attention des hommes qui étaient présents. Un des soldats à bord du véhicule sorti avant de courir vers Speirs en faisant de grands gestes avec les bras. Trop loin, Joe ne parvenait pas à entendre ce que le nouvel arrivé racontait, mais il remarqua Spiers qui se mit à courir dans l'autre sens tandis que les hommes qui se trouvaient près d'eux affichèrent un air de surprise et de stupéfaction. Alerté, Joe se rapprocha.

- Il se passe quoi ? demanda-t-il à Talbert.

- Y'a eu un accident de voiture à la frontière. Un de nos hommes.

Aussitôt il eut une pensée pour Web et son cœur se mit à s'affoler.

- Qui ?! demanda-t-il avec empressement.

- Je sais pas il a pas nommé de nom, mais ça l'air grave. Ils sont partis chercher doc Roe.

Joe passa la main dans ses cheveux d'un geste nerveux.

- Mais comment ça un accident voiture ?! Je ne suis pas certain de comprendre…

- Je sais pas ce qui s'est passé au juste. Le gars a juste dit qu'ils avaient besoin d'un médic tout de suite.

Presque au même moment où Talbert finissait sa phrase, ils virent Spiers, le doc et le soldat porteur de nouvelles passer devant eux. Tandis qu'ils grimpaient tous les trois à bord du jeep, Joe eu un mouvement dans leur direction comme s'il voulait lui aussi partir avec eux. Il stoppa son mouvement lorsque le véhicule décolla à toute vitesse vers l'endroit par lequel il était arrivé. Impuissant, Lieb regarda la voiture s'éloigner tandis que son cœur se serrait.

- Tu sais qui était de garde ? demanda Talbert.

- Webster, répondit Joe d'un air absent.

Il ne pouvait pas faire autre chose que d'attendre des nouvelles. Il avait l'impression que ça faisait une éternité qu'il attendait en compagnie des autres qui étaient également inquiets de la situation. Ils avaient décidé de poursuivre leur tâche de déchargement afin de se changer les idées, mais Lieb se sentait plus comme un automate. Il prenait les boîtes sans vraiment les voir et effectuait les aller et retour sans même réfléchir. Toutes ses pensées étaient dirigées vers David et son état. Le fait d'être dans une ignorance absolue le rendait malade, mais il ne laissait rien paraître. Les autres demeuraient silencieux ce qui rendait l'atmosphère encore plus lourde.

Environ trente minutes plus tard, la jeep réapparut de nouveau, mais elle allait beaucoup moins vite que la première fois. Au son cahoteux du moteur, tous les hommes arrêtèrent ce qu'ils faisaient. Joe le premier. Une ambulance militaire suivait de près le premier véhicule ce qui pouvait être un bon comme un mauvais signe. Les deux voitures s'arrêtèrent en même temps et les hommes s'approchèrent lentement du point d'arrêt. Enfin, tous les hommes sauf Joe qui lui effectuait un jogging. Plissant des yeux comme s'il espérait avoir une vision miracle, il s'arrêta net lorsqu'il vit David débarquer du Jeep en même temps que Spiers. Il avait encore tous ses morceaux et au premier regard il ne semblait pas porter de traces de blessures. Il avait cependant les mains tachées de sang. Il ne remarqua pas Joe et il se dirigea vers l'arrière de l'ambulance avec un certain empressement. Malgré lui, Lieb eut un léger sourire tandis qu'un poids énorme semblait se soulever de ses épaules. Tout le stress qu'il avait pu ressentir durant ces minutes interminables avait disparu d'un seul coup le rendait beaucoup moins tendu. Il se remit en marche et rejoignit directement David.

À l'arrière de l'ambulance se trouvait une civière sur laquelle reposait un soldat que Lieb reconnut immédiatement. Il s'agissait de Janovec, un bleu qui était dans la Easy depuis peu de temps. Le mec qui disait que les Allemands étaient « méchants ». Celui qui possédait un esprit simple, mais qui était de bonne compagnie. Joe ressentit un certain pincement au cœur tandis qu'il regardait son corps inerte et couvert de sang à certains endroits. Puis, son attention se reporta sur Webster qui avait l'air encore sous le choc.

- Ça va… ? lui demanda-t-il en baissant les yeux sur ses mains.

- Ouais… J'ai fait ce que j'ai pu, mais il était déjà mort… Il ne lui manquait presque pas de points pour rentrer en Amérique…

Son regard était perdu sur le corps que le doc Roe était en train de couvrir.

- Il a pas souffert au moins… avança Joe.

Il n'avait qu'une envie et c'était de réconforter David à l'instant, mais c'était impossible. Il se contentait donc de trouver de petites phrases qui pourraient alléger le choc qu'il venait d'encaisser.

- Non ça c'est certain, admit David. C'est juste stupide. Un bête accident comme ça… Il était en route pour revenir ici, mais le véhicule qui venait en sens inverse était chargé de barils et il en a perdu un en chemin. La Jeep a pas eu de chance, même si le conducteur a donné un coup de volant. J'ai été le premier à accourir sur les lieux, mais rien à faire…

Il haussa les épaules et Joe le regarda d'un air désolé.

- Il faut que tu retournes à la garde, annonça Spiers en regardant Web.

David acquiesça avant de s'éloigner en direction de la Jeep qui l'attendait. Joe le regarda s'éloigner avant de pousser un soupir.

- La tâche de déchargement est finie ? lui demanda Spiers.

- Non. J'y retourne.

Lieb partit de son côté afin de terminer son travail. Même s'il avait le cœur un peu plus léger, il ne pouvait s'empêcher d'être désolé pour Janovec qui n'aurait jamais la chance de retourner chez lui. Il était également désolé pour David qui avait dû assister à cette scène qu'il n'oublierait probablement pas de sitôt. Une autre mort inutile comme bien d'autres dans cette guerre qui était interminable.

Comme les soirs précédents, David se présenta à la porte de Joe qui le laissa entrer. Ils s'installèrent sur le canapé et après un moment, Web se blotti contre Lieb qui passa ses bras autour de lui.

- T'as envie de parler de l'accident ? lui demanda-t-il.

- Non.

Ils restèrent un moment silencieux, puis…

- J'ai vraiment eu la frousse ce matin quand j'ai vu ce mec débarquer pour voir Spiers, avoua Joe. J'ai cru que tu étais celui qui était impliqué.

- Vraiment ?

David avait relevé la tête vers lui avec une légère expression de surprise au visage.

- Bah… Ouais… fit Joe un peu mal à l'aise.

Maintenant que c'était dit, il se maudissait d'en avoir parlé. David souriait et il s'était redressé pour être à la même hauteur que lui. Joe n'osait pas le regarder, gêné de la situation.

- Je ne pensais pas que tu tenais autant à moi.

- Bah on est amis non… ?

- Oui. Amis.

Son sourire s'était élargi et son visage s'était dangereusement rapproché du sien. Il parvenait encore à sentir ce sourire lorsque ses lèvres furent collées sur les siennes.

- Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? demanda Lieb, un peu vexé.

- Je ne suis pas en train de rire.

- Non, mais tu souris comme si y'avait un truc marrant.

- Y'a rien de marrant c'est juste que… Je sais pas. Je suis content.

- T'es content que j'aie eu peur que tu te sois fait happer par un Jeep ?

- On peut dire ça comme ça, ouais.

Il continuait de sourire.

- Pourquoi ?

- Tu sais très bien pourquoi Lieb. Mais je peux te faire un dessin si tu y tiens.

- Non ça va.

Joe continuait de l'éviter du regard, mais il pouvait sentir les yeux de David lui brûler la peau. Il parvenait encore à voir ce sourire qui ne faiblissait pas. Ça le rendait vraiment mal à l'aise, mais il n'arrivait pas à dire pourquoi, même s'il connaissait la raison. Il décida de se lever, abandonnant Web sur le canapé.

- Tu fais quoi ? demanda ce dernier.

- Prendre un verre de whisky.

Il se dirigea vers la cuisine en s'allumant une clope au passage. Parce que oui il avait vraiment besoin de se changer les idées. Tandis qu'il se versait un peu d'alcool dans un verre, David apparu derrière lui.

- Fais pas cette tête Joe. Y'a rien de mal à ça, tu sais. Si les rôles avaient été inversés, je sais que j'aurais réagi pareil.

- J'aimerais juste qu'on change de sujet.

Lieb déposa la bouteille sur le comptoir avant de boire l'entièreté de son verre. David soupira et l'enlaça par-derrière.

- Si tu veux.

Ses lèvres se déposèrent sur sa nuque en un doux baiser et Joe ferma les yeux tandis que l'alcool descendait encore dans sa gorge. Web resserra sa prise tout en continuant ses petits baisers çà et là sur la peau délicate de son frère d'armes. Lieb se laissa faire, profitant de l'attention et de l'affection de l'autre, mais il ne pouvait s'empêcher de penser. Il se demandait vraiment ce qu'il faisait. Ce qu'il était en train de devenir. Il ne comprenait pas encore ce qu'il se passait vraiment, mais quelque chose lui disait qu'il ne pouvait pas s'arrêter maintenant. Comme si tous ces instants en compagnie de l'intello étaient nécessaires pour une raison qui lui échappait encore.

Lentement, Web se détacha de lui et Joe se retourna. Ils se regardèrent pendant un instant.

- Tu es tellement… commença Joe avant de mettre sa phrase en suspens.

- Je suis tellement quoi ?

Pour toutes réponses, Joe se mordit la lèvre inférieure avant de l'enlacer à son tour et de l'embrasser.