3) La découverte

En matinée dans le dortoir des femmes, Iona se trouvait allongée, rêvassant.
— Tu n'es pas ici pour ne rien faire ! Viens avec moi, nous devons rafraîchir toutes les pièces utilisées par le haut commandement. Lui dit une vieille femme.

Aida était veuve depuis quelques années, elle connaissait la jeune orpheline car elle avait été l'une des proches de son père, un philosophe ambulant prêchant vérité et grandeur à qui voulait l'entendre. Aujourd'hui, mort de l'avoir trop prêché sans y être invité.

Maintenant dans les appartements privés du Skorpio, elles s'activaient toutes les deux à leurs corvées, nettoyant la salle où il recevait.

— Tu es courageuse, mais si tu veux survivre, un conseil, sois aimable avec les Athéniens car tu fais maintenant partie des gens du Skorpio. Lui dit sévèrement Aida.
— Je ne veux pas l'être ! Nous ne voulions que la vie et ils nous ont offert que la mort ! Nous voulons la sérénité et que nous offrent-ils ? La médiocrité !

Aida, à l'écoute de cette réponse leva les yeux vers le haut.
Plus âgée, elle avait une respiration fragile dont le bruit sortant des poumons ressemblait plus aux fracassements du tonnerre de Zeus, qu'à un raclement de gorge humaine. Elle nageait autour d'une poussière volante qui la fit tousser fortement, elle dut s'asseoir un instant pour reprendre son souffle tandis qu'Iona dépoussiérait un siège.
— Aida, comprends-moi s'il te plaît. J'ai tout perdu ici... Je voulais tant rejoindre la terre Spartiate.
— Et que crois-tu qu'aurait été ta vie ? Tu es bien la rêveuse de ton père ! Femmes, nous ne sommes pas citoyennes, même pas sur notre propre île. Nous sommes dès notre naissance à la merci des hommes, quels qu'ils soient, où qu'ils soient et d'où qu'ils viennent ! A Sparte ? Tu aurais probablement été esclave d'un étranger. Ici ou là-bas, de toute façon, rajeunissant ce genre de meubles.
— Essuyer le fessier de cette pure grandeur ! Que de bonheur qu'Athènes m'offre ! Dit-elle sur un ton sarcastique.
— Il est beau garçon ! lui dit Aida d'un air léger. Son derrière, moi je veux bien le voir et l'essuyer !
Iona la regarda d'un air sévère et puis se mit a rire.

Aida la fataliste s'en alla car c'était l'heure pour elle de se trouver parmi la fourmilière humaine qui se tuait à la tâche en cuisine, sous les ordres d'un soldat athénien qui n'appréciait guère le genre de victuailles disponibles sur Melos.

Cet énergumène, dont la corde portée autour de la taille n'arrivait quasiment plus à soutenir le pantalon de lin cachant le hideux corps ainsi, presque exposé maintenant, aux yeux de tous, se lamentait haussant les épaules, lançant ses bras dans l'air sans cesse, devant la pénible vue qu'était celle de la longue table de bois sur laquelle le hantait pommes et poissons.
"De bien laides provisions pour mes seigneurs !"

Pendant ce temps, la jeune fille, elle se dirigea vers le salon du Scorpion, s'arrêta devant la Venus qui trônait fièrement sur son socle, elle la contempla pour finalement instinctivement, la toucher.
— Je suis seul à avoir ce privilège ! Lui dis-je.
Elle se retourna et s'inclina. Un court tissu de mousseline couvrait mon intimité. Elle rougit et détourna les yeux.
— N'as-tu jamais vu un homme torse nu ? Plaisantai-je en me versant un verre d'eau.

C'est alors qu'elle entendit des petits rires et elle n'eut pas le temps de répondre que deux filles sortirent de ma couche et prirent congé.
— Ne t'en fais pas, elles n'étaient ni vierges ni froides.
Iona, embarrassée par cette scène, détourna la tête.
Bon, je vois, je vais me changer. Je ne voudrais surtout pas que ma vue t'indispose, ça te laisse un court instant pour préparer tes réponses !

Après quelques minutes, écartant les voiles de soie nacrés séparant ma chambre du reste de mon appartement, les observant discrètement toutes les deux ensemble; l'une faite d'un corps dont la chaleur et le parfum me bouleversaient et l'autre faite de marbre qui ne me laissais pas de glace, j'étais de retour auprès d'Iona qui comme à son habitude feignit de m'ignorer.

Je m'allongeai devant la statue tandis qu'elle debout, l'admirait toujours.
Alors ? Qu'en penses-tu, peux-tu m'aider à l'identifier ?
— Je pense, balbutia-t-elle.
— Plus fort, je n'entends rien !
— D'après les anciens, ce lieu était l'habitation d'un magistrat, de sa femme et de leur fille. Elle était donnée en gage à un militaire, mais elle partit avec un Argonaute. Ils disent qu'ils vivaient depuis dans le déshonneur. Ils sont partis avant votre arrivée. Elle pourrait être la figure de la future épouse ou un cadeau, représentation d'une divinité. Continua-t-elle à haute voix.
— Un Argonaute ? Les femmes ont de bien drôles d'idées !
— Le vieux Nikos pense qu'elle pourrait être Amphitrite, épouse du Dieu Poséidon.
— Elle ne lui ressemble pas. N'était-elle pas d'habitude coiffée de crabes ?
— Pas toujours mais elle est vénérée sur l'île.
— Si elle est Amphitrite pourquoi tient-elle une pomme dans sa main ?
— Je n'en sais trop rien.
— Elle est en tout cas d'une splendeur... Laisse moi maintenant, je suis attendu.