Entrée n°24
Je m'enferme à la maison.
Je vais me recroqueviller dans mon coin, seul à jamais
Je vais me noyer dans les boissons
Plonger la tête dans le gouffre de mes méfaits.
Une onde éléctronique détruit le calme
"Hey vieux, tu veux qu'on parle ?"
Un verre, une larme
"Je suis désolé pour hier, vieux, oublie-moi"
Et là, j'ai cessé le rythme
Je ne suis pas digne de le continuer.
Je ne suis pas digne de continuer.
Je ne suis pas digne de rester.
Je dois partir. Je dois mour..
"Stan. Je sais que t'as recommencé. Je sais pas ce qu'il s'est passé, mais tu restes mon pote."
Abruti, imbécile.
L'houblon se dissout dans ma bile.
Pourquoi donc vouloir accrocher ce qui est déjà perdu ?
Pourquoi rabibocher le fil qui coupe mes veines nues ?
Je te salis pour rien, mon journal. Je sais que tu t'en fiches, je sais qu'il s'en cogne, je sais qu'il me fracassera, je sais que je me briserai. Je balade mon doigt sur les misérables touches de l'appareil qui me mènera à ma destruction, chaise électrique miniature. L'écran est tâché par le liquide brun. Caressant la hache contenue dans l'avion de papier, j'appuie.
Message envoyé. Exécution lancée.
"Je t'aime, vieux."
[Messagerie de Stan]
[Message reçu de : Kyle Broflovski à 19:06]
Stan. Moi aussi, je t'aime, poto. Tu as bu, c'est ça ? Je vais aller chez toi et, demain, on va te recaser avec Wendy, ça devient grave. Tu es mon meilleur ami, je ne veux pas que tu te détruises. Je ne veux pas que tu t'exploses. Si tu finis mal, si tu t'achèves, je m'en voudrais pour toujours. Je sais que ces derniers temps ont été extrêmement difficiles.. Que dis-je, horribles ! Mais, je te le promets, tout ira bientôt mieux. Tu peux en être assuré, vieux.
[Message envoyé à 19:10]
Mêm si javais pa bu, je taurais di la mêm chose;jai juste pris deux trucs;je taime mais pas dans ce sens,je suis amoureu de toi excusemoi
[Appel manqué de : Kyle Broflovski]
[Message reçu de : Kyle Broflovski à 19:17]
J'arrive.
Entrée n°25
Hier, Kyle est venu chez moi, pour me parler. Ou pour m'enterrer encore un peu plus, je n'en ai aucune idée. La phrase "je t'aime" passait en boucle dans ma bouche, me détruisant à chaque vibration de mes cordes vocales. Un "Stanley" stoppa le cercle infernal. J'ai senti une main sur ma joue, des larmes recouvrir ses doigts glacés. J'ai vu des iris, teintés d'un vert émeraude, semblant trembler, baignés par une pluie naissante d'eau salée. "Je suis désolé, vieux.. Pour tout ce que j'ai fait."
Trottant du bout des ongles vers mon placard, j'ai récupéré l'objet responsable de ce bordel. L'objet qui m'a annihilé. Toi. Je lui ai tendu les tréfonds de mon être, le gardien de ma dignité, de mes espoirs, de mon amour. Une page. Deux. Chacun de ses mouvements résonne en moi. Il relève lentement la tête. Je ne peux me retenir, je... je.. Je me jette dans ses bras, il me serre. Il respire, je sens sa tristesse, son coeur, son souffle, son accroche dans mes cheveux qui... qui... Une feuille de plus à brûler.
J'écris sur tes restes, cher journal. Je ressens le passé vibrer en moi. Je ressens sa peine, les remous dans sa voix. Puis, j'entends ses mots, dans un écho qui tourbillone dans mon tympan : "Moi aussi je t'aime, Stanley. Je veux bien essayer." Une marque sur le bras, pour vérifier que tout cela est vrai. Un "à demain" brodé sur le papier. Un baiser que je porte à son nom. Cette page est maintenant gravée de toutes mes émotions.
Entrée n°26
Ces derniers jours, tout s'est calmé. La main dans celle de l'autre, nous sommes retournés à l'école. Les insultes ont filé à la vitesse du vent vers nos dos. Nous les avons ignorées.
Marchant vers la salle de classe, les pomettes rouges, nous n'avions que faire du monde. La seule chose qui nous importait, c'était l'autre.
Entre les avions en papier et les noms d'oiseaux d'un gros lard, son sourire m'illumine. Une tête sur l'épaule m'ensorcelle, un bras autour du dos résout mes maux.
Quelques mots suaves, sans sens, servent mon bonheur. Parmi les légers ricannements, paroxysmes de la niaiserie, des yeux percent mon enthousiasme.
Wendy. Elle me fixe, prépare ses munitions pour m'aéantir.
Le conflit en cours a muselé sa bouche, l'empêchant de brandir ses armes. Mon gilet pare-balle me serre contre lui, tremblant légèrement face à la nouveauté. Une mèche rousse fuit, retenant mon attention, m'éloignant de cette provocation visuelle, pente vers le gouffre de mes malheurs.
"Je t'adore, vieux."
Cher journal, ta mission est terminée. La journée s'est bien passée. Maintenant, il est temps que je te range, au sein de ma table de nuit. Je te remercie pour ces moments, pour ces pleurs, pour ces cris, pour ces joies que je t'ai partagées. Qui sait, peut-être qu'un jour, je t'ouvrirai et contemplerai ces fragments de souvenirs...
Je pose mon stylo et saisit mon téléphone. Kyle m'appelle. Pages, feuilles, pâtés d'encre..
Au revoir, et merci. Merci, du fond du coeur, de tout mon être, de toute mon âme.
Je contemple la couverture, et referme le mince amas de papier
Entrée n° 27
Quelle surprise de te voir ici, ancien ami ! Le déménagement bat son plein, les cartons sont dispersés sur le sol. Est-ce que mon "moi" d'autrefois accepterait de me voir réécrire sur tes lignes ? Tant de choses se sont passées, depuis mon enfance...
Nous avons eu nos diplômes, allons avoir une maison à nous. Une vie clichée, une bague au doigt, un bonheur presque utopique. Une bière dans le bar. Quelques disputes, parfois. Une tâche, des insultes, des pleurs. Des embrassades, des bras pour se prendre.
Je vois avec amusement que tu n'as toujours pas cessé de me servir de catharsis.
Contre le mur de mon ancienne chambre, imaginons ensemble un futur. Un, des enfants ? Je n'en ai aucune idée. Est-ce qu'un gamin pourrait supporter un homme se noyant dans l'alcool et se vidant de ses sens au moindre problème ? Un père pouvant enchaîner erreurs après erreurs ?
Il faudrait que je lui en parle. Peut-être qu'avec... Tout sera meilleur.
J'avancerai, j'évoluerai. Je patauge encore dans mon passé. Sa main m'aidera à me sortir de cet océan trouble, ses lèvres m'élèveront.
Je m'émanciperai des sombres réminiscences que mon encre a peintes.
Je te remercie.
Je vais te poser dans un carton, te ranger dans mon futur garage. Je ne suis plus seul maintenant.
Kyle vient me chercher, il a fini d'emballer ses affaires.
Je te remercie, pour m'avoir accompagné. Adieu.
