William revint dès le lendemain comme promis. Il avait passé une nuit agitée à ressasser les évènements de la veille. Lorsque les premiers rayons du soleil avaient fait leur apparition à travers ses volets, William abandonna tout espoir de se reposer un peu. Il se leva avec difficulté de son lit encore engourdi par les hématomes qui parsemaient son corps. Il s'avança près de la chaise où reposait sa veste pour en extraire son portefeuille de la poche intérieure. Il en retira une photographie et passa de longues minutes à la contempler.
La portrait de la jeune femme lui renvoyait un sourire malicieux. William se souvenait avec précision dans quelles circonstances la photographie avait été prise.
Julia avait fait irruption dans son bureau alors qu'il terminait les derniers réglages de sa nouvelle invention. William se tenait toujours dos à elle lorsqu'elle s'approcha pour venir l'enlacer et déposer un baiser dans son cou. Il soupira de bonheur avant de murmurer « Plus que quelques petites secondes et je suis tout à vous ».
William appuya alors sur un bouton et la machine se mit en marche dans un gros ronflement. Julia regarda émerveillée la machine qui se trouvait devant elle.
« William ? Est ce vraiment ce que je crois ? »
William souriait, ravi d'avoir provoqué l'admiration chez Julia qui n'était pas une femme facilement impressionnable.
« C'est exact Julia. Vous avez devant vous le tout dernier modèle d'appareil photographique Kodak créé par George Eastman »
Il passa de longues minutes à lui expliquer comment l'appareil marchait. Julia n'en perdait pas une seule miette bien trop admirative du travail accompli. William venait de terminer son explication lorsqu'une idée lui vint en tête.
« Julia accepteriez vous de participer à une expérience ? »
Elle accepta immédiatement et William lui expliqua avec enthousiasme ce qu'il attendait d'elle.
« En d'autre terme vous voulez que je pose pour vous détective ? »
Julia avait ce regard à la fois malicieux et séducteur et William ne souhaitait qu'une seule chose : pouvoir immortaliser ce magnifique sourire pour l'éternité.
Elle se plaça devant l'objectif puis William appuya sur un bouton qui déclencha un flash.
Ce jour qui aurait pu paraître si anodin pour le commun des mortels était pour William un des nombreux souvenirs qu'il chérissait tout particulièrement. Julia ne manquait jamais de s'enthousiasmer, de l'encourager. Elle était tout bonnement la partenaire idéale.
Il avait développé la photographie quelques heures plus tard à l'abris des regards et William se souvenait parfaitement de l'émotion qu'il avait ressenti lorsque l'image de Julia était apparue. Pendant l'espace d'une seconde William regretta que le noir et blanc de la photographie ne rende pas assez justice à sa beauté. Il aurait voulu pouvoir observer la magnifique couleur bleu de ses yeux, la teinte rosée naturelle de ses joues et le blond de ses cheveux qui lui rappelait celui des champs de blé au printemps. La peinture de Van Gogh, le champ de blé aux corbeaux, lui vint tout particulièrement en tête. William n'était pas un grand amateur d'art mais cette peinture lui avait provoqué une émotion toute particulière. Les couleurs choisies par l'artiste lui rappelaient inexorablement celles qu'il aimait tant chez Julia. William avait souri intérieurement en imaginant ce que Julia aurait pu penser de cette comparaison. Peut-être lui avouerait-il un jour qu'elle était pour lui le plus beau des portraits, la plus belle œuvre d'art qu'il ait eu la chance de voir.
Il était perdu dans ses pensées depuis de longues minutes déjà. Il rangea la photographie, fit sa toilette en évitant soigneusement ses hématomes puis mis plus de soin qu'à l'ordinaire pour s'habiller. Il choisit une cravate que Julia aimait particulièrement en espérant que celle ci éveillerait quelques souvenirs dans son esprit et sortit de la pièce le cœur lourd.
Lorsqu'il arriva dans la pièce, Julia se trouvait dos à lui, observant la vue de l'autre côté de la fenêtre. Elle ne semblait pas l'avoir entendu et William prononça doucement son prénom pour ne pas l'effrayer. Elle se retourna et William fut surpris de voir autant de tristesse dans son regard. Ses doux yeux bleus le sondaient. Son regard s'arrêta quelques secondes sur sa cravate avant de revenir à son visage. Rempli d'espoir, William s'attendait à ce qu'elle lui dise que sa cravate lui rappelait vaguement quelque chose mais elle n'en fit rien. William mit de côté sa déception et décida d'engager la conversation.
« Bonjour Julia, comment allez vous ce matin ? »
Elle tenta de lui sourire mais William n'était pas dupe.
« Je suis en vie.. je crois que c'est tout ce qui compte pour le moment »
Elle prit place sur le lit avant de tourner une fois encore son regard vers la fenêtre.
William aurait donné n'importe quoi pour revoir ce si beau sourire qu'elle portait sur la photographie qui se trouvait à l'instant même dans la poche intérieure de sa veste, près de son cœur.
« Julia, j'ai parlé à votre médecin et il est d'accord pour que nous sortions marcher quelques temps. Qu'en dites vous ? »
Julia lui sourit plus franchement « J'en serai ravie William »
Ils marchèrent un long moment, Julia accrochée au bras de William, sans prononcer un seul mot. Ils profitaient simplement de cet instant de calme et de la tiédeur de cet après midi ensoleillé.
Finalement Julia fut la première à briser le silence « J'ai l'impression que je devais aimer marcher » Elle sentit les muscles de William se contracter sous sa main à cette remarque. Cette sensation était si familière. L'avait-elle déjà ressenti avant aujourd'hui ? Elle tourna un regard interrogateur vers l'homme qui se tenait à ses côtés.
« Avions nous l'habitude de marcher tous les deux William ? »
Surpris, William mit quelques temps pour répondre « Vous êtes vous souvenu de quelque chose en particulier Julia ? »
Julia secoua la tête pour lui signaler que non. Comment pouvait elle lui expliquer que la sensation de sa main sur son bras lui était à la fois si familière et si agréable ?
« Non William, juste une intuition »
Une fois encore, William cacha tant bien que mal sa déception. Il savait qu'il devait lui laisser du temps mais il craignait à chaque seconde qu'elle ne retrouve jamais la mémoire.
Julia remarqua la déception dans les yeux de William lorsqu'elle lui avait répondu qu'elle n'avait aucun souvenir d'eux se baladant bras dessus, bras dessous dans les nombreux parcs de la ville.
« Pardonnez moi William. Je fais mon possible pour essayer de me souvenir du moindre petit détail de ma vie d'avant mais je n'y arrive pas »
William s'arrêta soudainement de marcher. Il prit les deux mains de Julia dans les siennes. Il désirait tellement entrelacer ses doigts avec les siens mais il savait qu'il était encore trop tôt pour de tels gestes.
Il se contenta simplement de serrer ses mains dans les siennes. « Julia, je ne veux pas que vous vous sentiez obligée de vous souvenir pour moi. Je saurai être patient. Je n'ose imaginer ce que vous devez ressentir à ce moment mais sachez que je serai toujours là pour vous. Vous pouvez vous confier à moi autant que vous le voulez »
Julia laissa échapper une larme et William s'empressa de la chasser de sa joue avec une infinie douceur. Tous les deux frissonnèrent à cette caresse. William s'approcha un peu plus d'elle et murmura doucement « et pour répondre à votre question, nous avions l'habitude de nous promener après une longue journée de travail pour parler de tout et de n'importe quoi »
Julia était troublée par les sentiments qui se bousculaient en elle à ce moment précis. Le contact de sa peau sur la sienne lui provoquait un tel plaisir qu'elle n'arrivait pas à en saisir le sens. Qui était cet homme pour elle ? Lui avait-il vraiment dit la vérité lorsqu'il lui avait affirmé qu'elle n'avait personne dans sa vie ? Une autre pensée lui vint soudainement à l'esprit. Avait-elle été secrètement amoureuse de lui ?
Julia était fatiguée de voir toutes ses questions sans réponse. Elle s'éloigna de William pour ne plus ressentir ce trouble.
« Je suis désolée mais je crois que je devrais rentrer. Je me sens encore faible »
William reprit pied dans la réalité avec difficulté. Il avait été tenté pendant une fraction de seconde de l'embrasser et il l'aurait sûrement fait si Julia ne s'était pas reculée aussi soudainement.
« Je comprends. Je vais vous ramener à votre chambre »
Ils firent le chemin du retour en silence. Une fois dans sa chambre, il l'aida à s'allonger.
« Reposez vous Julia »
Une main sur son bras l'empêcha de bouger « William avez vous des nouvelles concernant l'enquête ? A t'on retrouvé des indices sur les lieux de l'explosion ? »
William sourit à cette question. Julia adorait collaborer aux enquêtes et il semblerait que ce plaisir n'est pas disparu.
« Tout ce que nous savons pour le moment c'est que les bombes sont fabriquées artisanalement. L'inspecteur pense que nous avons affaire à un groupe de terroristes mais mon intuition me dit qu'un homme seul est à l'origine de toutes ces explosions. Pourquoi ? Je l'ignore encore mais c'est ce que je compte bien trouver aujourd'hui »
Julia lui sourit doucement « Faites confiance à votre intuition William, je sais que vous trouverez le ou les coupables » Elle allait ajouter autre chose mais se ravisa.
William lui souhaita une bonne journée puis tourna la poignée de la porte mais la voix de Julia le retint une fois encore.
« Votre cravate..elle..enfin je veux dire qu'elle vous va très bien. Elle fait ressortir vos yeux »
Rouge de honte, Julia essaya de comprendre la raison qui avait pu la pousser à dire une telle chose. Lorsqu'elle n'en trouva aucune, elle se contenta simplement de le regarder droit dans les yeux, espérant ne pas avoir été trop impertinente.
La joie que William ressentit à ce moment était indescriptible. Son plan avait fonctionné à merveille. Même privée de mémoire, Julia n'était pas insensible à son charme et pour l'instant cela lui suffisait amplement. Ce qu'elle ne savait pas c'est qu'elle lui avait dit exactement la même chose quelques mois plus tôt lorsqu'il l'avait porté pour la première fois. A l'exception du fait qu'elle l'avait embrassé après avoir prononcé ces paroles.
Devant le mutisme de William, Julia se sentit tout d'un coup mal à l'aise et tenta de s'excuser.
« Pardonnez moi, je ne sais pas ce qui m'a pris.. »
William lui sourit franchement « Ce n'est rien Julia, je suis content que cette cravate vous plaise. Puisque nous en sommes aux confidences sachez que je n'ai pas choisi de la porter par hasard »
Il soutint son regard pendant de longues secondes essayant de lui dire silencieusement tout ce qu'il ressentait à ce moment. Elle lui sourit en retour, comprenant le message qu'il tentait de lui faire passer.
« Vous avez une enquête à résoudre William. Allez y et ne vous en faites pas pour moi »
« Je reviendrais ce soir pour vous tenir informer des dernières avancées de l'enquête. Peut être pourrions nous pique niquer si cela vous dit »
« J'adore les pique-nique William surtout quand il y'a de l'absinthe »
