5) Lacédémone
Je me sentais de mauvaise humeur car ce genre de mandat n'était pas pour moi. Je suis militaire et non protocolaire, la diplomatie n'est pas mienne. Ça fait maintenant plus d'une semaine que nous sommes ici, coincés, attendant l'arrivée d'une nouvelle autorité. J'avais besoin d'action, et ici - il n'y en avait plus.
Iona préparait ma table. La jeune fille était penchée sur le bois. Elle avait de longs cheveux châtains tirés en arrière tenus par des rubans mauves, ses yeux étaient bleu gris, couleur d'un ciel coléreux. Elle était vêtue d'un péplos drapé turquoise qui, grâce à son ouverture sur le côté, de ses cuisses me laissait entrevoir ses courbes, qui me paraissaient généreuses. Il était facile d'imaginer la partie charnue de son bas.
— Bonsoir mon seigneur, votre repas vous attend.
— Merci. Je me sens loup ce soir !
Je la regardai et la contemplai. Elle me répondit par un regard naïf. D'autres filles auraient tiré avantage d'un moindre geste, d'un sourire égaré, d'une parole légèrement déplacée. Me niait-elle ?
Mon repas fini, elle fut de retour, se tenant toujours aussi droite à mes côtés.
— Puis-je vous débarrasser ?
— Avec plaisir, merci.
Mon plat me fut enlevé sans un autre mot, sans aucun signe de politesse. Mes serviteurs me parlent lorsque je séjourne dans mon temple sur la colline sacrée, pourquoi en serait-il différent ici et avec elle ? Pour qui se prenait-elle, devant moi ?
« Lui serais-je à ce point invisible » me demandai-je.
Accoudé dans ce fauteuil rouge et or, je la regardai de nouveau, agacé par son comportement et son silence. Autour de nous, il n'y avait plus que le bruit d'une vaisselle lourde, d'une jatte, d'un bol et d'un écuelle se cognant, le tout balancé au creux de ses bras, sous des pas se traînant.
Je la dévisageai mais il n'y avait rien à faire, elle continuait inlassablement à se préoccuper de ses tâches mais pas de moi. Avant même qu'elle puisse s'incliner pour me souhaiter une bonne soirée, le coude sur la table, le menton posé sur la main droite, je la questionnai.
— Dis moi Iona, je ne t'ai pas vu de la journée !
— J'étais occupée... me dit-elle en s'inclinant.
— Occupée ? Je t'ai fait appeler et on ne t'as pas trouvée. Ou étais-tu ? J'attends une réponse et je l'attends même avec impatience car sache que je t'ai achetée avec mon propre salaire !
— Achetée ?
"Enfin !". Me dis-je. Je l'avais piquée au vif ! Elle se retourna sur moi et me fit face. Je pris un air que je voulus naïf mais c'était mal me connaître. "Oh, cette fille va me rendre fou ! Qu'aurais-je donné pour la faire mienne !" Il fallait être patient.
— Effectivement !
— Esclave donc ? Je n'en suis pas une ! Je suis libre ! Fille légitime d'un mélien et d'une mélienne, nous ne sommes pas à Athènes ici !
— Libre ? Ne sois pas ridicule. Regarde autour de toi et dis-moi où tu as vu ta liberté ? D'après mes informations, tu n'as plus de parents et tu es sans le sou. Tu ne peux donc invoquer la loi "épiclaire". Aurais-tu préférée être achetée par un futur époux ? Ceux de ta Cité sont des vieillards ! Que peuvent-ils te proposer d'autre, qu'un mariage poussiéreux ?
Sans réponse, devant des yeux noircis par la haine que je m'amusai à dévorer, je poursuivis:
— Je voudrais savoir où tu te trouvais.
— C'est d'ordre privé et je n'ai pas envie de le partager !
Mon ton devint aigri et mon humeur s'assombrit.
— Tu fais partie de ma maison, j'ai droit sur toi ! Je t'ordonne de répondre !
Devant ma colère, elle posa un regard perdu sur moi sans m'en dissimuler sa déception.
— J'étais... J'étais à une cérémonie d'adieu.
— Un adieu ?
Aussitôt d'un bond, je me tenais devant elle.
— Pourquoi ne pas l'avoir communiqué à mon aide de camp ? Ton père ? Ton frère ? Ne sois pas aussi entêtée et parle-moi ! Je ne te veux aucun mal. Lui dis-je en pressant mes mains sur ses épaules.
Étonnée, me regardant le rouge aux joues, elle continua.
— J'ai déjà enterré père et je n'ai pas de frère. L'au revoir était dédié à celui qui aurait dû m'épouser.
Elle me regarda droit dans les yeux. Surpris par cette révélation, je la lâchai.
—Lors de votre siège, il a voulu défendre sa terre. Si bien que votre armée à tout brûlé. Lui, s'est retrouvé pendu, comme un trophée annonçant à tous, gloire et sagesse de cette Cité de la guerre qui est la vôtre, Athénien !
Ces mots me furent comme crachés à la figure. J'étais choqué par le timbre de sa voix dont la vibration ondulait sur moi. Je me sentis subitement trop proche d'elle, je décidai de m'en éloigner car sa colère semblait me défigurer mais la rendit, elle, encore bien plus désirable, tellement que la mienne s'essouffla.
— Je suis désolé de l'apprendre...
Son regard haineux me poussa à lui donner une explication que je trouvai par ailleurs bien pauvre.
— La guerre est histoire de forts et de faibles. Les glorieux exerceront toujours leur pouvoir sur les défaillants, c'est après tout ce que les dieux nous enseignent et nous devons obéir à leurs lois. Je ne peux t'offrir des excuses au nom d'Athéna ou de sa Cité mais je suis peiné de ne pouvoir le faire. Comprend qu'Athènes a bien essayé de négocier avec Mélos... Votre entêtement à cette neutralité qui est si célèbrement vôtre, notre ultimatum, votre arrêt des pourparlers... a finalement mis cette île dans le néant.
Après quelques pas, m'approchant de la fenêtre, ayant besoin d'air... Son regard était vide, le mien cherchait lui, d'autres excuses...
— Sais-tu que ton île est réellement tombée entre nos mains après trahison. Les traîtres se trouvaient dans ta petite cité et ils n'étaient pas Athéniens, les Dieux, vois-tu peuvent être cruels.
Devant cette stupeur qui était devenu sienne, la regardant du coin de l'œil, passant ma main dans mes cheveux, je lui demandai:
— Quel âge as-tu ?
Silencieuse, elle finit par me répondre.
— J'ai 17 ans.
— Était-ce ton désir de le devenir, sa femme ?
— La femme n'a pas droit au désir ! Il était simplement bon avec moi, qu'aurais-je pu espérer d'autre ? C'est lui qui souhaitait cette union, pas moi ! Le choix, je ne l'avais pas. Mais, sa mort n'était pas ce que je convoitais. Je ne peux pas prétendre non plus à la douleur d'une âme sœur...
— Qu'aurais-tu choisi comme vie si tu l'avais pu ? Me perdis-je à dire.
— J'aurais aimé étudier à Sparte. Là-bas, les filles reçoivent une éducation proche de celle des garçons. Notre île est l'une de leurs anciennes colonies, nous n'avons rien en commun avec votre façon d'être.
— Fais attention ! Je suis fier d'être de la plus grande Cité ! Quant à cette fameuse éducation, tu t'en fais des illusions !
Elle ne me répondit pas.
— Va te reposer Lacédémone...
