Mercredi 16 juillet, Athènes, l'après-midi.

Debout sur la tribune des arènes près du Pope à observer le combat de Kanon contre un autre prétendant, Anaël eut un petit sourire en se rappelant la comédie que les gamins avaient fait à Shion ce matin. Une véritable attaque en règle. Un débordement de minauderie. Les enfants avaient joué leur meilleur numéro.

Du coin de l'œil, Shion vit l'expression amusée du Cancer. Il se doutait de la raison de ce sourire. "Qu'est-ce qui te fait rire, petit ange?". Le "petit ange" en question sursauta. "Grand Pope...", grogna-t-il, boudeur. Il détestait qu'on l'appelle comme ça. Il n'y avait que Orreaga qui avait le droit – à la limite. Flûte quoi! Shion se mit à rire, satisfait de son petit effet, assombrissant un plus le Crabe doré. "Ne le prend pas si mal, Anaël. Chacun son tour". Anaël haussa les épaules. C'était toujours aussi agaçant ce don de lire l'esprit des autres. "Alors qu'est-ce qui te fait rire?", lui redemanda Shion. "Le petit cinéma des jeunes ce matin sans doute". Anaël se détendit un peu et se contenta d'un "Oui" pour toute réponse. "Et?", l'incita le Bélier. Anaël soupira. "Vous allez accepter leur demande?". Shion resta un instant silencieux avant de lui répondre. "Bien entendu. Même sans cela je les aurais emmener voir ça. Stephanos m'avait déjà parlé de ça la dernière fois que je suis descendu à Rhodorio. Je lui ai envoyé un message ce matin pour lui demander confirmation de ce que m'as raconté Saga et m'arranger avec lui. Nous devrons nous lever très tôt demain matin. Mais pas un mot, d'accord? C'est une surprise". Le Pope lui fit un clin d'œil avant de reporter son attention sur le duel qui se finissait. Anaël le regarda avec étonnement avant qu'un léger sourire s'esquisse sur son visage. "Promis, je ne dirais rien", dit-il avant de se tourner de nouveau vers les combattants qui s'avançaient vers eux. Saga sauta au cou de son frère. Kanon avait gagné.

Quittant les arènes avec les jumeaux qui refaisaient le duel en chahutant un peu, l'excitation du combat qui se mêlait à celle de connaître enfin la décision du Grand Pope – qu'ils espéraient positive. Shion les suivit, l'esprit ailleurs. Ce n'était pas uniquement pour leur faire plaisir qu'il s'était arrangé avec Stephanos, mais aussi pour leur éducation. Ils devaient voir ça. Même si les plus jeunes étaient trop petits pour vraiment comprendre les implications de ce nouvel exploit de l'humanité, les trois plus grands, Saga, Kanon et Aiolos eux le pouvaient. Shion pressentait que cette intrusion supplémentaire dans ce qui était jusqu'à lors le domaine des dieux aurait de graves conséquences. Les dieux ne pardonneraient pas aux hommes de s'échiner à percer les secrets d'un univers qu'ils étaient encore les seuls à connaître. Les futurs Ors, les futurs Chevaliers d'Athéna seraient-il assez préparés à juguler leurs représailles qui seraient sans merci? Lui-même aurait-il encore assez force dans ce vieux corps pour les soutenir? Il en doutait fort. Peut-être qu'il devrait déjà se mettre à chercher son successeur.

Les jumeaux sentirent que leur maître tardait à les rejoindre et qu'il était étrangement silencieux. Ils firent demi-tour pour s'approcher de lui, l'air anxieux. "Maître?", dit Saga. Shion revint sur terre doucement, les fixant comme étonné de les trouver là. "Vous allez bien?", dit-il, un peu timide. "Vous n'avez pas l'air dans votre assiette", ajouta Kanon. Les deux frères restèrent silencieux, attendant la réponse de leur maître. Ce dernier soupira profondément, puis leur sourit. "Ne vous en faites pas, tout va bien. J'étais juste perdu dans mes pensées", dit-il en leur ébouriffant les cheveux. Les jumeaux rougirent à ce geste d'affection impromptu, mais n'insistèrent pas dans leurs questions malgré leurs inquiétudes. Les pensées de leur maître ne les regardaient pas après tout et c'était son droit de ne pas les partager avec eux. Ils décidèrent donc de changer de sujet. "Alors, pour demain? Vous avez pris votre décision?", dirent-ils en choeur, lui arrachant un nouveau sourire. Incroyable cette synchronicité entre eux. Il hésitait à leur répondre. Ils se montraient si serviables et charmeurs pour le convaincre qu'ils les feraient bien mariner encore un peu pour en profiter. "Je ne sais pas encore, je n'ai guère eu le temps d'y réfléchir. J'attends encore la réponse de Stephanos et sa famille". Saga et Kanon affichèrent en même temps la même expression un peu déçue, s'attendant au refus final.

C'était un mensonge bien sûr, la réponse il l'avait déjà reçu ce matin de la bouche même du vieil homme. Mais ce n'était qu'un petit mensonge, il voulait garder la surprise jusqu'à ce soir au moins, sinon en moins de temps qu'il n'en faudrait pour dire "Armure d'Or" tout le Sanctuaire serait au courant. Hors il avait organisé les choses pour que les autres Chevaliers aussi puissent en profiter. Ils n'étaient pas très nombreux, tout au plus une quarantaine, mais il fallait leur trouver une place. C'était la réponse de trois autres personnes qu'il attendait en fait.

Mais voyant leurs visages peinés, Shion ne put se résoudre à les laisser craindre le pire. Il se rapprocha un peu d'eux et leur releva le menton, plongeant ses yeux améthystes dans leurs prunelles pers. "Je vous promets de vous le faire savoir avant que vous alliez dormir ce soir". Ces mots suffirent à illuminer de nouveau leurs visages. Ils se retenaient à grand peine de lui sauter au cou ou de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Il ne fallait pas crier victoire tout de suite non plus. "Maintenant il est temps d'aller étudier, jeunes messieurs! Filez en salle d'études!", dit-il en les rappelant gentiment à l'ordre et eux lui répondirent d'un vibrant "Oui!". Main dans la main ils se dirigèrent au pas de course vers le Palais, laissant leur maître rentrer à son rythme. Même le Pope ne pouvait servir d'excuse avec le professeur de mathématiques, mais lui-même ne saurait gâcher la joie qui remplissait leurs cœur.

Une fois assis dans un confortable fauteuil, Shion retira son lourd casque de fer et prit le temps de souffler un peu. C'était une torture de porter cette chose par cette chaleur. Il avait beau le porter depuis plus deux cent ans, ça restait pénible. Son regard erra dans la pièce, ne s'attardant sur aucun des éléments qui la décoraient, comme les tableaux de maître, les dorures et les fresques au plafond, ou les sculptures dans les niches à des angles de murs, ou les gravures à l'effigie de chouettes sur les battants des portes, symbole de la Déesse Athéna. Il faisait le vide dans son esprit pour retrouver plus vite son calme. Puis ses yeux se portèrent sur ce qui était le plus proche de lui et furent attirés par une des innombrables lettres qui s'étaient amoncelées sur son bureau. Il reconnut l'écriture, se releva un peu pour la saisir et chercha les autres en dessous, puis les tira vigoureusement du tas. Il sortit un coupe-papier du tiroir et les déchira proprement, une après l'autre, et les lut rapidement. Un sourire se dessina sur ses lèvres fines. C'était la bonne nouvelle qu'il attendait. Il repoussa l'amas de missives en souffrance, sortit son matériel d'écriture et fit appeler deux secrétaires pour l'aider, se répartissant entre eux trois les lettres à écrire. Shion n'aurait plus qu'y apposer le sceau du Grand Pope. Une fois ceci réglé, il commença à rédiger les laissez-passer des Ors en premier. Sa promesse envers les futurs Gémeaux serait tenue.

Le soir venu, alors qu'ils étaient en train de dîner, et pendant que là-haut Shion offrait à ses mains et au reste de sa personne un repos bien mérité, les messagers se dispersèrent et allèrent remettre les lettres à leurs destinataires. Les jumeaux laissèrent éclater leur joie, tandis que Orreaga, Anaël et Alexis reçurent pour consigne de ne rien dire avant demain aux petits. Ils seraient intenables ce soir sinon et fatigués lendemain. Ce à quoi ils acquiescèrent bien volontiers. Ils n'étaient pas contre une relâche de temps en temps, mais ils voulaient bien profiter de la nuit aussi. Sans des enfants surexcités si possible. Comme devaient l'être les occupants de la troisième Maison. Ils allaient sûrement restés éveillés une bonne partie de la nuit. Les trois compères cachèrent donc les missives et finirent la soirée comme si de rien n'était avec leurs petits élèves. Ce qui n'était pas chose aisée avec certains.