Tout le crédit des personnages et univers revient à J. K. Rowling.


Même chez les sorciers, on suppose que les pires choses se passent dans le noir, sous la pluie battante ou la grêle, entre deux éclairs ou bien dans le blizzard.

Quand le premier coup frappa les Dumbledore, le ciel était clair, la brise juste assez forte pour rafraîchir agréablement, et Al était étalé dans la pâture, en train de dévorer le Dictionnaire du sorcier disparate. Pour une fois, il surveillait les chèvres seul, Ab était resté faire le fromage à la maison avec Kendra, et où Ab était, Ari aussi.

Albus ne s'était jamais senti proche de ses cadets, et à vrai dire cela lui importait peu. Du haut de ses dix ans, les trois et quatre ans qui le séparaient d'Aberforth et Ariana lui paraissaient une éternité. Albus aimait les livres, le savoir, il avait hâte de rentrer à Poudlard pour se lancer dans les potions et l'alchimie. Aberforth préférait les créatures sauvages, le grand air, les travaux manuels. Quant à Ari… Ari, elle flottait plus haut, plus loin et plus libre que n'importe qui. Ari serait poète, voyageuse ou langue-de-plomb, ou bien les trois. Et Albus n'avait ni le temps, ni l'envie de la cerner, d'autant plus que pour l'heure les étincelles de sa sœur mordaient ses précieux livres plus souvent qu'à leur tour. Il avait hâte, plus qu'hâte, de rejoindre enfin Poudlard dans un an et demi. Il intégrerait Serdaigle, ou bien Serpentard…

Un lourd « BANG » interrompit ses rêveries, et il sauta sur ses pieds. Son père venait d'apparaître au milieu du champ, le col de la robe déchiré, les cheveux trempés. Percival était toujours tiré à quatre épingles. Percival n'apparaissait jamais là où des Moldus pourraient le surprendre. Percival n'était jamais agité. Percival n'était jamais paniqué.

Albus se précipita vers son père, les mots se bousculant dans la bouche. Avant qu'il ait eu le temps d'en prononcer un seul, il fut saisi par la manche et expérimenta le transplanage d'escorte pour la première fois de sa vie.

Quand l'horrible tourbillon qui s'ensuivit cessa, il régurgita l'intégralité de son déjeuner. Son père l'avait emmené derrière l'étable, mais ils n'étaient pas seuls. Trois garçons entre la sortie de l'adolescence et l'âge adulte étaient prostrés sur le sol, la bave aux lèvres et les yeux révulsés. L'un tremblotait. Albus reconnut des Moldus du village qui traînaient parfois autour de la ferme. Pour autant qu'il sache, ce n'était pas dans les habitudes des Moldus de baver par terre sans retenue, bien qu'ils ne soient jamais très raffinés.

Il regarda Percival, qui n'élevait jamais la voix et ne faisait jamais un geste brusque. Il remarqua que la baguette de son père traînait sur le sol. Son esprit brillant additionna deux et deux rapidement mais il refusa de le croire.

« Albus, commença Percival en posant la main sur son épaule. Est-ce que tu te rappelles quand nous avons parlé du Code International du Secret Magique ensemble ? Est-ce que tu te rappelles à quoi sert ce code ?

- Il sert, fit Al en laissant sa mémoire prendre le dessus, à cacher le monde magique aux Moldus, pour protéger les sorciers. Parce que l'inconnu fait peur et provoque l'agression.

- Bien. Et le concept de légitime défense ?

- Il ne s'applique pas quand un sorcier s'oppose à un Moldu, parce que les sorciers sont plus puissants que les Moldus, non ? On peut toujours empêcher le Moldu de nuire sans lui faire mal.

- Et la plus grande règle pour un sorcier ?

- Ne jamais perdre le contrôle de sa magie... C'est possible, ça, père ?

- Je ne sais pas, mon fils… Les Aurors vont arriver d'un instant à l'autre avec les Médicomages, rentre relayer ta mère. Rappelle-toi qu'Aberforth et Ariana ont besoin de toi, d'accord ?

- D'accord. »

Albus se hâta de rentrer à l'intérieur pendant que plusieurs arrivées de transplanage retentissaient dans son dos. Il croisa Kendra, droite comme un i et les traits tirés, qui se précipitait vers l'arrière de l'étable. Elle ne lui accorda pas un regard.

La maison était calme. La table était couverte de bols de lait caillé, l'étamine laissée en plan, et quelques moules à fromage était déjà pleins. Albus monta l'escalier quatre à quatre jusqu'à la chambre qu'il partageait avec son frère, vide.

« Al, on est en bas ! » l'appela ce dernier d'une voix faible, inhabituelle.

Ariana était étalée dans son lit, les yeux clos et les mains ouvertes, des mèches folles dans la figure. Albus nota immédiatement une potion violette sur la table de chevet : sommeil sans rêves. Aberforth était assis à ses côtés, l'air terrible, la pommette gonflée et noircie sous l'œil droit.

« Tu vas bien ?

- Bien mieux qu'elle, grogna Ab. Ces fils de crotte…

- Ab !

- Bien fait pour le Doloris !

- Père leur a lancé un Doloris…

- Ils tenaient Ari… Ils lui demandaient de leur montrer la magie. J'ai essayé de les faire lâcher mais… »

Aberforth continua en marmonnant dans sa barbe et en désignant son poignet qui avait doublé de volume. Albus n'écoutait plus, il repassait dans sa tête le Code International du Secret Magique et ce qu'il savait du Magenmagot. Les derniers jugements dont il avait eu l'écho par la gazette s'étaient soldés par des condamnations lourdes la conservation du Secret Magique était très menacée en cette fin de siècle, notamment par la prolifération des Dent-de-vipère du Pérou friands de chair humaine, les actions du Front de Libération des Gobelins et les fréquentes apparitions de créatures magiques à Londres. Par conséquent, le moindre débordement magique était aussitôt réprimé et effacé aux yeux des Moldus. L'usage du Doloris, comme tout sortilège impardonnable, serait donc forcément suivi par…

« Albus ! l'interrompit en plein réflexion sa mère, la voix tremblante. J'accompagne votre père au Ministère. Tu es responsable de la maison, pas un de vous ne met le pied dehors ! Tu peux lancer une potion de sommeil en attendant mon retour, je devrais être là pour la dernière étape.

- Mais… »

Kendra avait déjà transplané. Al en resta les bras ballants, bien trop confus pour vouloir réfléchir à la situation. Il se jeta donc dans ce qu'il connaissait le mieux.

« Tu viens Ab ? Ari devrait dormir encore un petit bout de temps. On va te mettre un peu de baume de pâquerettes sur la figure. Tu ne veux pas que je te bande le poignet ? Non ? D'accord. Surveille-moi l'eau du chaudron s'il-te-plaît, je vais chercher de la Vorenifle dans la jardinière… »

Il écrasa la pensée d'Azkaban aussi vigoureusement qu'il écrasa la Vorenifle sous le pilon.