Merci à Musicmyb pour sa review et merci à ceux qui lisent cette histoire !


Chapitre 4

Après avoir dégusté un plat de viande à « l'Opega », Naru sortit se balader sous la pluie. Ses habits trempés lui collaient à la peau, mais elle se sentit libre. Elle gonfla sa poitrine, reniflant l'odeur fraîche de la pluie estivale, s'imaginant voler dans le ciel orageux de Balfredas. Il pleuvait, pour la première fois de son séjour. Elle avait l'impression que le ciel pleurait la mort du vieil homme.

Le chemin hasardeux qu'elle emprunta la mena droit au port. Il y avait des dizaines de bâtiments flottants dans la baie, appartenant aux pirates qui avaient accostés depuis maintenant deux semaines. Elle décolla ses cheveux argentés de son visage, appréciant la caresse des gouttes d'eau sur sa peau, debout sur la berge. C'était une sensation similaire à celle de la neige qui lui manquait tant. Naru se promit de retourner à Minion, quand elle en aurait l'occasion. En attendant, elle choisit d'entrer dans le petit café, qui donnait une vue imprenable sur la mer.

─ Salut toi.

Elle fut surprise de retrouver Jonzy à l'intérieur, un tablier blanc autour de la taille. Naru s'immobilisa devant lui, cherchant ses mots piteusement :

─ Oh salut, je ne savais pas que tu travaillais ici.

Après avoir pris sa commande, il lui sourit, et retourna à ses occupations d'un air gêné. Naru décida de ne pas l'importuner au sujet du meurtre. Bien entendu, elle n'était pas venue dans ce café par hasard. Le vieux qui était décédé la veille travaillait lui-aussi ici. Était-ce vraiment les légendes qui avaient emporté cet homme dans l'abîme ? La révolutionnaire en doutait de plus en plus. Tout portait à croire qu'une chose était venue, au sein même de la ville, et avait tué cet homme sans aucun scrupule. Les habitants n'adressaient plus la parole aux étrangers, comme si quelque chose s'était brisé dans l'air lourd de Balfredas.

La jeune femme s'assit à l'une des tables, et sortit son carnet de sa poche. Maintenant qu'ils étaient isolés sur l'île, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.

« Neuvième jour. Aucune information sur le meurtre commis hier. J'ai pu examiner le corps ce matin, à la morgue de l'île. Il n'y avait aucune égratignure à la surface de sa peau. Seuls ses organes internes avaient été lacérés et brûlés. Un autre détail a attiré mon attention : un pus jaunâtre dégoulinait de ses oreilles, très visqueux et parsemé de petits résidus organiques noirs. Je suis persuadée qu'il n'était pas là hier soir, mais je n'ai aucune idée de ce qu'est cette substance. Sabo a tenté de parler avec la population locale, mais les habitants se montrent agressifs avec nous. Les légendes de l'île racontent qu'une créature sans visage se cacherait dans les bois, où se trouve le trésor maudit. Cependant, nous ne savons pas s'il y a un lien entre ce meurtre, les disparitions et ces ….

─ Tiens, ton jus de fruit.

Naru ferma précipitamment son carnet, et dévisagea Jonzy, qui tenait son verre dans la main. Avait-il vu ce qu'elle inscrivait ? Elle le remercia froidement, et lui tendit quelques Berry. Puis il retourna à l'autre bout du café, ne manquant pas de lui lancer quelques coups d'œil soupçonneux. Naru le remarqua et plongea le nez dans son jus de fruit, sirotant de petites gorgées rafraîchissantes. Elle avait le sentiment que quelque chose de grave se déroulaient sous ses yeux, sans qu'elle ne parvienne à mettre le doigt dessus. Ce qui était réellement frustrant. Ses dents grignotaient d'ailleurs le contour du verre avec acharnement, car elle était tout simplement agacée de ne pas savoir ce qui se passait sur cette île de barjot.

Quelqu'un s'assit soudainement à sa table, arrachant à Naru un mouvement brusque, qui renversa son verre à moitié plein sur la table. Du jus de fruit frais dégoulinait de son visage, paralysé dans une moue contrariée. Ses dents grinçaient, ses yeux flamboyaient, mais cet idiot de pirate n'avait même pas l'air de…

─ Oh, je ne t'avais pas vue.

Shanks posa son regard sur Jonzy, qu'il fixait par-dessus l'épaule de Naru. Cette dernière oublia l'incident du jus de fruit rapidement, même si elle se demandait comment diable avait-il pu ne pas la voir alors qu'elle était la seule cliente du café.

─ Vous n'avez pas l'air dans votre assiette, capitaine, souffla-t-elle mal à l'aise.

Aussitôt, son regard vrilla Naru, qui se retint d'hurler en brandissant les bras au ciel. Il posa ses coudes sur la table, cachant sa bouche de ses mains croisées. La jeune femme avala difficilement sa salive, ratatinée par la pression de l'aura belliqueuse qu'il libérait autour de lui.

─ Un membres de mon équipage a disparu cette nuit.

─ Bonne nouvelle.

─ Il semblerait que je me sois trompé au sujet de cette île, continua-t-il sans écouter Naru.

La révolutionnaire devenait nerveuse, à force de le contempler, hypnotisée par son regard perçant. Sa tête commençait d'ailleurs a tourné dans tous les sens.

─ Pourquoi me racontez-vous ça ?

Shanks fronça les sourcils, diabolisant son séduisant visage. Naru retint le relâchement de sa vessie, aussi courageuse qu'une autruche des sables.

─ Je sais que tu enquêtes sur les disparitions, avec ton copain aux cheveux blonds. J'aimerais que vous me disiez ce que vous savez.

─ Pas question, s'offusqua-t-elle.

─ Alors ce jeune homme doit forcément savoir quelque chose…

Le capitaine se leva, traversa le café rapidement, et empoigna la chemise bleue de Jonzy, qui émit un léger bruit de désaccord. Naru écarquilla les yeux, en voyant Shanks coincer le serveur contre le mur, à l'aide de son seul bras. Jonzy implorait Naru, les yeux brillants de panique.

─ Dis-moi ce que tu sais, gamin, et je te relâcherai. Qu'est-il arrivé à ton collègue, qui travaillait ici ?

Le jeune homme tenta de s'extraire de la poigne de Shanks, sans succès. Il consentit à parler, ne trouvant aucun moyen de s'échapper :

─ Je ne sais pas, et même si je le saurais, vous ne me croiriez pas !

Naru s'empressa de rejoindre les deux hommes, et déposa sa main sur le bras du Capitaine, l'incitant à lâcher Jonzy.

─ Bon sang, pourquoi votre bras ne veut pas bouger ? grogna-t-elle vivement, en s'appuyant dessus.

Shanks détourna le regard sur elle, surpris, et lâcha Jonzy aussitôt. Le serveur apeuré s'assit contre le mur, et reprit ses esprits doucement. Naru s'accroupit alors près de lui, pour l'examiner d'un œil las. Les habitants de cette ville commençaient à sérieusement l'enquiquiner, à être si gentils et lisses, sans pour autant lui parler concrètement de ces satanés légendes. Elle aurait voulu passer ses nerfs sur Jonzy, mais une main se referma sur son propre habit, et la tira en arrière.

─ On doit parler.

Shanks traîna Naru jusqu'à la sortie du café. Il chercha un coin discret, et l'entraîna dans son sillage, derrière l'un des entrepôts abandonnés de la côte. Elle se retrouva dans la même position que Jonzy, sauf que cette fois-ci, Shanks avait placé son bras au-dessus de sa tête, effleurant presque le sommet de son crâne.

─ Dis-moi ce que tu sais.

Naru observait ses prunelles déterminées, livide à mourir. Elle avait entendu de terribles rumeurs sur les pirates au quartier général. Des tueurs sanguinaires, des bouilleurs d'enfants… Le cœur de Naru s'affola aussitôt, imaginant déjà sa tête orner l'un des piquets du port. Bien entendu, outre ces quelques bribes d'aventures, elle n'avait aucune idée de ce qu'était un vrai pirate…

─ Vous essayer de me séquestrer, pour vendre mes organes ? s'exclama-t-elle paniquée. Je sais que les pirates font ça ! Mais pas de chance, il se trouve qu'il me manque un rein... vous en dîtes quoi de ça, hein ? rétorqua-t-elle fièrement.

A cet instant, Naru crut voir l'ombre d'un sourire au coin de ses lèvres, alors qu'elle se tortillait toujours sur place pour s'enfuir.

─ Allons, si je voulais te séquestrer, tu serais enfermée dans l'une de mes geôles, avec des chaines autour de tes poignets et chevilles, susurra-t-il amusé.

Son haleine d'après fête vint percuter les lèvres de Naru, lui donnant en avant-goût de la bouche pâteuse qu'il devait avoir (ainsi que de sa gueule de bois monumentale).

─ Et il ne me semble pas que j'aie déjà volé de rein, rajouta-t-il pensif.

Elle relâcha toute la pression qui avait empli son corps d'un stress intense. Ok, la situation était sous contrôle.

─ On ne sait jamais.

Shanks ne bougea pas, son bras toujours placé au-dessus de la tête de Naru, et son corps enfermant le sien dans un espace très confiné. Elle était intimidée d'être aussi proche de lui. Sans compter qu'il avait un regard insistant, et qu'elle avait la nette impression qu'il lisait dans ses pensées. Elle se concentra sur le mur d'en face, de peur de rougir en continuant à réfléchir à leur position plus que suggestive.

─ Nous cherchons tous les deux à lever le mystère de cette île, alors pourquoi n'échangerions-nous pas nos informations ?

─ Parce que vous n'en avez aucune, rétorqua-t-elle, en haussant les épaules.

Shanks éclata de rire, postillonnant sur le visage de Naru, qui grimaça en tentant d'essuyer la salive du capitaine. Cette saleté collait sur sa peau, maintenant qu'elle l'avait étalé du revers de la main. Il se dégagea d'elle, et attendit patiemment qu'elle l'informe de ses découvertes. Naru postillonna à son tour, de peur qu'il l'ait contaminée en lui lâchant une salve de salive sur les lèvres.

─ Un membre de votre équipage a disparu, c'est bien ça ? demanda-t-elle finalement.

Voilà un fait intéressant. Peut-être qu'elle arriverait à découvrir de nouveaux indices. Shanks acquiesça d'un mouvement discret de la tête. Naru espérait secrètement, d'un air machiavélique, que ce soit la serpillère de luxe. Il avait une façon de se moquer d'elle, semblable à son capitaine, qui l'énervait profondément. Et puis, il en fallait bien un, alors pourquoi pas lui ?

─ Vous avez vu quelque chose ?

─ Vous voulez dire un cadavre gisant sur le pont de mon bateau ? Un petit malin est venu jeté ce vieux qui est mort hier devant ma cabine.

« Un avertissement ? » pensa Naru. « Non, qui serait assez bête pour se trimbaler un cadavre sur le bateau d'un pirate ? Pas moi, c'est sûr… ». Naru plissa les yeux subitement.

─ Il était à la morgue ce matin.

Elle était aussi sceptique que le jour où Koala lui avait fait goûter sa tarte « magique », confectionnée avec la réserve d'herbes médicinales qu'elle gardait précieusement dans une mallette.

─ Je n'allais pas dormir avec un macabé devant ma porte quand même ? arqua-t-il l'un de ses sourcils. L'un de mes hommes l'a ramené au village, dans la nuit.

─ Et vous n'avez rien vu ? s'exaspéra-t-elle, à présent consciente qu'il n'avait aucune information qui pourrait potentiellement l'aider. Une personne étrangère à votre navire qui transporte un cadavre, ce n'est pourtant pas vraiment discret, articula-t-elle cyniquement.

« C'est tout aussi discret que la façon dont tu as de me reluquer », pensa-t-il tout sourire. L'homme qui avait disparu était celui qui avait rapporté le vieux en ville. De toute évidence, il avait accompli sa mission, et avait ensuite disparu. Naru encaissa ces quelques informations, en les notant soigneusement dans un coin de sa tête et déclara finalement :

─ Vous pensez que c'est lié aux précédentes disparitions ?

─ Qu'en pensez-tu, Naru ? rétorqua-t-il le sourire aux lèvres, appuyé contre la façade de l'entrepôt.

Après réflexion, partiellement compromise par les deux billes perçantes qui la regardaient avec insistance, elle était plutôt convaincue par cette solution.

─ Je pense que tout ce qui se passe sur cette île est lié. Les disparitions, le meurtre, les légendes, le trésor… tout ceci fait partie d'un ensemble.

Shanks l'écoutait attentivement, et vit qu'elle hésitait à lui confier la suite de son raisonnement. Naru ne savait pas s'il la croirait, ou la prendrait pour une dérangée. Mais tant pis, elle aurait fait sa part du marché.

─ L'autre jour, je vous ai dit que les pirates ne devaient pas entrer dans la forêt. Ce n'était pas pour leur voler ce stupide trésor…

Elle fit une pause, et reprit en mâchant ses mots :

─ Il y a quelque chose dans la forêt.

─ « Quelque chose » ? rétorqua Shanks, dubitatif.

Naru était embêté, et n'avait aucune idée de ce que pensait le capitaine des légendes urbaines et des histoires que l'on se racontait au coin du feu pour se faire peur, à dix ans.

─ Vous ne connaissez pas les légendes de l'île, n'est-ce pas ?

Shanks ne répondit pas, évasif quant à ses pensées, et se concentra sur la suite du récit de la révolutionnaire malgré sa gueule de bois éprouvante.

─ Elles racontent que quelque chose vivrait dans la forêt, une créature sans visage. Je pense qu'elle doit garder le trésor maudit qui vous intéressent tant. Les habitants en ont très peur j'ai l'impression… et vous les pirates, vous avez vraisemblablement perturbé la tranquillité de ce lieu sacré, et rompu un accord ou quelqu'un chose dans le genre...

Naru sourit innocemment au pirate, debout devant elle, sa cape noire recouvrant la majeure partie de son corps. Elle s'attendait à l'entendre rire à gorge déployée, mais il n'eut aucune réaction. Il leva simplement le menton au plafond, pensif, puis avança en direction de la jeune femme sereinement.

─ D'accord. C'est à mon tour, on dirait. Ce trésor maudit, comme vous dîtes, ce serait en fait un fruit du démon extrêmement rare. La rumeur s'est propagée comme une traînée de poudre dans le coin. Vous savez ce que c'est au moins ?

Il la prenait pour une imbécile.

─ Oui, je sais ce que c'est, merci. Et ce fruit du démon vous intéresse ? questionna-t-elle d'une voix effrontée.

─ Non, on était dans les parages alors on est juste venu jeter un coup d'œil. La tempête nous empêche de reprendre le large.

Shanks cessa de sourire. S'ils avaient pu quitter cette île, il n'aurait pas eu besoin de s'immiscer dans toute cette affaire.

─ Tous les pirates sont au courant qu'il s'agirait d'un fruit du démon, et tous cherchent à l'obtenir. Ils saccageront la forêt s'il le faut, alors les empêcher d'y entrer, c'est impossible. A moins qu'ils se fassent tous tuer.

─ C'est tout ce que vous savez ?

─ C'est déjà plus concret que votre histoire de créature sans visage, apparemment très terrifiante.

Il avait appuyé son dernier mot, moqueur.

─ Vous vous fichez de moi !

Shanks attrapa délicatement le bras que Naru avait lancé dans sa direction, et l'attira à lui avec force. Elle rebondit contre son torse dénudé, recouvert par endroit de sa chemise blanche. Il baissa la tête en direction des yeux ronds de sa captive. Les joues de Naru s'étaient colorées d'un léger film écarlate.

─ Je sais bien d'autres choses, aussi, chuchota-t-il doucement à son oreille.

─ Hum ?

Aucun mot ne sortait de sa gorge, qui subissait un incendie ravageur, comme le reste de son corps. Naru était en état catatonique dans ses bras, incapable d'avoir la moindre pensée cohérente. Elle ne pensait qu'à ses yeux. Et à sa bouche, qu'elle voulait à tout prix sentir sur sa peau. Naru avait de véritables étoiles dans les yeux, bavant comme si un morceau de viande cuisait sous son nez. En entendant le cri d'une mouette, elle revint subitement dans le monde réel, et croisa alors le regard de Shanks, littéralement amusé. Sans plus attendre, elle le repoussa de toutes ses forces.

─ Ne vous avisez pas de poser la main sur mon rein !

Il éclata de rire une nouvelle fois, ne s'arrêtant qu'au bout d'une longue minute, qu'elle avait passé à le foudroyer du regard. Si elle était une pirate, elle aurait certainement fait du trafic d'organes pour gagner des Berry.

─ Ce que je disais, c'est que j'aimerais qu'on s'entraide.

─ Et qu'est-ce que je gagne là-dedans ?

Shanks sourit intérieurement, certain qu'ils en arriveraient à cette question. Et Yasopp qui lui répétait qu'il ne connaissait pas les femmes. Il se mettait le doigt dans le nez.

─ Je vous aiderai à trouver cette plante que vous recherchez, l'Herbe de Lune.

─ Je peux la trouver toute seule.

─ D'après ce que vous m'avez dit, elle ne fleurit que sous une pluie battante, et à une température bien précise. Un coup de main de mon équipage ne sera pas de trop, pour fouiller la zone.

─ Ils vont tout saccager.

Il soupira gravement. Naru était têtue et n'avait manifestement aucune envie de s'allier à un pirate. Même pour échanger de simples informations.

─ Je vous laisse y réfléchir.

Il s'en alla, et laissa la révolutionnaire seule dans l'entrepôt. Cette dernière se remit lentement de ses émotions, et préféra longer la rive pour s'évader des problèmes de Balfredas, avant de rentrer. Une personne avait encore disparue, et cette nouvelle l'inquiétait énormément. Quelles étaient les chances pour que Lergo soit encore envie ?

Sa promenade dura quelques heures, si bien qu'elle revint dans la baie en fin d'après-midi. Elle remarqua tout de suite que les habitants se comportaient étrangement. Ils se rassemblaient en petit groupe, un peu partout.

─ Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à l'un des groupes gentiment.

Le villageois qu'elle avait interpellé la dévisagea gravement, pivotant sur lui-même grâce à son énorme ventre. Ils étaient apparemment tous sur les nerfs.

─ Vous, vous devriez arrêter de mettre votre nez dans nos affaires. Vous n'êtes pas la bienvenue ici, au même titre que ces pirates !

« Gros lard », baragouina-t-elle en plissant les yeux, vexée. Naru regarda autour d'elle. Il y avait plusieurs pirates, assis aux terrasses des bars environnants. Personne ne parlait. Personne ne buvait. C'était un spectacle peu banal. Naru se mit en quête de trouver Sabo, quand elle croisa soudainement le regard d'un vieil homme au visage familier. C'était lui.

Naru lui sauta dessus, saisissant son habit usé de mendiant entre ses mains.

─ Qui êtes-vous ?

Le vieux bonhomme lui sourit, et Naru constata qu'il lui manquait au moins cinq dents. Celles qui lui restaient étaient pourries, et devaient tenir à ses gencives par un heureux miracle. Ses cheveux gris crasseux encadraient un visage à la peau sèche et rugueuse. Il ressemblait beaucoup à la photo qui était illustrée dans le journal à la couverture craquelée. Il ressemblait beaucoup à l'homme qui avait couché son témoignage sur papier, il y a des siècles en arrière.

─ Ils l'ont réveillée, déclara-t-il, en fermant les paupières.

─ Comment fait-on pour l'arrêter ? le pressa-t-elle, complétement abasourdie.

Il se pencha en avant, et murmura sinistrement, dans le creux de son cou :

─ Surtout ne la suivez pas.

Une douleur sans nom paralysa son cœur brusquement. Naru serra sa poitrine, tombant à terre, en position fœtal. Elle se débattait dans tous les sens, poussant des cris stridents. La douleur cuisante était insupportable. Elle avait l'impression qu'une main pressait son cœur, et le brûlait à l'aide d'un fer chaud. Ses jambes finirent par heurter un obstacle, au bout de longues secondes d'agonie. Naru n'eut pas la force d'ouvrir les yeux. Ses paupières étaient comme recouvertes d'acide, et elle n'arrivait plus à les bouger.

─ Naru !

Une main la prit fermement par les épaules, et la déposa contre une surface molle et réconfortante. La révolutionnaire ouvrit soudainement les yeux, en lâchant un bruissement d'air tonitruant. Elle reprenait son souffle difficilement, tandis que la douleur n'était plus qu'un souvenir ancré dans sa chair. Naru ne ressentait plus rien. Elle fixa les mains qui se croisaient sur son ventre.

─ Sabo ? Mais…

Pourquoi était-elle dans les bras de Sabo ? Naru releva la tête, et vit tous ces regards terrifiés qui la dévisageaient. Des habitants. Des pirates. A côté d'eux, une jeune fille gisait au sol, vraisemblablement étourdie. Elle pressait ses mains sur le sommet de son crâne, des larmes coulant de ses grands yeux en forme d'amande.

─ Bon sang, Naru, qu'est-ce qui t'as pris ?

─ Où est-il ? questionna-t-elle ardemment, dans un moment de lucidité.

─ Mais de qui tu parles ?

─ Du vieil homme qui se tenait devant moi !

Sabo ferma la bouche, regardant sa coéquipière d'une étrange façon.

─ Il n'y avait personne Naru. Tu as sauté sur cette jeune fille, et tu l'as étranglée…

Naru ne comprenait pas. La fille s'était relevée, du sang dans les cheveux, terrorisée par la révolutionnaire. Cette dernière ne comprenait toujours pas. Elle n'avait pas agressé cette fille, elle avait parlé avec le vieux de la photo. Sabo pressa Naru dans ses bras, à la fois soulagé et inquiet.

─ Viens, on va discuter ailleurs, lui dit-il en l'aidant à se remettre sur pied.

Ils marchèrent quelques pas, et entrèrent dans le Rouflcon Burni sous les regards inquisiteurs des pirates. Sabo lui apporta un verre d'eau, et s'assit en face d'elle. Geda s'était déjà placée dans son dos, et la rassurait en lui massant les épaules.

─ Alors, peux-tu m'expliquer pourquoi tu t'es attaquée à cette fille ?

─ Je ne l'ai pas attaquée, je ne l'ai même pas vue.

─ Qu'as-tu vu alors ? demanda Geda, impatiemment.

─ J'ai vu cet homme, qui est dans le livre que tu nous as dit de chercher.

Geda parut réellement surprise. On aurait pu croire qu'elle jouait la comédie. Pourtant, sa réaction était bel et bien sincère. Sabo partit précipitamment chercher le livre dans sa chambre. Naru resta avec sa collègue, dans le Burni, à ruminer les images qui défilaient sans cesse dans sa tête.

─ Es-tu sûre… que tu as vu cet homme, Naru ? Je veux dire, c'est un vieux bouquin…

─ Aussi sûre que je te vois à présent.

Geda se leva, croquant l'un de ses doigts, soucieuse. Elle se rongeait les ongles très rarement, et qu'en cas de stress. Ce qui n'arrivait jamais sur cette petite île paisible du Nouveau Monde. Sabo détala les escaliers, le livre en main, et le disposa en face de Naru. Elle chercha la page correspondante, et pointa le visage de l'homme en question.

─ C'est lui que j'ai vu.

Sabo rapprocha sa tête du livre, fixant ce visage qui lui était également familier. Le jeune homme relâcha le bouquin, la gorge nouée.

─ On dirait que tu as vu un fantôme, Sabo, rigola Geda.

─ Effectivement, c'est le cas de le dire, souffla-t-il sérieusement.

Naru se tourna vers lui, et comprit aussitôt.

─ Tu l'as vu aussi, n'est-ce pas ?

Sabo hocha la tête, sous le choc.

─ Attendez, vous me dîtes que tous les deux, vous avez vu un fantôme vieux de mille ans ? s'exclama Geda, les yeux exorbités.

─ Oui, je l'ai vu il y a deux jours, dans la clairière à l'est, confirma Sabo.

L'angoisse se frayait un passage dans le cœur de Naru. Alors elle n'était pas la seule à l'avoir vu, ce qui voulait dire qu'elle n'était pas folle.

─ Est-ce qu'il t'a dit quelque chose ?

─ Il m'a dit… qu'elle est en colère.

─ Qui ?

Geda paniquait réellement, tournant autour d'eux telle une abeille au milieu d'un champ de fleur.

─ Je ne sais pas, éluda Sabo.

Il était sceptique concernant ces légendes. Mais il était forcé de constater qu'il y avait vraiment une force inquiétante et insaisissable dans la pénombre de l'île. Naru avait baissé les yeux, sachant pertinemment de qui parlait cet étrange vieillard.

─ La créature sans visage.

Naru planta son regard dans celui de Sabo, à la fois terrifiée et balayée par l'adrénaline – comment arrêter une chose que personne n'avait jamais vu ? La jeune femme fixa ses deux amis à tour de rôle, terrorisée par ses propres mots.

─ Ce ne sont pas que des légendes, comme nous le pensions. Le mal sévit réellement sur cette île.

.

Geda nettoyait les dernières tables, et Naru s'efforçait de penser à autre chose. Debout derrière le comptoir, elle écrasait, broyait, mélangeait les plantes dans un mortier. Elle y ajouta quelques gouttes d'une huile essentielle ambrée, et forma de petites boulettes, qu'elle laissa par la suite sécher sur le bord de la fenêtre.

─ Tu as fini ? lui demanda Geda, en acheminant un tonneau de rhum dans la réserve.

─ Oui, pourquoi ?

─ Tu pourrais apporter ça au bar de Coco ?

Naru acquiesça, et rangea la lettre que lui tendit Geda dans sa poche. Le chemin jusqu'au bar de Coco fut bref. C'était le concurrent principal du Burni. Mais les deux gérants s'entendaient très bien. Naru transmit la lettre sans encombre et revint sur ses pas, pour rentrer chez elle. Mais avant qu'elle n'ait pu pénétrer dans le Burni, un sifflement parvint à ses oreilles, adressé par le capitaine des Blue Jerl. Il semblait l'appeler. Prudemment, elle s'approcha de lui. Il flemmardait sur l'une des terrasses du centre-ville, un sourire mesquin sur ses lèvres bleues.

─ La petite serveuse de la baraque…

Son équipage se retourna aussitôt, et déshabillèrent Naru du regard. La jeune femme était mal à l'aise, mais elle tentait de ne rien laisser paraitre. Elle dut croiser les mains, pour qu'ils ne remarquent pas qu'elle tremblait de tout son être.

─ Tu comptes nous étrangler aussi ? ricana-t-il.

« Ceux-là voudront sûrement de mon rein. » Naru se figea sur place, quand une lame vint effleurer sa joue, laissant un mince filet de sang jaillir de sa peau veloutée. Elle plaqua instinctivement la main sur sa blessure, tâtant le liquide écarlate délicatement.

─ Pourquoi vous avez fait ça ?

─ Pour m'amuser.

Naru ne bougea pas, intérieurement tétanisée par la peur. Elle n'arrivait pas à contrôler les tremblements de ses jambes.

─ Ton jolis minois a l'air de plaire au Roux, déclara-t-il en sortant un deuxième poignard. Mais fais attention à toi, un accident est si vite arrivé.

Il planta son arme devant lui, dans la table de bois brut qui portait encore ses verres de saké vides. « Ce type est complétement fêlé ». Il avait un sourire que l'on n'oubliait pas. Celui d'un parfait psychopathe. Naru eut l'étrange sensation qu'il avait de sombres pensées à son égard, des pensées malsaines et peu ragoutantes.

─ Merci du conseil, répondit-elle poliment, ne s'attardant pas devant lui.

Elle s'appuya contre la porte du Burni, quand elle fut enfin en sécurité. Geda était dans l'arrière-boutique, rangeant les tonneaux d'alcool. Naru profita de prendre un mouchoir, et de le plaquer contre sa joue. Le sang avait déjà partiellement séché. Ce n'était pas vraiment une blessure douloureuse. Sabo entra cinq minutes plus tard, une carte dans les mains.

─ Ah, je t'ai cherchée partout depuis ce matin. T'étais passée où ?

Il remarqua la petite égratignure sur sa joue, et posa sa main dessus, sans lui demander son avis.

─ Même quand tu te blesses, tu fais les choses à moitié.

─ Je me passerai bien de tes commentaires.

Elle attrapa ses joues et tira dessus, comme Koala le faisait. Elle avait l'expression d'une folle, avec un sourire excessivement sadique. Elle adorait le malmener. Mais Naru consentit à le relâcher un instant plus tard, car un client était entré dans la taverne. Elle retint un hoquet de surprise, en reconnaissant l'individu en question. Corazon rejeta une petite quantité de fumée, et avança dans leur direction.

─ Vous faîtes partie de l'Armée Révolutionnaire, pas vrai ?

Sabo et Naru ne s'attendaient pas à cela. Ils restèrent bouche bée, ne sachant pas quoi répondre.

─ Inutile de me mentir. Je sais que vous êtes ici pour enquêter sur la disparition de l'un d'entre vous.

La révolutionnaire fut prise d'un ricanement incontrôlable. Elle reconnaissait la personnalité de ce barjot. Il n'avait pas changé depuis ces douze ans. Ce dernier la vrilla d'un regard glacial, que Naru balaya d'un geste de main désinvolte.

─ Tu ne peux toujours pas t'empêcher d'étaler ta science, pas vrai ?

Dire qu'il était surpris serait un euphémisme. Corazon la fixa encore quelques secondes, les yeux écarquillés.

─ Naru ?

Elle hocha la tête, avec un sourire rayonnant aux lèvres. Il s'approcha d'elle, et la prit dans ses bras délicatement, comme s'il tenait une poupée de porcelaine contre lui. Naru put enfin savourer leurs retrouvailles avec bonheur. Il s'écarta ensuite lentement.

─ Que fais-tu sur cette ile, petite gamine écervelée ? hurla-t-il brusquement sur elle, lâchant sa cigarette dans la foulée. Et où est mon manteau ?

─ Arrête de me crier dans les oreilles, sale barjot !

Naru croisa les bras, et le défia avec une lueur maligne brillant dans ses yeux. Corazon n'avait pas changé d'un poil. C'était certain. Il était toujours aussi barjot qu'avant et avait toujours cette manie insupportable de la traiter comme une enfant sans cervelle. Corazon était resté un mois chez eux. Bien sûr, le père de Naru n'avait jamais accepté la présence de cet étranger dans son foyer.

─ Tu le connais Naru ?

Elle se retourna sur Sabo, qui ne comprenait absolument rien.

─ Oui, c'est lui que ma mère a sauvé il y a douze ans. Le barjot avec ses tatouages et son rouge à lèvres de prostitu…

─ Tu vas te taire oui !

Corazon avait fermé la bouche de Naru avec sa main, des éclairs jaillissant de ses prunelles. Les deux se livraient à une véritable bataille, Naru cherchant à mordre Corazon, et Corazon cherchant à étouffer Naru. Sabo décida de briser cette joyeuse ambiance malgré tout.

─ Alors c'est à cause de vous que la mère de Naru est morte ?

Ils s'immobilisèrent tous les deux, la révolutionnaire sur le dos de Corazon, qui était à moitié agenouillé au sol. Elle tira sur la main qui l'empechait de parler, et rassura son coéquipier.

─ Sabo, ce n'est pas de sa faute.

─ Je le sais, Naru, mais…

─ C'est bon, le coupa-t-elle avec un sourire bienheureux.

Ce changement brutal d'expression l'étonna. Naru descendit du dos de Corazon, et se planta devant lui, les bras croisés.

─ Qu'est-ce que tu fais ici ?

─ Je ne peux pas te le dire maintenant.

─ Ah bon ? Pourquoi ?

Corazon prit une nouvelle cigarette, et observa les alentours d'un air songeur. Il ne voulait pas mêler Naru à son enquête. Elle risquerait d'être tuée. La jeune femme le regarda s'installer au bar, sans qu'il ne dise le moindre mot.

─ Tu as décidé d'être aussi insupportable qu'avant ? s'énerva-t-elle.

Corazon tiqua farouchement à sa remarque, et se retourna immédiatement.

─ Je te rappelle que c'était toi la gamine insupportable, qui me suivait partout avec des yeux de merlans frits.

Peut-être bien qu'elle avait eu un petit coup de cœur pour le barjot qu'il était, mais aujourd'hui, elle avait bien grandi.

─ Il fallait bien que quelqu'un te surveille, tu passais ton temps à glisser et rouvrir tes blessures.

C'était un véritable calvaire de s'occuper de lui. Il mettait le feu à ses habits sans arrêt, et c'était plus que pénible.

─ Puisque tu es là, tu peux me rendre mon manteau d'ailleurs.

─ C'était un cadeau…

─ Et aujourd'hui, ça ne l'est plus. Tu n'es plus une gamine, n'est-ce pas ?

Naru n'avait aucune envie de se séparer de ce manteau, qu'elle enfilait tous les jours en temps normal. Sauf sur cette île, où elle transpirait abondamment. Elle détourna la tête en direction de la porte. Des voix s'élevaient dans la rue. Ils les entendaient tous à l'intérieur de la taverne. Naru soupira et sortit du Burni, en même temps que Corazon. Ce dernier partit sans insister pour récupérer son manteau. La révolutionnaire se concentra sur les plaintes des habitants. Ils s'étaient rassemblés au centre de la place.

─ Ces pirates devraient quitter l'île avant de tous nous exterminer !

Certains villageois avaient des torches dans la main, et d'autres avaient troqué leurs journaux quotidiens contre des couteaux de cuisine émoussés. L'un d'eux reconnut Naru, alors qu'elle rebroussait discrètement chemin, ne cherchant pas à s'immiscer dans leurs affaires – elle avait déjà assez sué face au capitaine des Blue Jerl.

─ C'est vous qui avez étranglé ma fille ! s'écria-t-il.

Elle se sentit pâlir, et avait honte d'avoir fait une chose pareille, même si elle n'en avait pas été consciente. L'homme s'approcha dangereusement d'elle, sa fourche à la main, prêt à en découdre avec Naru.

─ Je ne suis pas une touffe d'herbes, dit-elle paniquée en pointant sa fourche.

Les habitants la fixèrent incrédules.

─ Et bien sûr, je m'excuse pour ce qui lui est arrivé… rajouta-t-elle, en se grattant la tête piteusement.

Le père de la jeune fille était excédé, et avait l'obsession de punir ceux qui avait apporté le malheur sur l'île. Pourtant, il baissa sa fourche, les épaules tombantes, impuissant face aux événements.

─ Il est trop tard pour s'excuser.

Naru ressentit une légère culpabilité. Mais elle n'était pas entièrement d'accord avec eux. Car un détail l'incitait à penser que le problème était bien plus profond qu'ils le croyaient tous. Alors qu'elle repartait en direction du Rouflcon Burni, des exclamations virulentes retentirent dans son dos. Naru fit volte-face, découvrant l'équipage de Shanks parader sur la place. Alors ils étaient entrés dans les bois. Naru fut déçue mais elle s'approcha tout de même de leur capitaine calmement. Celui-ci se stoppa, contrairement au reste de l'équipage, qui continua sa route, vraisemblablement en direction de leur bateau.

─ Est-ce que vous avez trouvez quelque chose ?

─ As-tu réfléchi à ma proposition ? répondit-il sereinement.

Cette répliqua agaça la jeune femme, et elle posa les mains sur ses hanches. Cependant, elle avait décelé un changement dans l'allure du capitaine. Il était quelque peu soucieux.

─ Je veux juste retrouver les disparus, ou du moins, savoir ce qu'il leur est arrivé.

─ C'est un oui, alors ?

─ C'est un non.

Elle ne pouvait pas faire équipe avec un pirate. Ce n'était pas possible. Surtout pas avec lui. Shanks parut très déçu, mais ne fit aucun commentaire. Il lui tourna le dos, et rejoignit son équipage tranquillement.

─ Attendez, vous allez où comme ça ?

Il soupira pompeusement.

─ Je vais dormir.

─ Comment ?

Les rires gras de son équipage dérangèrent Naru, qui avait l'impression de s'être pris un formidable vent en pleine figure. Il aurait tout de même pu l'informer sur ce qu'il avait fait aujourd'hui.

─ Bonne nuit jeune fille, sourit-il.

Naru était vexée, mais elle avait besoin de se confier sur l'élément qui la taraudait. Après tout, ils étaient tous concernés. Elle éleva la voix, avant qu'ils ne puissent plus l'entendre.

─ Si vous voyez une chose inhabituelle…

Naru avala sa salive, marquant une pause.

─ Surtout ne la suivez pas.

Et ils éclatèrent tous de rire, en se bidonnant de la tête cramoisie et haineuse de Naru. Elle voulut se retirer dignement. Seulement, son pied se tordit contre l'un des pavés de la place, et elle fut attirée comme un aimant au sol. Elle avait décidément un chance de cocu.

─ A la revoyure Naru ! lui cria Yasopp, les larmes aux yeux, entre deux quintes de toux.