Le lendemain de la mort de Janovec, les hommes apprirent une triste nouvelle. Shifty avait eu un accident de voiture sur le chemin du retour. Heureusement il avait survécu, mais l'accroc le clouait sur un lit d'hôpital pour au moins quelques semaines. Il n'était pas dans le coma, mais il était mal en point et il garderait sûrement des séquelles toute sa vie. Ce fut là une nouvelle qui attrista toute la Easy et bien entendu, Lieb et Web furent aussi affectés. C'était comme si la malchance continuait de s'abattre sur les hommes en dépit du fait qu'ils n'étaient plus au front. Comme si Dieu lui-même les punissait pour ne pas avoir débarqué immédiatement au Pacifique pour aider leurs confrères. Le problème était qu'ils attendaient toujours des ordres. Joe observait Winters à chaque fois qu'il le croisait, attendant à tout moment qu'il demande aux hommes de se regrouper pour annoncer le départ vers les îles Japonaises. Sauf que ça n'arrivait jamais. Tout comme ses hommes, Dick semblait attendre quelque chose qui ne venait pas.

Joe évitait le sujet le plus que possible avec David. Il savait que cette situation l'inquiétait et il voulait lui épargner ses propres réflexions même s'il continuait d'être positif quant à la future défaite de l'Axe. Les deux hommes s'occupaient avec des discussions et des activités plus légères qui leur permettaient de prolonger un peu leurs « vacances ».

Le lendemain de la nouvelle de Shifty, les deux amants se retrouvèrent dans l'appartement de Webster. Ils avaient délaissé le jeu des bouteilles pour une partie de cartes que Joe était en train de perdre au grand bonheur de David qui, pour une fois, gagnait quelque chose. D'ailleurs ce dernier était tout sourire tandis qu'il regardait sa main.

- Je sens que ça va être ton dernier tour… fit-il d'une voix légère.

- Ouais je pense aussi… grommela Joe.

Il avait beau regarder toutes les cartes qu'il tenait, il savait que trop bien qu'il devrait concéder la victoire à l'intello. Perdre n'avait jamais été quelque chose qu'il appréciait, peu importe face à qui il se faisait plumer. David ne faisait pas exception à la règle, surtout que ce dernier semblait savourer chaque instant, se vantant constamment d'avoir une main parfaite. Prenant ce qu'il lui restait de fierté, il prit la carte qu'il allait jouer entre ses doigts. Que ce soit celle-là ou une autre il était foutu donc aussi bien en terminer maintenant. Il allait la déposer au centre de la table lorsque la porte de l'appartement s'ouvrit à la volée.

Surpris par l'intrusion subite, les deux hommes s'étaient levés d'un même mouvement en posant une main sur leur arme à feu. Ils se détendirent un peu lorsqu'ils reconnurent Talbert. Il était légèrement essoufflé et il avait l'air d'être dans une grande colère.

- Un connard a tiré Grant en pleine tête. Un salopard de bleu d'une autre compagnie. Il faut le retrouver. Speirs veut le voir en personne.

- Quoi ? Comment il va Grant ? demanda Web, choqué par la nouvelle.

- Il est encore vivant aux dernières nouvelles. Le doc Roe et un chirurgien boche sont sur son cas et font tout pour le sauver. Mais faut retrouver le gars.

- Il a l'air de quoi ? demanda Joe d'un ton sec.

Bien entendu sa voix agressive n'était pas dirigée vers Talbert, mais plutôt envers l'agresseur anonyme. Déjà, il n'aimait pas les nouveaux. Ils se vantaient d'être des vétérans alors que la majorité d'entre eux n'avait même pas tiré une seule balle, n'avait jamais visité un champ de bataille ou n'avait pas été en première ligne. De deux, il ne connaissait pas tellement les gars des autres compagnies. La Easy était déjà bien peuplée et c'était principalement avec eux qu'il s'était battu. Pas avec les autres. Il se contentait de les saluer lorsqu'il les croisait, mais sans plus.

Liebgott et Webster écoutèrent attentivement la description physique donnée par Talbert.

- Si vous le trouvez, amener le au bâtiment principal. Si vous voyez d'autres gars de la Easy sur votre chemin, faites passer le message.

- Parfait, fit Joe d'un air grave en sortant son pistolet.

Aussitôt, Talbert baissa les yeux sur l'arme.

- Vous pouvez le tabasser, mais ne le tuer pas. Spiers le veut vivant. Il va s'en charger lui-même. Bonne chasse.

Puis il partit. Joe rangea son pistolet avant de regarder Web qui avait l'air encore sous le choc.

- Mais qui pourrait bien vouloir tirer sur Grant… ? Pourquoi il a fait ça ?

- Parce que c'est un petit con qui n'a pas voulu obéir aux ordres. Viens. Je veux qu'on soit ceux qui le trouve.

Malheureusement, ce ne fût pas le cas. Ils ne purent savoir avec certitude qui était tombé dessus, mais lorsqu'ils entendirent des voix s'élevées dans une direction, ils s'empressèrent d'accourir sur les lieux. Ils rejoignirent le groupe d'hommes qui était rassemblé devant le bâtiment désigné par Talbert quelques minutes plus tôt. Un visage inconnu se dressait parmi l'attroupement et Joe le pointa du doigt.

- Putain regarde sa gueule à cet enfoiré ! s'exclama-t-il d'un ton rageur.

- Il a l'air complètement saoul ! remarqua Web.

Le jeune homme se fit traîner de force à l'intérieur à coup de bousculades et de coups de pied constants. Les paratroopers de la Easy gueulaient des insultes, criaient des reproches et aboyaient des menaces tandis qu'ils formaient un cercle autour du coupable qui avait déjà le visage en sang. Joe se mêla aux hommes agressifs, tirant sur l'un des bras de l'inconnu pour l'attirer dans une pièce désignée par Talbert.

- Gardez le dans cette pièce jusqu'à ce que Spiers arrive, ordonna-t-il avant de refermer la porte derrière lui.

Les hommes s'en donnèrent à cœur joie. Accusant l'acte de violence, plusieurs d'entre eux se jetèrent sur le fautif en le ruant de coups tout en continuant de lui crier des insultes au visage. Joe se trouvait parmi ceux-là, tandis que Web se contentait d'être à côté à jeter un regard de dégoût à la victime du moment. L'instant fut cependant bref puisque Spiers fit son arrivée peu de temps après. Le silence s'installa aussitôt dans la pièce et les hommes reculèrent pour donner de la place au nouveau venu. S'il avait toujours été impressionnant jusque-là, Joe trouva qu'il avait l'air de l'être davantage à ce moment-là. Le corps droit, l'expression dure, Spiers s'était avancé d'un trait jusqu'au bleu qui ne ressemblait plus à rien sur sa chaise. Ses mains tremblaient et il n'entendait pas à la rigolade. La tension était palpable dans la petite pièce. Spiers ne perdit pas de temps avant d'infliger une bonne correction à l'inconnu avant de le menacer du bout de son arme à feu. D'un mouvement collectif, les hommes reculèrent comme s'ils appréhendaient la suite des événements. Spiers abaissa finalement son arme, aboya un ordre ou deux avant de sortir de la pièce. Malarkey et Bull relevèrent le coupable qui était presque dans les vapes avant de l'amener à l'extérieur.

Joe et David quittèrent le bâtiment à leur tour en compagnie de d'autres soldats. Les hommes se séparèrent afin de retourner dans leurs quartiers respectifs et donc Lieb et Web retournèrent dans l'appartement qu'ils avaient quitté un peu plus tôt.

L'histoire de Grant (qui avait finalement été sauvé grâce au boche), avait rapidement fait le tour des Américains présents sur la base et plusieurs hommes continuaient de manifester leur mécontentement malgré la prise de décision de Spiers de l'envoyer en prison. Les deux amants pouvaient les entendre gueuler même s'ils étaient à l'intérieur de l'appartement.

- Tout une histoire… fit David. Il a eu ce qu'il méritait. La mort aurait été trop belle et trop facile.

- Ouais. Mais ces cons vont s'attirer des ennuis s'ils continuent à faire les imbéciles, fit Joe qui regardait les hommes protester de la fenêtre de la chambre.

- Laisse les faire. C'est pas notre problème.

Il tendit la main vers celle de Joe avant de l'attraper et de le tirer vers lui.

- L'important c'est que Grant va s'en sortir et que le coupable va payer pour son crime. Le reste on s'en fou.

- J'étais sûr que Spiers allait le buter. T'as vu son regard ? Bordel je ne l'avais jamais vu autant en colère.

- Ouais moi aussi j'étais sûr qu'il allait le tuer, avoua David. C'est vrai qu'il était intense… On sait maintenant qu'il ne faut pas se le mettre à dos ce mec sinon il va venir se venger sans remords.

Lieb hocha la tête, pensif. Et si Spiers les surprenait à se faire des câlins, est-ce qu'il aurait envie de les buter aussi ? L'action n'était pas la même. En réalité ils ne faisaient rien de mal, mais ce n'était pas… Naturel. C'était illégal même. Condamnable. Il ne faisait qu'imaginer le regard que Spiers avait eu et il avait la chair de poule. Et si ce regard se posait un jour sur eux ? Ils prenaient toutes les précautions pour être le plus discrets possible et il tâchaient de ne rien laisser paraître à leurs collègues, mais si un était plus malin que les autres et découvrait la supercherie pour les exposer au grand jour ? Tous les mecs de la Easy étaient des amis, mais le seraient-ils encore une fois qu'ils apprendraient leur relation secrète ? Joe était persuadé que non. Et si cette question le pesait à chaque fois qu'il se retrouvait dans l'intimité avec l'intello, ce dernier ne semblait pas sans soucier.

- Qu'est-ce qui va se passer quand tout sera fini ? demanda Joe après un moment de silence.

- Tu veux dire… ? Pour Spiers… ?

- Non je parle de nous. Quand la guerre sera finie et qu'on rentrera chez nous. Comment on va faire ? On habite pas le même état, on a pas le même style de vie, on est pas…

Il laissa sa phrase en suspens, incapable de la compléter. Ses yeux s'ancrèrent dans ceux de David.

- Je sais pas, répondit simplement Web. On en est pas encore rendu là pour l'instant.

- C'est vrai, mais quand ce sera le temps… Il faudrait savoir… Pour se préparer ou je sais pas…

L'intello hocha gravement la tête avant de baisser les yeux.

- Tu as raison, mais je ne sais pas. J'imagine que nos vies vont reprendre là où on les a laissées avant de partir… On va retrouver nos familles. Moi je vais continuer mes études et toi tu vas reprendre ton boulot… La vie va continuer, mais…

Il laissa la phrase en suspend à son tour. Il n'avait pas besoin de la terminer de toute manière puisque Joe comprenait parfaitement ce qu'il voulait dire.

La vie allait continuer, mais sans l'autre.

Tout simplement.

Lieb eut la mine basse à son tour avant de se reprendre rapidement.

- Alors il faut en profiter pendant le temps qu'on est ici.

Il attira David vers lui avant de l'embrasser. Il n'avait pas l'intention de se laisser rabattre plus longtemps pour le futur. Pour l'instant ils étaient encore en Autriche alors aussi bien cesser de se poser des questions. Plus il se laissait entraîner par cette idée et plus ses mains se firent baladeuses sur le corps de l'intello qui répondait à toutes ses caresses. Bientôt ils se dirigèrent vers la chambre à l'aveuglette tandis qu'ils se laissaient tous les deux transportés dans un nouvel élan de passion.


Environ une semaine plus tard, tandis que l'idée de la séparation s'était légèrement envolée de leur esprit, ils se firent interrompre durant un match de baseball amical organisé par les hommes de la Easy. Winters débarqua de son Jeep militaire en compagnie de Nixon qui abordait un large sourire. Les hommes abandonnèrent leur poste sur le terrain pour aller à la rencontre de leurs chefs. David et Joe échangèrent un regard, sachant pertinemment qu'ils allaient apprendre sous peu une grande nouvelle. Quelle était-elle ? Le départ pour le Pacifique ? Une nouvelle loterie pour envoyer quelqu'un à la maison ? Se retrouvant l'un à côté de l'autre dans l'attroupement d'hommes, leurs mains se touchèrent légèrement pour se donner un peu de courage face à ce qui les attendaient.

- Les japonais se sont rendu officiellement, annonça Dick d'une voix claire. C'est la fin de cette guerre messieurs. Plus de Pacifique pour vous. D'ici quelques semaines vous pourrez tous rentrer à la maison.

La nouvelle inattendue et inespérée réduisit les hommes de la Easy au silence total. La surprise était trop puissante pour qu'ils arrivent à comprendre pleinement ce qu'il se passait. C'était l'incompréhension la plus totale et il y eut encore quelques secondes de silence avant que Bull ramène les hommes sur Terre.

- Bon alors on termine cette partie ou pas ? demanda-t-il en frappant dans ses mains.

Malgré la grimace qu'il faisait à tenir son cigare entre ses dents, son sourire était perceptible. Les hommes répondirent à l'appel en bougeant à nouveau en se dirigeant vers leur poste respectif. David et Joe échangèrent un bref regard avant de se séparer sur le terrain. Pour le restant du match, personne ne prononça un mot quant à la fin officielle de cette terrible guerre sanglante comme s'ils digéraient encore les mots de Winters. C'était le cas de Joe qui ne cessait de serrer le cuir de son gant de baseball entre ses doigts. Il était partagé entre un sentiment d'un soulagement sans borne et d'une certaine tristesse. Il avait créé de véritables liens avec ces hommes du Camp Toccoa et des autres qui avaient fini par croiser sa route. Toutes ces rencontres l'avaient transformé d'une manière ou d'une autre et il se voyait mal les quitter après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble. Bien entendu, il éprouvait une fois de plus un profond sentiment de crainte quant au fait de devoir quitter David. Il était sans aucun doute le militaire qui l'avait le plus affecté et pour cause. Il savait très bien qu'une fois en Amérique tout serait terminé et qu'il devrait retrouver un semblant de vie normale. Cependant, il ignorait s'il y arriverait sans lui.

Parce qu'il était devenu sa normalité, son confort et peut-être même une partie de son être.

- Lieb ! La balle ! hurla Martin à l'autre bout du terrain.

Joe releva la tête vers le ciel instantanément et ses yeux se mirent à chercher la balle blanche tandis que les autres membres de son équipe continuaient de lui crier un tas d'informations qu'il ne captait pas. Il l'a repéra finalement et se mit à courir dans la trajectoire vers laquelle elle se dirigeait. Il accéléra la cadence, tendit sa main gantée à bout de bras et la balle tomba directement au creu de sa paume. Victorieux, il l'a serra entre ses doigts avant de la monter haut dans les airs pour montrer à tout le monde qu'il l'avait bel et bien attrapé. Des cris de joie et des applaudissements fusèrent de partout, même de l'équipe qui se trouvait en désavantage sur les points. Le match n'avait plus d'importance désormais et Joe le savait parfaitement.

Cette putain de guerre était finie.

Les jours étaient comptés.

Il décida d'adopter la bonne attitude pour lui-même et pour David. La paix était revenue dans le monde entier et il ne pouvait demander mieux. Il allait débuter le reste de sa vie contrairement à tous ceux qui n'avaient pas eu cette chance et cette vie commençait avec lui. Sachant pertinemment qu'un jour ou l'autre ce serait à son tour de rentrer à la maison, il décida de profiter de tous les instants qu'il avait en compagnie de son intello pour le temps qu'il restait. Ils passèrent la majorité de leur temps enfermés dans l'appartement de l'un ou de l'autre, à l'abris des oreilles et des yeux indiscrets. Dans cette intimité ils s'embrassaient, continuaient d'en apprendre un peu plus sur l'autre ou s'amusaient comme des gamins. Le soir, après des moments de tendresse, Joe finissait par se perdre dans le bleu des yeux de David pendant que celui-ci récitait tout ce qu'il avait appris sur la littérature anglaise. Lieb ne l'écoutait que d'une oreille pendant qu'il tâchait de se remémorer chaque parcelle du visage de Webster. Il voulait en connaître tous les détails pour ne pas l'effacer de son esprit.

Parce qu'il ne voulait pas l'oublier.


C'était le jour où Lieb pouvait enfin rentrer chez lui. Après en avoir fini avec le système de points, l'armée américaine avait décidé de renvoyer les hommes par ordre alphabétique. Une décision qui avait été contestée par plusieurs, mais c'était un moyen comme un autre de répartir la foule de jeunes vétérans qui désiraient plus que tout retrouver leurs familles d'une manière plus ou moins arbitraire. Le seul regret de Joe était que lui et Web ne pourraient faire le voyage du retour ensemble étant donné leur nom de famille respectif. Peut-être était-ce mieux ainsi après tout.

Ils avaient convenu de se retrouver dans la baraque où ils avaient l'habitude de se voir, question de faire les adieux proprement. Joe fut le premier à arriver sur les lieux en compagnie de son bagage de retour qui consistait non seulement à du matériel militaire, mais également une tonne de souvenirs qu'il s'était déniché au courant de ses années de service. Il avait déjà hâte de pouvoir montrer tout ça à ses parents et de leur raconter ses aventures. En même temps il était mitigé par le fait de perdre ses frères d'armes. Qu'adviendrait-il une fois qu'ils seraient tous éparpillés aux quatre coins du pays ? Et David… Il n'avait pas envie de lui dire au revoir. Son cœur se serrait à cette simple idée. Perdu dans ses songes, il n'entendit pas son amant arriver à son tour. Il fut surpris par une étreinte de dos tandis que des bras s'enroulaient autour de lui et que des lèvres chaudes se déposaient sur son cou laissant une marque d'affection spontanée.

- Hey toi.

- Hey toi toi-même, répliqua Joe avec un sourire en coin.

Il voulait rester fort. Ne pas montrer que cette situation de départ l'affectait beaucoup plus qu'il ne l'aurait cru. David était tout sourire et ses yeux semblaient plus pétillants que jamais comme s'il était animé d'un bonheur particulier.

- J'ai pensé que l'on pourrait peut-être s'échanger un souvenir… Juste histoire de… Tu vois…

Il ne termina pas sa phrase, mais Joe acquiesça. Il savait parfaitement ce qu'il voulait dire. Se raccrocher à un objet en particulier puisqu'il le serait impossible (interdit) de raconter leur aventure à qui que ce soit. Parce que ce serait le seul moyen de se rappeler de l'autre. Parce que ça remplacerait un tant soit peu l'absence de l'autre.

- T'as une idée ?

- Je pense avoir trouvé le truc idéal, avoua David avant de plonger la main dans sa poche et d'en sortir un morceau de tissu.

Joe reconnu aussitôt le foulard de soie que chaque paratrooper avait reçu avant le D-Day sur lequel était imprimé la carte de la France ainsi que des plans d'évasion au cas où les choses auraient mal tournées. Ils auraient normalement dû le retourner à l'armée, mais chaque homme avait décidé de le garder en guise de porte bonheur et Winters avait acquiescé à leur demande. Voilà qu'ils étaient prêts à s'échanger cette relique qui valait de l'or à leurs yeux. Il plongea la main dans sa poche à son tour et sorti le sien qui était identique à celui de Web. Les deux militaires procédèrent au troc et si David souriait, Joe gardait les yeux rivés sur le tissu.

- T'inquiète j'y ferai bien attention, fit Web.

Joe releva les yeux vers l'intello qui plaçait son nouveau foulard dans la poche gauche de sa chemise. Directement sur son cœur.

Une boule commençait à se former au creux de son ventre. Il n'avait jamais aimé les au revoir. Abandonner sa famille derrière lui s'était révélé être un défi de taille en 1942. Trois ans plus tard, il faisait de nouveau ses adieux non seulement à ceux qu'il considérait comme ses frères de sang, mais aussi à lui. À ce petit intello beaucoup trop élevé intellectuellement pour lui. À cet homme qu'il n'aurait jamais cru s'approcher plus qu'en amitié. À ce militaire donc les yeux bleus perçant parvenaient à l'hypnotiser comme personne d'autre avant.

Serrant le foulard de David entre ses mains, Joe n'arrivait pas à départir son regard de celui de son amant.

Et il sut…

- Je t'aime.

Il sut qu'il était trop tard. Il avait prononcé les trois mots qu'il ne fallait pas.

S'apercevant de sa faute, il eut une légère expression de surprise avant de prendre son bagage et de partir en direction opposée le plus vite possible, laissant Web seul.

- Joe ! Joe attend !

Il l'entendit l'appeler et courir derrière lui, mais Lieb n'en fit rien. Au contraire : il accéléra la cadence. Lorsqu'il fut à l'extérieur, il se précipita dans la foule de soldats qui étaient tous prêts à rentrer chez eux. Il en bouscula certains afin de se frayer un chemin jusqu'au navire qui allait lui permettre de retourner en Amérique. Il entendit des exclamations de surprise, des rires, des bribes de conversation et bientôt, il perdit totalement Web. Il n'osait pas regarder par-dessus son épaule de peur de le revoir. Il savait que s'il recroisait ses yeux bleus, son sourire parfait ou que s'il avait encore la chance de plonger ses mains dans la chevelure de jais il allait être foutu. Le mieux était de partir le plus rapidement possible pour écourter les adieux qui étaient beaucoup plus difficiles qu'il n'aurait pu l'imaginer. Il se présenta à l'entrée du paquebot et donna son nom à l'officier qui vérifiait la liste des embarcations avant de disparaître à l'intérieur sans plus attendre. Il avait chaud, il était essoufflé et son cœur battait la chamade. Il avait envie de vomir, de crier, mais il se contentait de garder le silence tout en gardant un pas rapide. Il finit par se trouver un coin tranquille et s'adossa au mur avant de se laisser glisser sur le plancher. Dans le navire tout semblait silencieux. Cependant, le brouhaha extérieur parvenait jusqu'aux oreilles de Joe. Il ferma les yeux et expira longuement tandis qu'il serrait encore le foulard de soie de David. Lentement il le porta à ses narines avant d'en respirer le parfum qui se dégageait du tissu. Un mélange de sueur et de tabac avec un effluve supplémentaire : celle de Web. Il serra les paupières afin de s'empêcher de pleurer. Il savait qu'il ne le reverrait jamais et il ne parvenait pas à accepter ce fait.

Serait-il capable de s'en remettre un jour ?


Joe avait refait sa vie aux USA comme tous les autres Américains qui avaient eu la chance de retourner chez eux. Dès qu'il avait remis le pied en Amérique, il n'avait pas perdu de temps à se trouver un boulot. Travaillant plusieurs heures par semaine comme chauffeur de taxi, il arrivait à joindre les deux bouts. Sa vie était tranquille, sans encombre et assez simple. Le plus difficile était la solitude. Il voyait sa famille régulièrement lorsqu'il en avait le temps et il discutait parfois avec les clients qu'il embarquait à bord de sa voiture de taxi, mais ce n'était pas suffisant. Les hommes de la Easy lui manquaient réellement et ce bien plus qu'il ne l'aurait cru. Il peinait à s'endormir le soir, sachant pertinemment ce qui l'attendait pour les prochaines heures. L'absence de David à ses côtés le pesait terriblement et il se contentait de regarder l'espace vide à ses côtés jusqu'à ce qu'il tombe finalement endormi aux petites heures du matin. Ses rêves étaient agités, sanglants et violents. Dans les meilleurs moments, il profitait d'un instant de bonheur avec Web avant que tout ne s'efface pour lui offrir une réalité à laquelle il ne pouvait pas échapper. Il ignorait où il se trouvait et il ne tentait pas de le chercher non plus. Cette vie était impossible à réaliser et il le savait très bien. Il continuait donc sa petite routine et si les premiers mois furent plus difficiles, Joe avait réussit à trouver un semblant de stabilité, de normalité.

Quelques années plus tard, Joe fit la rencontre d'une femme et en tomba amoureux. Cette relation était certes très différente de ce qu'il avait vécu jusqu'ici, mais il s'entendait si bien avec elle qu'il décida de l'épouser. Ils eurent deux fils pendant les années suivantes. Occupant toujours son poste de chauffeur de taxi, Joe décida d'opter pour un boulot complémentaire afin de subvenir aux besoins de sa petite famille. Le temps passait incroyablement vite.

À tous les cinq ans, Joe recevait une invitation de Bill Guarnere afin de revoir les vétérans de la Easy. Une réunion était organisée et tous les anciens paratroopers étaient conviés à revoir leurs frères d'arme afin de pouvoir reprendre contact. Trop occupé par ses emplois et la vie de famille, Joe ne répondait pas aux invitations et ne se présentait pas non plus à l'endroit indiqué dans les lettres. Il avait cependant une pensée pour Web à chaque fois, se demandant si lui assistait à ces soirées. Mis à part Guarnere et ces convocations officielles, il n'avait pas de nouvelles des autres, incluant Web. Il ignorait absolument tous des autres membres de la Easy et plus le temps avançait et moins il pensait à eux. Ce n'était pas de mauvaise foi : c'était seulement la vie qui se poursuivait.

Et elle n'était pas toujours rose.

Après plusieurs années de mariage, Joe et sa femme divorcèrent. Ils se partagèrent la garde de leurs fils. La vie de famille s'était tout à coup dissipée ce qui avait plongé Joe dans une solitude à laquelle il avait dû s'habituer. Il avait donc accepté de prendre des heures supplémentaires dans ses deux boulots histoire d'avoir une vie sociable un peu plus animée. Entre temps, il avait continué de recevoir les invitations de Guarnere à tous les cinq ans et Joe avait continué d'ignorer ces convocations. Si la famille n'était plus le centre de ses préoccupations, il ne se sentait tout simplement pas prêt de les revoir. Du moins de revoir David. Il ignorait toujours ce qu'il était advenu de lui. Si ça se trouvait il avait cinq enfants, il occupait le poste de directeur d'un grand journal et il avait écrit 3 bouquins sur les requins. Qu'est-ce que Joe avait accompli ? Un permis de chauffeur de taxi, une réputation de barbier respectable, un divorce et des gamins plus si jeunes qui refusaient de venir voir leur père. Il était certain que tous les hommes de la Easy avaient accompli des choses extraordinaires.

Il n'était pas prêt. Pas tout de suite du moins.


En 1985, Joseph Liebgott se senti enfin prêt à revoir ses vieux amis et c'est pourquoi il décida de se présenter à la réunion des paratroopers pour la première fois après une longue hésitation. Il avait cependant toutes les raisons du monde d'y aller : Guarnere se faisait sentir de plus en plus pressant sur sa présence et c'était quelque chose qu'il pouvait comprendre. Après tout, près de quarante ans s'étaient écoulés depuis la fin de la guerre et la Easy avait dû perdre quelques-uns de ses hommes entre temps.

L'angoisse de se retrouver face à David sans savoir quoi lui dire le rongeait, mais il se disait que les choses avaient changés. Il n'avait pas oublié les derniers mots qui lui avait dit. Si David revenait sur cet instant, était prêt à dire que c'était la pression des adieux qui l'avait forcé à dire n'importe quoi. Après tout, c'était sans doute vrai même si sur le moment il avait eu l'impression de mourir sur place. N'empêche, les choses avaient bien changés. Si Joe était divorcé, sans doute que David était marié. Normal. Après tout, ils avaient tous deux refait leur vie.

Il se rendit donc à ladite réunion, le cœur légèrement battant. Il fut accueilli à bras ouverts par de vieux amis et Joe ne put s'empêcher de remarquer à quel point ces hommes avaient tous changés. Non seulement physiquement, mais une certaine aura particulière se dégageait de chacun d'entre eux. Ils semblaient (pour la grande majorité) heureux, plein de vie et de projets emballants malgré leur âge. Après avoir fait un tour rapide de ceux qui étaient présents, il se rendit rapidement compte que Webster n'était pas là. Se disant qu'il devait être en retard ou qu'il avait peut-être simplement décliner l'invitation, il ne s'en formalisa pas. Il était seulement un peu déçu, car mine de rien, il était curieux de le revoir. Ne serait-ce que pour constater à quel point son visage avait changé par la vieillesse ou simplement pour se perdre de nouveau dans le bleu de ses yeux.

Il s'assit à une table en compagnie de Guarnere, Lipton et Malarkey qui avaient tous vieillis. L'âge ne changea rien à ce que ressentait Joe vis-à-vis de ces hommes. Même après toutes ces années, ils demeuraient ses frères d'armes et il savait que ce sentiment vivait aussi dans leurs cœurs. Ils se mirent à parler avec facilité comme si toutes ces années d'écart n'avaient jamais eu lieues. Comme s'ils étaient encore jeunes et fringants avec leur humour un peu décapant. Ils se mirent à raconter quelques détails de leur vie à tour de rôle. Chacun de ses hommes avait bien réussi sa vie et Joe fut heureux de l'entendre. Le portrait qu'il s'était imaginé d'eux était véridique et il n'en n'avait jamais douté. Il s'agissait d'hommes respectables, doués et très aimables. Des hommes pour qui il avait été prêt à donner sa vie quarante ans plus tôt. Joe parla aussi de sa vie, racontant son mariage raté et la fierté qu'il éprouvait envers ses deux fils.

Il ne pouvait pas aller plus loin. Il devait poser la question qui lui brûlait les lèvres.

- Quelqu'un à des nouvelles de Web ? Vous savez le mec d'Harvard ?

Aussitôt, l'expression des autres fut transformée. Chacun se regardaient d'une drôle de manière, comme si Joe avait dit une bourde. Le silence planait autour d'eux et le cœur de Joe s'emballa légèrement. Son intuition lui disait qu'un truc clochait.

- Vous vous en souvenez ou pas ?

- Oui on sait de qui tu parles, fit Lipton en hochant gravement la tête. Vous étiez proches tous les deux non ?

Ses mains se crispèrent sur ses cuisses. Il devenait nerveux.

- Bah… On s'entendait bien ouais…

Bill poussa un soupir.

- J'aime pas être porteur de mauvaises nouvelles, mais… Web est mort Joe.

Ses yeux s'agrandirent et son cœur s'arrêta.

- Q-quoi ? Quand… ?

- Ça doit environ faire 20 ans. Il était sorti en bateau pour faire des observations sur des requins et il n'est jamais revenu. On ne sait pas ce qui s'est passé. Il a juste… Disparu. Ils ont retrouvé son bateau avec le gouvernail arraché et une palme manquante. On pense qu'il est tombé à l'eau et qu'il s'est noyé. Ils n'ont jamais retrouvé le corps.

Abasourdi par une telle nouvelle, Joe avait l'impression de flotter dans l'air. Il n'arrivait pas à détacher ses yeux du visage attristé de Bill tout comme il n'arrivait pas à accepter les mots qu'il venait de lui dire. Tout ça semblait être tout droit sorti d'un livre de fiction tant ça paraissait irréel. Il était assailli d'images de toutes sortes. De terribles visions de David entrain de patauger dans la mer en essayant désespérément de s'accrocher à son bateau pour sauver sa peau. Il le voyait luttant pour sa vie avec de grands signes acharnés, appelant à l'aide d'une voix étouffée avec ses grands yeux bleus terrorisés et paniqués qui regardaient partout à la fois. Il le voyait en train de perdre de l'énergie au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient avant de finalement sombrer vers le fond des eaux meurtrières.

Il secoua la tête comme pour chasser ces horribles images, mais aussi pour réfuter cette terrible réalité.

- Mais y'a peut-être une chance que… commença-t-il d'une voix étrange.

Il regarda les autres vétérans tour à tour et tous le regardaient avec la même expression désolée. L'évidence était que non il n'y avait pas de chance que David soit quelque part dans la nature à vivre comme un homme des cavernes. Il devait être dans la nature, mais avec un corps dévoré par les bêtes et les bactéries avec ses os cuisant au soleil ou amincis par le mouvement de l'eau. Il était mort et personne, ni même sa femme, avait pu lui dire adieu une dernière fois.

Il prit une grande inspiration, tâchant d'encaisser ce choc. Il n'avait jamais pensé au fait que David avait pu être mort depuis le temps. Après tout, quelques hommes avaient disparu entre temps, mais il s'était toujours refusé de croire à cette opportunité concernant le cas de Web. Il était trop brillant et trop veinard pour que la mort lui tombe dessus. Et pourtant, voilà qu'il était confronté à cette atroce vérité qui le laissait vide. Il n'était plus qu'une carcasse assit sur une chaise.

- Il faut que… Il faut que j'aille fumer une clope, dit-il précipitamment en se levant.

Il entendit la voix de Malarkey dans son dos qui l'interpelait, mais comme des années auparavant, alors que David l'appelait désespérément à travers une foule de soldats, Joe ne se retourna pas. Il se contenta de marcher d'un pas rapide en évitant tout contact avec les autres membres de la Easy avant de se précipiter à l'extérieur du bâtiment. Il s'écarta de la porte d'entrée et se cacha à côté de l'immeuble pour être certain d'être seul. Le front appuyé sur la brique, il ferma les yeux en souhaitant se réveiller de ce cauchemar. D'une manière presque violente, il plongea ses doigts dans la poche gauche de sa chemise avant d'en sortir un foulard en soie. Celui de David ne l'avait jamais quitté même après tout ce temps. Il le porta à son visage tout en le reniflant un bon coup même si les odeurs de David avaient disparu depuis belle lurette. Il ne s'agissait là que d'un geste de désespoir.

Il éclata en sanglots, déchiré entre le fait de devoir affronter ce deuil soudain et la culpabilité qui le rongeait cruellement. Il se détestait de ne pas l'avoir embrassé une dernière fois avant de courir comme un fou en direction du bateau. Il se haïssait surtout de ne pas l'avoir attendu, de ne pas lui avoir laissé la chance de lui dire un au revoir convenable. Vingt ans bordel. Vingt années s'étaient écoulées et s'il n'avait pas posé la question il ne l'aurait jamais su. Il aurait préféré continué à vivre dans cette ignorance. Il n'aurait jamais dû venir à cette fichue réunion qui ne lui avait causé que du malheur.

Sans dire au revoir à ses anciens compagnons d'armes, il quitta la place sans regarder en arrière, le foulard coincé entre ses doigts.


Été 1992. Joe était maintenant âgé de soixante-dix-sept ans.

L'air frais lui donnait la chair de poule, mais il souriait malgré les derniers souvenirs qu'il avait eu en tête. Pour une fois, il se sentait en paix avec lui-même et avec la vie en générale. Elle n'avait pas été toujours facile, mais il était capable d'admettre qu'elle avait été bonne pour lui.

Il baissa les yeux sur son poing fermé et son sourire s'élargissait. Cette fichue tumeur avait fini par l'avoir et il savait parfaitement que d'une minute à l'autre il allait s'élever vers un nouveau monde. Un petit paradis où un certain David Webster l'attendrait sûrement. Il était impatient d'aller le retrouver et de pouvoir poursuivre là ils s'étaient laissé.

Il ouvrit son poing et observa durant quelques instants le foulard jauni par le temps. Telle une douce caresse, il s'éleva dans les airs au gré du vent et Joe ferma les yeux.

Serin et prêt, il rendit son dernier soupir.

THE END