Oula, j'ai mis du temps à l'écrire celui-ci, il m'a donné du fil à retordre... aha ! Ce chapitre et le suivant se déroule sur la même journée, ce qui veut dire que certains éléments qui ne sont pas expliqués dans celui-ci seront expliqués dans le prochain. Les "sentiments" de Naru devraient se préciser dans ces deux chapitres aussi hum hum...
Merci au Guest, à Lili et à Infinite Interstellar Time pour vos reviews ! J'espère que ce chapitre va vous plaire !
N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé :)
Chapitre 6
Naru fixait le vide de ses yeux exorbités. Un vieillard dans le cabanon. Corazon n'avait aucune idée du danger qu'il représentait, ce pépé. Elle ne perdit pas une seconde plus. La révolutionnaire empoigna sa sacoche qu'elle avait laissé sur le comptoir du Burni et quitta le bar à vive allure. Ses jambes étaient très molles sous le coup de la surprise. Pourtant, elles ne fléchissaient pas. Naru bouscula de nombreuses personnes en sortant de la ville, dont l'un des pirates des Blue Jerl. Mais elle était bien trop préoccupée, et elle ne l'entendit pas hurler de colère au beau milieu de la rue.
Corazon n'avait pas tardé à la suivre. Malgré tout, il l'avait déjà perdue de vue. La seule trace de son passage était le petit sillon qu'elle avait creusé dans la foule. Il courut à perdre haleine pour la rattraper, s'excusant auprès des habitants de l'île qui grognaient de mécontentement. Naru n'en faisait toujours qu'à sa tête, ce qui l'agaçait vraiment dans une situation pareille.
Une étrange sensation de mal-être engourdit ses sens à la vue du cabanon. Il ne voyait pas Naru dans la clairière, et il n'y avait aucune lumière à l'intérieur de la maisonnette. Corazon ouvrit la porte dans un fracas tonitruant, la bouche ouverte.
─ Vous ? railla une voix dans la pénombre.
Corazon eut le réflexe de reculer d'un pas. Il réussit à éviter le bâton qui aurait dû s'encastrer violemment dans son visage. Le père de Naru n'était pas commode en temps normal, mais ce n'était rien comparé à la haine qu'il éprouvait pour Corazon.
─ Bonsoir Charly, je cherchais justement votre fille.
─ Sortez d'ici tout de suite !
Il évita un second coup de bâton. Corazon s'était cambré, et avait pu se saisir de l'arme en bois d'un geste habile. Le père de Naru n'avait pas dit son dernier mot. Il attrapa la vaisselle traînant sur la table, et la lança sur Corazon. Ce dernier fut recouvert de thé de la tête au pied.
─ Où est Naru ? demanda-t-il sans perdre son calme.
─ Elle n'est pas ici. Alors du balai mécréant !
Le père de Naru n'avait jamais su que Corazon était un marine. Peut-être aurait-il changé d'avis s'il l'avait su. Il détestait les pirates depuis son plus jeune âge, mais il détestait encore plus Corazon. L'ancien marine fronça les sourcils d'inquiétude.
─ Elle n'est pas venue ici ?
─ Je ne l'ai pas vue depuis hier, rétorqua-t-il froidement.
Corazon écarquilla les yeux, comprenant son erreur. Il ressortit du cabanon en tournant la tête dans tous les sens, comme Naru l'avait fait, cherchant un détail dans la nuit noire. Mais il n'y avait rien d'anormal, aucun bruit électrisant dans la clairière. Le père de Naru était sur ses talons, suffocant et crachant dans la paume de sa main droite.
─ Qu'est-ce que vous avez encore fait à ma fille ?
Le ton impétueux de l'homme malade n'ébranla Corazon. Il devait la retrouver au plus vite. Où était-elle passée ? Corazon s'élança dans la clairière, jetant des regards vifs de chaque côté. Il était certain qu'elle était venue ici afin d'emmener son père en sécurité. Elle ne devait pas être très loin.
Les bois.
Il regarda la masse sombre que constituait l'orée de la forêt devant lui. Il eut un mauvais pressentiment à ton tour. Son instinct lui dictait d'emprunter ce chemin. Corazon courut jusqu'à cette épaisse végétation et pénétra dans les bois. Le grillage était en vue, à quelques mètres. Il voulut le contourner, mais il trébucha contre un tronc d'arbre. Corazon se rattrapa in extremis, un de ses genoux à terre et la main posée contre un palmier.
─ Mais faîtes attention ! s'écria le père de Naru.
L'ancien marine se retourna aussitôt. Le malade l'avait suivi jusqu'ici, et était agenouillé lui-aussi un peu plus loin, là même où se trouvait le tronc qu'il avait percuté. Un tronc qui se révélait être bien mou, et déformé…
─ Naru ? s'affola Corazon.
─ Elle est inconsciente… je ne vous remercie pas en tout cas, vous lui avait donné un coup de pied dans les côtes !
─ Je n'ai pas fait exprès, contra Corazon en le rejoignant.
─ Allez voir ailleurs si j'y suis, blondinet.
Il agita la main négligemment, joignant le geste à la parole.
─ Il se passe des choses étranges sur cette île, alors c'est hors de question que je vous laisse seul avec elle dans les bois.
Corazon s'agenouilla à son tour auprès d'elle. Naru avait l'air paisiblement endormie. Son visage aux traits finement dessinés brillait presque dans la nuit. Elle n'était définitivement plus la gamine qu'il avait connu par le passé… Le père de Naru toussa violemment, crachant une salve de sang cette fois-ci. L'ancien marine ne le vit pas, Charly essuya sa main discrètement dans l'herbe et reporta toute son attention sur sa fille.
─ Je ne vous demande pas votre avis, mécréant.
─ Naru est venue vous chercher pour vous ramener en ville, vous ne pouvez pas rester dans votre cabanon Charly.
Il sembla réfléchir un instant, sa main posée sur le front de Naru.
─ Je sais, finit-il par admettre.
Corazon était abasourdi. Jamais il n'aurait pensé que cette tête de mule accepte aussi facilement de rendre les armes. Charly lui demanda de porter de Naru en ronchonnant, veillant à ce qu'il ne touche pas sa fille plus que nécessaire. Il détestait que ce sale pirate ait les mains posées sur elle.
─ Qu'avez-vous vu ? demanda Corazon au bout de quelques minutes, de retour en ville.
─ La même chose que vous je suppose.
Cette phrase eut le simple effet de glacer son sang. Si même Charly, l'hérétique qui ne croyait jamais en rien, avait vu quelque chose… c'était qu'il y avait réellement un mal qui rongeait l'île de l'intérieur.
oo
Corazon regardait Naru dormir, assis sur le bord de son lit. Ses yeux ne quittaient pas son visage angélique, et quelque peu pâle. Elle ne présentait qu'une égratignure superficielle sur la joue, juste à côté de celle que lui avait infligé le capitaine des Blue Jerl. Charly était quant à lui assis dans un fauteuil, son regard de fer planté sur Corazon. Il n'était pas question qu'il le laisse seul, en compagnie de sa fille étourdie.
oo
Sabo avait quitté la pièce cinq minutes plus tôt. Il était soulagé que Naru n'ait rien, elle avait juste perdu conscience – mais pourquoi était-elle dans les bois ? La voix enjôleuse de Geda l'avait appelé depuis le bas des escaliers qui menaient au Burni. Le révolutionnaire entra donc dans la taverne, remarquant tout de suite de quoi il en retournait. Le doc était accoudé au bar, un verre de vin à la main. Ce n'était pas vraiment une surprise. Ce doc n'était pas très grand, et portait une blouse blanche trop large pour son petit gabarit. Il avait tout du séducteur lambda, avec son sourire éclatant et ses cheveux gominés. Sabo lui serra la main fermement.
─ Alors c'est vous qui avez volé mon rapport ?
Le doc avait l'esprit embrumé par le vin rouge. Son râle parut extrêmement désagréable à l'oreille de Sabo. D'ailleurs, il était étonné de constater que le respecté doc était déjà soûl en milieu d'après-midi. Geda n'avait pas l'air de s'en incommoder. Le révolutionnaire hocha la tête à sa question.
─ Pourquoi avez-vous menti au sujet de la mort de cet homme, doc ?
─ Ecoutez mon garçon, vous n'êtes pas d'ici. Vous ne savez rien de nous, et vous ne savez rien de cette île.
Sabo plissa les yeux de suspicion. Le doc agissait bizarrement, sa mâchoire se déformait et il tentait de cacher son visage derrière ses cheveux gominés. Le révolutionnaire entendit quelques bribes de son inquiétant monologue.
─ J'aimerais… ce n'est pas ce que… tais-toi donc, c'est moi qui suit… bientôt, bientôt mon ami…
Malgré les quelques verres vides qui trônaient devant lui, Sabo n'avait pas l'impression que c'était l'alcool qui lui faisait perdre l'esprit.
─ Les légendes disent vrai. L'homme a été tué par quelque chose qui dépasse notre réalité, continua Sabo. Ce n'est pas humain, ce n'est pas l'œuvre d'un fruit du démon, c'est quelque chose de plus sombre et de plus ancien…
─ Ce ne sont pas vos affaires à ce que je sache. Nous avons tout bâtis ici, alors je ne vous laisserai pas effrayer les habitants avec vos histoires.
Le doc avait relevé la tête, les joues rougies par l'alcool. Il n'y avait plus rien d'étrange sur sa figure suant à grosses gouttes.
─ Vous essayez de me faire croire que vous les protéger ? demanda Sabo.
─ Je n'essaie rien du tout.
─ Tout le monde en parle ici, de ces légendes. Ils sont déjà tous terrifiés.
C'était en effet ce qu'il avait constaté ces derniers jours. De plus, les pirates avaient prévu de retourner dans la forêt ce soir. Une rumeur courait dans leurs rangs. Elle racontait que le trésor n'était trouvable que lors d'une nuit noire. Sabo avait soupiré en l'entendant, le cauchemar était loin d'être terminé.
─ Bien sûr, mais pour l'instant, ceci pourrait n'être qu'un malentendu parmi tant d'autres… Martial était vieux, il avait fait son temps.
Le doc avait un sourire rayonnant, galvanisé par la poitrine de Geda qui se balançait devant ses petits yeux de fouine. Sabo frappa le comptoir du plat de la main.
─ Sept personnes ont disparu !
─ Nous savons tous qu'elles n'ont pas disparues par hasard, non ? Elles se sont trop approchées des bois, c'est ce que vous pensez, je me trompe ? Ce n'est pas un jeu, on ne pouvait rien et on ne peut toujours rien faire pour ces gens. Ils sont perdus, mon garçon.
Le révolutionnaire décelait une pointe d'ennui dans sa voix, ou de peine. Il n'aurait su dire ce que ressentait réellement le doc.
─ Certains étaient mes amis… ne croyez pas que nous les oublions. Nous pensons tous savoir ce qu'abrite la forêt, mais personne n'a envie d'en avoir le cœur net.
Il but une dernière gorgée de vin, en tournoyant le verre entre ses doigts fins. Sa voix était nettement plus douce à présent. Il reposa son verre vide sur le comptoir, et prit sa canne en argent dans la main.
─ C'est votre copine qui a lu mon rapport et conclut qu'il était faux, n'est-ce pas ?
Sabo fronça les sourcils, ne sachant où il voulait en venir. Il était hors de question que ce doc excentrique n'approche Naru. Quelque chose de maléfique se dégageait de lui, même s'il n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui clochait réellement chez lui.
─ Ce n'est pas la peine de faire cette tête mon garçon, ricana-t-il. Je suis de votre côté, ne l'oubliez pas. Et dîtes-lui de faire attention, ceux qui en savent le plus sont toujours ceux qui disparaissent. Prenez garde, jeunes gens.
Il fit un clin d'œil à Sabo, et disparut dans la foule du Burni. Il possédait une canne mais il n'avait pas l'air de s'en servir pour marcher.
─ Quel drôle de personnage !
Geda eut un sourire éclatant, auquel Sabo ne répondit pas. Il y avait quelque chose de malsain sur cette île. Mais de quoi s'agissait-il ? Il était trop tôt pour le dire. Le fantôme leur était apparu à tous les trois. Mais était-il également apparu aux habitants de l'île ? Et que voulait-il ? Avait-il un rapport avec les disparitions ? Sabo soupira gravement. Il y avait encore tant de mystères et de mensonges qui les entouraient.
oo
Au port, le Red Force était attaqué par les flots de la mer. Celle-ci était plus agressive que la veille, annonçant l'arrivée imminente de la tempête à Balfredas. Les villageois avaient déjà commencé à barricader les fenêtres de leurs maisons, avec des planches en bois ou en métal. Elle n'était pas prévue avant deux jours, mais les prévisions météo étaient parfois capricieuses. Pour le moment, ils profitaient tous de l'accalmie. Presque tout l'équipage du Red Force s'était enfermé dans les profondeurs du navire pour faire la sieste. Le pont était désert, et l'on pouvait entendre les palmiers tanguer sous les assauts du vent. Seul Ben était éveillé et fixait l'horizon à la proue du bateau.
─ Hé capitaine, venez voir !
Shanks émergea doucement de sa sieste, la tête enflée et douloureuse. Il n'était pas avec les autres. Une douce odeur de poisson envahit ses narines et il remarqua enfin le sandwich à la truite sur lequel il avait posé sa tête. Quelqu'un en avait déjà mangé quelques morses. Il s'essuya le visage avec sa main, puis se leva lourdement de son tabouret. Qui avait osé le réveiller à une heure pareille ? Peut-être que quelque chose s'était passé dans la baie. Shanks se rendit sur le pont où l'attendait Ben, accoudé à la barrière, un léger sourire moqueur sur ses lèvres. Le capitaine bailla de fatigue, la larme à l'œil, avant de constater qu'il restait un bout de truite dans ses cheveux. Il l'enleva nonchalamment et se posta aux côtés de son second qui avait l'air étrangement gai.
─ C'est la petite serveuse que tu aimes bien, déclara Ben en souriant.
Shanks tourna la tête vers lui, puis vers le ponton flottant. Ben avait raison, Naru était en train de gravir la passerelle qui reliait leur bateau au port, les bras ballants et recroquevillée sur elle-même. Shanks n'en montra rien, mais il était aussi amusé que son second par cette visite incongrue. Il eut un sourire rayonnant pendant quelques secondes, jusqu'à ce qu'elle apparaisse nettement devant ses yeux, pâle à en mourir.
─ Elle n'a pas l'air bien, constata Ben.
Le visage de cette dernière était blanc, voire gris cendre. Ses yeux vermeils ne brillaient plus de malice, ni même de vie. Elle avait l'air morte. Mais elle se tenait debout, devant eux, aussi fragile qu'une statue de porcelaine. Naru enjamba le petit rebord du navire, et avança sur le pont en mouillant le plancher de ses pieds tuméfiés. Elle dégoulinait d'eau salée comme si elle avait pris un bain dans la mer. Shanks et Ben écarquillèrent les yeux simultanément. Elle était trempée, mais surtout, elle était entièrement nue. Ils restèrent figés et abasourdis devant le corps dénudé de Naru. Pourquoi se promenait-elle à poil sur leur bateau, avec la mine d'un macabé ? En plus, elle n'avait pas l'air effrayée. Naru leur souriait d'un air enfantin, comme elle l'avait fait tant de fois au Burni. Shanks avala sa salive de travers.
─ Naru ?
Elle ne bougea pas d'un pouce. Son sourire s'était transformé en un rictus froid et dérangeant. Ben et Shanks demeurèrent immobiles à la fixer d'un air crispé et souriant. Ils avaient espéré qu'elle dirait quelque chose, n'importe quoi qui détendrait l'atmosphère. Mais elle ne disait rien, absolument rien. C'était une poupée qui brûlait lentement, et déversait sa précieuse cire sur le plancher du Red Force.
─ Mais qu'est-ce que tu as fait de tes habits ? Merde, elle est toute nue ! s'écria Shanks en se retournant vers Ben, totalement paniqué. Si les gars voient ça, ils vont…
─ Ce n'est pas le moment de te rincer l'œil !
Ben soupira et ôta la cigarette qui lui bloquait les lèvres. Naru avait levé le bras. Et de son sourire angélique, elle tendait sa main en direction de l'île. Son index pointait la ville. Shanks n'arrivait pas à croire qu'elle soit venue jusqu'ici sans le moindre habit. « Elle n'aurait jamais osé se montrer à poil, même si c'était pour se moquer de nous… elle ose à peine me regarder dans les yeux en temps normal… qu'est-ce qui a bien pu lui arriver ? », pensa-t-il.
─ Elle a l'air complètement déboussolée, chuchota Ben à sa droite.
─ Laisse-moi faire.
Shanks s'approcha de la jeune femme doucement. Ben redoutait le pire. Il n'avait pas l'impression d'avoir Naru en face de lui. C'était très étrange. Le capitaine posa sa main dans ses cheveux roux, grattant sa tête du bout du doigt.
─ Pourquoi tu es toute nue Naru ?
Il plissa les yeux, attendant patiemment qu'elle réponde. Ben lâcha un ricanement, puis poussa son capitaine sur le côté. Ce n'était pas vraiment la question la plus importante à poser pour le moment.
─ Qu'est-ce qui t'arrive, gamine ?
Il voulut lui tendre la main, mais la jeune femme recula gracieusement. Elle riait d'une légèreté enfantine, jouant un jeu qu'aucun de deux pirates ne comprenaient. Naru s'était retournée, le regard toujours braqué sur la ville et le doigt toujours tendu devant elle. Ben murmura à Shanks discrètement :
─ On devrait lui apporter de quoi la couvrir. Il ne manquerait plus que les autres la voient comme ça.
Le capitaine hocha la tête, puis doubla son second pour rejoindre sa cabine. Il devait bien avoir quelque chose à sa taille, parmi les vêtements de femmes qu'il avait amassé. Naru pressentit le départ de Shanks, alors elle baissa le bras, et perdit son sourire. Ses cheveux cachaient partiellement son visage.
─ Suivez-moi…
Une voix glaçante parvint aux oreilles de Ben. Elle les avait frôlées sournoisement, et semblait provenir de son dos. Un voix inhumaine apportée avec les vents de contrées lointaines. Ce souffle glacial lui avait arraché quelques frissons, si bien qu'il porta une intention accrue à la jeune femme. Ben haussa les sourcils d'étonnement.
─ T'as dit quelque chose ?
Naru tremblait de tout son être, secouée par des convulsions violentes. Ben écarquilla les yeux, en découvrant un large sourire orné de dents pointues et jaunes. La bouche de la jeune femme se déformait et déchirait son visage en deux. De l'eau coulait de cette ouverture béante, brûlant sa peau, formant des engelures par endroit. Ben n'avait pas bougé, fixant la jeune femme d'un air impénétrable. Il sentait une angoisse saisir sa gorge, malgré tous ses efforts de rationalisation. « Ce n'est rien qu'une farce, cette gamine se moque de nous ». Brusquement, Naru courut à la passerelle et sauta par-dessus bord. Elle s'écrasa dans la mer, disparaissant dans un épais duvet houleux. Ben se précipita aussitôt à la rambarde. Il vit Naru sortir de l'eau majestueusement, droite comme un piquet, et marcha sur la plage de sable qui s'étendait à l'est du port. Elle s'apprêtait à pénétrer dans les bois, quand mystérieusement, elle se retourna vers lui. Son visage n'avait plus rien de diabolique, il avait dû rêver.
─ Elle est passé où ?
Shanks revenait avec quelques habits dans les bras, cherchant Naru sur le pont de son navire. Ben détourna le regard sur lui, soudainement rassuré. En l'espace de quelques secondes, il avait eu l'impression d'être seul au monde. C'était un sentiment oppressant.
─ Elle a sauté, dit-il, livide.
Le capitaine éclata de rire, dans le silence de la baie. Sa voix résonnait au loin, sortant son second de sa torpeur.
─ Allons mon bon Ben, qu'est-ce qui t'arrive ? On dirait que tu as vu un fantôme, se moqua-t-il du bout des lèvres.
─ Je rirai moins à ta place, on l'a vu tous les deux, répondit-il en soupirant.
Shanks sourit à son second, comme s'il avait un coup dans le nez.
─ Naru a juste voulu nous faire une farce, c'est tout.
Il lui tourna le dos, la main posée sur son épée. Il essayait de cacher son inquiétude derrière son sourire, car il savait au fond de lui que ce n'était pas une farce. Quelque chose de bizarre se déroulait sur cette île.
Shanks avait déjà posé les habits féminins sur le sol. C'était au cas où elle reviendrait. Et il était certain qu'elle reviendrait. Le capitaine engagea son second à le suivre dans la cuisine d'un air grivois. Ce dernier soupira d'amusement, et suivit Shanks sans plus de cérémonie. Même si cette affaire était louche, il avait quand même eu droit à une vue des plus agréables...
─ On va ouvrir une bouteille, pour fêter ça.
─ Fêter quoi ?
Le regard de Shanks était brillant de lascivité. Ses yeux étaient animés d'une petite lueur qu'il connaissait bien. Ben n'avait pas de peine à imaginer ce qui devait se passer dans sa tête. Ils entrechoquèrent leurs chopes joyeusement, après avoir échangé un regard complice.
« Cette petite serveuse, tu l'aimes vraiment bien hein ? » pensa Ben avec un rictus affable.
oo
Au Burni. La taverne était bruyante comme d'habitude. L'odeur de l'alcool se mélangeait à celle du tabac, et formaient un cocon protecteur autour des habitués. Naru cherchait des bandages et du désinfectant qu'elle avait elle-même fabriqué dans la petite armoire juchée au-dessus de l'évier.
─ Quel barjot, soupira-t-elle.
Le père de Geda avait accepté de loger le sien dans la dernière chambre libre du Burni. Et heureusement, car la révolutionnaire n'aurait pas supporté de partager sa chambre avec lui. Il venait d'agresser Corazon, alors qu'il n'avait plus aucune force et qu'il suffoquait en crachant sa salive sans arrêt dans un bidet. Et ce barjot n'avait pas bougé d'un pouce ! Il s'était pris la bouteille de verre en plein visage. La jeune femme soupira longuement, les mains posées sur le bord de l'évier. S'il avait vu Shanks, qu'aurait-il essayé de faire ? Son père était vraiment une tête brûlée. Il se serait sûrement fait tuer par les pirates de la baie, s'il avait osé leur écraser une bouteille sur la tête.
Alors qu'elle attrapait les bandages en question, l'odeur fruitée de Geda parvint à ses narines. Cette dernière s'était assise à côté de l'évier, les jambes croisées avec élégance.
─ Tu ne m'avais pas dit que ton père était malade, et qu'il était ici, sur l'île.
Sa douce voix véhiculait de nombreux reproches. Pourtant, elle n'en montrait rien sur son visage doux et sans émotion. Naru savait qu'elle Geda était rancunière, mais elle avait espéré éviter cette conversation de tout son cœur.
─ Il n'est pas commode, tu sais. Il préfère rester seul.
─ Et ce beau blond qui est resté à ton chevet tout l'après-midi, qui est-il pour toi ?
Naru se crispa subitement, et se plongea dans ses souvenirs d'enfance. Corazon… oui, elle se souvenait parfaitement de chaque moment qu'elle avait passé en sa compagnie.
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« C'était un de ces après-midi où elle restait enfermée chez elle, à cause de la tempête de neige qui sévissait sur l'île. L'ennui la guettait à chaque instant. Mais aujourd'hui, elle n'avait pas vu le temps passer, bien qu'elle ne s'en soit jamais rendu compte. Il était hors de question pour elle d'admettre que la patient de sa mère la fascinait.
En effet, Corazon était cloué au lit depuis deux jours. Il était inconscient depuis que sa mère l'avait soigné. Naru changeait ses bandages ensanglantés toutes les trois heures, et effectuait sa tâche consciencieusement, malgré qu'elle ne soit pas d'accord avec sa mère. Pourquoi avait-elle sauvé ce pirate, alors qu'elle les détestait plus que tout au monde ? Naru ne comprenait pas.
─ Regarde maman, il a une tête de barjot… pis, c'est quoi ce rouge à lèvres et ce bonnet de fille ? Y a des cœurs partout !
─ C'est vrai qu'il est original, mais tu ne dois pas juger les gens sur leur apparence.
─ Papa se moque bien de mes oreilles d'éléphants, alors pourquoi je ne pourrais pas faire de même hein ?
─ Je suis sûre que tu t'entendras bien avec notre invité, ria-t-elle légèrement.
─ Jamais de la vie ! Papa dit qu'il ne faut pas parler aux inconnus, et en plus, celui-là est barjot… je n'ai aucune envie de faire sa connaissance, bougonna Naru en mangeant quelques biscuits secs.
─ On verra ma chérie. Tu auras toujours le droit de changer d'avis plus tard, chuchota-t-elle tout sourire, alors que sa fille lorgnait la tête de Corazon sous tous les angles. »
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C'était il y a bien longtemps. Naru cacha ses yeux humides derrière l'une de ses mains. Le passé avait le don de la rendre nostalgique.
─ Un inconnu, sourit-elle distraitement à Geda.
La serveuse décroisa ses jambes, et sauta à terre, en réajustant sa jupe. Elle avait offert un joli spectacle à quelques clients.
─ J'ai l'impression que tu n'arrêtes pas de me mentir Naru… et que tu te mens à toi-même aussi.
La révolutionnaire releva la tête et croisa son regard de glace. Elle avait raison. Naru savait qu'elle se mentait à elle-même. Mais le mensonge était parfois plus simple à vivre que la vérité. Elle salua Geda, et monta à l'étage avec ses bandages et son désinfectant.
Corazon était assis sur son lit, le dos tourné à la porte. Naru l'observa un moment avant d'entrer. Il avait toujours ses beaux cheveux blonds, et cette voix envoutante… Elle chassa ces images de sa tête, et pénétra dans la chambre en tapant du pied. Naru positionna une chaise en face de lui, et prépara quelques bouts de coton imbibé de désinfectant. Elle prit place sur la chaise, et planta son regard dans celui de Corazon.
L'intensité de ses prunelles la perturba, elle se sentit faiblir d'un coup. Il avalait les siennes avec avidité, cherchant une faille qu'il ne trouva pas. Naru détourna les yeux prématurément, voulant à tout prix éviter le contact visuel. Les pulsions qui rythmait son corps la démangeait. Elle avait envie de le toucher, mais aussi qu'il la touche. Qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Ce barjot avait réussi à infiltrer son esprit ! Elle secoua vivement la tête, et retira les briques de verres qui étaient plantées dans sa joue.
Naru s'apprêtait à vivre l'un des moments les plus longs de sa vie.
